Parler depuis l’impossible : dissidence et mémoires fragiles dans La Montagne de l’âme de Gao Xingjian

Parler depuis l’impossible : dissidence et mémoires fragiles dans La Montagne de l’âme de Gao Xingjian

Jia Xing

Jia Xing est doctorante en études françaises à l’Université de Toronto. Ses recherches portent sur les représentations de la mémoire, de la dissidence et du communisme d’État dans le roman francophone contemporain d’Europe centrale et d’Asie. Elle travaille sur les écritures de l’exil, les formes narratives fragmentées et les poétiques de l’énonciation fragile. Elle a présenté ses travaux dans plusieurs colloques au Canada et en France.

Comment la parole dissidente devient-elle possible lorsque l’acte même de « dire » semble compromis ? Cette question traverse l’œuvre de Gao Xingjian et trouve, dans La Montagne de l’âme (1990), une formulation particulièrement nette. Rédigé en chinois entre 1982 et 1989, le roman se présente comme le récit d’un long périple. Un écrivain menacé de mise à l’écart par les institutions littéraires de Pékin, et qui vient d’échapper à un diagnostic erroné de cancer, quitte la capitale pour parcourir les régions du sud-ouest de la Chine, le long du Yangzi. Il part à la recherche d’une montagne nommée Lingshan, la « montagne de l’âme », dont rien ne garantit l’existence. Composé de 81 chapitres, le texte alterne deux instances narratives : un « je » qui consigne le voyage réel à travers villages, forêts et sites en voie de disparition, et un « tu » qui poursuit la quête imaginaire de la montagne, avant qu’un « elle » puis un « il » ne viennent compliquer encore ce dispositif. Chemin faisant, le narrateur recueille chants populaires, légendes des minorités, traces du taoïsme et du bouddhisme, rituels chamaniques, mais aussi récits de vies brisées par la Révolution culturelle. Le roman s’écrit ainsi dans un moment où la société chinoise porte encore les traces profondes des mobilisations idéologiques passées : les récits biographiques y demeurent souvent inachevés, les pratiques culturelles sont fragilisées, et l’expression individuelle avance prudemment, comme si une ombre persistante continuait de peser sur toute prise de parole.

Le paradigme de Cassandre permet d’éclairer cette situation d’énonciation. Chez Eschyle, la prophétesse troyenne possède le don de vérité mais se heurte à la malédiction de l’incrédulité : elle dit vrai, mais sa parole ne trouve pas d’écoute. Quelques traits de la figure retiendront ici l’attention. Cassandre parle depuis une position marginale, celle de l’étrangère captive, arrachée à sa ville et privée de tout lieu d’où son discours ferait autorité. Sa malédiction porte moins sur l’énonciation que sur la réception : rien ne l’empêche de dire, mais elle est condamnée à ne pas être entendue. Son langage demeure oblique et hermétique, procédant par images et par détours plutôt que par énoncés transparents, ce qui redouble son inaudibilité. Elle est enfin, dans la tragédie, la seule à porter la mémoire d’une destruction que sa communauté refuse de voir venir. Cette structure, celle d’une vérité qui s’énonce depuis une position fragile dans un espace où l’audibilité n’est jamais acquise, offre un cadre pour penser les formes de dissidence qui ne relèvent ni de la protestation frontale ni du silence résigné. C’est cette situation que la présente étude prend pour fil conducteur. Elle s’attache aux traits les plus singuliers du roman, de l’errance géographique aux glissements entre les pronoms narratifs, pour montrer comment ils rendent possible une parole fragile, là où l’on ne verrait d’abord que des partis pris formels.

Les études consacrées à Gao Xingjian ont souvent mis en lumière la modernité de ses procédés narratifs. Noël Dutrait a souligné la dimension interculturelle de l’œuvre et son inscription dans un dialogue entre traditions littéraires chinoises et occidentales1. Mabel Lee a analysé la polyphonie pronominale et la fragmentation comme signatures d’une modernité formelle, décrivant le roman comme « a literary response to the devastation of the self2». Michael Ka-chi Cheuk a exploré les rapports entre mémoire, trauma et subjectivité dans le contexte post-maoïste3. Ces lectures sont fécondes, mais elles laissent dans l’ombre les conditions d’énonciation qui ont rendu ces choix formels nécessaires. Là où la critique a surtout vu dans la fragmentation et la polyphonie pronominale les signes d’une modernité esthétique, je me propose ici d’y reconnaître d’abord une stratégie de survie énonciative, façonnée par la contrainte politique. L’écriture de Gao ne s’organise pas autour d’un projet esthétique détaché de son contexte ; elle cherche avant tout les conditions minimales permettant à une voix, même fragile, de se former dans un espace où l’énonciation demeure incertaine. C’est ce déplacement du regard, de la forme vers sa genèse contrainte, de l’innovation stylistique vers la nécessité politique, que la présente étude entend opérer.

Un dernier point, décisif pour la lecture proposée ici, doit être précisé. Le manuscrit de La Montagne de l’âme n’a pu être publié en Chine continentale ; il suit l’auteur lorsque celui-ci s’installe en France en 1987. Gao y obtient la nationalité française, poursuit son œuvre directement en langue française et participe activement, en 1995, à la traduction de son roman, en collaboration avec Noël et Liliane Dutrait. De nombreuses discussions ont eu lieu, certaines phrases ont été réécrites en accord avec l’auteur, et le texte français résulte d’un véritable travail de cocréation4. Il ne s’agit donc plus seulement d’un texte chinois, mais d’une œuvre francophone à part entière, coconstruite par l’auteur au fil de son exil. Travailler sur ce texte français, c’est prendre acte d’une double condition : celle de l’œuvre traduite, certes, mais aussi celle d’une parole qui a trouvé dans le passage au français une forme de continuité. L’errance énonciative que le roman thématise se rejoue ainsi dans sa matérialité même, puisque le texte circule entre les langues comme le narrateur circule entre les espaces et les positions discursives.

À partir de cette double situation, narrative et matérielle, La Montagne de l’âme peut être lu comme l’élaboration progressive d’une poétique de la parole fragile. Cette poétique peut être dite cassandrienne en un sens précis : comme la prophétesse, le narrateur énonce une vérité depuis les marges, sans garantie d’écoute, et persiste à parler alors même que la réception lui est refusée. Trois ensembles structurent cette poétique : l’errance spatio-énonciative, qui desserre l’emprise des positions fixes et crée les conditions d’une parole mobile (I) ; le recueil des mémoires menacées d’effacement, qu’il s’agisse de légendes, de pratiques rituelles ou de récits traumatiques, et qui témoigne de ce que le discours officiel cherche à faire disparaître (II) ; une parole paradoxale, qui assume ses propres limites et trouve, dans cette reconnaissance, une forme singulière d’honnêteté (III). La force la plus discrète du texte, sa dimension proprement cassandrienne, tient à cette manière de continuer à dire dans un régime d’écoute défaillant : ce que Cassandre subit comme impossibilité d’être entendue, le roman le rejoue comme impossibilité de tout dire, sans jamais renoncer pour autant à la parole.

L’errance spatiale et énonciative

La narration de La Montagne de l’âme s’établit dès l’ouverture sur une double errance : le déplacement du corps dans l’espace géographique et la dérive du sujet au sein des positions discursives. Dans un contexte post-révolution culturelle où toute parole est susceptible d’être normée et contrôlée, cette double errance constitue la condition préalable à la reconquête d’un droit à la parole et permet au narrateur de passer du statut de sujet discipliné à celui de sujet agissant, capable de reprendre la parole. Cette voix ne se conquiert qu’en restant mobile, privée du lieu fixe d’où elle serait assignée. On reconnaît là l’un des traits qui définissent Cassandre : une parole vraie qui ne se forme qu’en marge, tenue à distance des lieux où le discours fait autorité, et qui n’est jamais considérée comme crédible.

L’errance géographique : fuir l’espace du discours

Après la Révolution culturelle, l’espace social et discursif demeure traversé par une forte normativité. L’introduction de La Montagne de l’âme met d’emblée en place ce cadre contraignant à travers une double configuration spatiale : un centre saturé de discours et des marges où la parole retrouve une forme de disponibilité. Pékin, qui constitue le point de départ du narrateur, concentre à la fois l’autorité administrative et une pression discursive continue. Le chapitre 65 en offre une formulation précise : « Depuis longtemps je suis fatigué des luttes insensées qui déchirent ce bas monde. À chaque discussion, chaque polémique, chaque débat, je me retrouve en pleine ligne de mire, je suis jugé, sermonné, condamné5 ». Ce passage montre comment l’individu ne peut s’y exprimer qu’à travers les cadres préétablis de l’interprétation politique ; il se trouve pris dans un dispositif où la parole personnelle se réduit à une position assignée. Quitter Pékin revient alors à s’arracher à un régime d’énonciation devenu étouffant, et à chercher un espace où la voix peut se reformuler autrement.

Cette sortie conduit le narrateur vers les régions situées en amont du Yangzi. Le roman s’ouvre sur une scène de déplacement prolongé : « Tu es monté dans un autobus long-courrier. Et, depuis le matin, le vieux bus réformé pour la ville a cahoté douze heures d’affilée sur les routes de montagne… » (LMA, 15) La route quitte peu à peu la plaine urbanisée pour atteindre un bourg du Sud, puis les montagnes du pays qiang, « à mi-chemin entre les hauts plateaux tibétains et le bassin du Sichuan » (LMA, 24). Le narrateur pénètre dans des zones où subsistent « l’adoration du feu et une survivance de la civilisation originelle de l’humanité » (24). La direction du déplacement a ici une valeur symbolique nette : remonter le fleuve, s’enfoncer dans les montagnes équivaut à s’approcher d’espaces culturels minoritaires. Le mouvement trace une ligne de fuite qui conduit loin du centre, vers des formes de vie encore partiellement soustraites à la rationalisation politique de l’État.

Le roman insiste sur le caractère indéterminé de ce départ. « Toi-même, tu ne sais pas clairement pourquoi tu es venu ici. C’est par hasard que, dans le train, tu as entendu quelqu’un parler d’un lieu nommé Lingshan. » (LMA, 16) Cette absence de but précis est constitutive du projet. Un voyage doté d’un objectif repérable entrerait aussitôt dans une logique narrative qui lui donnerait sens et direction ; il pourrait être décrit, classé, inscrit dans les catégories connues du savoir ou de l’administration. L’indétermination, au contraire, soustrait le déplacement à tout schéma téléologique. Elle ouvre un espace où la parole n’est pas immédiatement récupérable par une grille d’interprétation.

La dynamique du voyage correspond à ce que Michel de Certeau appelle une « tactique6 ». Le narrateur ne possède aucune place institutionnelle stable : ni intégré aux structures qui organisent la parole, ni engagé dans une forme d’opposition frontale. Sa seule possibilité réside dans le mouvement : se soustraire à toute assignation durable et circuler, sous une vigilance constante, dans les zones que la surveillance atteint moins directement. Le sujet narratif se déplace ainsi dans un espace intermédiaire, situé entre l’intérieur et l’extérieur du système ; cette position transitoire rend possible une parole qui ne peut naître qu’à distance des lieux où le discours se rigidifie. L’errance géographique devient alors moins un déplacement physique qu’une condition de possibilité pour une subjectivité qui cherche à échapper aux formes instituées de la prise de parole.

L’errance énonciative : pronoms et positions

L’errance ne concerne pas seulement le déplacement du corps ; elle s’inscrit aussi dans la manière de parler. La Montagne de l’âme repose sur une interrogation constante de la parole : qui parle, et d’où parle-t-on ? La réponse du roman passe par une mobilité énonciative qui rend le sujet difficile à situer. Le mouvement géographique ouvrait un espace à la marge ; le mouvement énonciatif, lui, brouille les coordonnées internes du langage. Dès lors que le sujet ne s’ancre dans aucun pronom stable ni dans aucune position clairement identifiable, il devient difficile à saisir, et c’est cette difficulté même qui fonde la possibilité d’une parole dissidente. Une telle parole fait écho au caractère hermétique de la parole de Cassandre. Chez Eschyle, la prophétie procède par images et par détours ; son obscurité déroute ceux qui voudraient la rapporter à un sens univoque, mais c’est aussi elle qui la rend impossible à confisquer. La mobilité énonciative du roman relève d’une logique comparable : une parole qui ne se laisse pas situer ne peut être ni assignée ni réquisitionnée, et son opacité, loin d’être un défaut de communication, devient la condition de sa liberté. L’une des caractéristiques les plus visibles du texte réside dans la circulation des pronoms personnels. Le « tu », le « je » et le « il/elle » se succèdent sans avertissement, et le lecteur perd toute prise sur un point d’énonciation fixe. Le chapitre 72 formule explicitement cette stratégie. Un critique reproche au livre de ne présenter « aucune figure nette » (LMA, 458), comme si l’absence de contours précis était une faille. Le narrateur répond avec une pointe d’ironie : « “Je”, “tu”, “elle” et “il” dans mon livre ne sont-ils pas des personnages ? » (458) Lorsque le critique insiste sur le caractère des personnages, la réponse se dérobe : « Il ne sait pas lui-même s’il a un quelconque caractère. » (LMA, 459) Ce dialogue écarte l’exigence traditionnelle d’un personnage identifiable, doté d’une psychologie stable. La netteté suppose une assignation, or le roman travaille au contraire à maintenir la figure du sujet dans une zone de flou, où la parole échappe aux catégories qui permettent habituellement de la classer. La distinction formulée par Benveniste éclaire cette construction7. Le « je » et le « tu » établissent une relation intersubjective ; le « il » relève d’une position plus distante, presque non subjective. Le roman navigue continuellement entre ces régimes. Le « je » assume souvent la fonction du témoin, celui qui observe et consigne : « Quand j’étais dans le village du chanteur yi, j’ai observé deux petits enfants jouant par terre… » (LMA, 133) Le « tu » ouvre un espace réflexif, une forme d’auto-adresse qui permet au sujet de se dédoubler : « Tu as vécu longtemps en ville et tu as besoin d’entretenir en toi une grande nostalgie du pays natal… » (LMA, 22) Le « il/elle », quant à lui, porte la parole qui relate le trauma d’autrui, voix traversée par une distance nécessaire. Cette alternance ne produit pas la confusion, mais une polyphonie maîtrisée. Le sujet circule entre plusieurs positions énonciatives, sans jamais se fixer dans l’une d’elles. À partir du moment où l’identité pronominale ne peut être stabilisée, le discours échappe aux procédures de saisie qui dépendent d’un point d’origine clairement assignable. Cette mobilité trouve un écho dans l’identité professionnelle ambiguë du narrateur. L’étiquette « écrivain venu de Pékin » (LMA, 307) lui ouvre certaines portes : il peut se présenter comme venu recueillir des chants populaires, il bénéficie parfois d’un accueil officiel. Mais cette légitimité repose entièrement sur l’existence d’une autorisation administrative. Le chef du village le rappelle brutalement : « Vous avez une lettre officielle ? » (307) Privée de ce document, l’étiquette perd aussitôt tout effet, car la reconnaissance institutionnelle n’a rien d’un attribut stable et peut être retirée à tout moment. Le narrateur occupe de la sorte une zone intermédiaire, où il est toléré et surveillé sans jamais être pleinement intégré au système ni tout à fait rejeté hors de lui. La fête des bateaux-dragons en donne la scène la plus évocatrice. Le narrateur est d’abord accueilli dans un espace réservé, sous la protection de la police. Lorsque les autorités décident de partir, il choisit de rester et de rejoindre la foule. Le geste paraît simple, mais il rompt avec le rôle qui lui était attribué. Il utilise sa position professionnelle pour accéder au lieu, mais refuse d’en endosser les limites. Edward Saïd a décrit cette posture comme une forme d’exil8. L’intellectuel, selon lui, opère depuis une marge, ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. Le narrateur du roman se maintient précisément dans cette zone mouvante où la proximité avec le pouvoir ne se transforme jamais en adhésion, et où l’entrée dans l’espace populaire n’équivaut pas à une immersion totale. Cette position d’entre-deux préserve sa capacité de voir et d’écouter. L’errance énonciative agit ainsi comme une prolongation de l’errance géographique. Le mouvement du corps permet de s’extraire des lieux où le discours est prescrit ; le mouvement du langage empêche que la parole soit arrêtée par une assignation. La mobilité pronominale trouble la question « qui parle ? » ; l’ambiguïté de l’identité professionnelle trouble la question « d’où parle-t-on ? ». Cette double indétermination forme un espace d’énonciation où la parole peut se dire autrement, à distance des cadres prescriptifs. Elle constitue la condition nécessaire pour que les mémoires marginalisées, rituelles ou traumatiques puissent trouver place dans le récit.

Mémoire interdite : témoigner de l’effacement

Par l’errance, le narrateur parvient à des espaces marginaux où il rencontre des mémoires réprimées. Le texte met en scène, de manière récurrente, une disparition systématique : le lac Cao s’est rétréci après les travaux du comité révolutionnaire, « il ne demeure qu’un tiers du volume d’eau » (LMA, 120) ; les masques rituels ont été « confisqués dans les années cinquante comme objets de superstition » (LMA, 154). Pourtant, ces mémoires déclarées anéanties persistent d’une manière fragmentaire et spectrale. Le narrateur occupe dès lors le rôle du témoin puisqu’il consigne trois types de mémoires : les mythes et légendes, les rituels et l’oralité, ainsi que les traumatismes personnels. Recueillir ces mémoires, c’est accepter de détenir des vérités que le discours officiel refuse d’entendre et de créditer. Le narrateur partage en cela le sort de Cassandre, dont le savoir reste sans prise sur ceux à qui il s’adresse. Dans l’Agamemnon, la prophétesse porte seule la mémoire des crimes de la maison des Atrides et la vision de la catastrophe qui s’annonce ; ce savoir ne lui confère aucune autorité, il l’isole au contraire de la communauté qui refuse de l’écouter. Détenir une vérité que personne ne veut créditer relève ainsi moins du privilège que de la charge, et c’est cette charge que le narrateur assume en consignant ce que le discours officiel a voué à l’oubli.

Mythes et légendes : contre-mémoire collective et stratégie d’indirection

Dans l’univers discursif que décrit La Montagne de l’âme, l’histoire officielle occupe toute la place. Elle fixe les cadres du dicible, sélectionne ce qui mérite d’être transmis et rejette dans l’ombre tout ce qui s’écarte de sa ligne idéologique. On retrouve là, portée à l’échelle d’un État, la structure même qui condamne Cassandre :  un régime de réception qui décide d’avance de ce qui peut être cru, et qui disqualifie toute parole venue d’ailleurs avant même qu’elle ne soit prononcée. C’est précisément dans cet espace saturé que les mythes et les légendes populaires acquièrent une fonction décisive : dans un ordre discursif où les canaux légitimes de transmission sont entièrement contrôlés, ils demeurent l’un des rares vecteurs par lesquels une mémoire non autorisée peut continuer de circuler. Ils se maintiennent en marge des archives, échappent aux classifications administratives et survivent grâce à leur forme même : souple, mouvante, fondée sur l’oralité. Leur résistance ne provient pas d’une prétention à la vérité factuelle, mais d’un mode de transmission qui refuse l’univocité. Hayden White a montré que toute écriture de l’histoire repose sur une configuration narrative9 ; les légendes, par leur ambiguïté essentielle, rappellent que le passé ne se laisse jamais réduire à un récit unique. Elles constituent ainsi une contre-mémoire, fragile mais persistante, qui fait exister d’autres formes de vérité dans les interstices du discours dominant.

