Cassandre sait traduire

Cassandre sait traduire

Sarah Labelle

Sarah Labelle est doctorante en littérature comparée à l’Université de Montréal. Ses recherches s’articulent au carrefour entre traduction, poésie et gender studies. Après un mémoire sur les cahiers de Sylvia Plath et d’Alejandra Pizarnik, elle poursuit ses réflexions sur le geste poétique en étudiant la réécriture de textes canoniques ou la reprise de formes anciennes. Elle a publié dans les revues IntermédialitésPost-Scriptum et Palimpsestes. 

 

Première vision
she appears with her language that breaks open
elle apparaît avec son langage qui dévoile

Cassandre arrive en Argos, avançant vers la fin de l’histoire déjà écrite (Eschyle, Agamemnon).

Cassandre apparaît transportant sa propre démolition. Ça ressemble à quoi être une prophète ? Partout où Cassandre court quand elle arrive elle y est déjà. Partout où Cassandre court la colle décolle décolle du bord de la page et quand elle tire cette page est dessous, cette page sur laquelle je suis en train de vous dire que Cassandre livre son monologue avec son langage de démolition.
Anne Carson traduit sans cesse le monologue de Cassandre. À vie : traduction perpétuelle, donc instable. Le langage que Carson utilise pour approcher Cassandre n’est jamais le même. Sauf peut-être un passage : As Comme l’éclat illumine au levant. Comme brightness la lumière vive dévoile le levant. Comme blows souffle l’aurore. Comme brille la lumière the rising qui monte je suis en train de vous dire que Cassandre partout où elle court éprouve qu’elle peut flotter. Vous pensez sans doute que je complique la question inutilement, la question de Cassandre-partout-où-elle-court. Mais retournons à ce qui demeure de Cassandre n’est qu’un éclat, fragment d’une traduction de λαμπρὸς δ ἔοικεν ἡλίου πρὸς ἀντολὰς πνέων ἐσᾴξειν, même pas complète car le soleil plutôt que de se lever sur les vagues sans cesse
Comme l’éclat ouvre grand
                          frisson glacé au crâne
disparaît.

Carson publie :
« Deux traductions » du monologue de Cassandre en 2005,
le monologue complet dans sa traduction d’Agamemnon en 2009,
puis trois versions de la fin du monologue dans « Cassandra Float Can » en 2016. Dans ce même essai, elle se mesure au problème de Cassandre non plus seulement par la traduction mais aussi par la comparaison, la répétition, l’humour, et en effaçant les pistes au fur et à mesure qu’elle les lance. Plutôt que de se contenter d’un essai linéaire, Carson, à son habitude, flotte, reste dans une zone grise, sans bornes, entre poésie, traduction et commentaire, expérimente à la limite entre critique et création. Dans les interstices de la tragédie d’Eschyle, Carson introduit des espaces d’incertitude, des éblouissements voile sur voile sur voile sur voile ou invoque des figures et des faits pour combler les trous, comme l’artiste Gordon Matta-Clark, qui en vient à se superposer à la prêtresse troyenne (et à la traductrice elle-même).

Carson pense à la limite de la traduction comme à la traduction et à sa limite (quelle quantité de langage peut être laissée de côté). En bonne pédagogue, elle termine avec des découpes. « Cassandra Float Can » comprend trois traductions : Original Cut – l’essai à proprement parler –, puis Birthday Cut et Final Cut, deux versions en surplus, de plus en plus insensées dans leur manière de tailler le langage. Qu’est-ce qui apparaît dans les ouvertures ? Mince fissure de lumière sous la porte. Comment savoir y voir de la lumière ? Cassandre sait.

Carson réfléchit au cœur intraduisible qui énergise chaque traduction, qui en est le point de départ, qui peut être exacerbé. Dès le titre, l’énergie de l’hésitation apparaît. « Cassandra Float Can » a un titre qui donne envie de le traduire en riant de ses propres inaptitudes.

