Lila, ou les hommes en chemin
Sophie Vandeveugle est autrice et doctorante en littératures francophones à l’Université de Gand, en Belgique. Elle étudie l’antispécisme et le néocarnisme dans des fictions francophones de l’extrême-contemporain, et s’intéresse particulièrement à l’imbrication des luttes. Son premier roman, intitulé Feu le vieux monde, est paru aux éditions Denoël en 2023, et a reçu plusieurs distinctions ; elle a également publié plusieurs nouvelles dans des revues et dans un ouvrage collectif.
J’ai bien essayé de le leur dire
d’abord j’ai vu un mouton, un jeune mâle esseulé
il est arrivé le premier et longtemps est demeuré tête baissée
vers le sol où la rosée gardait encore fraîche et humide l’herbe
il mangeait l’air tranquille dans le silence alentour
et je le regardais avancer peu à peu
quoiqu’il restait assez loin, en marge du village
comme à cheval sur la frontière
j’ai pensé qu’il s’était perdu
que le malheureux s’était aventuré trop loin des autres
je me suis demandé comment il allait s’en sortir
puis je me suis dit que, pour lui, peut-être cela valait-il mieux
seul mais sauf
lui aurait le loisir de voir du pays
de se promener et la nuit venue de s’endormir contre un olivier, quelque part
alors quand les jours qui ont suivi je n’ai plus vu le mouton esseulé
j’ai songé qu’il devait errer enfin où bon lui semblait
que certainement il connaissait bien les terres
que comme moi il devait avoir des ancêtres qui avaient vécu dans les parages
et des aïeuls ô combien vieux qui avaient même connu les contrées libres
mais les jours d’après encore
d’autres moutons sont venus, ils étaient une petite dizaine
une femelle cette fois est apparue sur l’horizon mais d’autres la suivaient
je suis montée sur la souche d’un olivier mort et j’ai scruté l’autre bout des terres
j’ai tâché de les compter mais il faisait trop chaud
le soleil manquait de m’aveugler et là-bas c’étaient déjà des mirages
j’ai abandonné et je suis rentrée au village, m’asperger les poignets à la source
l’eau était fraîche, c’était agréable
à mon père et à ma mère, j’avais la veille évoqué le mouton
ils avaient comme moi pensé que l’animal s’était égaré
s’était retrouvé ici par hasard
comme il aurait pu se retrouver à gravir les collines du sud
je ne leur ai pas parlé des autres moutons en rentrant, cette fois
j’attendais de voir ce qu’il adviendrait
mais le lendemain, quand je suis retournée m’abriter à l’ombre de l’arbre
que quarante ans plus tôt ma grand-mère avait planté
celle dont on disait que j’avais les yeux
et la forme de la bouche
j’ai découvert qu’ils étaient une dizaine encore, au bout de l’oliveraie
certains s’avançaient déjà au milieu des racines et parfois
tendaient le cou vers les fruits encore cachés par les feuilles
quelque chose me disait de me méfier
j’ai marché vers les animaux
sur les chemins de terre une fine poussière s’élevait et j’avais les mains agrippées à ma robe
je la soulevais pour sentir sur mes chevilles l’infime soupir
du vent tiède de juin
en approchant, les moutons ne se sont pas enfuis
ils m’ont regardée venir et j’ai caressé l’un d’eux
j’ai voulu lui demander ce qu’il faisait là
les premières maisons du village se trouvaient à cent mètres
peut-être deux cents à peine
quelques moutons ont bêlé et je n’ai pas compris leurs voix
je me suis approchée d’une femelle qui avait l’air grosse
lui ai murmuré quelques mots, une question, des pensées
elle m’a observée et j’ai su qu’à son tour elle n’avait pas compris mon langage
ou si peu
je suis restée avec eux plusieurs minutes
ils étaient pour la plupart sous le soleil de midi, battant la plaine
j’aurais souhaité les emmener
leur dire de me suivre, de venir dans l’oliveraie
de se réfugier à l’ombre où leur fourrure serait moins pénible à porter
j’aurais souhaité leur indiquer la source où boire
leur dire de ne pas retourner là où ils étaient nés, sous le joug de mains brutales
et leur promettre que s’ils voyaient le chien du doyen du village
ils ne devaient pas avoir peur
mais que les chats en revanche avaient leur caractère
à défaut de le pouvoir, je les ai regardés encore
et à force, mes pensées ont fait leur chemin et mes yeux divaguant çà et là
tout à coup ont pris peur
j’ai discerné plus loin, dans l’ondulation de l’air brûlant, une paire de silhouettes sombres
des hommes qui depuis mon arrivée sans doute m’avaient observée
me surveillaient
les moutons étaient leurs, je l’ai su tout de suite
ils étaient de ceux qui se croient maîtres et possesseurs
ces hommes, oui, rien que par leur ombre lointaine
m’ont effrayée
et j’ai rebroussé chemin
quelque chose, j’en étais certaine, était étrange
quelque chose était à craindre
j’ai regagné le village, marché entre les maisons et l’après-midi durant, prévenu les habitants
le soir même, ils devraient me rejoindre à la source
j’avais des paroles à leur confier
toutefois lorsque, après le repas de midi, j’ai voulu grimper de nouveau sur la souche
guetter au loin le troupeau et les ombres
je n’ai plus aperçu personne
et la chaleur qui me frappait le crâne et coulait en gouttelettes salées dans mon dos
m’a fait douter
j’ai réfléchi deux longues heures, je crois
mais je n’ai pas renoncé
non, je n’avais pas rêvé
j’avais bien vu les moutons et les hommes
aussi, quand l’obscur est tombé sur le village, suis-je allée à la source
et ai-je trouvé déjà la petite foule d’hommes et de femmes prêts à m’écouter
Lila, m’ont-ils dit, pourquoi nous as-tu fait venir ?