L’histoire du Vieux Shi, au chapitre 2, illustre clairement cette logique. Le récit commence par une précision topographique, presque cartographique : « Si tu continues à monter dix lis à partir d’ici, tu arriveras au Ravin de la Mine d’Argent… » (LMA, 27) Les indications successives donnent au lieu une existence géographique stable et solide, qui semble exclure toute invention. La « maison en pierre » devient même un toponyme, une trace matérielle gravée dans le paysage. Cette densité référentielle ancre la mémoire locale dans l’espace. Pourtant, le récit bascule très vite vers un registre surnaturel : « C’était un bon chasseur, très féru de magie… Son corps ne s’est pas décomposé » (LMA, 28). Ce passage ne s’accompagne d’aucune justification ou explication. Lorsqu’on interroge le conteur, il répond simplement : « Je ne sais pas, c’est ce qu’on dit depuis tellement longtemps. » (LMA, 29) La vérité du récit ne se mesure plus à une vérification empirique ; elle tient à sa transmission répétée, au fait qu’on le redit depuis toujours. L’acte de transmettre vaut davantage que le contrôle des faits. Le roman insiste sur cette dimension dans un passage réflexif : « L’histoire et les rumeurs se mêlaient… La vérité n’existe que dans l’expérience… Il est impossible de démontrer la vérité des faits et il ne faut pas le faire. » (LMA, 26) Cette remarque constitue un renversement de perspective. Elle oppose la vérité vécue – « être assis à côté de ce feu », « voir les flammes dansant dans ses yeux » – à la « vérité des faits », celle qui exigerait preuve et démonstration. Le texte déplace ainsi le critère de légitimité : ce qui compte, ce n’est plus la fidélité à un passé vérifiable, mais la qualité de l’expérience partagée, l’intensité du moment où un récit est dit et entendu. L’histoire du Vieux Shi, loin d’être un simple folklore, devient la trace d’un mode d’existence qui échappe à la normalisation. Sa solitude, son rapport à la nature, sa résistance à l’assimilation composent un contre-modèle de vie qui subsiste grâce à l’ambiguïté même du récit.

Cette remise en question du monopole historiographique revient dans la liste parodique du chapitre 71, où se succèdent diverses définitions de l’histoire : « une énigme », « mensonge », « balivernes », « prophétie », « solide comme le fer », « une boule de pâte » (LMA, 456). L’énumération semble légère, presque ludique, mais elle déstabilise en profondeur l’idée d’une histoire unifiée. Elle met à nu le caractère malléable du récit historique, son exposition permanente aux réinterprétations. Le roman adopte ici une stratégie qui lui est propre :  il ne conteste pas frontalement le discours officiel, il en montre plutôt la contingence. La légende offre pour cela un modèle narratif particulièrement efficace : en contournant le langage codifié de l’histoire, elle dit sans dire, jouant de la variation et de l’allusion pour faire circuler une parole impossible à formuler directement. La légende devient une forme de détour : une manière de se dire à travers une histoire qui n’appartient à personne, mais qui garde en elle la mémoire de ce que le discours officiel cherche à effacer.

Rituels et oralité : mémoire spectrale et incarnée

Si les légendes assurent la persistance d’une mémoire marginale par l’ambiguïté de leur forme narrative, les pratiques rituelles et les traditions orales maintiennent une autre forme de continuité. Leur transmission repose sur les corps, les gestes et les voix, selon une logique d’incarnation qui inscrit la mémoire dans une présence vécue plutôt que dans un dispositif d’archivage. Ce mode d’existence fragile mais tenace se comprend à partir de ce que Derrida, dans Spectres de Marx, désigne comme une structure spectrale10 : quelque chose persiste sans être pleinement présent et sans disparaître pour autant. Dans La Montagne de l’âme, les rituels se situent exactement dans cette zone d’entre-deux : détruits ou interdits pour la plupart, ils n’ont pourtant pas cessé d’exister, et ils reviennent sous la forme de restes, de débuts de chants, de gestes hérités. Déclarés morts par le discours officiel, ils continuent de hanter le présent ; c’est ce retour de ce qui a été aboli, ni présence pleine ni absence achevée, qui justifie de parler à leur propos de spectralité. Le passage consacré à la Chronique des ténèbres en constitue l’exemple le plus net. À l’origine, ces chants funéraires « que l’on chantait aux enterrements, il y a longtemps, dans les montagnes […] trois jours et trois nuits d’affilée sur l’aire, devant la salle des funérailles » (LMA, 367), ne prenaient sens que dans leur performance. Leur exécution hors rituel était impensable : « Mais on ne pouvait pas les chanter à la légère dans d’autres circonstances. Sitôt chantés, il devenait tabou d’en chanter d’autres » (367). Cette sacralité explique leur destruction ciblée : ils furent considérés comme « un exemple typique d’objet de superstition réactionnaire » (LMA, 368). Le vieillard qui tente de sauver le coffre les contenant incarne cette résistance silencieuse. Il « avait enterré le coffre », mais lorsque, « plusieurs mois plus tard, il l’avait déterré, les livres avaient moisi ». Il les met à sécher, « mais quelqu’un l’avait dénoncé. On avait envoyé un agent de police pour l’obliger à tout remettre aux officiels. Et peu après, il était mort » (368). La disparition du rituel et la mort du dernier dépositaire apparaissent ainsi comme deux faces d’un même processus de destruction culturelle. Or le texte insiste sur ce qui échappe à cette disparition. « Il en reste qui connaissent le début, mais on n’en trouve plus qui les chantent dans leur totalité » (368). Cette simple précision révèle la logique de la survivance spectrale. Le chant ne subsiste plus comme totalité, mais par fragments. Le début constitue une trace persistante, une amorce qui se transmet dans les marges. Cette mémoire revient sous la forme de bribes, conformément à la logique spectrale décrite par Derrida : le passé interdit revient, défiguré mais insistant, dans les interstices où la surveillance se relâche.

La scène du chapitre 49 vient confirmer ce fonctionnement. Un chanteur de rue anime une petite foule, mais l’apparition d’un policier suspend immédiatement la performance. Le vieillard déclare : « Impossible, impossible, si je le fais, ce sera une grave faute » (LMA, 298). Lorsqu’il s’apprête à chanter à nouveau, il s’interrompt soudain : « La police ! » (298). La foule se retourne, voit la casquette blanche « ornée d’un ruban rouge », puis se disperse « à regret » une fois le policier passé (298). La mémoire orale n’existe alors que dans des intervalles extrêmement brefs, dépendants des mouvements imprévisibles du pouvoir. La dimension corporelle des pratiques rituelles joue un rôle tout aussi déterminant. Comme l’a montré Paul Connerton, la mémoire sociale se transmet aussi par les gestes corporels et leur répétition12. Le roman donne une illustration précise au chapitre 2. Assis devant le feu, l’homme « trempe un doigt dans son bol et l’agite au-dessus des braises qui se mettent à siffler en crachant une fumée bleue » (LMA, 24) avant d’expliquer : « Je fais cette offrande au dieu du foyer parce que c’est grâce à lui que nous avons à boire et à manger » (24). Le geste est codifié, transmis de génération en génération. Il ne dépend ni d’un texte ni d’une légitimation discursive. L’offrande n’est pas argumentée ; elle est exécutée. Le narrateur, témoin de ce rituel, éprouve une révélation intime : « À cet instant, je réalise que j’existe vraiment » (24). La scène montre que le rituel n’est pas seulement conservation du passé ; il produit une forme de présence, une inscription existentielle qui échappe aux catégories visibles du pouvoir.

Dans La Montagne de l’âme, les rituels et l’oralité assurent ainsi la survie de la culture réprimée selon deux modalités complémentaires. Ils se maintiennent comme spectres, dans des fragments et des moments furtifs où le contrôle se relâche. Ils se perpétuent aussi comme mémoire incarnée, inscrite dans les gestes et les voix, difficile à éliminer parce qu’elle n’est ni archivée ni institutionnalisée. Le narrateur n’enregistre pas un ensemble intact ; il témoigne de ce qui persiste malgré les interdictions, dans le langage du geste et de la voix plutôt que dans celui de l’énonciation directe.

Trauma personnel : la mémoire blessée

La mémoire traumatique constitue une troisième forme de mémoire réprimée dans La Montagne de l’âme. Elle est la plus fragile, mais aussi la plus politiquement chargée. Elle touche par ailleurs au cœur de ce que Véronique Léonard-Roques et Philippe Mesnard ont nommé la vocation testimoniale de Cassandre : d’Eschyle aux réécritures contemporaines, la prophétesse s’impose comme la figure du témoin à qui le crédit est refusé, aussi bien pour ce qu’elle annonce que pour ce qu’elle a vu de ses propres yeux13. Les récits de trauma consignés dans le roman n’apparaissent jamais sous forme complète ; ils surgissent par fragments, comme des éclats dont l’unité a été brisée. Cette fragmentation ne résulte pas seulement des mécanismes psychiques de l’indicible, mais aussi des conditions politiques qui empêchent le sujet d’énoncer frontalement sa propre blessure. La voix traumatique se déplace alors vers autrui, passant à la troisième personne pour dire en silence ce que le « je » ne peut pas assumer. Cathy Caruth, dans Unclaimed Experience, éclaire cette forme d’énonciation : le trauma ne se vit jamais entièrement au moment où il survient, il revient après coup, tardif et fragmentaire14. Les témoignages dispersés dans La Montagne de l’âme en portent les marques, faits de compression extrême et de tonalité presque neutre. Ils ne cherchent ni à expliquer ni à compléter ; ils laissent paraître la blessure dans sa forme brisée.

L’histoire du généticien constitue un exemple clair de cette condensation. Une vie entière est réduite en quelques phrases : Une fois diplômé, il avait donc été envoyé dans une ferme des monts Daxing’an pour élever des cerfs. Plus tard, il n’avait pu être nommé dans une université […] qu’au terme de nombreuses complications. Il ne s’attendait pas à y être « débusqué » et condamné comme « laquais de la clique noire des contre-révolutionnaires ». Il avait subi des tourments pendant près de dix ans avant que l’on conclût : « Absence de preuves ». (LMA, 80) Du travail de recherche au travail forcé, puis à l’enseignement, et enfin à la condamnation politique, chaque étape de la trajectoire du généticien contient des années d’humiliation et de souffrance. Le texte ne comble aucun blanc : l’expression « au terme de nombreuses complications » concentre une charge traumatique impossible à développer sans la dénaturer, et le silence devient ici porteur de sens. Le recours à la troisième personne signale en outre une distance nécessaire. Dans un contexte où la parole directe serait dangereuse ou psychiquement insoutenable, cette distance permet au narrateur de laisser affleurer une douleur qui ne peut être dite autrement.

L’histoire de la jeune milicienne met en lumière une autre caractéristique du récit traumatique : la brusque rupture affective. Le narrateur rapporte que cette jeune femme de dix-neuf ans était devenue « tireur d’élite de la province », avant d’être capturée : « On l’avait complètement dévêtue et un soldat lui avait vidé son chargeur dans le vagin, la réduisant en bouillie » (LMA, 199). La brutalité de la scène n’est suivie d’aucune transition. Le texte enchaîne immédiatement sur une anecdote quotidienne : « les ouvriers s’étaient même battus à l’arme blanche pour une femme » (199). La juxtaposition produit un effet de stupeur. Elle traduit ce que Caruth appelle la « literality » du trauma15 : une impossibilité de relier les événements dans une continuité émotionnelle cohérente. Le récit ne cherche pas à susciter l’émotion ; il expose une rupture, celle que le trauma impose à la possibilité même de ressentir.

Ces témoignages disséminés ne sont jamais rassemblés en un récit continu. Le narrateur refuse d’imposer une cohérence qui contredirait la nature même du traumatique. Comme l’a montré Caruth, tenter de « compléter » un trauma revient à assigner une forme étrangère à sa logique propre16. En laissant subsister les lacunes, en conservant la discontinuité et les glissements de personne, le texte maintient les effets d’interruption qui ont structuré l’événement lui-même. Dans La Montagne de l’âme, cette retenue devient la condition d’une parole conforme à ce qui demeure blessé. Lorsque le « je » ne peut assumer la charge du récit, le « il » prend le relais ; lorsque la continuité narrative se dérobe, ce sont les fragments et les silences qui portent le témoignage. Cette économie réduite de l’énonciation, qui produit une forme de dissidence discrète dans un contexte d’interdiction, permet à la mémoire traumatique de circuler sous le régime de la trace plutôt que sous celui de la restitution intégrale.

La parole paradoxale : dire l’impossibilité de dire

Après avoir suivi les récits fragmentaires des mémoires réprimées, le texte énonce une interrogation plus fondamentale : dans un contexte où toute prise de parole se heurte à un soupçon, comment dire sans trahir ce que l’on voudrait transmettre ? Ce soupçon préalable reconduit la situation cassandrienne par excellence. La malédiction d’Apollon ne réduit pas la prophétesse au silence : elle fait en sorte que sa parole arrive toujours déjà discréditée, jugée avant d’être écoutée. Le chœur de l’Agamemnon l’entend, l’interroge même, mais ne parvient pas à lui accorder foi. De manière comparable, dans l’univers du roman, toute parole individuelle est reçue sous le régime du soupçon avant tout examen. La Montagne de l’âme répond en assumant une position paradoxale. Le roman ne cherche pas à produire une parole stable ni transparente. Il accepte au contraire l’idée, formulée par Blanchot dans L’Espace littéraire17, selon laquelle la littérature s’avance toujours vers ce qu’elle ne parvient pas entièrement à dire. Elle ne résout pas l’impossibilité, elle en montre la texture. Cette logique innerve toutes les scènes où le narrateur réfléchit à la possibilité même de témoigner. Continuer à dire tout en sachant la parole d’avance disqualifiée : le roman fait de ce paradoxe cassandrien la forme la plus aboutie de sa dissidence.

La première limite rencontrée est intérieure. Elle apparaît dans le retour, sous la forme du « tu », à un épisode de jeunesse marqué par un crime dont il a été témoin. Les faits sont connus : « Tu savais que c’était un crime prémédité. Tu savais qu’ils lui avaient plusieurs fois fixé des rendez-vous la nuit […] et qu’ils étaient passés sur son corps les uns après les autres » (LMA, 91). Pourtant, malgré cette connaissance, « tu n’as pas osé les dénoncer » (91). Le silence, loin d’effacer l’événement, se transforme en hantise : « Depuis tant d’années, elle pèse sur ton cœur, comme un cauchemar. Son âme en peine te tourmente » (91). Le passage montre que certains épisodes sont si difficiles à affronter qu’ils ne peuvent pas être immédiatement formulés. L’indicible n’est pas un choix esthétique mais la conséquence d’une expérience psychique saturée. La parole directe serait ici impossible à assumer.

Une seconde limite apparaît dans l’espace institutionnel. Elle se manifeste dans la conversation avec un ami d’enfance, géologue et écrivain amateur. Son manuscrit a été refusé parce que « jamais les autorités ne le laisseraient la publier » (LMA, 391). Le narrateur subit une pression analogue : « À présent, je n’arrive plus à publier même mes textes anciens. Dès qu’on voit mon nom, on me renvoie mes manuscrits » (LMA, 392). Ne demeure qu’une seule option : « Je vagabonde ici et là pour échapper à la censure » (392). L’impossibilité de dire relève donc d’une double contrainte : celle du traumatique, qui trouble l’accès au récit, et celle de la censure, qui barre l’espace où la parole pourrait circuler. Le roman réunit ces deux impossibilités sans les confondre, et montre comment elles restreignent la possibilité même de témoigner. C’est dans ce contexte qu’intervient un échange décisif. Un ami interpelle le narrateur : « Tu es la conscience de la société, tu dois parler pour le peuple ! » (LMA, 502). Cette injonction projette sur l’écrivain un rôle de porte-parole collectif. La réponse refuse précisément cette assignation : « C’est toi, le peuple ? Ou bien c’est moi ? Ou bien le prétendu nous ? Je n’écris que pour moi » (502). La réplique ne dénote ni indifférence ni repli sur soi. Elle déconstruit l’illusion d’une voix unique susceptible de parler au nom de tous. Elle rappelle surtout que la parole dissidente n’émerge qu’à partir d’une position singulière, située, qui ne peut revendiquer aucune transparence idéologique. Le narrateur maintient ainsi une posture proche de celle décrite par Said : un lieu mouvant, ni totalement à l’intérieur de l’institution ni complètement à son extérieur.

La fin du roman approfondit ce geste en entrant dans un registre métaphysique. Le narrateur déclare : « À cet instant, je ne sais où est mon corps, je ne sais d’où vient ce morceau de terre au paradis » (LMA, 508). Le trouble concerne d’abord l’espace, puis la cognition : « Je ne sais pas que je ne comprends rien, je crois encore que je comprends tout » (LMA, 509). L’aveu met à nu un état où la connaissance perd ses repères. La phrase suivante rend palpable la pression sociale :  « Il y a toujours un œil étrange. Le mieux, c’est de faire semblant de comprendre » (509). L’incertitude devient ainsi un mode d’existence, façonné autant par l’expérience intérieure que par l’attente collective qui exige des positions nettes. Dans un tel environnement, l’aveu de ne pas comprendre engage un risque réel. Le dernier mouvement est encore plus dépouillé : « En réalité, je ne comprends rien, strictement rien. C’est comme ça » (509). L’absence de justification donne à ce constat une force singulière, qui relève moins de la résignation que d’une rare sincérité intellectuelle : l’énonciation se tient au plus juste de ce qu’elle peut affirmer. La dissidence prend ici la forme d’une fidélité à l’incertitude, d’un refus de produire un savoir qui serait feint. Dominique Rabaté a prolongé cette intuition de Blanchot : le récit moderne fait de l’impossibilité de dire sa condition même18. La Montagne de l’âme en offre une version profondément située : la parole dissidente ne parle pas « malgré » l’impossibilité, elle parle en la reconnaissant. En nommant ce qui lui échappe, le texte ouvre paradoxalement un espace de vérité. C’est dans cette honnêteté sans garantie que réside son geste le plus dissident.

Conclusion

La Montagne de l’âme interroge moins la possibilité d’un discours frontal que les conditions mêmes de son émergence. L’errance spatiale et énonciative ouvre un espace instable où le narrateur peut se soustraire aux cadres qui déterminent d’avance ce qu’il est possible de dire. Les mémoires rencontrées au cours du voyage, qu’il s’agisse de récits mythiques, de gestes rituels ou d’expériences traumatiques, apparaissent sous des formes discontinues, parfois réduites à des bribes ou à des voix à peine audibles. Leur fragmentation ne constitue pas un déficit, mais une modalité propre de la transmission dans un contexte où la parole directe est contrainte. Enfin, la réflexion sur l’acte même de parler conduit le texte vers une éthique de l’incertitude : dire revient ici à reconnaître les limites de ce que l’on peut formuler, à maintenir visibles les zones d’ombre que l’histoire et la censure cherchent à effacer. Cette poétique ne se limite pas à l’univers représenté par le roman. Elle se prolonge dans l’histoire matérielle du texte lui-même : rédigé en chinois, puis repris en français par un auteur exilé qui a participé étroitement à sa traduction, l’ouvrage poursuit son trajet d’une langue à l’autre. Le passage au français n’apparaît alors plus comme un simple transfert linguistique, mais comme le prolongement d’une parole cassandrienne qui, privée de certaines conditions d’écoute, se déplace afin de trouver de nouveaux espaces de réception.