Cassandre Flotter Peut
Cassandre sait flotter
(elle sait nager aussi)
Cassandre est une Bouée
une veste de flottaison
Cassandre flotte, oui

Cassandre oui oui oui

Partout où Cassandre court Cassandre comprend qu’elle flotte. Comment flotte-t-elle ? Avec son flotteur. Sa bouée. Avec sa bouée de sauvetage. Avec sa capacité de flotter. Ça sonne comme une tautologie ? Mais l’art de la prophétie est souvent tautologique. Sa raison est circulaire. La prophète te prouve qu’elle est une prophète en te racontant une nouvelle incroyable, que tu croiras seulement si tu crois déjà qu’elle est une prophète. Si la nouvelle n’est pas incroyable, elle n’est qu’une chaîne de télé. Si la nouvelle devient réalité, alors
c’était une prophète mais peu importe

trop tard
beaucoup
trop
tard.

Cassandre flotte, oui. Pourquoi flotte-t-elle ? Les étymologies s’échappent. Les voiles frémissent devant l’aurore. Ce qui est insaisissable chez Cassandre doit le rester. L’étymologiste découpe pour montrer le fond flottant dans les choses et
mes étymologies coulent jusqu’au sol.

Le problème de Cassandre est un nœud de la pensée de Carson. J’en ai comme la lumière pousse le levant l’intuition mais pas la réponse.

Non plus une jeune mariée rougissante
derrière ses voiles
mon oracle, comme la lumière éclate sur le levant,
éclatera ses vagues sur la lumière,
une vague de peine plus profonde que moi.
(1178-1183)
(Eschyle, Agamemnon)

 

Deuxième percée
There seems to be veils upon veils upon veils here.
Voile sur voile sur voile.

Qui est Cassandre ? Lancez-lui une pièce, elle vous annoncera que la piscine est pleine de sang et la peine plus profonde que. Comme l’espace-temps, elle est non-linéaire, non-narrative, et la plus belle des filles de Priam selon Homère qui raconte que lorsqu’elle se lève pour flotter elle brille comme la lampe dans un bunker.

C’est l’une des réponses possibles. Cassandre est aussi l’ultime traductrice. Elle est une odeur de je connais cette odeur quelque chose qui s’arrache. Elle retourne le regard vers les voiles transparents la mort toujours bien en face. Peux-tu vouloir t’en libérer ? Cligne des yeux et
puis
les vapeurs autour de nos sens,
les voiles qui volettent dans le vent lumineux,
la légèreté vaporeuse qui brûle les organes. Disparus. Peux-tu dire Je t’en prie échappe le voile
le voile le voile.
Cassandre oui.

Le nom d’Apollon est lié au verbe apollesthai, « détruire totalement, tuer, assassiner, démolir, dévaster ». Carson est experte en mécanismes. Son réflexe (pièce, essai ou poème) est de révéler les rouages, les techniques, les étymologies. En criant « Apollon emos », Cassandre désigne le dieu comme « mon Apollon » et « mon destructeur » en même temps avec les mêmes mots. Elle écrit des textes qui s’ouvrent de l’intérieur. Mais moi m’attend schismos et son double tranchant. Je pourrais dire éclatants mais ce serait déborder la métaphore. Je pourrais dire transparents, ou hésitants, ou qu’à travers la figure de Cassandre, Carson pointe du doigt les voiles, ceux qui volettent autour de Cassandre alors qu’elle traduit la vie en prophétie.

Cassandre est le nœud du problème : car il y a toujours une surface sous la surface.

Mais la colle fond sur la page peut-être qu’une question préalable est nécessaire. Qu’est-ce que Cassandre fait à parler grec ? Carson fait le pas de recul, se pose la question qui est sous la question qui est sous la question qui est quelque part dans le vrai des choses ou peut-être ailleurs. Car après tout c’est une princesse troyenne qui jusqu’alors n’est jamais partie bien loin de chez elle.

Sous le problème du cri de Cassandre il y a celui de la pièce, le problème de dans la pièce, Eschyle a déjà percé le premier trou. Le problème nous est mis devant les yeux. Clytemnestre, royale, s’écrie (à Cassandre, muette sur scène) : Quoi ! tu ne parles que barbare ? Eschyle pointe du doigt le silence et l’impossibilité. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne connais pas le grec ? Et pourtant si. Que trop bien. A-t-elle aussi reçu d’Apollon le don des langues ? Semble-t-il du moins que celui-ci soit proche de l’art de la prophétie. Carson exploite cette faille structurelle dès sa première traduction, utilise le non-sens souligné à l’intérieur même de la tragédie pour faire de Cassandre un dictionnaire de grec ancien :
Moi avec mon thermonous
thermonous veut dire âme brûlante, esprit ardent,
cerveau en feu