ils avaient pour certains des torches dans les mains
dont la fumée légère se dissipait entre les étoiles
je n’ai pas répondu tout de suite, je suis montée sur un tas de briques
j’avais encore dans le dos la sueur du jour
il n’y avait au milieu des villageois aucun de leurs enfants qu’on avait gardés à l’écart
seul le chant de leurs jeux insouciants arrivait jusqu’à moi
et l’aîné d’entre nous qui avait près de lui son chien endormi m’a lancé un regard
Lila, nous t’écoutons
le silence s’est installé aussitôt
j’ai inspiré et parcouru des yeux la modeste foule
et ainsi j’ai vu que tous me prenaient encore pour une enfant
une gamine, un morceau de femme pas terminée
j’ai parlé tout de même
ils sont là qui nous regardent sans nous voir, ai-je commencé
ils sont là qui nous guettent et amènent la nuit
qui nous surveillent l’œil sûr
prenez garde ! paysans, prenez garde
que vos terres n’aient à se lamenter d’avoir perdu ceux
et celles qui y sont nés
car il y a sur les sentiers la mort nôtre qui rôde
et avance
dans les ombres du jour vacillant
pas un mot n’osait s’échapper des lèvres autour de moi, pas un villageois pour murmurer
oui, prenez garde
car ils amènent les esclaves
et les voix qui chuchoteront sous leurs chaumières futures
pourraient bien taire nos contes
j’ai prononcé ces mots à bout de souffle
j’ignore si c’est la chaleur, la peur ou autre chose
qui m’a coupé la respiration
j’ai voulu reprendre, ajouter d’autres mots encore
ils ne sortaient pas de ma gorge
ils
il y a eu dans la foule des regards pour m’inspecter
certains qui m’accablaient
ils
des faciès qui, je le voyais, grimaçaient en secret sous l’effet de mes paroles
lesquelles n’avaient, pour eux, sonné que comme du charabia
c’est le doyen du village qui le premier a mis fin à mes songes tout haut narrés
Qui sont-ils, les ils de tes mots, Lila ?
je n’ai pas su quoi répondre
pas tout de suite, et la foule déjà se clairsemait
ils arrivent
ils
les fleurs s’enterreront et les racines brûleront
sous les pas des moutons en troupeaux
il n’y aura debout plus que les âmes errantes de l’oliveraie
lourd deviendra l’air de nos corps en chemin
ils
les hommes
les hommes d’au-delà les collines
qui veulent d’ici faire leurs huttes et leurs lendemains
des paroles me sont revenues qui s’échappaient de moi sans que j’aie l’impression
d’y être pour grand-chose
au-dedans tout était remué, inquiet, fébrile et comme en péril sous la nuit tombée
autour de la source les pas s’en allaient ruminant
le doyen me regardait encore mais quand il est parti
tout le village l’a suivi et est rentré dans les maisons calmes, et mon père et ma mère avec eux
je suis restée à la source, jusqu’à ce que la lune me recouvre d’un voile
qui donnait à ma chevelure ses reflets bleus
c’était l’heure silencieuse du sommeil en chemin
mais moi, je n’entendais que les pas
les pas des hommes, en chemin
les moutons, je le sentais, c’était un présage
un moyen autant qu’une fin
les hommes d’au-delà les collines avaient envoyé leurs animaux
avant de s’en venir eux-mêmes
le troupeau précédait la foule
j’en étais certaine
ils arriveraient, nous chasseraient, diraient que ces terres étaient les leurs
ou bien ils feraient semblant de rien, prendraient les champs
comme terra nullius
raseraient l’oliveraie et le village comme si personne
n’y était jamais né
et j’avais raison, mes mots ce soir-là l’avaient prédit à la source
mais ils avaient sonné faux
aux oreilles villageoises
je l’ai su les jours suivants quand plus aucun mouton ne s’est fait voir par-delà les arbres
et que dans les ruelles poussiéreuses et épaisses de chaleur
j’ai senti sur moi les lèvres murmurer
Lila est devenue folle
la pauvre fille ne sait plus ce qu’elle raconte
il n’y a pas plus de moutons que le jour ne vacille
pourtant je n’ai pas douté
les moutons partis reviendraient
et quand une nuit sur les murs se sont gravés des mots pour nous haïr
et qu’une autre nuit encore un olivier
qui avait connu tellement plus de vies que la mienne
est tombé à la renverse sur la plaine
moi j’ai su
que c’étaient les hommes en chemin
qui voulaient nos terres pour les faire leurs
qui jureraient de notre absence
nous forceraient au silence des sentiers fuyants
oui, moi j’ai su
que les colons avant d’envoyer les hommes
promènent leurs moutons
arrachent l’olivier
et que leurs langues acérées ne connaissent que les paroles mortelles
qui ne savent de leurs frères
que nier la famille
aveugles aux liens
muant tout autre en animal
pour mieux pouvoir l’ensanglanter
si bien que
lorsqu’un jour à l’aube
après une nuit sans lune et pourtant écumeuse là-haut
sans fermer l’œil et courant pieds nus vers le nord
nous avons dû fuir à toute allure l’oliveraie en saccage
ainsi que les promesses cruelles que poussait vers nous
le vent semé des paroles des hommes
ce jour, oui, cette aube
j’ai su que j’avais eu raison
que le premier mouton était l’esclave annonçant le maître
que nous n’aurions plus de pays bientôt
et que les hommes nous useraient comme les animaux qu’ils voyaient en nous
les animaux dont ils n’avaient jamais su que
faire un massacre.
Mots-clés :