Dans cette configuration, la parole dissidente ne se confond ni avec la protestation explicite ni avec une vérité à révéler. Elle naît dans le mouvement, dans l’indirection et dans la fidélité à ce qui demeure impossible à dire entièrement. Le roman montre que la dissidence peut résider dans cette forme de justesse : une voix qui persiste, non parce qu’elle s’affirme contre, mais parce qu’elle continue à circuler malgré les contraintes qui voudraient l’interrompre. En cela, La Montagne de l’âme s’inscrit pleinement dans le geste proposé par la figure de Cassandre, tout en le déplaçant : il ne s’agit plus seulement de parler sans être cru, mais de trouver comment parler quand l’espace même de la parole semble interdit. Le roman répond ainsi à une question que le mythe laissait en suspens, celle des conditions qui rendent possible une énonciation fragile mais persistante.

Là où Cassandre subit son inaudibilité comme une malédiction, le narrateur de Gao en fait une donnée de travail. L’errance, le recueil des mémoires menacées et la parole paradoxale constituent autant de manières de construire, patiemment, les conditions d’énonciation dont la prophétesse était privée. La figure ne se trouve donc pas simplement illustrée par le roman ; elle y est prolongée et retravaillée. Le geste d’écrire, puis de faire passer le texte dans une autre langue, institue cette écoute différée que la tragédie refusait à Cassandre : le lecteur, ailleurs et plus tard, devient le destinataire que le contexte d’origine ne pouvait offrir. Aux côtés des réécritures européennes qui, depuis Christa Wolf, ont fait de la prophétesse la voix des catastrophes du vingtième siècle, La Montagne de l’âme élargit ainsi le territoire de la figure : le roman atteste qu’une poétique cassandrienne peut naître d’une autre histoire et d’une autre langue, et qu’une vérité privée d’écoute peut, en changeant d’espace, finir par rencontrer la sienne. Tel est peut-être le sens de ce que Gao nomme ailleurs le « témoignage de la littérature » : une parole qui ne prouve rien et ne convainc personne dans l’instant, mais dont l’obstination à durer constitue déjà, en elle-même, un témoignage.


  1. Noël Dutrait, « Gao Xingjian, l’itinéraire d’un homme seul », Esprit, nᵒ 12, 2001, p. 131. : « Du fait que Gao Xingjian est francophone, les traducteurs ont pu sans cesse lui soumettre leurs propositions de traduction. […] L’auteur poussait systématiquement [ses traducteurs] à faire preuve d’audace et de créativité pour fournir au lecteur français une traduction respectant l’esprit de l’auteur plus que la lettre de chacun de ses propos. »↩︎

  2. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, vol. 1, Paris, Gallimard, 1980. Certeau distingue la « tactique », qui « n’a pour lieu que celui de l’autre » et procède par ruses et détournements, de la « stratégie », qui suppose un lieu propre et une position de pouvoir.↩︎

  3. Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, vol. 1, Paris, Gallimard, 1966, notamment le chapitre « De la subjectivité dans le langage », p. 258-266. Benveniste y établit la distinction entre les pronoms « je » et « tu », qui instituent la subjectivité dans le discours, et le « il », qui relève de la « non-personne ».↩︎

  4. Mabel Lee, « Nobel Laureate 2000 Gao Xingjian and His Novel Soul Mountain », CLCWeb: Comparative Literature and Culture, Vol. 2, nᵒ 3, 2000.↩︎

  5. White Hayden, Metahistory: The Historical Imagination in Nineteenth-Century Europe, Baltimore, Jonh Hopkins University Press, 1973., White y analyse les structures narratives (romance, tragédie, comédie, satire) qui sous-tendent l’écriture historique.↩︎

  6. Gao Xingjian, La Montagne de l’Âme, Trad. Noël Dutrait et Liliane Dutrait, Paris, Seuil, 2012, p. 418. Désormais LMA, suivi du numéro de la page.↩︎

  7. Paul Connerton, How Societies Remember, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 72. Connerton. y distingue les pratiques inscrites des pratiques incorporées et montre comment « in habitual memory the past is, as it were, sedimented in the body».↩︎

  8. Caruth désigne ce phénomène par le terme de « literality » : le trauma revient sous forme littérale, sans médiation symbolique ni reconstruction émotionnelle. Voir Cathy Caruth, Unclaimed Experience: Trauma, Narrative, and History, Baltimore, Hopkins University Press, 1996, p. 91‑92 : « the most direct seeing of a violent event may occur as an absolute inability to know it ».↩︎

  9. Dominique Rabaté, La Passion de l’impossible : une histoire du récit du XXe siècle, Paris, Corti, 2018., Rabaté y analyse, notamment à partir de Blanchot, comment le récit moderne se définit par une « relation à l’impossible » qui « se fait même relation de l’impossible ».↩︎

  10. « Gao Xingjian, l’itinéraire d’un homme seul », loc. cit., p. 146-158. Voir aussi Noël Dutrait, L’Écriture romanesque et théâtrale de Gao Xingjian, Paris, Seuil, 2006.↩︎

  11. Voir Cathy Caruth, Unclaimed Experience, op. cit. Caruth y soutient que l’événement traumatique se constitue précisément par son absence d’intégration à la conscience. Dans ce sens, toute tentative de « compléter » le récit traumatique trahirait donc sa logique propre.↩︎

  12. Véronique Léonard-Roques et Philippe Mesnard, « Présentation. Cassandre ou la vocation testimoniale », dans Véronique Léonard-Roques et Philippe Mesnard (dir.), Cassandre. Figure du témoignage, Paris, Kiné, coll. « Entre Histoire et Mémoire », 2015, p. 11‑23.↩︎

  13. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, p. 17. : « Moment spectral, un moment qui n’appartient plus au temps, si l’on entend sous ce nom l’enchaînement des présents modalisés ».↩︎

  14. Edward Saïd, Des intellectuels et du pouvoir, Trad. Paul Chemla, Paris, Seuil, 1996., Said y définit l’intellectuel comme figure de l’exil, opérant depuis une position marginale qui lui permet de maintenir une distance critique.↩︎

  15. Gao Xingjian obtient la nationalité française en 1997. Voir Noël Dutrait, « Gao Xingjian, l’itinéraire d’un homme seul », loc. cit., p. 146‑158.↩︎

  16. Cathy Caruth, Unclaimed Experience, op. cit., p. 4. : « [trauma] is experienced too soon, too unexpectedly, to be fully known and is therefore not available to consciousness until it imposes itself again, repeatedly, in the nightmares and repetitive actions of the survivor. »↩︎

  17. Michael Ka-chi Cheuk, « The Language of Trauma in Selected Short Stories by Gao Xingjian », dans Rahul Gairola K. et Sharanya Jayawickrama (dir.), Memory, Trauma, Asia: Recall, Affect, and Orientalism in Contemporary Narratives, Oxford / New-York, Routledge, 2021, p. 31‑47.↩︎

Cassandre sait traduire

Cassandre sait traduire

Sarah Labelle

Sarah Labelle est doctorante en littérature comparée à l’Université de Montréal. Ses recherches s’articulent au carrefour entre traduction, poésie et gender studies. Après un mémoire sur les cahiers de Sylvia Plath et d’Alejandra Pizarnik, elle poursuit ses réflexions sur le geste poétique en étudiant la réécriture de textes canoniques ou la reprise de formes anciennes. Elle a publié dans les revues IntermédialitésPost-Scriptum et Palimpsestes. 

 

Première vision1Quant aux citations : les passages en italiques proviennent majoritairement de « Cassandra Float Can » (dans Float, 2016), et en second lieu de An Oresteia (2009), des poèmes « Two Translations of Aeschylus’ ‘Agamemnon’ 1072-1330 » (London Review of Books, 2005) et « Deer (not a play) » (London Review of Books, 2007), et de la performance « On Corners », encore non publiée (2018). Un ou deux morceaux de langage proviennent d’Antigonick (2012).

Regarding quotations: excerpts in italics are mostly taken from “Cassandra Float Can” (in Float, 2016), and to a lesser extent from An Oresteia (2009), from poems “Two Translations of Aeschylus’ ‘Agamemnon’ 1072-1330” (London Review of Books, 2005) and “Deer (not a play)” (London Review of Books, 2007), and from Carson’s performance “On Corners”, yet to be published (2018). One or two flakes of language are taken from Antigonick (2012).


she appears with her language that breaks open
elle apparaît avec son langage qui dévoile

Cassandre arrive en Argos, avançant vers la fin de l’histoire déjà écrite (Eschyle, Agamemnon).

Cassandre apparaît transportant sa propre démolition. Ça ressemble à quoi être une prophète ? Partout où Cassandre court quand elle arrive elle y est déjà. Partout où Cassandre court la colle décolle du bord de la page et quand elle tire cette page est dessous, cette page sur laquelle je suis en train de vous dire que Cassandre livre son monologue avec son langage de démolition.
Anne Carson traduit sans cesse le monologue de Cassandre. À vie : traduction perpétuelle, donc instable. Le langage que Carson utilise pour approcher Cassandre n’est jamais le même. Sauf peut-être un passage : As Comme l’éclat illumine au levant. Comme brightness la lumière vive dévoile le levant. Comme blows souffle l’aurore. Comme brille la lumière the rising qui monte je suis en train de vous dire que Cassandre partout où elle court éprouve qu’elle peut flotter. Vous pensez sans doute que je complique la question inutilement, la question de Cassandre-partout-où-elle-court. Mais retournons à ce qui demeure de Cassandre n’est qu’un éclat, fragment d’une traduction de λαμπρὸς δ ἔοικεν ἡλίου πρὸς ἀντολὰς πνέων ἐσᾴξειν, même pas complète car le soleil plutôt que de se lever sur les vagues sans cesse
Comme l’éclat ouvre grand
                          frisson glacé au crâne
disparaît.

Carson publie :
« Deux traductions » du monologue de Cassandre en 2005,
le monologue complet dans sa traduction d’Agamemnon en 2009,
puis trois versions de la fin du monologue dans « Cassandra Float Can » en 2016. Dans ce même essai, elle se mesure au problème de Cassandre non plus seulement par la traduction mais aussi par la comparaison, la répétition, l’humour, et en effaçant les pistes au fur et à mesure qu’elle les lance. Plutôt que de se contenter d’un essai linéaire, Carson, à son habitude, flotte, reste dans une zone grise, sans bornes, entre poésie, traduction et commentaire, expérimente à la limite entre critique et création. Dans les interstices de la tragédie d’Eschyle, Carson introduit des espaces d’incertitude, des éblouissements voile sur voile sur voile sur voile ou invoque des figures et des faits pour combler les trous, comme l’artiste Gordon Matta-Clark, qui en vient à se superposer à la prêtresse troyenne (et à la traductrice elle-même).

Carson pense à la limite de la traduction comme à la traduction et à sa limite (quelle quantité de langage peut être laissée de côté). En bonne pédagogue, elle termine avec des découpes. « Cassandra Float Can » comprend trois traductions : Original Cut – l’essai à proprement parler –, puis Birthday Cut et Final Cut, deux versions en surplus, de plus en plus insensées dans leur manière de tailler le langage. Qu’est-ce qui apparaît dans les ouvertures ? Mince fissure de lumière sous la porte. Comment savoir y voir de la lumière ? Cassandre sait.

Carson réfléchit au cœur intraduisible qui énergise chaque traduction, qui en est le point de départ, qui peut être exacerbé. Dès le titre, l’énergie de l’hésitation apparaît. « Cassandra Float Can » a un titre qui donne envie de le traduire en riant de ses propres inaptitudes.

Cassandre Flotter Peut
Cassandre sait flotter
(elle sait nager aussi)
Cassandre est une Bouée
une veste de flottaison
Cassandre flotte, oui

Cassandre oui oui oui

Partout où Cassandre court Cassandre comprend qu’elle flotte. Comment flotte-t-elle ? Avec son flotteur. Sa bouée. Avec sa bouée de sauvetage. Avec sa capacité de flotter. Ça sonne comme une tautologie ? Mais l’art de la prophétie est souvent tautologique. Sa raison est circulaire. La prophète te prouve qu’elle est une prophète en te racontant une nouvelle incroyable, que tu croiras seulement si tu crois déjà qu’elle est une prophète. Si la nouvelle n’est pas incroyable, elle n’est qu’une chaîne de télé. Si la nouvelle devient réalité, alors
c’était une prophète mais peu importe
trop tard
beaucoup
trop
tard.

Cassandre flotte, oui. Pourquoi flotte-t-elle ? Les étymologies s’échappent. Les voiles frémissent devant l’aurore. Ce qui est insaisissable chez Cassandre doit le rester. L’étymologiste découpe pour montrer le fond flottant dans les choses et
mes étymologies coulent jusqu’au sol.

Le problème de Cassandre est un nœud de la pensée de Carson. J’en ai comme la lumière pousse le levant l’intuition mais pas la réponse.

Non plus une jeune mariée rougissante
derrière ses voiles
mon oracle, comme la lumière éclate sur le levant,
éclatera ses vagues sur la lumière,
une vague de peine plus profonde que moi.
(1178-1183)
(Eschyle, Agamemnon)

 

Deuxième percée
There seems to be veils upon veils upon veils here.
Voile sur voile sur voile.

Qui est Cassandre ? Lancez-lui une pièce, elle vous annoncera que la piscine est pleine de sang et la peine plus profonde que. Comme l’espace-temps, elle est non-linéaire, non-narrative, et la plus belle des filles de Priam selon Homère qui raconte que lorsqu’elle se lève pour flotter elle brille comme la lampe dans un bunker.

C’est l’une des réponses possibles. Cassandre est aussi l’ultime traductrice. Elle est une odeur de je connais cette odeur quelque chose qui s’arrache. Elle retourne le regard vers les voiles transparents la mort toujours bien en face. Peux-tu vouloir t’en libérer ? Cligne des yeux et
puis
les vapeurs autour de nos sens,
les voiles qui volettent dans le vent lumineux,
la légèreté vaporeuse qui brûle les organes. Disparus. Peux-tu dire Je t’en prie échappe le
voile le voile le voile.
Cassandre oui.

Le nom d’Apollon est lié au verbe apollesthai, « détruire totalement, tuer, assassiner, démolir, dévaster ». Carson est experte en mécanismes. Son réflexe (pièce, essai ou poème) est de révéler les rouages, les techniques, les étymologies. En criant « Apollon emos », Cassandre désigne le dieu comme « mon Apollon » et « mon destructeur » en même temps avec les mêmes mots. Elle écrit des textes qui s’ouvrent de l’intérieur. Mais moi m’attend schismos et son double tranchant. Je pourrais dire éclatants mais ce serait déborder la métaphore. Je pourrais dire transparents, ou hésitants, ou qu’à travers la figure de Cassandre, Carson pointe du doigt les voiles, ceux qui volettent autour de Cassandre alors qu’elle traduit la vie en prophétie.

Cassandre est le nœud du problème : car il y a toujours une surface sous la surface.

Mais la colle fond sur la page peut-être qu’une question préalable est nécessaire. Qu’est-ce que Cassandre fait à parler grec ? Carson fait le pas de recul, se pose la question qui est sous la question qui est sous la question qui est quelque part dans le vrai des choses ou peut-être
ailleurs. Car après tout c’est une princesse troyenne qui jusqu’alors n’est jamais partie bien loin de chez elle.

Sous le problème du cri de Cassandre il y a celui de la pièce, le problème de dans la pièce, Eschyle a déjà percé le premier trou. Le problème nous est mis devant les yeux. Clytemnestre, royale, s’écrie (à Cassandre, muette sur scène) : Quoi ! tu ne parles que barbare ? Eschyle pointe du doigt le silence et l’impossibilité. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne connais pas le grec ? Et pourtant si. Que trop bien. A-t-elle aussi reçu d’Apollon le don des langues ? Semble-t-il du moins que celui-ci soit proche de l’art de la prophétie. Carson exploite cette faille structurelle dès sa première traduction, utilise le non-sens souligné à l’intérieur même de la tragédie pour faire de Cassandre un dictionnaire de grec ancien :
Moi avec mon thermonous
thermonous veut dire âme brûlante, esprit ardent,
cerveau en feu

Cassandre a beau viser juste toujours, maîtriser tous les registres de cette langue étrangère,
analytique, métaphorique, archaïque,
prophétique, ludique, énigmatique,
LIMPIDE,
elle s’adresse à des gens qui lui tournent le dos. Elle est l’étrangère partout et toujours. Celle au barbare langage inconnu, celle dont le langage décolle décolle. Vous n’avez rien écouté n’est-ce-pas ? Mais elle parle grec, et pourtant je ne le parle que trop bien, comme elle parle toutes les langues, celle des systèmes, celle des peines plus que. Quand Clytemnestre s’écrie (à Cassandre) : Quoi ! Tu ne parles pas grec ? Cassandre [crie]

[cri] [cri] [cri] mais quel
             si apparaît ce
              piège d’au Nom de
la femme est le collet il                                             est marié au meurtre elle                                                      vient la vengeance insatiable hurlant le sacrifice      dans ses gonds

Une traduction plus conventionnelle ne prend pas de telles libertés avec ses mots, qui s’installent bien sages dans leurs strophes. En s’autorisant à fragmenter la parole de Cassandre, à disperser les mots sur la page flocons de langage et à mettre en scène une parole heurtée, trouée, Carson essaie de nous donner la forme pure de la prophétie et de sa violence, et non seulement le sens de cette prophétie. Elle essaie de nous transmettre le choc de ce qui se cache derrière.

Elle en a l’autorisation d’Eschyle même, qui voudrait qu’on puisse voir les voiles qui volettent dans l’esprit de Cassandre, voudrait qu’on se demande à quel niveau d’elle-même elle est en train de traduire cette fulgurance d’émotion troyenne en grec versifié parfaitement mesuré et quel est le lien entre cette traduction et l’art de la prophétie. Car dans les deux cas il y a un geste de découpe dans des surfaces jusqu’à un terrain souterrain qui ne devrait pas s’y trouver. Que fait le futur en dessous du passé ? Que fait la métrique grecque dans un silence troyen ? Comment ça vous transforme de le voir flottant et comment flottant ?

 

Troisième journée
Alas! Should Alas! seem inadequate
Hélas! pour les fortunes humaines

Le jour traverse Day’s End, œuvre de Gordon Matta-Clark, qui flotte à quelques reprises dans les essais de l’adepte des découpes qu’est Anne Carson. An-architecte, Gordon Matta-Clark retravaillait la matière usée et quasi démolie des gratte-ciels et entrepôts, pour y dévoiler la lumière, les structures, l’intérieur des choses. Il opérait une déconstruction, méticuleusement planifiée. Tranche une maison en deux.
Découpe un bâtiment.
Des mois durant ouvre des lignes.

 

Comme des faons, oui. Les œuvres de l’artiste conceptuel ont toutes été démolies il faut consulter des photographies d’archives ou demander à des gens qui les ont vues. GMC et Cassandre flottent au-dessus de leurs gestes, archives précaires et dévaluées. La police prend connaissance bien assez tôt de la retraduction qui a lieu au quai 52, New York, 1975.

Day’s End : disparue.

