Cassandre.exe

Cassandre.exe : la prophétesse déconnectée (ou le cri de Cassandre)

Déborah Winterstein-Graciani

Déborah Winterstein est enseignante, rédactrice culturelle et chercheuse indépendante. Elle a collaboré à l’ouvrage Génération Zelda publié chez Omaké Books et contribue à plusieurs revues sur la culture populaire. Elle travaille actuellement à divers projets littéraires et de recherche, en quête d’une maison d’édition pour ses futurs ouvrages.

« La prophétie n’est pas un don. C’est une punition pour celles qui refusent de se taire. »

 

Cassandre ne prophétise plus sous les colonnes de Troie.

Elle poste.

Un mot, une image, un cri.

Sous le pseudonyme @Cassandre.exe, elle publie des fragments : des mers qui se retirent, des forêts qui brûlent, des enfants masqués qui dessinent le futur en cendres.

Les notifications pleuvent comme les flèches d’Apollon, et chaque fois qu’elle appuie sur « Envoyer », un silence plus grand se dresse.

Elle n’a plus les yeux révulsés des tragédies antiques, mais des cernes de lumière bleue. Son temple est un écran fissuré.

Elle prophétise à travers la fibre optique, une lueur dans la marée des flux.

Elle écrit :

« La ville s’effondre. Vous filmez. »

« Les dieux se taisent. Vous likez. »

« Je vous vois déjà après la fin. »

Les commentaires affluent : drama queen, climate hysteric, witch, ok boomer.

Apollon, lui, n’a plus besoin de cracher : il a créé un algorithme.

Son oracle est un bot bienveillant, qui reformule les prophéties pour les rendre « plus attirantes ».

Cassandre, à chaque tentative de vérité, se fait corriger :

« Ce contenu enfreint nos standards de communauté. »

Alors elle recommence, ailleurs, sous d’autres pseudonymes : @LaRabatJoie, @404ProphetNotFound, @EurydiceReboot. Chaque bannissement devient une mue. Chaque silence, une preuve.

Dans le monde analogique, on ne parle plus d’elle que pour s’en moquer :

« Encore une illuminée. »

« Une de ces femmes qui voient le mal partout. »

Mais le mal est partout.

Et Cassandre continue de le nommer.

Elle parle aux satellites.

Aux insectes qu’on dit disparus.

Aux poissons qui oublient la mer.

Elle murmure dans les zones mortes de la Toile :

« Je ne prédis rien, je décris ce que vous refusez de regarder. »

Son corps se délite. Ses doigts tremblent sous le poids des prédictions ignorées.

Mais chaque mot posté devient une étincelle, un pixel de luciole dans l’immense panne de l’empathie.

Elle sait qu’elle n’arrêtera pas la chute.

Mais elle organise son pessimisme comme on ordonne un rituel : un dernier acte de lucidité contre le vacarme du déni.

Elle parle encore. Pas pour prédire. Mais pour rappeler.

« Vous avez bâillonné les femmes sous des voiles de peur, vendu leurs corps au silence, dressé des autels à la honte et appelé cela tradition. Vous avez marié les enfants au nom de l’ordre, affamé les mères au nom du devoir, humilié les sœurs au nom de la pudeur. »

Les invasions ne viennent plus des armées, mais des idées qui colonisent les corps. Elles s’insinuent dans les lois, les coutumes, les dogmes, dans les mots mêmes de la foi ou de la raison. Elles prétendent protéger les femmes tout en les enfermant, prêchent la pureté et imposent la honte, bénissent la soumission en la nommant vertu. Sous les drapeaux du sacré, du pouvoir ou de la morale, on efface les visages, on confisque les voix, on détruit l’avenir des filles au nom d’un ordre qui n’aime pas la liberté.

L’ennemi ne porte plus d’armure : il avance sous les habits de la bienséance. Il s’installe dans les consciences, lentement, au nom du bien. Et chaque mot proclamé pour sauver devient un outil pour dominer.

Les siècles changent, les chaînes se modifient, mais les cris demeurent. Les plaintes sont classées, les visages floutés, les corps dissous dans les statistiques. On dit que la violence diminue, qu’il ne s’agit que de « sentiments d’insécurité », pendant que les femmes meurent dans la banalité du quotidien – dans la rue, dans les transports, dans leur propre maison.

Les enfants sont violés, les jeunes filles livrées, les mères vendues à l’indifférence. La complicité est devenue une habitude : on détourne les yeux, on débat du mot féminicide comme d’un concept à la mode, on efface les noms derrière des hashtags éphémères.

Et quand nous parlons, on nous accuse d’exagérer, de diviser, d’attaquer. Nos mots deviennent des armes retournées contre nous. Les violeurs ont des micros, les survivantes, des doutes. On demande des preuves quand les preuves brûlent déjà.

Alors nous nous tournons vers le seul lieu qui reste : l’écran. Nous y écrivons notre douleur et nos colères, nous y érigeons des autels de mots, dans cette agora virtuelle où la vérité se publie avant d’être censurée. Mais là encore, nos comptes se désactivent, nos posts disparaissent, nos voix sont signalées, nos visages sont bannis.

« Ma parole, ma voix, disent : écoutez. »

Mais leur justice s’installe et éteint nos lampes une à une. Ils invoquent la liberté d’expression pour justifier la haine, et appellent « censure » toute tentative de réparation.

Alors Cassandre parle plus fort. Elle crie pour les mères qui enterrent leurs filles, pour les apeurées qui rentrent tôt, pour celles qui refusent d’être marchandées au nom d’une croyance dévoyée.

Elle crie pour les femmes battues, les enfants prostitués, les adolescentes réduites au silence par des familles effrayées par le scandale. Elle crie pour toutes celles qu’on fait taire « pour leur bien ».

« Je crie, dit-elle, pour celles qu’on a volées, pour celles qu’on a effacées, pour celles qui ont survécu sans qu’on les entende. Et si je vacille, c’est parce je porte le poids de mille autres voix. »

Elle ne demande ni compassion, ni pitié. Elle réclame un monde où la loi protège avant de punir, où l’éducation libère avant de soumettre, où la dignité n’est plus une faveur mais un droit.

Et si ses mots sont censurés, si ses réseaux s’éteignent, elle reviendra ailleurs, autrement, sous d’autres noms. Car la vérité ne meurt pas d’un bannissement. Les lucioles renaissent toujours.

« Car la dignité des femmes n’est pas une opinion. Elle est la mesure de notre humanité. »

Le réseau est mort, mais la parole circule encore – dans les fibres, dans les cœurs, dans le sang de celles qui refusent. Cassandre n’est plus seule : sa colère se multiplie, dans chaque femme qui dit non, dans chaque silence qui devient arme, dans chaque regard qui se relève.

Le monde tombera peut-être. Mais cette fois, il saura pourquoi. Et quand il renaîtra, il renaîtra dans la voix de celles qu’on n’a pas pu faire taire.

Le réseau s’éteint. Plus de signal, plus d’écho. Juste un souffle. Cassandre regarde l’écran noir et y voit enfin le visage de Troie : une civilisation qui se meurt en gardant les yeux ouverts. Elle sourit. Son dernier message, jamais publié, reste dans sa boîte Brouillons :

« J’ai tout dit. À vous maintenant d’écouter. »