
Cassandre, ou la parole dissidente
Sous la direction d’Ariane Gibeau et Andrea Oberhuber
Evelyn de Morgan, Cassandra, huile sur toile, De Morgan Collection, 1898.
Avant-propos
Ariane Gibeau et Andrea Oberhuber
Les obstinées
Helena Gonçalo Ferreira
Pascale Joubi
Résumé / Abstract
Résumé : Écrit et réalisé par Emerald Fennell, le film Promising Young Woman (2020) s’inscrit dans la filiation des réappropriations féministes contemporaines du mythe de Cassandre dans le contexte du mouvement #MeToo. Sa protagoniste, Cassandra Thomas, est un exemple emblématique du glissement de la figure antique de la prophétesse non crue vers celle, contemporaine, de la dénonciatrice de violences sexuelles dont la parole reste discréditée. Cet article examine les modalités de cette réactualisation contemporaine féministe du mythe de Cassandre, notamment à travers les concepts de la femme gaslightée et de la rabat-joie féministe, et la façon dont l’œuvre de Fennell permet d’interroger l’attribution d’un potentiel d’empowerment à une figure mythologique pourtant impuissante malgré son grand pouvoir de clairvoyance.
Abstract: Written and directed by Emerald Fennell, the film Promising Young Woman (2020) falls within the stream of contemporary feminist reappropriations of the Cassandra myth in the context of the #MeToo movement. Its protagonist, Cassandra Thomas, is a prime example of a shift from the ancient figure of the prophetess that no one believed to the contemporary figure of the sexual violence whistleblower whose voice remains discredited. This article studies the modalities of this contemporary feminist reinterpretation of the Cassandra myth, particularly through the concepts of the gaslighted woman and the feminist killjoy. It also examines how Fennell’s work allows us to question the attribution of empowerment potential to a mythological figure who, despite her great power of foresight, is ultimately powerless.
Magaly Roy
Eugénie Péron-Douté
Carolane Clermont-De Foy
Mariem Garaali Hadoussa
Claudine Bertrand
Jennyfer Desbiens
Temporalités de l’indicible
Sophie Rabau
Francesca Maffioli
Résumé / Abstract
Résumé : Cet article analyse la poétique d’Amelia Rosselli à travers la figure de Cassandre afin de montrer comment sa voix multilingue, fragmentée et débordante, devient porteuse de l’indicible. Marquée par l’exil, les deuils familiaux et la mémoire de la guerre, Rosselli façonne une langue polyphonique – mêlant italien, anglais et français – où l’hermétisme, la fragmentation et l’hybridation traduisent l’impact des ruptures historiques et psychiques. Comme Cassandre, sa parole demeure souvent inaudible, mais ce refus même engendre une dynamique d’insistance qui transforme l’échec de la réception en performativité. L’opacité, nourrie par le multilinguisme et la dislocation syntaxique, devient ainsi un véritable lieu de résistance où l’écriture débordante transmute la fatalité en champ d’invention et d’affirmation du sujet. La poésie rossellienne reconfigure ainsi la malédiction de l’incrédulité en espace de liberté, où la voix trouve sa puissance dans le mouvement même de se (ré)dire.
Abstract: This article examines Amelia Rosselli’s poetics through the figure of Cassandra in order to show how her multilingual, fragmented, and overflowing voice becomes a conduit for the unsayable. Marked by exile, family bereavement, and the memory of war, Rosselli forges a polyphonic language – interweaving Italian, English, and French – in which hermeticism, fragmentation, and hybridisation reflect the impact of historical and psychic ruptures. Like Cassandra, her voice often remains unheard; yet this very refusal generates a dynamic of insistence that transforms the failure of reception into performativity. Opacity, nourished by multilingualism and syntactic dislocation, thus becomes a genuine site of resistance, where overflowing writing transmutes fatality into a field of invention and affirmation of the subject. Rosselli’s poetry thereby reconfigures the curse of incredulity into a space of freedom, where the voice finds its power in the very movement of (re)articulation.