Carson a développé au fil des textes un vocabulaire complet pour le fugitif : éponge (hélas une éponge peut), faon, client discret (la mort il ne peut dompter) dans la neige, un cerf à angle de cerf (clair puis effacé), (Pitié pour) les polaroids. Gordon Matta-Clark avait un frère jumeau qui était mentalement instable tout le long de sa vie et qui est mort en se jetant

et disparaît. Un passage-impasse de la traduction de Cassandre de Carson me perce particulièrement en cette journée. Au milieu d’un [elle crie] [crie] sur la mauvaise chance et la mauvaise vie Je

suis juste ce cri regarde la

coupe de ma peine est déjà débordante pourquoi m’as-tu portée ici pourquoi seulement pour ça ? seulement pour ça ? seulement pour

 

Carson ne fait qu’épuiser le pouvoir de ce pourquoi. Chaque répétition creuse. Après la mort de son frère, Gordon Matta-Clark créa une œuvre à sa mémoire dans une galerie parisienne. Il creusa un grand trou dans le sol et dans l’épaisseur du sens car il s’agit d’épuiser ce seulement pour ça ? l’épuiser car Quelle quantité soudaine d’information est libérée, quelle quantité perturbante de peur et de pitié épuiser sa quantité d’absurde et de pathos en le répétant : une seule fois ne suffirait pas. Cette réplique de Cassandre s’arrête avec τί γάρ (quoi pour) (what for). Cassandre s’arrête coupée par le chœur.

On peut imaginer sinon une litanie qui s’autosuffirait. Pour ça ? pour ça ? pour ça ? pour ça ?

Le motif est déjà revenu. Portons attention aux termes :

seulement
pour ça ? le crâne éclaire loin
Je reconnais cette odeur Ô claire
rossignol
ailé des dieux une vie sans brûlure mais moi
m’attend SCHISME
du double tranchant seulement

pour ça ? le crâne éclate
plus loin je reconnais cette odeur explose
une mariée

L’impasse frappée par Cassandre est celle de la lucidité. Un frère qui va et vient de son esprit à chaque instant.

Pour le reste, l’histoire n’est que trop familière. Drôles de créatures. Déjà apparues déjà disparues.

Aucune trace ne demeure, sauf quelques Polaroids de GMC en train de creuser.

 

Quatrième version
cut the thing free from use and let it disappear into its own presence
Art poétique

Cassandre figure une répétition primordiale. Elle est destinée à se répéter, à revenir sur les lieux, à creuser toujours le même trou, une verticalité infinie et ingrate. Elle voit vrai et personne ne la croit jamais. Cassandre avance en s’enfonçant. Sa tragédie est de redire sans cesse jusqu’à trouver finalement le mot juste, le déclic vers une vérité vraie qui sera entendue. La tâche tient du fantasme. Une vérité vraie en restant sur place.

Mais elle flotte.

Et il y a dans nos esprits, un ou deux battements avant qu’une pensée ne se forme un instant de flottement, presque Cassandre, ou encore Husserl, et si nous (romantiques) creusons suffisamment sous les surfaces nous arriverons à une énergie pure ou indomptée un quelque chose de plus précoce, de plus brut, plus accroché, plus vulnérable, plus saturé, un quelque chose qui s’évaporerait comme la rosée ou s’éroderait comme une peinture rupestre à l’instant où il serait exposé à l’air libre, un quelque chose qui—comparé à une phrase—est encore fauve.

On ne peut que tendre vers ce flottement. La boucle devient dangereusement fermée. Désir qui tend vers lui-même et explication circulaire qui remonte vers la première œuvre. C’est tendre qui importe. C’est ce nœud d’énergie qui importe. Carson pratique la découpe, traduit jusqu’à (penser) le trouver.

Comment creuser ?
En répétant.
Tautologies synonymes étymologies
fissures coupures déchirures
ouvertures séparations découpes
conical intersects
déviations
étymologies.
En voici une autre que j’apprécie.

Cassandre contient la répétition et même pire la tautologie. La pire version de la traduction : trop fidèle, superflue,

Prenons une pause pour considérer l’étymologie du mot étymologie. Cruauté de la tautologie. Ridicule de la tautologie. Une image qui trébuche. Un mot enfantin. Cruauté joyeuse et solennelle de l’inutile trou. Lieu démoli et retiré.

et pourtant étrangement poétique. Cassandre est Cassandre est Cassandre est Cassandre disparaît en elle-même, s’efface au fur à mesure qu’elle se cherche. Son ombre est cachée par celle de sa propre silhouette. Ce mot a une agréable étymologie.
Si les mots sont des voiles, qu’est-ce qu’ils cachent ? Qu’est-ce que ça change de voir un entrepôt comme une cathédrale l’espace de dix secondes ou de deux mois ou d’une année, de voir Apollon, dieu des guérisseurs et de la vérité, comme un jeu de mot mortel ?

Carson trace des cercles dans la tautologie. Des cercles dans. Flottants.

Comme ils flottent et comment flottant.
Comme ils flottent et flottent-ils vraiment.
Comment on flotte et comment on flotte et flottons-nous. Cassandre, oui.

Carson pense Cassandre par traits légers de tautologies. Nuances de répétitions. Par tout ce qui est insensé mais pas vide de sens.

laisse-le disparaître dans sa propre présence

sous le raccourci il y a déjà un raccourci

il a transformé le bâtiment en une abstraction de lui-même

l’odeur d’une matière qui ressent son propre futur

Retournons-nous vers notre propre visage lui-même en train d’écrire.

C’est toujours une question d’arriver à quelque chose qui existe déjà.

Et vite Husserl ces Husserl
sur le papier

Cassandre est une source insaisissable. Tout ce qui l’entoure ne sera qu’une longue tentative épuisée de traduction. La syntaxe se décompose. Des percées apparaissent. À la fin il ne reste plus que quelques flocons de langage tournant en rond dans les marges, paraissant vouloir devenir un art de pure forme.
Langage de démolition et terrain miné. Plus pur et plus vrai. Mais est-ce plus pur et plus vrai ? La répétition court dans ses propres pas et s’épuise.

(une pause de Cassandre serait bienvenue)

Mais vous Ô choses humaines
Une ombre suffit pour—
Une éponge vous effacerait
Vous qui flottez si peu et comment flottez-vous et savez
vous—
De vous j’ai pitié
Exit Cassandra.

Peut-être est-ce le moment de convoquer les autres personnages, avant la fin de l’histoire :
Husserl (philosophe et sténographe) Le concept de 30 000 pages de sténographie en bavarois
me fascine. Pourquoi Husserl voulait-il écrire aussi vite ? Quelle pensée était si urgente qu’il
lui fallait la racler directement de la surface de ses synapses,

J.F. Crace (jeune acteur à la voix qui craque) Il portait des voiles et fit très bonne impression,
Gordon Matta-Clark (artiste et client terriblement discret) Pas une seule des œuvres de GMC
ne demeure,

les frères et leurs polaroids.

Je suis intéressée par les gens qui découpent des choses, qui cherchent des choses sauvages (qui existent déjà).

 

Cinquième lacune
*****
petits soleils brûlures

Transportée au palais des Atrides, Cassandre reste sur scène 270 lignes de silence + 258 lignes de monologue =

Le silence de Cassandre sur scène pendant tout ce temps est aussi important que le flot de paroles qui suivra. Comment insister ?

C’est qu’il s’agit d’une performance. Le silence est une vaste, brute et théâtrale substance. Cassandre nous parle depuis une scène. Carson aussi. « Cassandra Float Can » naît comme la performance d’un essai sur la traduction. Le concept de 30 000 pages de sténographie en bavarois me fascine. [Rires dans l’audience] Pourquoi Husserl voulait-il écrire si vite ?

Cassandre continue de revenir : Ainsi vont les prophètes. Vous pouvez les voir flottants et comme ils flottent et comment. Quelques années plus tard, autre performance, parmi les prisonniers se trouve Cassandre, princesse de Troie et concubine d’Agamemnon. Troisième acteur. Mais ce troisième acteur ne parle pas pour un long moment. Mari et femme échangent des éloges de leurs vertus respectives pendant 192 vers alors que Cassandre écoute, ou n’écoute pas. C’est incertain, soit elle est têtue, stupide, psychotique ou alors elle ne connaît pas la langue. [Rires dans l’audience]

Cassandre est muette derrière les deux autres acteurs. Son silence petite présence discrète. Superflue. Excessive. Donc impossible à ignorer. La stratégie d’Eschyle sera récupérée par Carson dans Antigonick :

Exeunt omnes à l’exception de Cassandre, qui continue à prendre des mesures, muette sur scène.

Cassandre illustre littéralement (corporellement) l’arrière du discours. Son silence signifie de lui-même. Difficile à décrire sans monter la pièce du début à la fin.

Un silence est aussi intraduisible qu’un cri ou qu’un non-sens. Plus les mots sont silencieux était-ce pour ça ? plus les mots sont petits seulement pour ça ? plus la coupe déborde de tout ce qui n’est pas traduisible.
Comment atteindre ce surplus qui flotte ?
L’épuiser en tournant en rond.

Cassandre représente un excès (troisième acteur) avant même de se mettre à déclamer. Sa présence seule dérange. (Reine excédée : Quoi ! Elle ne parle que barbare, ces étranges sons d’oiseaux ? A-t-elle même un cerveau ?)

Pourquoi l’impasse langagière de Cassandre fait-elle systématiquement rire l’audience ? Pourtant Cassandre chez Carson est tout sauf un personnage comique. Elle apparaît avec son langage de force. Contrairement à l’histoire déjà écrite d’hystérie et de barbarie, Carson en fait une figure dérangée mais digne. C’est son hypothèse extravagante et si elle ne comprenait pas la langue qui fait rire. Cassandre, elle, est une mine de savoir. Tout le futur, tout le passé. Cet endroit et ses fautes anciennes. Mais ce savoir se retourne contre elle, l’auto-sabote, puisque sur aucune scène il ne peut être reçu. Cassandre parle à côté des choses, en évidences visibles uniquement d’elle-même. L’impasse est plus qu’une question de langage, à l’image des mots perdus dans un système brisé.

Son savoir tournant à vide porte Cassandre sur le seuil brûlant de la folie. Mais il y a un génie dans la folie, comme du ridicule. Carson la laisse à ce point limite. Elle maîtrise tous les registres. Carson oscille entre absurdité et tragique, comme Cassandre oscille entre dérangement et lucidité. Pour être comprise du chœur, Cassandre traduit ce qu’elle vient de dire sous forme d’effusion lyrique en langage simple. Elle répète.
OK. Terminé.
Ça suffit.
Ma parole ne sera plus voilée (jeune mariée rougissante).
Voici les mots limpides. Ils éclatent comme la lumière à l’aurore.
Et ici la découpe se calme, les lignes se posent.

Le savoir de Cassandre est bien plus qu’historique ou factuel. C’est dans la démesure de son langage que Carson déterre sa puissance, le fait qu’elle en traverse toutes les strates. Sa sagesse repose sur sa commande du langage. Ou du silence.

Cassandre brille d’un pouvoir mental qui est aussi un pouvoir moral et elle possède plus de formes de vérité qu’elle ne peut en supporter. Elle n’est que le troisième angle du tragique triangle, mais avec son silence elle tire toute l’attention de l’histoire dans son coin et la dévoile.

La force de Cassandre n’est justement pas son savoir. Elle dépasse la sagesse, perd pied dans la prophétie. Ses mots percent, après le fait. Les mots violents de Cassandre sont une flèche longue de 2000 ans.

Avec un sourire en coin, Carson détourne nos attentes. Cassandre n’est ni hystérique ni pathétique, ni même sage ou combative, plutôt une force de démolition. Soit elle est une prophète troyenne démunie devant la métrique grecque, soit elle est une arme de destruction massive. Plus longtemps vous la fixez, plus sauvagement vous aurez à forcer votre regard pour observer sa lumière qui paraît enfoncer son faisceau en vous à une fréquence de plus en plus brûlante. Faut-il en rire ? Une pause serait bienvenue. Heureusement que Carson a été enregistrée, contrairement à Cassandre.

Pendant que Cassandre se tient en silence sur scène il est possible d’écouter la voix posée et ironique de Carson, son intonation qui monte sur le mot Alas! ou OTOTOTOI POPOI DA, deux exclamations de douleur, ou qui nous enseigne Voici un autre fait sur Gordon Matta-Clark : Sa méthode est de couper la surface jusqu’à ce qu’il puisse voir ce qui est réellement à l’intérieur. Il transforme un bâtiment en abstraction de lui-même. Pas pour créer de la beauté mais pour recueillir de l’information. Il dit que ses découpes sont des « sondes ». Il sonde pour quelque chose qu’il nomme « la mince frontière ». Ou sur moi. Lorsque je travaille sur un projet de traduction je fais sans cesse l’expérience, aux limites de ma vision, d’une sensation comme des voiles qui s’envolent. J’en suis venue à nommer la sensation Cassandre car je l’ai remarquée pour la première fois un jour à l’école alors que je lisais un passage d’Agamemnon – le passage où Cassandre crie OTOTOTOI POPOI DA et ici la voix monte et se transforme, chantante, presque joueuse.

Pendant que Cassandre nous présente sa surface hermétique, nous pourrions aussi compter les rires du public (j’en suis à cinq), les respirations de la poète, ou simplement prendre un moment pour comprendre avec quelle sorte d’intonation résignée elle laisse tomber les mots

Cassandra can…

ou

a grief
more deep
than me…

Mais le silence excessif de Cassandre est plus instructif que toutes ces manœuvres, malgré son intraduisibilité. (Lorsque j’écris le mot intraduisibilité, faux, lire plutôt :

 une frontière ténue qui apparaît là où aucune frontière n’est prévue.)

 

Sixième étymologie
Is she the beam eyeball of rewriting?
Théorie de la traduction

Il est difficile toujours d’ajouter quelque chose aux essais de Carson les voiles grecs se fissurent l’un l’autre elle a toujours déjà reculé d’un pas plus loin que nous.

L’essai est un cercle qui se referme sur lui-même. Un cercle scellé et auto-suffisant. Tout ce que je peux faire c’est

Flotter ? Quelle est la signification de flotter dans le vocabulaire de Carson ? Écrivez 15 pages. (Ce serait agréable, mais comment transmettre que chez Carson le vide est aussi important que le plein.)

D’où le fait que nous n’en faisons que de pâles interprétations ou des pastiches inévitables. Explication ou contamination. Deux choix. Un troisième :

Tout ce que je peux faire ce sont quelques pas hors de la tautologie.
Je pourrais allonger la liste, sortir les photographies sépia.
Je pourrais allonger la liste, ajouter des personnages et leurs matériaux.
Je pourrais appeler Benjamin ou Sontag à la rescousse (mais le lien vous le voyez déjà).

Carson cherche ce qui est encore indompté sous la surface fixe de la tradition littéraire. Elle cherche l’incommunicable communicable. Les formes violentes de vérité. Les formes pures ou intraduisibles. (Voilà.)

Je pourrais allonger la liste, créer plus de découpes de l’essai original, comme Carson sur scène.

Maison jusqu’à crier étymologie retire le détour.

Préfixe jusqu’à la beauté est grande étymologie.

Dedans il entra,
Dedans il éclata, Hélas! oui.
Dehors il se jeta
Hélas!
Oui.

L’interprétation est lisse, le pastiche obligé. Alors je traduis. J’ai parfois l’impression que je passe toute ma vie à réécrire la même page. C’est une page avec « Essai sur la traduction » tout en haut puis quelques paragraphes de bonne prose solide. Qui commencent à éclater en morceaux quelque part au milieu de la page. En creusant ce texte, on y trouve ce qui s’approche le plus d’une théorie de la traduction chez Carson.

Une théorie de la traduction est une traductrice qui se regarde dans un miroir.

Carson théorise partout sur sa pratique, même au sein des traductions elles-mêmes. Partout il y a une tentation tautologique, c’est-à-dire une tentation auto-réflexive, c’est-à-dire une tentation théorique. Mais une théorie doit tenter de flotter au-delà des pratiques et des particularités.

Cassandre flotte.

Retournons à Carson écrit des textes intraduisibles, c’est-à-dire qu’elle déjoue sans cesse la possibilité de communiquer OTOTOTOI POPOI DA. Cette expression est un cri. Intraduisible, mais pas vide de sens. Un cri dégage une émotion particulière et peut agir sur le monde. Elle cherche à transmettre des nœuds d’énergie qui devront être remodelés, construit des collages insensés, des échafaudages précaires de citations (difficile de traduire des traductions), emploie une prose tautologique, qui se retourne sans cesse sur elle-même, ou qui contient un sens et son contraire. Elle cherche toutes les manières de dire deux choses d’un seul coup (ironie, métaphores, répétitions) (traduction). Elle cherche des phrases qui n’ont pas de fond, un langage de strates qui apparaissent toutes en même temps avec les mêmes mots.

C’est pour cela qu’elle arrive au Lieu démoli et retiré.

Cette énergie doit peu aux mots d’origine. Peu à la fidélité, plutôt à la vérité. (Lorsque j’écris le mot vérité, écrasant, lire plutôt :

Quelque chose de sauvage encore, un faon qui détale, apparu puis disparu.)

D’où le fait qu’elle arrive à Pitié pour la sortie.

Les vérités, après le pas de recul, ont toujours du violent en elles. Paradoxalement, elles apparaissent quelque part dans le fouillis de ce surplus de langage, de ce langage-répétition, de ce langage-Cassandre.

Étourdir les voiles.

Quelques flottements de lucidité.
Un battement de
seulement
pour
?

La fin sera la même.

Comme la lumière souffle les levants
et s’y accroche, leur gloire, contemple loin
—(Eschyle, Agamemnon, 1180-83)

 

  • 1
    Quant aux citations : les passages en italiques proviennent majoritairement de « Cassandra Float Can » (dans Float, 2016), et en second lieu de An Oresteia (2009), des poèmes « Two Translations of Aeschylus’ ‘Agamemnon’ 1072-1330 » (London Review of Books, 2005) et « Deer (not a play) » (London Review of Books, 2007), et de la performance « On Corners », encore non publiée (2018). Un ou deux morceaux de langage proviennent d’Antigonick (2012).

    Regarding quotations: excerpts in italics are mostly taken from “Cassandra Float Can” (in Float, 2016), and to a lesser extent from An Oresteia (2009), from poems “Two Translations of Aeschylus’ ‘Agamemnon’ 1072-1330” (London Review of Books, 2005) and “Deer (not a play)” (London Review of Books, 2007), and from Carson’s performance “On Corners”, yet to be published (2018). One or two flakes of language are taken from Antigonick (2012).

« Voir venir, ne pas être crue » : politique de l'écoute dans les représentations contemporaines de Zarqa' al-Yamana

« Voir venir, ne pas être crue » : politique de l’écoute dans les représentations contemporaines de Zarqa’ al-Yamana

Youssef Maftah El Kheir

Youssef  Maftah  El Kheir est docteur en études théâtrales de l’Université de  Mohammed V à Rabat. Il travaille sur la question du temps dans le théâtre. Il est l’auteur de Sachet noir (nouvelles, Marsam,  2018) et de plusieurs articles  tels que « L’énigme entre le profane et le sacré » dans Le Jeu…des enjeux en perspectives dirigé par Lahcen Ouasmi et Houda Chraibi (L’Harmattan, 2021) ; de « La langue des jeux et des activités sportives : une mise en scène euphémique contre les tabous linguistiques » dans le numéro 1 de la revue Réflexions sportives (2021 ) ; « Théâtre et récit : la tyrannie du temps » au sein de l’ouvrage collectif Du Non-narratif au théâtre 2023  ; d’ « Apparaître au théâtre. Le contrat d’opacité et la technique comme conditions du merveilleux » dans la revue Astasa de l’Université Bordeau Montaigne, (2025 ) ; de « Quelle place pour le rituel dans le théâtre ? Liminalité, geste et communauté spectatorielle », dans la revue des Cahiers interdisciplinaires (2025) ; de « L’ ombre en soi qui écrit de Wajdi Mouawad » dans la revue L’IMPACT (2025) ; et de « Horloges obscures  : Dramaturgies du temps dans Gaspard  de  la  Nuit  » dans le numéro 9 de la Revue Bertrand (Classique Garnier, 2026 [en cours de parution]).


