Les chansons de Cassandre
Amandine Randouyer est doctorante à l’Université du Mans (France), où elle prépare une thèse de littérature comparée sur la représentation de la traite transatlantique dans le roman contemporain. Elle a été lauréate de plusieurs concours de nouvelles depuis 2024 ; sa nouvelle « Sans voix » est publiée en 2025 dans l’anthologie Seul(e) parue aux éditions Moulin.
Lumière de l’aube.
Cassandre, dans une petite salle équipée d’un bureau et d’un miroir mural.
Je ne sais pas. Bien amené ? Trop abrupt ? Trop dense ?
Je reste sceptique. Pénélope dit… Elle a quelques connaissances sur le sujet, donc forcément, elle comprend. C’est clair. Mais… pas convaincue. Là, d’un seul coup, la question des…, est-ce que ça ne sort pas de nulle part ?
J’aurais dû interroger quelqu’un d’autre. Et le quelqu’un d’autre aurait dit que c’est décousu, qu’on n’y comprend rien, que personne ne verra où je veux en venir. Et si j’interroge un scientifique, il démontera tous mes propos, il dira que c’est trop simplifié, voire erroné, alors que je fais de la sensibilisation. Et si j’interroge un auteur… Les virgules ne sont pas à leur place, le rythme est bancal, trop de répétitions, des articulations hasardeuses, et surtout, une écriture trop pauvre, trop peu littéraire.
Calme-toi. C’est que je ne sais même pas ce qui me fait le plus peur. Auquel de mes engagements ai-je le plus peur de manquer ? Alors que la priorité est évidente. Allez. Feuilles, bouteille d’eau, lunettes… Putain, j’ai la bouche sèche.
Elle boit une gorgée d’eau.
C’est l’heure. Allez, allez.
*
Lumière du jour parvenant par la fenêtre.
Dans le salon, Cassandre assise sur le sofa, Pénélope entre.
P : Cassandre, tu veux la voir ?
C. qui grignote : Quoi donc ?
P : La rediffusion.
C : Quelle horreur, non.
P : Tu penses avoir été si mauvaise ?
C : Non, je crois m’en être bien tirée, et c’est pour cela que je ne dois pas me regarder.
P : Je suis fière de toi. Ça demande un grand courage.
C : C’est fou, non ? Je suis habituée à retenir l’attention des médias, et pourtant j’étais stressée comme une gosse.
P : C’est différent. D’habitude, tu es conviée pour parler de tes livres.
C : J’aurais dû naître deux siècles plus tôt. À l’époque, l’écrivain était le boss du game. Il pouvait l’ouvrir sur n’importe quel sujet et on l’écoutait. Il faisait de la politique, du journalisme, de la philosophie, et personne ne lui disait que tout de même, ce n’est pas pour lui.
P : Mais deux siècles plus tôt, la situation n’était pas si catastrophique. Tu n’aurais rien eu à dire.
C : Ça fait pourtant bien longtemps que les scientifiques mettent en garde contre…
P : Mais il aurait été trop tôt pour les autres.
C : Oui. Trop tôt…
*
Lumière du soir.
Cassandre nourrit des animaux dans le jardin.
Rien de mieux qu’un peu d’air pur. Maudite ville. Est-ce qu’on respire dans les villes ? Non, on boit l’air, comme un être montagnard qui grimpe, qui grimpe, et qui avale le vide dans le fol espoir de s’en nourrir. Comme un animal assoiffé qui lape la surface d’une rivière de pétrole tant il manque d’eau. L’air est vicié. Empli de parfums de synthèse qui font suffoquer. Et pire, les odeurs de poubelle, de cigarette, de peintures. Les autres ne sentent rien ; l’habitude.
L’habitude, tout à fait. Mais ce n’est pas à l’horreur que l’on s’est habitués. C’est à nos privilèges. On fait des efforts, mais seulement quand ça nous arrange. Polluer moins, oui, mais pas au point de consentir à sacrifier notre luxueux confort. Et ça ose être hypocrite ! Écologiste, végétarien, engagé, responsable, oui, mais seulement l’étiquette, pour le titre flatteur, pour la médaille d’or.
Fêler la bonne conscience que se donnent certains irresponsables, la mauvaise conscience qu’on insuffle par des discours moralisateurs, parce que si elles ont bien un point commun, c’est d’avoir la tête dure. Merde, j’aurais dû enregistrer, ça.
*
Lumière intérieure tamisée.
Dans le salon, Cassandre est assise sur le sofa. Pénélope entre.
P : Pépite, tu as un peu suivi ?
C. qui grignote : Quoi donc ?
P : La réception de ton discours. Les retours sur ton intervention à la télé.
C : Pas vraiment, non. Je suis un peu prise par mon allocution de demain.
P : Quand même, tu devrais jeter un coup d’œil… Je crois que ça te servirait.
C : Pas le temps. Mais vas-y, je t’écoute, dis-moi ce qu’il en est ressorti.
P : Euh, bon, j’ai écouté les chroniques des grandes chaînes, j’ai consulté les comptes-rendus dans la presse écrite, j’ai lu les commentaires des gens lambda…
C : Oui ?
P : Je ne suis pas sûre qu’ils aient tout compris.
C : Ah. Qu’est-ce qui a péché ?
P : Ça, je ne sais pas. J’avais trouvé ça clair. Mais peut-être que ce n’était pas encore vulgarisé.
C : Bon. À noter pour ma prochaine intervention alors. C’est demain, tu te rends compte ?
P : Respire un grand coup. Tu te fais trop de mouron.