Cassandre a beau viser juste toujours, maîtriser tous les registres de cette langue étrangère,
analytique, métaphorique, archaïque,
prophétique, ludique, énigmatique,
LIMPIDE,
elle s’adresse à des gens qui lui tournent le dos. Elle est l’étrangère partout et toujours. Celle au barbare langage inconnu, celle dont le langage décolle décolle. Vous n’avez rien écouté n’est-ce-pas ? Mais elle parle grec, et pourtant je ne le parle que trop bien, comme elle parle toutes les langues, celle des systèmes, celle des peines plus que. Quand Clytemnestre s’écrie (à Cassandre) : Quoi ! Tu ne parles pas grec ? Cassandre [crie]

[cri] [cri] [cri] mais quel
             si apparaît ce
              piège d’au Nom de
la femme est le collet il                                             est marié au meurtre elle                                                      vient la vengeance insatiable hurlant le sacrifice      dans ses gonds

Une traduction plus conventionnelle ne prend pas de telles libertés avec ses mots, qui s’installent bien sages dans leurs strophes. En s’autorisant à fragmenter la parole de Cassandre, à disperser les mots sur la page flocons de langage et à mettre en scène une parole heurtée, trouée, Carson essaie de nous donner la forme pure de la prophétie et de sa violence, et non seulement le sens de cette prophétie. Elle essaie de nous transmettre le choc de ce qui se cache derrière.

Elle en a l’autorisation d’Eschyle même, qui voudrait qu’on puisse voir les voiles qui volettent dans l’esprit de Cassandre, voudrait qu’on se demande à quel niveau d’elle-même elle est en train de traduire cette fulgurance d’émotion troyenne en grec versifié parfaitement mesuré et quel est le lien entre cette traduction et l’art de la prophétie. Car dans les deux cas il y a un geste de découpe dans des surfaces jusqu’à un terrain souterrain qui ne devrait pas s’y trouver. Que fait le futur en dessous du passé ? Que fait la métrique grecque dans un silence troyen ? Comment ça vous transforme de le voir flottant et comment flottant ?

 

Troisième journée
Alas! Should Alas! seem inadequate
Hélas! pour les fortunes humaines

Le jour traverse Day’s End, œuvre de Gordon Matta-Clark, qui flotte à quelques reprises dans les essais de l’adepte des découpes qu’est Anne Carson. An-architecte, Gordon Matta-Clark retravaillait la matière usée et quasi démolie des gratte-ciels et entrepôts, pour y dévoiler la lumière, les structures, l’intérieur des choses. Il opérait une déconstruction, méticuleusement planifiée. Tranche une maison en deux.

Découpe un bâtiment.

                 Des mois durant ouvre des lignes.

 

Comme des faons, oui. Les œuvres de l’artiste conceptuel ont toutes été démolies il faut consulter des photographies d’archives ou demander à des gens qui les ont vues. GMC et Cassandre flottent au-dessus de leurs gestes, archives précaires et dévaluées. La police prend connaissance bien assez tôt de la retraduction qui a lieu au quai 52, New York, 1975.

Day’s End : disparue.

Carson a développé au fil des textes un vocabulaire complet pour le fugitif : éponge (hélas une éponge peut), faon, client discret (la mort il ne peut dompter) dans la neige, un cerf à angle de cerf (clair puis effacé), (Pitié pour) les polaroids. Gordon Matta-Clark avait un frère jumeau qui était mentalement instable tout le long de sa vie et qui est mort en se jetant

et disparaît. Un passage-impasse de la traduction de Cassandre de Carson me perce particulièrement en cette journée. Au milieu d’un [elle crie] [crie] sur la mauvaise chance et la mauvaise vie Je

suis juste ce cri regarde la

coupe de ma peine est déjà débordante pourquoi m’as-tu portée ici pourquoi seulement pour ça ? seulement pour ça ? seulement pour

 

Carson ne fait qu’épuiser le pouvoir de ce pourquoi. Chaque répétition creuse. Après la mort de son frère, Gordon Matta-Clark créa une œuvre à sa mémoire dans une galerie parisienne. Il creusa un grand trou dans le sol et dans l’épaisseur du sens car il s’agit d’épuiser ce seulement pour ça ? l’épuiser car Quelle quantité soudaine d’information est libérée, quelle quantité perturbante de peur et de pitié épuiser sa quantité d’absurde et de pathos en le répétant : une seule fois ne suffirait pas. Cette réplique de Cassandre s’arrête avec τί γάρ (quoi pour) (what for). Cassandre s’arrête coupée par le chœur.