Introduction

Dans la mythologie gréco-latine, Cassandre est celle qui voit juste mais qu’on ne croit pas ; sa clairvoyance devient une malédiction sociale. Les poètes arabes modernes, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, ont trouvé en Zarqāʾ al-Yamāma une sœur de destin : héroïne des ayyām al-ʿArab (les récits des « journées des Arabes » transmis par la tradition médiévale), elle voit venir l’attaque, formule une alerte précise – « des arbres qui marchent » (inna al-ašǧār tasīr ʿalā al-ṭuruqāt) – et se heurte au rire et à l’inertie des siens, avant d’être suppliciée. La geste préislamique telle que la restituent les récits médiévaux est désormais bien connue : selon al-Ṭabarī, l’ennemi Ḥassān al-Ḥimyarī, averti de l’acuité visuelle de Zarqāʾ, ordonne à ses troupes de couper chacune un arbre et de le porter pour dissimuler leur avancée. Zarqāʾ, dont la vue proverbiale est pourtant célébrée par l’adage abṣar min al-Zarqāʾ (« plus perçant que Zarqāʾ »), avertit sa tribu de Ǧadīs, mais personne ne l’écoute ; la défaite s’ensuit, et la voyante est capturée, éborgnée, puis crucifiée à Ǧaww, toponyme auquel son nom restera lié – la localité prenant ensuite le nom d’al-Yamāma1. Dans cette mémoire textuelle, Zarqāʾ ne prédit pas l’avenir au sens divinatoire du terme : elle perçoit, à partir d’une acuité hors norme, un danger réel et imminent, et sa parole d’alerte prend la forme d’un énoncé à la fois littéral et métaphorique – les arbres marchent effectivement, puisque les soldats se cachent derrière eux, mais l’image paraît si invraisemblable que la communauté refuse d’y croire. Le motif des « arbres qui marchent » (un topos que l’on retrouve, sous d’autres formes, dans les prophéties des sorcières de Macbeth de Shakespeare, et que Tolkien reprend dans Le Seigneur des anneaux) met en crise la taxinomie ordinaire – un arbre est censé être fixe – et provoque un effet de discrédit : la vérité paraît relever de la fabulation. D’où la comparaison, désormais classique, avec Cassandre : même fonction d’avertissement, même destin lié à l’incrédulité des proches, même articulation paradoxale du savoir et de l’impuissance.

À partir des années 1960, Zarqāʾ al-Yamāma resurgit dans la poésie arabe contemporaine comme allégorie politique (défaite, occupation, corruption) et comme forme poétique (adresse à la voyante, mise en scène de l’écoute manquée, relance rituelle de l’alarme). Les textes étudiés dans cet article proviennent de contextes géographiques et historiques variés, mais convergent autour de cette figure. On retiendra principalement le poème « Zarqāʾ al-Yamāma » du Palestinien ʿIzz al-Dīn al-Manāsra, publié en décembre 1966 dans la revue al-Ādāb de Beyrouth, soit six mois avant la guerre de Juin – un texte reconnu par la critique comme pionnier dans l’usage structurant de la figure2 ; le long poème al-Bukāʾ bayna yaday Zarqāʾ al-Yamāma (« Les pleurs entre les mains de Zarqāʾ al-Yamāma ») de l’Égyptien Amal Dunqul, écrit dans l’immédiat après-défaite de 1967 – la Naksa, c’est-à-dire le « revers » que constitue la guerre des Six Jours et l’occupation de la Cisjordanie, du Sinaï et du Golan3 ; la reprise de la figure chez Ḫālid Muḥyī al-Dīn al-Barādʿī dans « Riḥla fī ʿaynay Zarqāʾ al-Yamāma » (« Voyage dans les yeux de Zarqāʾ al-Yamāma »), qui transforme la voyante en dispositif optique partagé 4 ; le poème « Fī ḍiyāfat al-Mutanabbī » (« Dans l’hospitalité d’al-Mutanabbī ») d’Aḥmad al-Ṣāliḥ, qui convoque la figure de Ḥadhām, autre voyante non crue de la tradition préislamique5 ; les textes d’Aḥmad Sālim Bāʿaṭab sur al-Zabbāʾ et ses chroniques urbaines6 ; le poème « Ḫaḍrāʾ al-Yamāma » (« La Verte d’al-Yamāma ») de Muḥammad Ḥasīb al-Qāḍī, réécriture critique de la scène matricielle7 ; le contre-récit de Muḥammad al-Ṯubaytī dans sa « récitation du commencement8» ; enfin, le poème de ʿAbd al-Karīm al-ʿAwda, « al-Bukāʾ bayna yaday Fāṭima » (« Les pleurs entre les mains de Fāṭima »), actualisation explicite du geste de Dunqul9. Il convient de noter que l’ensemble de ces poètes sont des hommes, qui prennent en charge poétiquement la suppression de la parole d’une femme10.

L’hypothèse qui guide cet article est la suivante : Zarqāʾ n’est pas tant un personnage mythologique Zarqāʾ n’est pas tant un personnage mythologique de la vision qu’une figure par laquelle se joue l’épreuve de l’écoute : être crue ou ne pas l’être. Épreuve de la vérité par la communauté (croire ou ne pas croire) ; épreuve de la voix par l’institution (crédit ou discrédit) ; épreuve de la forme par le poème (comment faire entendre l’alarme). La valeur heuristique de Zarqāʾ tient moins à l’extraordinaire de sa vue qu’au régime d’audibilité dans lequel sa parole est reçue – ou refusée. C’est pourquoi nous croiserons les lectures littéraires avec deux notions issues de la philosophie sociale : l’injustice épistémique, telle que Miranda Fricker la définit – soit la dépréciation systémique du savoir de certains sujets, discrédités en raison de leur identité (genre, classe, origine), indépendamment de la valeur de leur témoignage11 – et le détournement cognitif (gaslighting), tel que le décrit Hélène Frappat – soit le déni actif de la réalité perçue par un sujet, procédé par lequel l’entourage amène la victime à douter de ses propres perceptions12. À ces deux outils s’ajoute la figure de la rabat-joie (killjoy) théorisée par Sara Ahmed : celle dont l’obstination à dire ce qui dérange – à « gâcher la fête » – constitue non pas un défaut mais une praxis, une méthode de résistance par la persistance13. Dans ce cadre, la question que pose Zarqāʾ se déplace : le problème n’est pas sa parole, mais l’incapacité sociale à l’accueillir. Les poèmes que nous étudions formulent, chacun à sa manière, les conditions de cette incapacité et esquissent ce que nous appellerons, avec Georges Didi-Huberman, une « organisation de notre pessimisme14 » – c’est-à-dire une infrastructure d’écoute capable de convertir les signes d’alerte en protocoles d’attention collective.

L’article se déploie en trois temps. Nous analyserons d’abord les deux textes fondateurs – ceux d’al-Manāsra et Dunqul – en montrant comment chacun transforme la légende en dispositif poétique, et comment les concepts d’injustice épistémique et de détournement cognitif éclairent leurs stratégies formelles. Nous examinerons ensuite le chœur des voyantes que la poésie moderne compose autour de Zarqāʾ – Ḥadhām, al-Zabbāʾ et d’autres figures féminines dont la lucidité est disqualifiée – pour montrer comment cette polyphonie installe une généalogie tragique au féminin, liée à la distribution inégale du crédit épistémique. Nous interrogerons enfin le déplacement de l’alerte vers ce que nous appelons une écologie du sensible – lorsque les « arbres qui marchent » cessent de désigner un camouflage militaire pour devenir l’indice d’un milieu en crise (ville, air, lumière, déchets), reconfigurant la prophétie en politique du futur.

La fondation poétique : al-Manāsra (1966) et Dunqul (après 1967)

Al-Manāsra : Zarqāʾ-Jafrā, ou l’alerte populaire

Le poème « Zarqāʾ al-Yamāma » de ʿIzz al-Dīn al-Manāsra paraît en décembre 1966 dans la revue al-Ādāb, soit six mois avant la guerre de Juin, et constitue, selon la chronologie désormais établie par la critique, le premier texte moderne à faire de la figure de Zarqāʾ un élément structurant du poème – et non un simple ornement érudit15. L’originalité de ce texte tient à un geste de fusion : al-Manāsra entrelace Zarqāʾ, la voyante préislamique, avec Jafrā, figure emblématique du chant populaire palestinien. Jafrā désigne à l’origine un type d’uġniya šaʿbiyya (chanson populaire) associée aux fêtes de mariage et à la dabka (danse collective) en Palestine ; le nom renvoie aussi, selon les recherches d’al-Manāsra lui-même, à une femme palestinienne réelle qui quitta la Palestine après la catastrophe de 1948 et vécut au Liban16. En faisant de Jafrā et de Zarqāʾ une seule figure féminine – « lākin yā Ǧafrā al-Kanʿāniyya / qulti lanā inna al-ašǧār tasīr ʿalā al-ṭuruqāt » (« Mais toi, Jafrā la Cananéenne / tu nous as dit que les arbres marchent sur les routes17» ) –, al-Manāsra opère un raccord entre la mémoire mythique des ayyām al-ʿArab et la mémoire populaire palestinienne. La voyante des temps anciens devient une « jeune fille du présent », de sorte que le mythe est transposé en chronique et que l’héritage préislamique vient porter la voix populaire contemporaine.

Ce qui frappe dans le poème, c’est la scène de co-attestation qui s’y joue. Le locuteur ne parle pas au-dessus de Zarqāʾ-Jafrā, mais à côté d’elle, comme un témoin solidaire de l’inattention collective : « aqraʾuhu saṭran saṭran raġma al-tamwīh » (« je le lis ligne à ligne, malgré le camouflage18 »), puis, dans un aveu décisif : « wa-li-hāḏā mā ṣaddaqaki siwāy » (« c’est pourquoi personne ne t’a crue, sauf moi19 »). Cette déclaration déplace la figure prophétique : il ne s’agit plus d’une voyante solitaire dont le don surhumain est incompris, mais d’une épreuve de crédibilité collective où un seul sujet – le poète – accepte de prêter foi au témoignage disqualifié. Lue à travers le prisme de Miranda Fricker, cette scène illustre ce que la philosophe appelle un déficit de crédibilité testimoniale : Zarqāʾ-Jafrā possède un savoir pertinent et vérifiable (les arbres marchent effectivement parce que l’ennemi s’y dissimule), mais ce savoir est déprécié par la communauté en raison de préjugés identitaires – son statut de femme, sa parole jugée invraisemblable par ceux qui auraient dû l’entendre. Le geste du locuteur – « sauf moi » – constitue alors une tentative de réparation épistémique : croire Zarqāʾ, c’est restaurer le crédit qui lui a été refusé par les siens. Ce qui frappe dans le poème, c’est la scène de co-attestation qui s’y joue. Le locuteur ne parle pas au-dessus de Zarqāʾ-Jafrā, mais à côté d’elle, comme un témoin solidaire de l’inattention collective :« aqraʾuhu saṭran saṭran raġma al-tamwīh » (« je le lis ligne à ligne, malgré le camouflage20 »), puis, dans un aveu décisif : « wa-li-hāḏā mā ṣaddaqaki siwāy » (« c’est pourquoi personne ne t’a crue, sauf moi21 »). Cette déclaration déplace la figure prophétique : il ne s’agit plus d’une voyante solitaire dont le don surhumain est incompris, mais d’une épreuve de crédibilité collective où un seul sujet – le poète – accepte de prêter foi au témoignage disqualifié. Lue à travers le prisme de Miranda Fricker, cette scène illustre ce que la philosophe appelle un déficit de crédibilité testimoniale : Zarqāʾ-Jafrā possède un savoir pertinent et vérifiable (les arbres marchent effectivement parce que l’ennemi s’y dissimule), mais ce savoir est déprécié par la communauté en raison de préjugés identitaires – son statut de femme, sa parole jugée invraisemblable par ceux qui auraient dû l’entendre. Le geste du locuteur – « sauf moi » – constitue alors une tentative de réparation épistémique : croire Zarqāʾ, c’est restaurer le crédit qui lui a été refusé par les siens. Ce qui frappe dans le poème, c’est la scène de co-attestation qui s’y joue. Le locuteur ne parle pas au-dessus de Zarqāʾ-Jafrā, mais à côté d’elle, comme un témoin solidaire de l’inattention collective : « aqraʾuhu saṭran saṭran raġma al-tamwīh » (« je le lis ligne à ligne, malgré le camouflage 22 » ), puis, dans un aveu décisif : « wa-li-hāḏā mā ṣaddaqaki siwāy » (« c’est pourquoi personne ne t’a crue, sauf moi23 »). Cette déclaration déplace la figure prophétique : il ne s’agit plus d’une voyante solitaire dont le don surhumain est incompris, mais d’une épreuve de crédibilité collective où un seul sujet – le poète – accepte de prêter foi au témoignage disqualifié. Lue à travers le prisme de Miranda Fricker, cette scène illustre ce que la philosophe appelle un déficit de crédibilité testimoniale : Zarqāʾ-Jafrā possède un savoir pertinent et vérifiable (les arbres marchent effectivement parce que l’ennemi s’y dissimule), mais ce savoir est déprécié par la communauté en raison de préjugés identitaires – son statut de femme, sa parole jugée invraisemblable par ceux qui auraient dû l’entendre. Le geste du locuteur – « sauf moi » – constitue alors une tentative de réparation épistémique : croire Zarqāʾ, c’est restaurer le crédit qui lui a été refusé par les siens.

La composition métrique du poème accompagne cette progression dramatique. Comme l’a montré Jeries Khoury, al-Manāsra utilise trois mètres en alternance : al-mutadārik dans le premier mouvement, al-mutaqārib dans le deuxième, puis de nouveau al-mutadārik, avant de clore sur le mètre wāfir24. Les deux premiers mètres, proches dans leur structure, sont fréquemment employés dans les textes à caractère narratif en raison de leur souplesse ; le passage au wāfir dans la clausule confère au dernier mouvement – celui de la déploration et de l’avertissement adressé aux Arabes – un caractère oratoire et incantatoire. La prosodie devient ainsi la scène même de l’alerte : la métrique narrative (récit du désastre) cède la place à la métrique lyrique (interpellation d’un auditoire indifférent), comme si le poème cherchait à retenir l’attention puis à ramener à l’écoute ceux qui se sont détournés.

Le poème se clôt sur un constat amer : les yeux de « la douce aux yeux bleus » (ʿayn al-ḥilwa al-zarqāʾ) ont été arrachés, le drapeau palestinien a été interdit, un autre drapeau a été hissé sur les remparts25. Al-Manāsra fait de Zarqāʾ une « paysanne » (fallāḥa), ancrant la figure mythique dans le terreau concret de la Palestine rurale et signalant que l’arrachement des yeux de la terre est une tentative d’effacement de la violence coloniale Après la guerre des Six Jours, al-Manāsra affirmera que son poème possédait un caractère visionnaire : il avait écrit l’alerte six mois avant le désastre, mais personne ne l’avait cru – reproduisant ainsi, dans le champ littéraire, le scénario même de la légende.

Dunqul : l’adresse sans réponse, ou la scène d’écoute empêchée

Si al-Manāsra fonde le dispositif poétique de Zarqāʾ, Amal Dunqul le refonde après la défaite en déplaçant la focale : du camouflage déchiffré vers l’écoute empêchée, de la co-attestation vers le monologue adressé. Son long poème al-Bukāʾ bayna yaday Zarqāʾ al-Yamāma est structuré comme un appel sans réponse : un soldat défait – le corps couvert de blessures, le front poudré de sable, l’épée brisée – se traîne devant la « voyante sacrée » (al-ʿarrāfa al-muqaddasa) et implore sa parole. Le texte s’ouvre sur une supplique : « ayyatuhā al-ʿarrāfa al-muqaddasa / ǧiʾtu ilayki muṯḫanan bi-l-ṭaʿanāt wa-l-dimāʾ » (« Ô voyante sacrée / je suis venu à toi couvert de blessures et de sang26 »). Le locuteur demande à Zarqāʾ de parler – « takallamī ayyatuhā al-nabiyya al-muqaddasa / takallamī, takallamī » (« Parle, ô prophétesse sacrée, parle, parle27 ») – mais la voyante demeure muette jusqu’à la fin du poème. Son mutisme ne signifie pas un déficit de savoir : il signifie politiquement que la scène d’écoute ne s’ouvre pas.

Jeries Khoury a montré que le texte combine deux figures légendaires de l’époque préislamique : Zarqāʾ, la voyante que personne n’écoute, et ʿAntara, le héros-esclave de la tribu de ʿAbs, envoyé au combat sans préparation ni considération28. Le locuteur du poème est ainsi identifié progressivement comme un « ʿAntara » contemporain – c’est-à-dire comme le peuple ordinaire, envoyé à la guerre par des dirigeants qui n’ont jamais daigné lui accorder la parole : « qīla lī ‘uḫrus…’ / fa-ḫaristu… wa-ʿamītu… wa-intamastu bi-l-ḫiṣyān » (« On m’a dit ‘Tais-toi…’ / alors je me suis tu… aveuglé… réduit à l’impuissance29 »). La figure du soldat-esclave qui se tourne vers la voyante-intellectuelle comme vers la seule instance digne de confiance installe une dramaturgie de l’adresse qui est aussi une critique du pouvoir : ceux qui auraient dû écouter la prophétesse ont préféré « marchander sur le dos » du peuple et « chercher le salut dans la fuite » lorsque « le tranchant de l’épée a surgi ».

C’est dans les formules du déni que le poème rejoint le plus directement les concepts qui nous occupent. Dunqul met dans la bouche du soldat le rappel de ce que la communauté a fait subir à Zarqāʾ : « qulti lahum mā qulti ʿan qawāfil al-ġubār / fa-ttahamū ʿaynayki yā Zarqāʾ bi-l-bawār » (« Tu leur as dit ce que tu as dit des caravanes de poussière / ils ont accusé tes yeux, ô Zarqāʾ, de stérilité30 ») ; « qulti lahum mā qulti fī masīrat al-ašǧār / fa-staḍḥakū min wahmiki al-ṯarṯār » (« Tu leur as dit ce que tu as dit de la marche des arbres / ils ont ri de ton bavardage chimérique31 »). Le terme ṯarṯār (bavard, chimérique) est capital : il condense le mécanisme de disqualification épistémique décrit par Fricker – la réduction d’un témoignage valide à du « bavardage » en raison du statut de celle qui parle. Plus encore, l’accusation de bawār (stérilité, ruine) portée contre les yeux de Zarqāʾ relève du détournement cognitif tel que le théorise Frappat : il ne s’agit pas seulement de ne pas croire la voyante, mais de retourner contre elle sa propre perception, de faire passer sa lucidité pour une pathologie. Le poème documente ce double mécanisme – injustice épistémique (on ne la croit pas parce qu’elle est qui elle est) et détournement cognitif (on lui dit que ce qu’elle voit n’existe pas) – et montre que la catastrophe naît non malgré la prophétie, mais par sa non-réception.

Le poème se clôt sur l’image de Zarqāʾ « waḥīda… ʿamyāʾ » (« seule… aveugle 32 ») tandis que, autour d’elle, les chants d’amour continuent, les voitures luxueuses circulent, les vêtements à la mode s’étalent – comme si rien ne s’était passé. Cette clausule, où la voyante mutilée coexiste avec l’indifférence de ceux qui n’ont pas su l’entendre, fait de Zarqāʾ une rabat-joie au sens de Sara Ahmed : celle dont la persistance à dire le vrai dérange l’ordre social, et dont le châtiment (l’arrachement des yeux, c’est-à-dire la confiscation du regard et de l’autorité du dire) vise non pas à corriger une erreur, mais à faire taire une lucidité insupportable. L’obstination de la voyante – parler malgré le rire, alerter malgré le déni – devient alors une praxis, une méthode de résistance que le poème recueille et transmet.