Jia Xing
Résumé / Abstract
Résumé : Comment parler lorsque l’espace même de la parole semble interdit ? Cette étude lit La Montagne de l’Âme de Gao Xingjian à travers le paradigme de Cassandre, figure d’une vérité énoncée depuis une position fragile et vouée à l’incrédulité. Le roman, rédigé en chinois dans un contexte post-maoïste puis co-traduit en français avec la participation active de l’auteur francophone, déploie une poétique de la dissidence fondée sur trois gestes : l’errance spatiale et énonciative, qui ouvre des zones marginales où une voix peut circuler hors des cadres normatifs ; le recueil des mémoires menacées, mythes populaires, rituels effacés et récits traumatiques conservés sous forme fragmentaire malgré les destructions officielles ; enfin, une parole paradoxale qui assume l’impossibilité de tout dire et trouve dans cet aveu une forme singulière d’honnêteté. Plutôt que la contestation frontale, la dissidence se manifeste ici dans le mouvement, l’indirection et la fidélité à ce qui demeure indicible.
Abstract:
Oksana Levytska
Abstract / Résumé
Abstract: This article analyses the image of the Trojan prophetess Cassandra as represented in the tapestry Cassandra by the Ukrainian dissident artist Stefaniia Shabatura. The tapestry was confiscated in 1972 during a search, along with the tapestry Lesya Ukrainka and hundreds of the artist’s ex libris works and drawings. It attracted considerable attention from Soviet investigators, who interrogated its content, imagery, symbolism, and colour scheme. Subsequently, it was used as evidence in the criminal case against the artist, who was sentenced to several years of imprisonment and exile. The article explores why this tapestry came to function as a symbol of resistance to the Soviet totalitarian regime and demonstrates the capacity of a visual image, based on Lesya Ukrainka’s dramatic poem Cassandra, to reawaken public consciousness. Particular attention is given to the tapestry’s semantic structure, colour palette, ideological message, and Ukrainian national motifs, as well as its intertextual references to Lesya Ukrainka’s works.
Résumé : Cet article analyse l’image de la prophétesse troyenne Cassandre représentée dans la tapisserie éponyme de l’artiste dissidente ukrainienne Stefaniia Shabatura. Cette tapisserie a été confisquée en 1972 lors d’une perquisition, en même temps que la tapisserie « Lesya Ukrainka » et des centaines d’ex-libris et de dessins de l’artiste. Elle a retenu l’attention des enquêteurs soviétiques, qui en ont examiné le contenu, l’imagerie, le symbolisme et la palette de couleurs ; elle a ensuite servi de preuve dans le procès pénal intenté contre l’artiste, condamnée à plusieurs années d’emprisonnement et d’exil. L’article montre en quoi cette tapisserie est devenue un symbole de résistance au régime totalitaire soviétique, illustrant la capacité d’une image visuelle, inspirée du poème dramatique « Cassandre » de l’écrivaine Lesya Ukrainka, à réveiller la conscience collective. La réflexion porte en particulier sur la structure sémantique de la tapisserie, sa palette de couleurs, son message idéologique et ses motifs nationaux ukrainiens, ainsi que sur ses références intertextuelles aux œuvres de Lesya Ukrainka.
Sarah Labelle
Juliette Sokolov
Résumé / Abstract
Résumé : Cet article interroge les réécritures contemporaines du mythe de Cassandre au sein de la Mythpoetry, un corpus de poésie numérique et communautaire issu de la plateforme Tumblr. Il analyse comment ces textes, souvent anonymes et éphémères, s’emparent de la figure de la prophétesse pour en explorer la dimension politique et intime. L’étude montre que la Mythpoetry fait de Cassandre une icône des voix marginalisées, féminines, et subalternes, et revisitant son rapport au pouvoir, au temps et à la vérité. Nous y suivons la métamorphose de la victime tragique en sujet agissant, dont la parole, bien qu’ignorée, façonne paradoxalement le futur. L’analyse se conclut par une réflexion sur la responsabilité du récit dans la construction du devenir, éclairant la portée actuelle de cette figure mythique.