On peut imaginer sinon une litanie qui s’autosuffirait. Pour ça ? pour ça ? pour ça ? pour ça ?

Le motif est déjà revenu. Portons attention aux termes :

seulement
pour ça ? le crâne éclaire loin
Je reconnais cette odeur Ô claire
rossignol
ailé des dieux une vie sans brûlure mais moi
m’attend SCHISME
du double tranchant seulement

pour ça ? le crâne éclate
plus loin je reconnais cette odeur explose
une mariée

L’impasse frappée par Cassandre est celle de la lucidité. Un frère qui va et vient de son esprit à chaque instant.

Pour le reste, l’histoire n’est que trop familière. Drôles de créatures. Déjà apparues déjà disparues.

Aucune trace ne demeure, sauf quelques Polaroids de GMC en train de creuser.

 

Quatrième version
cut the thing free from use and let it disappear into its own presence
Art poétique

Cassandre figure une répétition primordiale. Elle est destinée à se répéter, à revenir sur les lieux, à creuser toujours le même trou, une verticalité infinie et ingrate. Elle voit vrai et personne ne la croit jamais. Cassandre avance en s’enfonçant. Sa tragédie est de redire sans cesse jusqu’à trouver finalement le mot juste, le déclic vers une vérité vraie qui sera entendue. La tâche tient du fantasme. Une vérité vraie en restant sur place.

Mais elle flotte.

Et il y a dans nos esprits, un ou deux battements avant qu’une pensée ne se forme un instant de flottement, presque Cassandre, ou encore Husserl, et si nous (romantiques) creusons suffisamment sous les surfaces nous arriverons à une énergie pure ou indomptée un quelque chose de plus précoce, de plus brut, plus accroché, plus vulnérable, plus saturé, un quelque chose qui s’évaporerait comme la rosée ou s’éroderait comme une peinture rupestre à l’instant où il serait exposé à l’air libre, un quelque chose qui—comparé à une phrase—est encore fauve.

On ne peut que tendre vers ce flottement. La boucle devient dangereusement fermée. Désir qui tend vers lui-même et explication circulaire qui remonte vers la première œuvre. C’est tendre qui importe. C’est ce nœud d’énergie qui importe. Carson pratique la découpe, traduit jusqu’à (penser) le trouver.

Comment creuser ?
En répétant.
Tautologies synonymes étymologies
fissures coupures déchirures
ouvertures séparations découpes
conical intersects
déviations
étymologies.
En voici une autre que j’apprécie.

Cassandre contient la répétition et même pire la tautologie. La pire version de la traduction : trop fidèle, superflue,

Prenons une pause pour considérer l’étymologie du mot étymologie. Cruauté de la tautologie. Ridicule de la tautologie. Une image qui trébuche. Un mot enfantin. Cruauté joyeuse et solennelle de l’inutile trou. Lieu démoli et retiré.

et pourtant étrangement poétique. Cassandre est Cassandre est Cassandre est Cassandre disparaît en elle-même, s’efface au fur à mesure qu’elle se cherche. Son ombre est cachée par celle de sa propre silhouette. Ce mot a une agréable étymologie.

Si les mots sont des voiles, qu’est-ce qu’ils cachent ? Qu’est-ce que ça change de voir un entrepôt comme une cathédrale l’espace de dix secondes ou de deux mois ou d’une année, de voir Apollon, dieu des guérisseurs et de la vérité, comme un jeu de mot mortel ?

Carson trace des cercles dans la tautologie. Des cercles dans. Flottants.

Comme ils flottent et comment flottant.
Comme ils flottent et flottent-ils vraiment.
Comment on flotte et comment on flotte et flottons-nous. Cassandre, oui.

Carson pense Cassandre par traits légers de tautologies. Nuances de répétitions. Par tout ce qui est insensé mais pas vide de sens.

laisse-le disparaître dans sa propre présence

sous le raccourci il y a déjà un raccourci

il a transformé le bâtiment en une abstraction de lui-même

l’odeur d’une matière qui ressent son propre futur

Retournons-nous vers notre propre visage lui-même en train d’écrire.