Deux gestes complémentaires

Chacun à sa manière, Al-Manāsra et Dunqul transforment la légende de Zarqāʾ en dispositif poétique. Al-Manāsra fonde ce dispositif en faisant de Zarqāʾ-Jafrā le principe structurant du poème, relais de voix (le chant populaire palestinien croise la geste préislamique), et relance rituelle de l’avertissement ; le geste de co-attestation (« personne ne t’a crue, sauf moi ») constitue une tentative de réparation du déficit de crédibilité testimoniale. Dunqul, quant à lui, refonde ce dispositif en donnant forme au refus d’entendre : le poème ne décrit pas seulement une catastrophe, il met en scène les conditions sociales qui l’ont rendue possible, en documentant le déni (ṯarṯār), la disqualification (bawār), et la fuite des responsables. Les deux textes, publiés durant le tournant de 1966-1967, convergent vers une même conclusion : l’alerte n’est pas une information, c’est une épreuve, et la communauté se mesure à sa capacité (ou non) de créditer celles et ceux qui voient avant les autres. C’est ce tournant poétique qui explique la postérité de la figure : si tant de poètes contemporains actualisent ensuite Zarqāʾ, c’est que ces deux textes ont déplacé le mythe du champ du récit au régime de l’écoute, du voir (fantasmé) au croire (en crise).

Le chœur des voyantes : polyphonie féminine et injustice épistémique

Ḥadhām et al-Zabbāʾ : les sœurs de destin

Autour de Zarqāʾ al-Yamāma, la poésie arabe moderne compose un véritable chœur d’avertisseuses dont la lucidité est tenue pour « fable » par ceux qui devraient l’entendre. Deux figures dominent cet intertexte féminin : Ḥadhām et al-Zabbāʾ.

Ḥadhām est convoquée par Aḥmad al-Ṣāliḥ dans son poème « Fī ḍiyāfat al-Mutanabbī ». Sa formule proverbiale – « lam yastabīnū al-naṣḥ » (« ils n’ont pas su discerner le conseil33 ») – sert de refrain critique et condense la scène d’une audition empêchée, où l’unanimisme et l’arbitraire du pouvoir (istibdād bi-l-raʾy) congédient toute écoute du dissensus. Le poème inscrit la voyante dans une chaîne d’événements qui va de la bataille de Ṣiffīn (657), épisode fondateur de la discorde (fitna) dans l’histoire de l’islam, jusqu’aux avatars modernes du pouvoir autoritaire. Dans chaque cas, l’aveuglement des élites fabrique le désastre. Cette scène d’audition empêchée illustre de manière exemplaire ce que Fricker nomme l’injustice herméneutique – non seulement le témoignage de la voyante est discrédité (injustice testimoniale), mais la communauté ne dispose pas des ressources interprétatives nécessaires pour donner sens à ce qu’elle dit : le conseil est là, mais nul ne sait le « discerner » (yastabīnū).

Al-Zabbāʾ, quant à elle, est convoquée par Dunqul au cœur de al-Bukāʾ bayna yaday Zarqāʾ al-Yamāma à travers le célèbre distique : « mā li-l-ǧamāli mašyuhā waʾīdan / a-ǧandalan yaḥmilna am ḥadīdan » (« Pourquoi les chameaux avancent-ils si lentement ? Portent-ils des roches ou du fer34 ? »). Ce vers, attribué à al-Zabbāʾ dans la tradition des ayyām al-ʿArab, exprime le soupçon prophétique face au « cadeau-embuscade » : les chameaux chargés de présents marchent trop lentement, signe que leur cargaison dissimule des soldats armés. Dunqul réactive ce soupçon pour recalculer le présent sous le signe de la ruse reçue comme bavardage : la voyante a tenté d’alerter, mais ses proches ont préféré l’illusion rassurante à la vérité inquiétante. Chez Bāʿaṭab, qui consacre un poème entier à al-Zabbāʾ, la trahison est décrite en termes crus : la voyante « vend son voile aux enchères » et « achète des veaux avec des cerveaux35 » – allégorie du pacte social rompu, où la clairvoyance féminine est sacrifiée par des médiateurs infidèles. Le distique « mā li-l-ǧamāl » fonctionne alors comme un test de crédibilité : ce qui compte n’est pas l’oracle en soi, mais la capacité de la communauté à écouter celle qui le prononce.

Le partage de vision et les actualisations contemporaines

D’autres poètes choisissent de « partager » la vision de Zarqāʾ plutôt que d’en faire une exception isolée. Chez al-Barādʿī, la métaphore devient dispositif optique : « aṭbiqī ʿaynayki yā Zarqāʾ / innī fīhimā / wa-arīnī kayfa abṣarti al-šaǧar / rākiḍan naḥwa al-Yamāma / ʿabra ālāf al-farāsiḫ » (« Ferme tes yeux, ô Zarqāʾ / je suis en eux / montre-moi comment tu as vu l’arbre courir vers al-Yamāma / sur des milliers de lieues 36 »). Le locuteur demande à habiter les yeux de la voyante pour apprendre à voir ce qu’elle voit. La suite du poème met au jour une économie morale du présent : les fleurs sont des épées, le soleil est « égorgé pour le repos d’un prince », la peur est devenue « parfum pour chaque nez 37 ». La vision n’est plus un don individuel ; elle devient une perception politisée, transmise, où « voir » signifie lire les camouflages du réel et les déconstruire à deux.

Abd al-Karīm al-ʿAwda substitue « Fāṭima » à Zarqāʾ dans son poème « al-Bukāʾ bayna yaday Fāṭima », signalant que la voyante est désormais une contemporaine dont l’œil « a vu ce qu’il est douloureux de voir38 ». À l’inverse, Muḥammad Ḥasīb al-Qāḍī, dans « Ḫaḍrāʾ al-Yamāma », remplace la couleur bleue (zarqāʾ) par le vert (ḫaḍrāʾ) sans justification sémantique convaincante, produisant surtout un heurt avec la mémoire culturelle qui associe depuis des siècles l’acuité visuelle à la « bleue39 » – comme le note al-Ṭuwayrqī, la question n’est pas celle de la couleur mais celle de l’acuité du regard.

Une généalogie tragique au féminin

Ce tressage de voix fonde une généalogie tragique où l’énonciation d’alerte, son accueil et sa mémoire s’éprouvent ensemble. Zarqāʾ, Ḥadhām, al-Zabbāʾ, Jafrā, Fāṭima : autant de figures dont la parole est récusée par ceux qui devraient l’entendre, et dont le châtiment (arrachement des yeux, suicide, exil, oubli) sanctionne non pas l’erreur mais la lucidité. La critique a qualifié Zarqāʾ de « Cassandre de l’Iliade arabe40 » ; on pourrait ajouter que le chœur des voyantes qui l’entoure constitue une polyphonie de Cassandres, où chaque voix rejoue la même scène d’écoute manquée dans un contexte différent. Cette polyphonie touche directement aux questions de justice épistémique : les poèmes exhibent la distribution inégale du crédible, la manière dont on disqualifie un savoir situé (féminin, minoré) et dont la communauté, en refusant d’ouvrir la scène d’écoute, fabrique son propre aveuglement.

Écologie de l’alerte : du camouflage militaire au milieu en crise

Les « arbres » comme milieu

Les « arbres qui marchent » n’épuisent pas, chez les poètes de l’après-1967, la seule ruse militaire du camouflage. Le motif ouvre un champ d’intelligibilité où le visible devient politique de l’environnement – où le terme « écologie » est pris non pas au sens métaphorique mais au sens concret d’un rapport au milieu sensible (air, lumière, déchets, saisons) qui signale la catastrophe en cours.

Chez al-Qāḍī, le déplacement est explicite : l’ennemi n’est plus seulement « dissimulé derrière des branchages », c’est « la mort elle-même qui se cache dans les arbres qui marchent » (arā al-mawt al-mutaḫaffī bi-l-šaǧar al-maššāʾ), tandis qu’« on aiguise le couteau derrière la porte » (asmaʿu šaḥḏ al-mudya ḫalf al-bāb41). La formule déborde le motif originel : l’arbre cesse d’être un simple paravent et devient l’opérateur d’une écologie funèbre, un milieu où la menace se confond avec la forme du vivant et son apparence verdoyante. Le décor n’est plus neutre ; il est l’agent d’une violence diffuse.

Chez Bāʿaṭab, les chroniques urbaines prennent le relais : « Aujourd’hui, dans notre petit village, le corps pourrit » ; « Mon demain est un minaret fracassé » ; « La décharge de la ville bavarde42 ». On est passé des « forêts » de branches à des forêts de signes – ferrailles, décombres, déchets – où la ruine logistique (eau, propreté, circulation) fait système. La ville, saturée de rebuts, devient l’équivalent moderne de la « marche des arbres » : un milieu qui avance sur la communauté et l’absorbe, comme l’armée de Ḥassān avançait sous le couvert des branchages.

Chez al-Barādʿī, la métaphore opère par « partage de vision » et débouche sur une atmosphère pathologique : les fleurs comme des épées, le soleil égorgé, la peur-parfum. La guerre s’est faite climat, et c’est le milieu sensible – la saison, la qualité de l’air, la lumière – qui devient l’archive probatoire du désastre.

L’alerte projetée dans le futur

D’autres textes rejouent l’alerte en la projetant dans le temps à venir. Dans des « Mémoires » placées sous le signe de Zarqāʾ, on lit « le temps qui vient où l’homme dévorera le bras de son frère » (sayaltahimu al-marʾ fīhi ḏirāʿ aḫīhi), « où les mouches des immondices jugeront les oiseaux » (inna ḏubāb al-qumāma sawfa yuḥākimu kull al-ṭuyūr), « où les porcs mangeront la chair des hommes43 » – satire visionnaire d’un monde retourné, dont les hiérarchies naturelles sont profanées. L’alerte porte autant sur ce qui est là que sur ce qui vient : elle décrit des causalités déjà à l’œuvre (déchet, faim, dérèglement des milieux) et en extrapole la procédure.

Sur ce fond d’atmosphères abîmées, le contre-récit de Muḥammad al-Ṯubaytī ouvre une brèche. Sa « récitation du commencement » fait « pousser les racines de l’eau » et s’achève sur un « accouchement 44 » : la langue ritualise une écoute qui n’est plus sidérée par l’alerte mais capable d’en convertir la négativité en procédure d’attention et de soin. C’est, pour reprendre la formule de Didi-Huberman, une manière d’« organiser notre pessimisme » – non par le déni, mais par une scénographie de l’accueil.

L’infrastructure d’écoute

C’est à cette aune qu’on peut parler d’écologie de l’alerte au sens propre : la prophétie ne prédit pas au sens d’une annonce de l’avenir, elle règle l’attention en milieu critique. L’« infrastructure d’écoute » que propose la figure de Zarqāʾ se lit dans trois opérations poétiques que notre parcours a permis de dégager. Premièrement, l’adresse, qui déplace le prophétique hors du solitaire vers une scène d’écoute partagée (du soldat à la voyante chez Dunqul, du locuteur à Zarqāʾ-Jafrā chez al-Manāsra, du poète au « nous » collectif). Deuxièmement, la description chorale, qui agrège fragments, foules, ruines, poussières et « décharges » en un document sensible – non plus un oracle isolé mais un chœur qui fait mémoire. Troisièmement, la répétition d’images-preuves (arbres, poussière, yeux, couteaux) qui ne visent pas à argumenter mais à performer l’alarme : les « preuves » poétiques ne sont pas des pièces à conviction, elles instituent un régime de visibilité qui neutralise les mécanismes de discrédit. C’est en ce sens que l’alerte poétique se confronte frontalement à l’injustice épistémique et au détournement cognitif : le texte documente le déni, donne place au rire qui couvre la voix, puis rétablit, par la forme, les conditions de la croyance.

Conclusion

La question cassandrienne n’est pas « qui dit vrai ? » mais « qui est cru ? ». Relue depuis Zarqāʾ al-Yamāma, elle déplace l’enjeu du savoir vers l’épreuve de l’écoute. La scène matricielle – l’alerte précise (« des arbres qui marchent »), l’incrédulité collective, la capture et l’éborgnement de la voyante – a fixé, dès la geste des ayyām al-ʿArab, le noyau tragique d’un récit où la catastrophe naît moins d’un déficit de vision que d’une défaillance de réception. Les réécritures modernes ne se contentent pas de rappeler ce scénario ; elles en explorent les mécanismes sociaux à la lumière de ce que nous avons identifié comme injustice épistémique (la dépréciation systémique du témoignage de la voyante parce qu’elle est femme, parce qu’elle dit l’invraisemblable, parce qu’elle dérange) et détournement cognitif (le retournement de sa perception contre elle-même : « tes yeux sont stériles », « tu bavardes »).

Les poèmes étudiés ne se limitent pas à dénoncer ces mécanismes : ils en proposent une contre-pratique formelle. Chez al-Manāsra, la co-attestation (« personne ne t’a crue, sauf moi ») esquisse une réparation du crédit épistémique confisqué. Chez Dunqul, le monologue adressé met en scène l’obstruction politique de la réception et documente, par les formules du déni (ṯarṯār, bawār), les procédures concrètes du détournement cognitif. Chez al-Barādʿī, le « partage de vision » transforme la prophétie en perception commune. Chez Bāʿaṭab et al-Qāḍī, le déplacement vers l’urbain et l’environnemental montre que les « arbres qui marchent » sont désormais des régimes d’air, de lumière et de déchets – que l’alerte porte non plus sur un ennemi caché mais sur un milieu devenu hostile. Chez al-Ṯubaytī, enfin, le contre-récit de la « récitation du commencement » indique qu’il est possible de convertir la négativité de l’alerte en procédure d’attention et de soin.

La leçon de Zarqāʾ pourrait être la suivante : lire n’apprend pas seulement à voir, mais à recevoir. Faire place aux Cassandres contemporaines exige que la parole dissidente ne soit plus mise en échec par la scène qui devrait l’entendre. C’est aussi assumer, avec la rabat-joie, l’obstination comme méthode : poursuivre l’alerte, non contre la communauté, mais pour la rendre capable de croire avec discernement. Du côté de Zarqāʾ, cela s’appelle « tenir » ; du côté du lecteur, cela s’appelle « apprendre à croire ». Et l’histoire, des ayyām al-ʿArab aux crises du présent, l’enseigne : chaque fois que l’on a su croire Zarqāʾ – c’est-à-dire se croire responsables de ce qu’elle fait voir – le désastre n’a pas changé de nature, mais notre capacité de lui répondre s’est accrue.


  1. Voir Muḥammad b. Ǧarīr al-Ṭabarī, Tārīḫ al-rusul wa-l-mulūk, Le Caire, Dār al-maʿārif, 1960, vol. 1, p. 629-631. Pour une synthèse des principales versions médiévales (Wahb b. Munabbih, al-Ṭabarī, al-Masʿūdī, Ibn Ḫaldūn) et une analyse du motif des « arbres qui marchent » et du proverbe abṣar min al-Zarqāʾ, voir Muḥammad Mišʿal al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », Maǧallat Ǧāmiʿat Umm al-Qurā li-ʿulūm al-luġāt wa-l-ādābihā, nᵒ 2, juillet 2009, p. 223-227.↩︎

  2. Jeries Khoury, « Zarqā’ al-Yamāma in the Modern Arabic Poetry : A Comparative Reading », Journal of Semitic Studies, Vol. 53, nᵒ 2, 2008, p. 2.↩︎

  3. Voir (Amal Dunqul, Al-Aʿmāl al-kāmila, Le Caire, Dār al-Šurūq, 2019, s. p). La Naksa (« revers ») désigne la défaite arabe lors de la guerre des Six Jours (juin 1967), qui aboutit à l’occupation par Israël de la Cisjordanie, de Gaza, du Sinaï et du plateau du Golan.↩︎

  4. Al-Barādʿī et Ḫālid Muḥyī al-Dīn, Al-Ġināʾ bayna al-sufun al-tāʾiha, Bagdad, Wizārat al-iʿlām, 1982, p. 11‑12.
    Voir aussi Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », Maǧallat Ǧāmiʿat Umm al-Qurā li-ʿulūm al-luġāt wa-l-ādābihā, nᵒ 2, 2009, p. 232‑233.↩︎

  5. Aḥmad Sālim Bāʿaṭab, ʿUyūn taʿšaqu al-sahar, Arabie Saoudite, Dār al-Aṣfahānī, s. d., p. 45‑46.
    Voir Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », loc. cit. qui analyse ce poème comme exemple de reprise moderne de Ḥadhām et de son proverbe lam yastabīnū al-naṣḥ.↩︎

  6. Ahmad Al-Ṣāliḥ, Intafiḍī ayyatuhā al-malīḥa, Dār al-ʿulūm li-l-ṭibāʿa wa-l-našr, 1983, p. 78‑88.↩︎

  7. Muḥammad Ḥasīb Al-Qāḍī, Maryam taʾtī, Beyrouth, Dār al-ṭalīʿa, 1983, p. 17.↩︎

  8. Muhammad Al-Ṯubaytī, Al-Taḍārīs, Djeddah, Kitāb al-nādī al-adabī al-ṯaqāfī, p. 7‑10.↩︎

  9. ʿAbd al-Karīm Al-ʿAwda, « Al-Bukāʾ bayna yaday Fāṭima », Muʿǧam al-Bābṭīn li-l-šuʿarāʾ al-ʿarab al-muʿāṣirīn, vol. 3, Koweit, Maṭābiʿ al-Qabas, 1995, p. 273.↩︎

  10. Cette posture mériterait une étude à part entière. Al-Manāsra parle à côté de Zarqāʾ-Jafrā, Dunqul parle devant elle : les deux gestes relèvent d’une solidarité poétique qui amplifie la voix confisquée plutôt que d’une ventriloquie qui la remplacerait, mais la question reste ouverte.↩︎

  11. Voir (Miranda Fricker, Epistemic Injustice : Power and the Ethics of Knowing, Oxford, Oxford University Press, 2007). Fricker distingue l’injustice testimoniale (dépréciation du crédit accordé à un locuteur en raison de préjugés liés à son identité) et l’injustice herméneutique (absence des ressources interprétatives nécessaires pour donner sens à l’expérience d’un sujet marginalisé).↩︎

  12. Voir (Hélène Frappat, Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, Paris, Éditions de l’Observatoire, coll. « La relève », 2023). Le détournement cognitif (gaslighting) désigne un procédé par lequel un sujet – individu ou institution – amène sa victime à douter de ses propres perceptions, souvenirs et jugements, en niant systématiquement la réalité qu’elle perçoit.↩︎

  13. Voir (Sara Ahmed, Manuel rabat-joie féministe, Paris, La Découverte, 2024, s. p). Ahmed théorise la figure de la feminist killjoy comme celle qui, en refusant de se taire face à l’injustice, « gâche la fête » et s’expose au rejet social, mais dont l’obstination constitue une forme de résistance politique.↩︎

  14. Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Éditions de Minuit, 2009, p. 158.↩︎