Abstract: This article examines the contemporary rewritings of the myth of Cassandra within Mythpoetry, a corpus of digital and community-based poetry from the Tumblr platform. It analyzes how these texts, often anonymous and ephemeral, take hold of the figure of the prophetess to explore her political and intimate dimension. The study shows that Mythpoetry makes Cassandra an icon of marginalized, feminine, and subaltern voices, and reexamines her relationship to power, time, and truth. We trace the metamorphosis of the tragic victim into an acting subject, whose speech, although ignored, paradoxically shapes the future. The analysis concludes with a reflection on the responsibility of narrative in the construction of what is to come, illuminating the current significance of this mythical figure.
Penser l’échec de l’écoute
Amandine Randouyer
Youssef Maftah El Kheir
Résumé / Abstract
Résumé : Cet article examine la figure de Zarqāʾ al-Yamāma – héroïne préislamique des ayyām al-ʿArab dont l’alerte (« des arbres qui marchent ») se heurte à l’incrédulité collective – telle qu’elle est réinvestie par la poésie arabe moderne, en particulier chez ʿIzz al-Dīn al-Manāsra (1966) et Amal Dunqul (après 1967). En croisant l’analyse littéraire avec les concepts d’injustice épistémique (Fricker), de détournement cognitif (Frappat) et de rabat-joie féministe (Ahmed), l’étude montre que Zarqāʾ constitue moins une mythologie de la vision qu’un dispositif d’épreuve de l’écoute, où la catastrophe naît non d’un déficit de voir mais d’une défaillance de réception. L’article explore également le chœur de voyantes féminines qui entoure la figure et le déplacement de l’alerte vers une écologie du sensible.
Abstract: This article examines the figure of Zarqāʾ al-Yamāma – a pre-Islamic heroine from the ayyām al-ʿArab tradition whose warning (‘trees are marching’) is met with collective disbelief – as reinvested by modern Arabic poetry, particularly in ʿIzz al-Dīn al-Manāsra (1966) and Amal Dunqul (post-1967). By combining literary analysis with concepts of epistemic injustice (Fricker), gaslighting (Frappat), and the feminist killjoy (Ahmed), the study demonstrates that Zarqāʾ constitutes less a mythology of vision than a testing device for listening, where catastrophe arises not from a failure to see but from a failure to receive. The article also explores the chorus of female seers surrounding the figure and the displacement of the alert toward an ecology of the sensible.
Chloé Dom
Résumé / Abstract
Résumé : Cet article propose une réflexion sur la parole de Cassandre dans trois réécritures contemporaines de l’Orestie : Portrait de famille, une histoire des Atrides de Jean-François Sivadier, Iphigénie, Agamemnon, Électre de Tiago Rodrigues et Oresteia de Robert Icke. Chez ces trois auteurs, Cassandre est un personnage toujours lié à une certaine violence, et plus particulièrement une violence de la parole. Il peut s’agir d’une violence syntaxique, la prophétesse mettant en voix un langage déconstruit, fracturé, qu’il est alors nécessaire d’interpréter. Mais la violence de la parole est aussi une violence subie, Cassandre étant un personnage dont la parole est refusée, la rendant silencieuse : la réception de ce langage est alors mise en jeu, au niveau des personnages mais aussi du public. Ce lien entre violence et parole nous amène également à envisager un rapport profond entre parole performatrice et destin tragique au sein de la pièce, la parole se faisant l’essence de la tragédie.
Abstract: This paper reflects on Cassandra’s language in three contemporary retellings of the Oresteia : Portrait de famille, une histoire des Atrides by Jean-François Sivadier, Iphigénie, Agamemnon, Électre by Tiago Rodrigues and Oresteia by Robert Icke. In these three retellings, Cassandra is a character always linked to a certain type of violence, which is the violence of language. It can be a syntactic violence, the prophetess giving voice to a deconstructed speech, fractured, that is necessary to interpret. But the violence of language is also a violence endured, Cassandra being a character whose speech is refused, making it silent : the reception of this language is thus questioned, at both the level of the characters and the public. This link between violence and language also brings us to consider the relationship between performative speech and tragic destiny inside the play, language thus becoming the essence of tragedy.