C’est toujours une question d’arriver à quelque chose qui existe déjà.

Et vite Husserl ces Husserl
sur le papier

Cassandre est une source insaisissable. Tout ce qui l’entoure ne sera qu’une longue tentative épuisée de traduction. La syntaxe se décompose. Des percées apparaissent. À la fin il ne reste plus que quelques flocons de langage tournant en rond dans les marges, paraissant vouloir devenir un art de pure forme.

Langage de démolition et terrain miné. Plus pur et plus vrai. Mais est-ce plus pur et plus vrai ? La répétition court dans ses propres pas et s’épuise.

(une pause de Cassandre serait bienvenue)

Mais vous Ô choses humaines
Une ombre suffit pour—
Une éponge vous effacerait
Vous qui flottez si peu et comment flottez-vous et savez
vous—
De vous j’ai pitié
Exit Cassandra.

Peut-être est-ce le moment de convoquer les autres personnages, avant la fin de l’histoire : Husserl (philosophe et sténographe) Le concept de 30 000 pages de sténographie en bavarois me fascine. Pourquoi Husserl voulait-il écrire aussi vite ? Quelle pensée était si urgente qu’il lui fallait la racler directement de la surface de ses synapses,

J.F. Crace (jeune acteur à la voix qui craque) Il portait des voiles et fit très bonne impression,

Gordon Matta-Clark (artiste et client terriblement discret) Pas une seule des œuvres de GMC ne demeure,
les frères et leurs polaroids.

Je suis intéressée par les gens qui découpent des choses, qui cherchent des choses sauvages (qui existent déjà).

 

Cinquième lacune
*****
petits soleils brûlures

Transportée au palais des Atrides, Cassandre reste sur scène 270 lignes de silence + 258 lignes de monologue =

Le silence de Cassandre sur scène pendant tout ce temps est aussi important que le flot de paroles qui suivra. Comment insister ?

C’est qu’il s’agit d’une performance. Le silence est une vaste, brute et théâtrale substance. Cassandre nous parle depuis une scène. Carson aussi. « Cassandra Float Can » naît comme la performance d’un essai sur la traduction. Le concept de 30 000 pages de sténographie en bavarois me fascine. [Rires dans l’audience] Pourquoi Husserl voulait-il écrire si vite ?

Cassandre continue de revenir : Ainsi vont les prophètes. Vous pouvez les voir flottants et comme ils flottent et comment. Quelques années plus tard, autre performance, parmi les prisonniers se trouve Cassandre, princesse de Troie et concubine d’Agamemnon. Troisième acteur. Mais ce troisième acteur ne parle pas pour un long moment. Mari et femme échangent des éloges de leurs vertus respectives pendant 192 vers alors que Cassandre écoute, ou n’écoute pas. C’est incertain, soit elle est têtue, stupide, psychotique ou alors elle ne connaît pas la langue. [Rires dans l’audience]

Cassandre est muette derrière les deux autres acteurs. Son silence petite présence discrète. Superflue. Excessive. Donc impossible à ignorer. La stratégie d’Eschyle sera récupérée par Carson dans Antigonick :

Exeunt omnes à l’exception de Cassandre, qui continue à prendre des mesures, muette sur scène.

Cassandre illustre littéralement (corporellement) l’arrière du discours. Son silence signifie de lui-même. Difficile à décrire sans monter la pièce du début à la fin.

Un silence est aussi intraduisible qu’un cri ou qu’un non-sens. Plus les mots sont silencieux était-ce pour ça ? plus les mots sont petits seulement pour ça ? plus la coupe déborde de tout ce qui n’est pas traduisible.
Comment atteindre ce surplus qui flotte ?

L’épuiser en tournant en rond.

Cassandre représente un excès (troisième acteur) avant même de se mettre à déclamer. Sa présence seule dérange. (Reine excédée : Quoi ! Elle ne parle que barbare, ces étranges sons d’oiseaux ? A-t-elle même un cerveau ?)