  15. Jeries Khoury, « Zarqā’ al-Yamāma in the Modern Arabic Poetry », loc. cit., p. 227‑229.↩︎

  16. Sur Jafrā comme type de chant populaire palestinien et comme figure historique, voir (Ibid., p. 356‑357), qui s’appuie sur un entretien personnel avec al-Manāsra (Amman, 29 mai 2004) et sur ʿIzz al-Dīn al-Manāsra, al-Ǧafrā wa-l-muḥāwarāt : qirāʾāt fī al-šiʿr al-lahǧī fī Filasṭīn al-šamāliyya, Amman, Dār al-Karmal, 1993, p. 26.↩︎

  17. ʿIzz al-Dīn Al-Manāsra, « Zarqāʾ al-Yamāma », al-Aʿmāl al-šiʿriyya, Beyrouth, al-Muʾassasa al-ʿarabiyya li-l-dirāsāt wa-l-našr, 2001, p. 47.↩︎

  18. Ibid.↩︎

  19. Ibid.↩︎

  20. Ibid.↩︎

  21. Ibid.↩︎

  22. Ibid.↩︎

  23. Ibid.↩︎

  24. Jeries Khoury, « Zarqā’ al-Yamāma in the Modern Arabic Poetry », loc. cit., p. 358‑359.↩︎

  25. Amal Dunqul, Al-Aʿmāl al-kāmila, op. cit., p. 48‑9.
    Voir aussi Jeries Khoury, « Zarqā’ al-Yamāma in the Modern Arabic Poetry », loc. cit., p. 358.↩︎

  26. Amal Dunqul, Al-Aʿmāl al-kāmila, op. cit., p. 159.↩︎

  27. Ibid., p. 160.↩︎

  28. Jeries Khoury, « Zarqā’ al-Yamāma in the Modern Arabic Poetry », loc. cit., p. 362‑363.↩︎

  29. Amal Dunqul, Al-Aʿmāl al-kāmila, op. cit., p. 160.↩︎

  30. Ibid., p. 163.↩︎

  31. Ibid.↩︎

  32. Ibid., p. 164‑165.↩︎

  33. Ahmad Al-Ṣāliḥ, Intafiḍī ayyatuhā al-malīḥa, op. cit., p. 46.
    Voir aussi Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », loc. cit., p. 239‑240.↩︎

  34. Distique attribué à al-Zabbāʾ dans la tradition des ayyām al-ʿArab. Voir (Ibid., p. 23) et (Amal Dunqul, Al-Aʿmāl al-kāmila, op. cit., p. 161).↩︎

  35. Aḥmad Sālim Bāʿaṭab, ʿUyūn taʿšaqu al-sahar, op. cit., p. 84.↩︎

  36. Al-Barādʿī et Ḫālid Muḥyī al-Dīn, Al-Ġināʾ bayna al-sufun al-tāʾiha, op. cit., p. 11.
    Voir aussi Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », loc. cit., p. 232‑233.↩︎

  37. Al-Barādʿī et Ḫālid Muḥyī al-Dīn, Al-Ġināʾ bayna al-sufun al-tāʾiha, op. cit., p. 12.↩︎

  38. ʿAbd al-Karīm Al-ʿAwda, « Al-Bukāʾ bayna yaday Fāṭima », loc. cit., p. 273.
    Voir aussi Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », loc. cit., p. 243.↩︎

  39. Ibid., p. 244.↩︎

  40. Abeer Abdullah Al-Abbasi, « Zarqa’ al-Yamama in the Modern Arabic Poetry : A Comparative Reading », SIAQAT : Language and Literary Studies, Vol. 5, nᵒ 1, 2020, p. 261‑279., qui qualifie explicitement Zarqāʾ de « Cassandra of the Arabic Iliad ».↩︎

  41. Muḥammad Ḥasīb Al-Qāḍī, Maryam taʾtī, op. cit., p. 17.
    Voir aussi Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », loc. cit., p. 244.↩︎

  42. Aḥmad Sālim Bāʿaṭab, ʿUyūn taʿšaqu al-sahar, op. cit., p. 78.
    Voir aussi Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », loc. cit., p. 246.↩︎

  43. Ces « Mémoires » prophétiques sont citées dans (Ibid., p. 233‑234)d’après les textes de Muḥammad al-Šaḥāt.↩︎

  44. Muhammad Al-Ṯubaytī, Al-Taḍārīs, op. cit., p. 7‑10.
    Voir aussi Muḥammad Mišʿal Al-Ṭuwayrqī, « Šiʿriyyat al-nubuʾa bayna al-ruʾya wa-l-ruʾyā. Taǧalliyāt Zarqāʾ al-Yamāma fī al-šiʿr al-ʿarabī al-muʿāṣir », loc. cit., p. 247.↩︎

 

The Clitoridean Cassandra : Gendered Dissidence and Silenced Knowledge

The Clitoridean Cassandra : Gendered Dissidence and Silenced Knowledge

Andreea Elena Gabara

Andreea Elena Gabara is a Master’s student in Philosophical Sciences at the University of Milan – La Statale, currently completing her research titled Vagina, Uterus, or Clitoris ? De-naturalizing the Female Body from Sexage to Autonomous Sexuality between her home university and the Utrecht University Gender Studies Department. Her work interrogates feminist theories of sexual difference and the intersection of philosophy, embodied sexuality, and gender medicine. Beyond academia, she is a frequent contributor to Italian philosophical magazines such as La Chiave di Sophia, where she specializes in the public dissemination of contemporary and historical Italian feminist thought.


“The clitoridean woman represents the passing down of a femininity that does not recognize itself in a passive essence1”.

Introduction

Cassandra, the prophetic figure of Greek mythology, is often remembered less for the accuracy of her visions than for the tragic fact that no one believed her. Cursed by Apollo to utter truths fated to be ignored, she embodies the ethical and epistemic dilemmas inherent in dissident speech. Cassandra’s myth resonates far beyond antiquity, providing a conceptual lens through which to examine how marginalized voices are dismissed, discredited, or rendered unintelligible across history and society.

Just as Cassandra foresaw Troy’s collapse, Carla Lonzi (1931-1982), Italian feminist scholar, activist, and art critic, foresaw the symbolic collapse of heterosexual norms. In this article, I propose that Carla Lonzi’s figure of the donna clitoridea (clitoridean woman), developed in the early 1970s, functions as a modern feminist Cassandra2. This parallel may seem paradoxical because the clitoris is an organ of pleasure while Cassandra foretells a catastrophe. Yet like the Trojan prophetess, the clitoridean woman speaks truths that patriarchal culture refuses to hear : truths about female autonomy, subjectivity, and sexual difference. The catastrophe the clitoridean woman foretells is the collapse of the hetenormative penetrative sex, a “catastrophe” still persisting. By centering a site of autonomous, non-reproductive pleasure, the clitoridean Cassandra foretells the end of a world structured by the uterine society and its reproductive mandates. Thus, the danger of her message is not one of tragic destruction, but of a liberating upheaval that threatens the stability of heteronormative hierarchies. Within medical, philosophical, and cultural discourses shaped by patriarchal assumptions, the clitoris was largely erased, while the female body was symbolically reduced to reproductive organs and heteronormative functions3. Against this backdrop, Lonzi, along with contemporaries such as Anne Koedt and Luce Irigaray, undertook a radical reclamation of this marginalized knowledge, positioning the clitoris as both the locus of sexual pleasure and a site of political and personal subjectivity4. In fact, Lonzi’s development of the clitoridean woman was a product of the 1970s radical and separatist Italian feminism and of the practice of autocoscienza (consciousness-raising) whose aim was to uncover a sexual reality that had been historically and culturally hidden. By distancing herself from academia and engaging in the dissident form of knowledge-seeking, Lonzi positioned the clitoridean woman as a figure who, like Cassandra, derives her authority from a truth that the dominant order does not recognize. Reading Cassandra alongside Lonzi illuminates persistent forms of gendered epistemic injustice and invites reflection on the responsibilities of listening, recognizing, and responding when confronting with marginalized knowledge in both historical and contemporary social debates.

This article combines feminist philosophy, historical analysis, and the study of myth to explore how the clitoridean woman embodies a dissident, prophetic voice, one whose warnings, like Cassandra’s, continue to challenge dominant symbolic orders. In the following sections, I first reconsider the figure of classical Cassandra and the philosophical dimensions of dissident speech. I then trace the historical erasure of the clitoris, which serves as a foundation to, third, analyze Lonzi’s theory of the female sex. Fourth, I develop the proposition that the clitoridean woman functions as a contemporary dissident Cassandra. Finally, I examine the contemporary resonances, and inherent tensions, of this figure within feminist thought, activism, and culture.

Cassandra and Silenced Speech

In classical Greek mythology, Cassandra occupies a paradoxical space between knowledge and recognition. As a Trojan princess gifted with prophetic insight by the god Apollo, she foresaw the fall of Troy and the suffering that would befall her city and family. That Cassandra speaks the truth is firmly established ; her prophetic authority is central to her role in myth and persists even in contemporary cultural retellings5. Yet she was cursed never to be believed, and her warnings remain unheeded. Cassandra’s predicament encapsulates the ethical and epistemic tensions inherent in dissident speech : the moral imperative to convey truth collides with the social structures that ignore, dismiss, or actively silence the messenger6. Philosophically, she embodies the liminal position of a speaker who possesses knowledge but is denied authority, a dynamic that resonates far beyond the narrative framework of myth. In fact, as Monrós Gaspar argues, from the mid-XIXth century, Cassandra had been associated with figures with marginal access to knowledge, such as women, an entire class comprising roughly half of humanity6.

Cassandra’s enduring relevance lies in her ability to illuminate the mechanisms by which certain voices are marginalized. Her myth demonstrates that power operates not only through direct suppression but also through subtler forms of selective credibility : truths spoken from positions outside dominant social hierarchies are more readily dismissed7. Feminist philosophers have long observed a similar pattern in the treatment of women’s knowledge, particularly when it challenges entrenched patriarchal norms8. Just as Cassandra’s foresight was discounted because of her gender and social position, women’s voices, whether in philosophy, science, medicine or politics, have historically been sidelined, their insights minimized or erased. And the clitoris, Calla Wahlquist writes, is “just a […] case study on the invisibility of women’s concerns in science, in medicine9”. I add that the clitoris is also a case study on the invisibility of women’s bodies and autonomy in culture, psychanalysis, sexual discourse, and family institution.

The ethical dimension of Cassandra’s predicament invites reflection on the responsibilities of listening and recognition. If ignoring Cassandra is a moral failure in myth, the refusal to heed marginalized voices in contemporary societies carries comparable consequences. The figure of Cassandra raises crucial questions: what obligations do individuals and institutions have toward dissident speech? How do social hierarchies determine which truths are heard, valued, or acted upon ? By recognizing Cassandra as a paradigm of silenced knowledge, we can explore analogous structures in medicine, psychanalysis, society, and culture, where women’s experiences and epistemic contributions are often dismissed, appropriated, or rendered unintelligible within dominant frameworks.

This ethical and philosophical reading of Cassandra provides a conceptual bridge to Carla Lonzi’s clitoridean woman. Just as Cassandra’s truth-telling was negated by the cultural and political structures of Troy, the knowledge embedded in female sexuality, particularly the clitoris, has been historically ignored, obscured or misrepresented by patriarchal knowledge. Both figures exemplify the tension between insight and recognition, revealing how systems of power selectively authorize certain forms of knowledge while marginalizing others that challenge normative hierarchies. This parallel serves as the foundation for understanding the clitoridean woman as a feminist Cassandra, whose dissident voice calls attention to the ongoing consequences of silencing and erasure.

The Erasure of the Clitoris

The historical neglect of the clitoris – the female erectile organ located at the anterior portion of the vulva – in medical, philosophical, and cultural discourses parallels Cassandra’s plight. For centuries, the female body was symbolically reduced to its reproductive functions, with the vagina and uterus serving as markers of social and biological “purpose”. As Colette Guillaumin argues in Sexe, Race et Pratique du pouvoir (1992), and particularly in the article “Pratique du pouvoir et idée de nature” (1978), women’s bodies were treated as objects of appropriation, and their sexuality was subordinated to patriarchal control10. Within this framework, sex is not a biological given, but as a social relation of power, a historical construct that structures the material and symbolic appropriation of women around their natural marker, the vagina. As Naudier and Soriano wrote in their article Colette Guillaumin : “La race, le sexe et les vertus de l’analogie” (2010), “le corps féminin est, en prolongement, ‘naturellement’ utilisé comme matrice reproductrice de l’espèce en sorte que les femmes, confondues avec leurs corps, sont des outils11”.

If, according to Guillaumin, “parler d’une spécificité […] des groupes sociaux, c’est dire d’une façon sophistiquée qu’une nature particulière est directement productrice d’une pratique sociale et faire l’impasse sur le rapport social que cette pratique actualise12”, this nature for women is the vagina and their reproductive capacity. In Beauvoir’s words, “la femme? C’est bien simple, disent les amateurs de formules simples: elle est une matrice, un ovaire; elle est une femelle : ce mot suffit à la définir13”.

The erasure of the clitoris was necessary for the complete success of the uterine system : this organ was conceptually absent, elided from anatomical representation, scientific inquiry, and cultural understanding. In fact, it was only in 1998 that the clitoris’ structure was anatomically studied and described in detail thanks to Helen O’ Connell14. Gayatri Spivak, in French Feminism in an International Frame (1981), describes this epistemic landscape as an “uterine society”, where the female subject is defined primarily through maternity, leaving no space for the possibility of “clitoridean societies” structured around pleasure, autonomy, and non-reproductive sexual agency15. Defining women through the womb is a form of epistemic erasure that prevents the imagining of clitoridean societies built on pleasure and non-reproductive agency. According to Spivak, the symbolic effacement of the clitoris within Western discourse and the material mutilation of the clitoris within certain non-Western contexts are not separate phenomena, but different expressions of the same patriarchal and colonial logic that defines woman primarily through reproduction and subordination16 As Spivak writes,

Male and female sexuality are asymmetrical. Male orgasmic pleasure “normally” entails the male reproductive act-semination. Female orgasmic pleasure (it is not, of course, the “same” pleasure, only called by the same name) does not entail any one component of the heterogeneous female reproductive scenario : ovulation, fertilization, conception, gestation, birthing. The clitoris escapes reproductive framing. In legally defining woman as object of exchange, passage, or possession in terms of reproduction, it is not only the womb that is literally “appropriated” ; it is the clitoris as the signifier of the sexed subject that is effaced17.

The erasure of the clitoris exemplifies a broader pattern of epistemic injustice analogous to Cassandra’s experience : knowledge that challenges dominant paradigms is dismissed, distorted, or rendered unintelligible. Freud’s psychoanalytic framework is emblematic in this regard. By interpreting female sexuality through the lens of lack, deviation, or developmental inferiority, Freud codified a phallocentric distinction between vaginal and clitoral orgasms : he transformed the clitoris into a site of theoretical neglect and social disqualification18. Philosophical discourses, from classical thinkers to mid-XXth century thought, similarly marginalized female pleasure, framing women’s subjective experience in terms of reproduction or relationality to men.

Across these domains, the clitoris becomes a silent organ, and its epistemic significance systematically denied. This marginalization, however, did not remain uncontested. In the 1970s, differentialist feminist thinkers such as Carla Lonzi, Anne Koedt, and Luce Irigaray directly challenged the silencing of female sexual knowledge. Lonzi argued that the cultural, medical, psychoanalytical, and sexual focus on the vagina is not merely an anatomical preference or biological necessity but an instrument of patriarchal control that forces women to prioritize male-centered sexual models over their own embodied desires. She captured this dynamic by highlighting how the uterine society compels women to abandon their own sexual expression in favor of a model that risks unwanted consequences, such as pregnancy.

Lonzi specifically argues that the traditional emphasis on reproductive mechanics serves to suppress a woman’s own autonomy and sexual agency:

Ma noi sappiamo che quando una donna resta incinta, e non lo voleva, ciò non è avvenuto perché lei si è espressa sessualmente, ma perché si è conformata all’atto e al modello sessuale sicuramente prediletti dal maschio patriarcale, anche se questo poteva significare per lei restare incinta e quindi dover ricorrere a una interruzione della gravidanza19.

But we know that when a woman becomes pregnant, and she did not want to, this did not happen because she expressed her own sexuality, but because she conformed to the act and the sexual model undoubtedly preferred by the patriarchal male, even if this meant becoming pregnant and therefore having to resort to an abortion.

By insisting on the centrality of the clitoris to women’s pleasure, subjectivity, and autonomy, they recovered what had long been rendered invisible. Their interventions constitute a form of dissident speech analogous to Cassandra’s prophecy: truths articulated with clarity and urgency, but frequently misunderstood, dismissed, or resisted by dominant cultural discourses. By disrupting entrenched epistemic hierarchies, Lonzi, Koedt, and Irigaray exposed the political stakes of female sexual knowledge and articulated new frameworks for understanding autonomy and sexual difference.

The parallels between Cassandra and the clitoridean woman are striking. Both occupy positions of marginal authority, both deliver truths that threaten established structures, and both confront the systematic refusal of recognition. In each case, the ethical and epistemic stakes are profound. Ignoring Cassandra’s prophecies precipitates the fall of Troy ; ignoring the knowledge embedded in female sexual subjectivity perpetuates the subordination of women through ongoing forms of epistemic violence. This parallel lays the groundwork for understanding the clitoridean woman not merely as a theoretical figure but as a feminist Cassandra whose insights demand attention.

Is the Female Sex the Clitoris?

The feminist thinkers of the 1970s not only challenged patriarchal frameworks but also enacted a form of dissident speech articulating truths that dominant culture was not prepared to hear. This is why Carla Lonzi developed her thought within the feminist collective Rivolta Femminile and distanced herself from academia, the institutionalized embodiment of supreme knowledge. In La donna clitoridea e la donna vaginale (1971), Carla Lonzi introduced the figure of the clitoridean woman, a subject grounded in autonomy, sexual pleasure, and conscious self-awareness (autocoscienza). For Lonzi, the clitoris constituted the central locus of female subjectivity, destabilizing the prevailing notion that women’s identities were reducible to reproductive or relational functions. Like Cassandra, the clitoridean woman voices a truth that is both urgent and marginalized : women’s sexual autonomy exists. The clitoridean woman, in fact, experiences pleasure primarily through stimulation of the clitoris and does not require penetration to achieve orgasm.

Ecco che un organo di piacere indipendente dalla procreazione quale è la clitoride perde quel ruolo secondario e transitorio nella sessualità femminile che era stato decretato dal patriarca e diventa l’organo in base al quale “la natura” autorizza e sollecita un tipo di sessualità non procreativa20.

Thus, a pleasure producing organ independent of procreation, namely, the clitoris, loses the secondary and transitory role in female sexuality that the patriarchal order had assigned to it, and becomes the organ through which ‘nature’ authorizes and encourages a form of sexuality that is non-procreative.