Andreea Elena Gabara
Abstract / Résumé
Abstract: This article reinterprets Cassandra as a foundational figure for a feminist poetics of gendered dissidence. Drawing on her mythic position as a truth-teller condemned to disbelief, I explore how her prophetic voice resonates with the silenced sexual knowledge reclaimed by Carla Lonzi, Anne Koedt, and Luce Irigaray in the 1970s. By reading the clitoridean woman as a contemporary feminist Cassandra, I propose that feminist discourse grounded in pleasure constitutes a form of prophetic speech: dissident, embodied, and systematically ignored by patriarchal epistemologies. Engaging with classical and feminist theory, I examine how the erasure of the clitoris parallels the narrative marginalization of Cassandra, and how both figures reveal the political stakes of listening to marginalized voices. Through this intersection of myth and feminist philosophy, the article argues for a reimagining of the clitoris as an oracular organ and of female pleasure as a visionary mode of knowledge capable of unsettling dominant symbolic orders.
Résumé : Cet article réinterprète Cassandre comme une figure fondatrice d’une poétique féministe de la dissidence genrée. En m’appuyant sur sa position mythique de porteuse de vérité condamnée à l’incrédulité, j’explore comment sa voix prophétique fait écho à la connaissance sexuelle réduite au silence et revendiquée par Carla Lonzi, Anne Koedt et Luce Irigaray dans les années 1970. En considérant la femme clitoridienne comme une Cassandre féministe contemporaine, je propose que le discours féministe fondé sur le plaisir constitue une forme de discours prophétique : dissident, incarné et systématiquement ignoré par les épistémologies patriarcales. En m’appuyant sur la théorie classique et féministe, j’examine comment l’effacement du clitoris est parallèle à la marginalisation narrative de Cassandre, et comment ces deux figures révèlent l’enjeu politique qu’il y a à écouter les voix marginalisées. À travers cette intersection entre mythe et philosophie féministe, l’article plaide pour une réimagination du clitoris en tant qu’organe oraculaire et du plaisir féminin en tant que mode de connaissance visionnaire capable de bouleverser les ordres symboliques dominants.
Sophie Vandeveugle
Prendre soin d’autrui, prendre soin de Cassandre
Benoît Daudibon
Résumé / Abstract
Résumé : La figure féminine centrale de The Terminator et de Terminator 2: Judgment day de James Cameron, Sarah Connor, s’affirme comme une reconduction du personnage de Cassandre. Au-delà de sa caractérisation narrative, nous verrons que les films actualisent le mythe en faisant du personnage une représentation de la féminité marginalisée et humiliée. Cependant, les films proposent aussi une issue positive mais paradoxale à Sarah Connor, qui est amenée à un effacement volontaire face à l’émergence d’un nouveau monde et de nouvelles images qu’elle a contribué à faire naître.
Abstract: The main female character of James Cameron’s The Terminator and Terminator 2: Judgment Day, Sarah Connor, emerges as a continuation of the Cassandra myth. Beyond her narrative characterization, we will see that the films update the myth by making the character a representation of marginalized and humiliated femininity. However, the films also offer a positive but paradoxical outcome for the character, who is led to a voluntary erasure in front of the emergence of a new world and new images that she herself helped to create.
Chantal Dahan
Margaux Mocellin
Deborah Winterstein-Graciani
Karine Beaudoin
D’ombres et de lumières : prophéties (pour Catherine)
Martine Audet
France Théoret
Patrick Autréaux
Ioana Georgescu
Savannah-Lou Cochran-Mavrikakis
Martine Delvaux
Nicolas Chalifour
Sophie Létourneau
Pierre Samson
Benjamin Gagnon Chainey
Catherine Lemieux
Catherine Morency
Andrea Oberhuber