Pourquoi l’impasse langagière de Cassandre fait-elle systématiquement rire l’audience ? Pourtant Cassandre chez Carson est tout sauf un personnage comique. Elle apparaît avec son langage de force. Contrairement à l’histoire déjà écrite d’hystérie et de barbarie, Carson en fait une figure dérangée mais digne. C’est son hypothèse extravagante et si elle ne comprenait pas la langue qui fait rire. Cassandre, elle, est une mine de savoir. Tout le futur, tout le passé. Cet endroit et ses fautes anciennes. Mais ce savoir se retourne contre elle, l’auto-sabote, puisque sur aucune scène il ne peut être reçu. Cassandre parle à côté des choses, en évidences visibles uniquement d’elle-même. L’impasse est plus qu’une question de langage, à l’image des mots perdus dans un système brisé.

Son savoir tournant à vide porte Cassandre sur le seuil brûlant de la folie. Mais il y a un génie dans la folie, comme du ridicule. Carson la laisse à ce point limite. *Elle maîtrise tous les registres. Carson oscille entre absurdité et tragique, comme Cassandre oscille entre dérangement et lucidité. Pour être comprise du chœur, Cassandre traduit ce qu’elle vient de dire sous forme d’effusion lyrique en langage simple. Elle répète.
OK. Terminé.
Ça suffit.
Ma parole ne sera plus voilée (jeune mariée rougissante).
Voici les mots limpides. Ils éclatent comme la lumière à l’aurore.
Et ici la découpe se calme, les lignes se posent.

Le savoir de Cassandre est bien plus qu’historique ou factuel. C’est dans la démesure de son langage que Carson déterre sa puissance, le fait qu’elle en traverse toutes les strates. Sa sagesse repose sur sa commande du langage. Ou du silence.

Cassandre brille d’un pouvoir mental qui est aussi un pouvoir moral et elle possède plus de formes de vérité qu’elle ne peut en supporter. Elle n’est que le troisième angle du tragique triangle, mais avec son silence elle tire toute l’attention de l’histoire dans son coin et la dévoile.

La force de Cassandre n’est justement pas son savoir. Elle dépasse la sagesse, perd pied dans la prophétie. Ses mots percent, après le fait. Les mots violents de Cassandre sont une flèche longue de 2000 ans.

Avec un sourire en coin, Carson détourne nos attentes. Cassandre n’est ni hystérique ni pathétique, ni même sage ou combative, plutôt une force de démolition. Soit elle est une prophète troyenne démunie devant la métrique grecque, soit elle est une arme de destruction massive. Plus longtemps vous la fixez, plus sauvagement vous aurez à forcer votre regard pour observer sa lumière qui paraît enfoncer son faisceau en vous à une fréquence de plus en plus brûlante. Faut-il en rire ? Une pause serait bienvenue. Heureusement que Carson a été enregistrée, contrairement à Cassandre.

Pendant que Cassandre se tient en silence sur scène il est possible d’écouter la voix posée et ironique de Carson, son intonation qui monte sur le mot Alas! ou OTOTOTOI POPOI DA, deux exclamations de douleur, ou qui nous enseigne Voici un autre fait sur Gordon Matta-Clark : Sa méthode est de couper la surface jusqu’à ce qu’il puisse voir ce qui est réellement à l’intérieur. Il transforme un bâtiment en abstraction de lui-même. Pas pour créer de la beauté mais pour recueillir de l’information. Il dit que ses découpes sont des « sondes ». Il sonde pour quelque chose qu’il nomme « la mince frontière ». Ou sur moi. Lorsque je travaille sur un projet de traduction je fais sans cesse l’expérience, aux limites de ma vision, d’une sensation comme des voiles qui s’envolent. J’en suis venue à nommer la sensation Cassandre car je l’ai remarquée pour la première fois un jour à l’école alors que je lisais un passage d’Agamemnon – le passage où Cassandre crie OTOTOTOI POPOI DA et ici la voix monte et se transforme, chantante, presque joueuse.

Pendant que Cassandre nous présente sa surface hermétique, nous pourrions aussi compter les rires du public (j’en suis à cinq), les respirations de la poète, ou simplement prendre un moment pour comprendre avec quelle sorte d’intonation résignée elle laisse tomber les mots

Cassandra can…

ou

a grief
more deep
than me…

Mais le silence excessif de Cassandre est plus instructif que toutes ces manœuvres, malgré son intraduisibilité. (Lorsque j’écris le mot intraduisibilité, faux, lire plutôt :

 une frontière ténue qui apparaît là où aucune frontière n’est prévue.)