Through this newfound autonomy and consciousness, it becomes possible to explore a polymorphous form of love and relationality, not grounded in penetration or conquest of another body, but in the tactile encounter with another body. Anne Koedt’s The Myth of the Vaginal Orgasm (1970) and Luce Irigaray’s philosophical work, particularly Speculum : de l’autre femme (1974), contributed to dismantling Freud’s phallocentric distinction between vaginal and clitoral pleasure. The distinction between clitoridean and vaginal is in fact a Freudian construct used to pathologize women and explain female frigidity and woman’s difficulty in having orgasms during penetrative intercourses21. Koedt, Irigaray, and Lonzi’s use of clitoridean is instead a deliberate political act. The term thus must be understood as a reclamation because the distinction was previously not a neutral anatomical observation, but a phallocentric mechanism of psychoanalysis designed to discredit non-penetrative pleasure as immature or frigid. Lonzi enacts a linguistic shift to validate an organ that escapes reproductive framing and patriarchal appropriation, reclaiming it and establishing a locus of pleasure that does not require penetration and unsettles the symbolic centrality of the penis. The clitoridean woman, in fact, is the unexpected subject (soggetto imprevisto) who

non ha da offrire all’uomo niente di essenziale, e non si aspetta niente di essenziale da lui. Non soffre della dualità e non vuole diventare uno. Non aspira al matriarcato che è una mitica epoca di donne vaginali glorificate. La donna non è la gran- de-madre, la vagina del mondo, ma la piccola clitoride per la sua liberazione. Essa chiede carezze, non eroismi; vuole dare carezze, non assoluzione e adorazione. La donna è un essere umano sessuato. Al di fuori del legame insostituibile comincia la vita tra i sessi. Non è più l’eterosessualità a qualsiasi prezzo, ma l’eterosessualità se non ha prezzo. Tutti gli ingredienti vengono mescolati e la donna ne assume per quanto riguarda la costituzione della sua persona e non per quanto le è destinato dal patriarca nell’appartenenza al sesso22.

has nothing essential to offer man, and she expects nothing essential from him. She does not suffer from duality and does not want to become a unified whole. She does not aspire to matriarchy, which is a mythical era of glorified vaginal women. Woman is not the Great Mother, the vagina of the world, but the small clitoris for her liberation. She asks for caresses, not heroism ; she wants to give caresses, not absolution and adoration. Woman is a sexed human being. Outside of the irreplaceable bond, life between the sexes begins. It is no longer heterosexuality at any price, but heterosexuality if it has no price. All ingredients are mixed, and the woman assumes them regarding the constitution of her person and not for what is destined for her by the patriarch in her belonging to a sex.

Koedt exposed the vaginal orgasm as a patriarchal fabrication that upheld male-centered symbolic hierarchies, reclaiming the clitoris as the actual site of female sexual knowledge. This stance makes it possible to reconceptualize a woman’s relationship with herself, with men, and with other women, unsettling the foundations of heterosexuality. If the penis is not required for achieving orgasm, and penetration is not required for sexual intercourse, sexual relations with men lose the primacy that traditional culture had assigned to them. Also, sexual intercourse between one woman and one man lose their preeminent role. Koedt’s critique demonstrates how epistemic authority is gendered : women’s embodied experiences were systematically discounted by Freud, much like Cassandra’s prophecies, which were disregarded despite their accuracy by the Trojans. Koedt thus reveals how entrenched theoretical frameworks can silence knowledge by refusing to recognize the legitimacy of the knower.

Irigaray also expanded these interventions by interrogating the symbolic order itself. And challenging the phallocentric logic that structures Western metaphysics. She, in fact, argued for a reconceptualization of female subjectivity grounded in autonomy, multiplicity, and relationality. In her analysis, the clitoris exceeds anatomical designation : an insistence on difference that disrupts, resists, and exposes the limits of existing symbolic structures. Together, Lonzi, Koedt, and Irigaray articulate a radical reconfiguration of sexual and philosophical knowledge. The clitoridean woman emerges as a feminist Cassandra whose insights reveal structural mechanisms of silencing, challenge entrenched epistemic hierarchies, and demand recognition.

The Clitoridean Woman as a Feminist Cassandra

The metaphor of Cassandra provides a powerful conceptual lens for understanding the clitoridean woman as a figure whose truths are both vital and systematically disregarded. I identify three principal reasons for interpreting the clitoridean woman as a feminist Cassandra, and for arguing that the two figures are marked by a parallel destiny. First, Cassandra and the clitoridean woman speak truths that contradict dominant knowledge, and they are not believed. They both reveal truths that threaten the established order, and for this reason no one believes them. Their insights are epistemically dangerous, prompting cultural responses of disbelief, ridicule, or silence. Cassandra warns the Trojans that the wooden horse left by the Greeks is a trap, yet she is dismissed because accepting her warning would require acknowledging that the military leaders were mistaken and that the war was not over. Her contemporaries laugh at her, accuse her of madness, and ignore her prophecy, only for Troy to fall that very night when the Greek soldiers hidden inside the horse emerge. Similarly, the clitoridean woman, and the feminist thinkers who articulated her significance, were not believed because accepting their claims would destabilize foundational pillars of patriarchal sexual culture. Acknowledging the centrality of the clitoris and the fact, well-established today, that most women do not reach orgasm through penetration alone would undermine entrenched assumptions about heterosexuality, male sexual authority, and the symbolic centrality of the penis. As with Cassandra, disbelief functions as a mechanism to preserve the existing order against a truth that threatens its coherence.

Second, they expose what patriarchal, or dominant, culture needs to keep hidden. Both figures reveal truths that undermine the foundations of their worlds. Cassandra exposes the illusion of Trojan strength by revealing that the city is on the brink of collapse; this threatens the authority of the ruling elite, so her insights are dismissed as madness. The clitoridean woman similarly exposes what patriarchy must conceal. In the past, women who stated that they did not experience pleasure through penetration were routinely labeled as frigid. In both cases, the truth is not denied because it is wrong but because it is destabilizing.

Finally, they are punished or silenced for telling the truth. Disbelieving Cassandra is a form of punishment : Cassandra is, in fact, cursed by Apollo after refusing his sexual advances and, even if she retains the gift of prophecy, she’s not believed by anyone. Her knowledge – far from neutral because it has a political cost – is rendered useless and she is exposed to ridicule and isolation. The clitoridean woman faces a comparable silencing. Women who asserted the primacy of clitoral pleasure, whether personally or through feminist theory, were dismissed as immature, abnormal, or “frigid”. In both cases, truth-telling becomes a source of vulnerability : their voices are discredited.

This reading positions the clitoridean woman as a feminist Cassandra in these several senses. By envisioning the clitoridean woman as a Cassandra figure, it is evident that feminist thought continues to challenge epistemic hierarchies and advocate for the recognition of past and present dissident voices.

Contemporary Resonances

The legacy of the clitoridean woman as a feminist Cassandra extends far beyond the 1970s, resonating across contemporary feminist theory, activism, and culture. Despite the growing visibility of the clitoris in medical research, popular media, and digital discourse, the tensions identified by Lonzi, Koedt, and Irigaray persist : women’s sexual knowledge and autonomy continue to be contested, misrepresented, or minimized. This ongoing marginalization mirrors Cassandra’s fate. Her truths are present, even insistent, but remain unrecognized, signaling the enduring relevance of the Cassandra metaphor for understanding how feminist knowledge circulates and is resisted today.

Contemporary feminist theorists, such as Catherine Malabou in Le plaisir effacé. Clitoris et pensée (2020), revisit the clitoris as a site of both pleasure and thought, emphasizing its significance for subjectivity, freedom, and forms of self-relation23. Malabou’s intervention underscores the ongoing necessity of reclaiming erased or neglected knowledge, echoing Lonzi’s earlier insights and reinforcing the ethical imperative to attend to dissident voices.

The figure of the clitoridean woman also gains force in activism and popular culture. Feminist art projects, pedagogical initiatives, and social media campaigns that reclaim the clitoris as a symbol of autonomy and resistance exemplify the prophetic dimension of dissident speech : they expose the persistence of structural inequities and call for social transformation. O’Connell’s work has inspired a cultural reawakening. Artists such as Sophia Wallace and Alli Sebastian Wolf have reintroduced the clitoris into public awareness through artistic and educational projects promoting “cliteracy.” Their works visualize what medicine and education long concealed, challenging narratives that center on male pleasure while marginalizing female sexual autonomy. The clitoris is rarely covered adequately in educational contexts, as Alli Sebastian Wolf comments, for instance : “I was in my mid-20s when I saw what a clitoris actually looked like… how the fuck have we not been shown this or taught this24”. As for medicine, the reason parents and school have no reason to discuss the clitoris is because its sole purpose is sexual pleasure. That is why also women get to know their clitoris when they are older. The metaphor further extends into broader political terrains (reproductive justice, queer sexualities, the politics of consent), demonstrating that Cassandra’s archetypal warning about ignored truths continues to resonate when applied to gendered forms of epistemic injustice. Clearly, it is necessary to speak about these ignored truths and to continue to share them..

Tracing these contemporary resonances reveals that the clitoridean Cassandra is not merely a historical or theoretical construct but an enduring emblem of dissent. However, the differentialist stance that characterizes 1970s thought can create several essentialist problems : the reduction of subjectivity to specific biological organs risks both considering the clitoris as a “phallic instrument of domination” and reinforcing trans-exclusionary and essentialist definitions of womanhood25. Thus, the idea of a clitoridean Cassandra can be considered a voice that challenges entrenched hierarchies, demands ethical listening, and embodies the ongoing struggle to render marginalized knowledge intelligible and legitimate. In this sense, the clitoridean woman exemplifies the lasting relevance of Cassandra’s prophetic function, linking past feminist interventions to present and future debates about autonomy, recognition, and the politics of sexual and epistemic difference. At the same time, contemporary feminist discourse and biological knowledge invites us to decouple the clitoridean prophetic function from a rigid biological binary and consider sex as a continuum, rather than a dichotomy26.

Conclusion

By framing Carla Lonzi’s clitoridean woman as a feminist Cassandra, this article has examined the intersections of gender, philosophy, and dissident speech, highlighting the ethical and epistemic stakes of marginalized knowledge. Both figures illuminate how truths are systematically disregarded when they threaten dominant power structures : Cassandra’s prophecies were ignored to tragic effect, while the clitoridean woman’s insights into female sexuality and subjectivity were long marginalized, erased, or misunderstood.

The clitoridean woman reveals the persistent patterns of epistemic injustice that continue to shape social, cultural, and philosophical discourses. Her voice, like Cassandra’s, calls for recognition, underscoring the moral responsibility to listen, to attend, and to validate forms of knowledge historically relegated to the margins. Reclaiming the clitoris as both a locus of pleasure and a site of subjectivity constitutes not only a critical intervention in feminist thought but also a sustained challenge to hierarchical epistemic systems that privilege dominant narratives over embodied, dissident experience. In this light, the clitoris remains a powerful signifier of autonomous, subversive pleasure and it can also be embraced by a broader, more inclusive spectrum of gendered dissidence. It is a clear example of both gendered epistemic injustice and gendered medicine that needs to be understood without reclaiming just one possible sexual identity. Thus, the 1970s radical and differentialist feminism was a historically situated strategy because at that time the priority was breaking the uterine society. Today’s challenge is ensuring that this reclamation of pleasure, self-knowledge and an ignored organ, does not create new silenced knowledges, for example the experiences of transgender, non-binary and intersex people.

Ultimately, the classical and feminist figure of Cassandra invites ongoing engagement with questions of listening, recognition, and moral responsibility. The clitoridean woman exemplifies how feminist thought can embody a prophetic voice : one that insists on the centrality of female pleasure, autonomy, and subjectivity. In this sense, Cassandra’s enduring legacy, refracted through the clitoridean woman, challenges us to confront the mechanisms by which marginalized knowledge is silenced and urges us to imagine more equitable structures of understanding, ethics, and recognition.


  1. Voir (Carla Lonzi, La donna clitoridea e la donna vaginale in Sputiamo su Hegel. La donna clitoridea e la donna vaginale e altri scritti, Milan, 1974, p. 134). All the translations from Italian to English in this article are mine.↩︎

  2. Carla Lonzi, La donna clitoridea e la donna vaginale in Sputiamo su Hegel. La donna clitoridea e la donna vaginale e altri scritti, op. cit.↩︎

  3. Gayatri Spivak Chatravosky, « French feminism in an international frame », Yale French Studies, Vol. 62, 1981, p. 184.↩︎

  4. “La donna clitoridea rappresenta il tramandarsi di una femminilità che non si riconosce nell’essenza passiva” (Carla Lonzi, La donna clitoridea e la donna vaginale in Sputiamo su Hegel. La donna clitoridea e la donna vaginale e altri scritti, op. cit.) ; (Luce Irigaray, Speculum: De l’autre femme, Editions de Minuit, Paris, 1974, p. 335‑342)↩︎

  5. Marissa Lewis, Disbelieved Through Millennia: Cassandra as Woman Truth-Teller and Translator, Seattle Pacific University, Honors Projects, 2019, p. 102.↩︎

  6. Laura Monrós Gaspar et Robert Reece, Cassandra, the Fortune-teller: Prophets, Gipsies and Victorian Burlesque, Bari, Levante Editori, coll. « Le Rane, Studi », 2011, s. p.↩︎

  7. José Medina, « The Relevance of Credibility Excess in a Proportional View of Epistemic Injustice: Differential Epistemic Authority and the Social Imaginary », Social Epistemology, Vol. 25, nᵒ 1, 2010, p. 15‑35.↩︎

  8. Fiona Jenkins, « Epistemic Credibility and Women in Philosophy », Australian Feminist Studies, Vol. 29, nᵒ 80, 2014, p. 161‑170.↩︎

  9. Calla Wahlquist, « « The sole function of the clitoris is female orgasm”: is that why it’s ignored by medical science? », The Guardian, en ligne, <https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2020/nov/01/the-sole-function-of-the-clitoris-is-female-orgasm-is-that-why-its-ignored-by-medical-science>, consulté le 14 novembre 2025.↩︎

  10. Colette Guillaumin, Sexe, race, et pratique du pouvoir, Paris, Côté-femmes Éditions, Pratique du pouvoir et idée de Nature was firstly published on Questions féministes, n° 2 et 3, février et mai 1978 and later on the collective volume Sexe, race et pratique du pouvoir.↩︎

  11. Delphine Naudier et Eric Soriano, « Colette Guillaumin: La race, le sexe et les vertus de l’analogie », Cahiers du genre, Vol. 48, nᵒ 1, 2010, p. 207.↩︎

  12. Colette Guillaumin, Sexe, race, et pratique du pouvoir, op. cit., p. 185.↩︎

  13. Simone Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1976.↩︎

  14. Calla Wahlquist, « « The sole function of the clitoris is female orgasm” », loc. cit.↩︎

  15. Gayatri Spivak Chatravosky, « French feminism in an international frame », loc. cit., p. 183.↩︎

  16. Ibid., p. 154‑5.↩︎

  17. Gayatri Spivak Chatravosky, « French feminism in an international frame », loc. cit.↩︎

  18. Thomas Laqueur, Making sex: Body and gender from the Greeks to Freud, Cambridge, Harvard University Press, 1990.↩︎

  19. Carla Lonzi, La donna clitoridea e la donna vaginale in Sputiamo su Hegel. La donna clitoridea e la donna vaginale e altri scritti, op. cit., p. 4.↩︎

  20. Ibid., p. 6.↩︎

  21. Sigmund Freud, « Three Essays on the Theory of Sexuality », dans James Strachey (dir.), Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, Vol. 7, Londres, Hogarth Press, p. 73‑109.↩︎

  22. Carla Lonzi, La donna clitoridea e la donna vaginale in Sputiamo su Hegel. La donna clitoridea e la donna vaginale e altri scritti, op. cit., p. 118.↩︎

  23. Catherine Malabou, Le plaisir effacé: Clitoris et pensée, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2020, s. p.↩︎

  24. Calla Wahlquist, « « The sole function of the clitoris is female orgasm” », loc. cit.↩︎

  25. Elena Dalla Torre, « The clitoris diaries: La donna clitoridea, feminine authenticity, and the phallic allegory of Carla Lonzi’s radical feminism », European Journal of Women’s Studies, Vol. 21, 201apr. J.-C., p. 219‑232.↩︎

  26. Ásta Sveinsdóttir Kristjana, « The metaphysics of sex and gender », dans Charlotte Witt (dir.), Feminist metaphysics: Explorations in the ontology of sex, gender and the self, Dordrecht, Springer, 2011, p. 65.↩︎

 

L’indomptable Cassandre

L’indomptable Cassandre

Claudine Bertrand

Claudine Bertrand, marquée par la pensée féministe, a publié une trentaine de recueils poétiques. Fondatrice-directrice de la revue Arcade, pendant 25 ans, elle a donné voix à la parole des femmes. Son œuvre a été maintes fois récompensée : Prix Tristan-Tzara, Prix Saint-Denys Garneau, Prix des Écrivains d’Amérique, Prix Virgile, Prix Robert Ganzo (2021), (Paris). Chevalière de l’Ordre de la Pléiade, de la francophonie et du dialogue des cultures, membre du Parlement des écrivaines francophones, elle contribue activement à la diffusion de la poésie, par ses émissions à la radio et par ses ateliers de création. Principales parutions Fleurs d’orage, Émoi Afrique(s) (Édit. Henry, France) Au milieu de la pénombre, Rouge assoiffée (L’Hexagone), Sous le ciel de Vezelay (Harmattan, Au large du Sénégal, (Vincent Rougier), Rêves de paysage (Dumerchez). Elle a réalisé plusieurs anthologies à travers la francophonie.

Son site : claudinebertrand.fr

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Cassandra or an Instruction Manual for Those Who Talk to Themselves

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Helena Goncalo Ferreira

Helena Gonçalo Ferreira is a PhD in Cultural Studies from the University of Aveiro and a member of the Gender and Performance group at the Center for Languages, Literatures and Cultures at the same University. Her main areas of scientific interest include: Cultural Studies, Gender Studies, Feminist Studies and Media and Human Rights Studies. Recent publications relate to the following themes: gender and theater, feminism, queer theory, gender issues and human rights.

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Une éternelle tragédie

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Margaux Mocellin

Margaux Mocellin est étudiante au doctorat en littératures de langue française à l’Université de Montréal depuis septembre 2025 sous la direction de Judith Sribnai et la co-direction d’Andrea Oberhuber. Spécialisée en sociocritique, ses recherches doctorales portent sur les représentations du paranormal et l’étude de la matérialisation du traumatisme et des angoisses par des éléments paranormaux dans les romans de la Première Guerre mondiale. Elle participe au Colloque des Études Céliniennes en juillet 2026. Elle a également publié des poèmes mythologiques dans la revue Échos Classiques et un article sur Les âmes fortes de Giono est prévu dans la revue Les cahiers du LABERLIF pour la fin de l’été.

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Cassandre heureuse ?

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Karine Beaudoin

Karine Beaudoin, professeure adjointe au Département d’études françaises et asiatiques de l’Université Huron à London en Ontario, s’intéresse aux littératures pour l’enfance et la jeunesse, aux littératures québécoises contemporaines, à l’imaginaire des marges et des marginalités, ainsi qu’aux notions de crise et d’identité. Ses plus récents travaux portent sur les œuvres de Ying Chen (Nouvelles Études Francophones et @nalyses) et de Jocelyne Saucier (In passage et Voix plurielles) et les enjeux narratifs des romans pour la jeunesse et des romans historiques (La Nouvelle Revue Synergies Canada – NRSC).

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Cassandre.exe

Cassandre.exe : la prophétesse déconnectée (ou le cri de Cassandre)

Déborah Winterstein-Graciani

Déborah Winterstein est enseignante, rédactrice culturelle et chercheuse indépendante. Elle a collaboré à l’ouvrage Génération Zelda publié chez Omaké Books et contribue à plusieurs revues sur la culture populaire. Elle travaille actuellement à divers projets littéraires et de recherche, en quête d’une maison d’édition pour ses futurs ouvrages.

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Les chansons de Cassandre

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Amandine Randouyer

Amandine Randouyer est doctorante à l’Université du Mans (France), où elle prépare une thèse de littérature comparée sur la représentation de la traite transatlantique dans le roman contemporain. Elle a été lauréate de plusieurs concours de nouvelles depuis 2024 ; sa nouvelle « Sans voix » est publiée en 2025 dans l’anthologie Seul(e) parue aux éditions Moulin.

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