 

Sixième étymologie
Is she the beam eyeball of rewriting?
Théorie de la traduction

Il est difficile toujours d’ajouter quelque chose aux essais de Carson les voiles grecs se fissurent l’un l’autre elle a toujours déjà reculé d’un pas plus loin que nous.

L’essai est un cercle qui se referme sur lui-même. Un cercle scellé et auto-suffisant. Tout ce que je peux faire c’est

Flotter ? Quelle est la signification de flotter dans le vocabulaire de Carson ? Écrivez 15 pages. (Ce serait agréable, mais comment transmettre que chez Carson le vide est aussi important que le plein.)

D’où le fait que nous n’en faisons que de pâles interprétations ou des pastiches inévitables. Explication ou contamination. Deux choix. Un troisième :

Tout ce que je peux faire ce sont quelques pas hors de la tautologie.
Je pourrais allonger la liste, sortir les photographies sépia.

Je pourrais allonger la liste, ajouter des personnages et leurs matériaux.

Je pourrais appeler Benjamin ou Sontag à la rescousse (mais le lien vous le voyez déjà).

Carson cherche ce qui est encore indompté sous la surface fixe de la tradition littéraire. Elle cherche l’incommunicable communicable. Les formes violentes de vérité. Les formes pures ou intraduisibles. (Voilà.)

Je pourrais allonger la liste, créer plus de découpes de l’essai original, comme Carson sur scène.

Maison jusqu’à crier étymologie retire le détour.

Préfixe jusqu’à la beauté est grande étymologie.

Dedans il entra,
Dedans il éclata, Hélas! oui.
Dehors il se jeta
Hélas!
Oui.

L’interprétation est lisse, le pastiche obligé. Alors je traduis. J’ai parfois l’impression que je passe toute ma vie à réécrire la même page. C’est une page avec « Essai sur la traduction » tout en haut puis quelques paragraphes de bonne prose solide. Qui commencent à éclater en morceaux quelque part au milieu de la page. En creusant ce texte, on y trouve ce qui s’approche le plus d’une théorie de la traduction chez Carson.

Une théorie de la traduction est une traductrice qui se regarde dans un miroir.

Carson théorise partout sur sa pratique, même au sein des traductions elles-mêmes. Partout il y a une tentation tautologique, c’est-à-dire une tentation auto-réflexive, c’est-à-dire une tentation théorique. Mais une théorie doit tenter de flotter au-delà des pratiques et des particularités.

Cassandre flotte.

Retournons à Carson écrit des textes intraduisibles, c’est-à-dire qu’elle déjoue sans cesse la possibilité de communiquer OTOTOTOI POPOI DA. Cette expression est un cri. Intraduisible, mais pas vide de sens. Un cri dégage une émotion particulière et peut agir sur le monde. Elle cherche à transmettre des nœuds d’énergie qui devront être remodelés, construit des collages insensés, des échafaudages précaires de citations (difficile de traduire des traductions), emploie une prose tautologique, qui se retourne sans cesse sur elle-même, ou qui contient un sens et son contraire. Elle cherche toutes les manières de dire deux choses d’un seul coup (ironie, métaphores, répétitions) (traduction). Elle cherche des phrases qui n’ont pas de fond, un langage de strates qui apparaissent toutes en même temps avec les mêmes mots.

C’est pour cela qu’elle arrive au Lieu démoli et retiré.

Cette énergie doit peu aux mots d’origine. Peu à la fidélité, plutôt à la vérité. (Lorsque j’écris le mot vérité, écrasant, lire plutôt :

Quelque chose de sauvage encore, un faon qui détale, apparu puis disparu.)

D’où le fait qu’elle arrive à Pitié pour la sortie.

Les vérités, après le pas de recul, ont toujours du violent en elles. Paradoxalement, elles apparaissent quelque part dans le fouillis de ce surplus de langage, de ce langage-répétition, de ce langage-Cassandre.

Étourdir les voiles.

Quelques flottements de lucidité.
Un battement de
seulement
pour
?

La fin sera la même.

Comme la lumière souffle les levants
et s’y accroche, leur gloire, contemple loin
—(Eschyle, Agamemnon, 1180-83)