C : Ce n’est pas seulement le discours. C’est… tout. Regarde où va le monde. Et ça n’inquiète personne.
P : La planète patientera bien un jour ou deux.
C : Justement, non, et c’est avec ce genre de raisonnement qu’on va droit dans le mur.
P : Pépite, j’attends juste que tu te concentres sur ce que je vais te dire.
C : Oui. Pardon.
P : Celui-là, je ne pense pas qu’il soit très objectif ni même réfléchi : « un tissu de mensonges et d’absurdités ».
C : Quoi ?
P : « Un ramassis de stupidités ». Je suis désolée, pépite. Et je t’épargne les jugements hâtifs sur…
C. se lève : C’est bon. Je vais retravailler mon discours pour demain. Je ne les laisserai pas croire… Je ne les laisserai pas ne pas me croire.
*
Lumière de la lune parvenant par la fenêtre.
Cassandre est dans sa chambre, un lit défait, une bouteille d’eau, un calepin.
Debout, elle a l’air absent, le regard fixe.
C’est la fin. Tout s’effondre. La vanité humaine. Croire qu’on peut bâtir un empire durable sur l’exploitation et la consomption des ressources naturelles. Ressources. Cette manie de voir en toute chose un objet offert et dévolu à servir. Toute chose, même l’humain. Mais aujourd’hui, tout change. La nature a failli. Des siècles, des siècles de résistance. Et enfin, la défaite. Certains disent qu’elle riposte. Ce n’est pas ce que je vois. Je la vois agonisante. Dénaturée. Un ultime sursaut avant sa mort. L’espoir vindicatif d’entraîner ses bourreaux dans sa chute.
Je vois. Non, je prévois. Eux disent…
Comment donc êtes-vous sourds aux cris de la nature ? N’entendez-vous pas ? Entendez-moi, au moins, car je me fais bouche pour porter ses hurlements, et oui, au risque même de l’indécence. Que ne percevez-vous pas le goût de la poussière ? Et les lamentations de cette eau glacée qui coule comme un chagrin ? Les montagnes de givre s’affaissent, s’affaissent, et j’entends leur cœur vivant, leur froide matrice qui se fissure, en un craquement terrible. Le monde coule d’avoir trop pris l’eau.
Lumière d’une bougie. Cassandre se réveille, en panique.
Non, non ! Ça y est, c’est la fin, nous sommes perdus. Le ciel se vide, bientôt défait comme un tissu effiloché, comme la peau qui s’ouvre sous la lacération du fouet, comme un rideau d’algues que dissolvent les flots.
Elle va taper du poing contre les murs, comme si elle cherchait une issue ou qu’elle appelait à l’aide. Puis elle prend un objet et fait comme si elle parlait dans un microphone, la voix angoissée.
À toutes et à tous, bonsoir. L’heure est grave. En ces instants où nous batifolons, le monde croule sous nos pas insouciants. Le vent souffle sur les fragiles constructions de papier de nos sociétés légères que détrempe la pluie, et bientôt se changera en tornade qui balayera toutes nos certitudes. La mer gonflée se soulèvera de vagues de colères qui déferleront et submergeront ces structures de verre – plaques, plafonds, sincérités – et celles qui n’auront pas été emportées seront lentement rongées par les larmes et le sel.
Peuples, levez-vous ! Puis soulevez-vous ! Enfin unissez-vous ! La Terre pleure sous vos yeux aveugles, et vous demeurez insensibles à sa douleur. Consolez donc notre mère nourricière qui déjà vacille et menace de nous abandonner. Je vois, je vois : les glaciers meurent, les glaciers meurent.
Peuples, peuples, agissez !
*
Lumière du jour parvenant par la fenêtre.
Cassandre est alitée dans sa chambre ; Pénélope est assise au bord du lit.
P : Pépite.
C : Nous sommes perdus.
P : Faut que tu te ressaisisses.
C : Nous sommes perdus.
P : Qu’est-ce que je vais leur dire ?
C : Qu’ils chérissent leurs animaux de compagnie.
P : Non, pour les prochaines dates de conférence.
C : Les icebergs, les icebergs.
P : Pépite, tu ne pourras pas t’y rendre dans cet état. Tu penses retrouver un peu d’aplomb ou pas ?
C : L’eau monte.
P : Du calme. L’eau est dans son lit, tranquille comme un lac. Bon. Le médecin préconise que tu te mettes en arrêt, mais je te connais, je sais à quel point ton projet te tient à cœur, et je ne voudrais pas te brider. On peut s’arranger avec lui, mais seulement si tu es sûre que tu es capable…
C : Des montagnes ont jailli de la mer, Pénélope, leurs flancs léchés par des vagues souillées. Cette pute de mer qui suce tous les bateaux et ouvre ses cuisses à toutes les ordures. Elle se laisse faire, la conne. Et d’entre ses jambes ont émergé des montagnes de déchets. Et l’homme qui la prend, la fend, la bourre, la fourre, l’engrosse sans vergogne, refuse de reconnaître cet enfant monstrueux dont il est le père !
P. soupire : Est-ce que je devrais te laisser dormir ?
C. lui saisit le poignet pour la retenir : Les interviews ? J’avais une interview aujourd’hui. On est bien aujourd’hui ?
P : Elle a été annulée.
C : Quoi ? Tu n’as pas fait ça.
P : Pas moi. Eux. En apprenant ton état actuel, ils…
C : Tu leur as dit ?
P : Non, mais tu sais, les rumeurs galopent.
C : Quelles rumeurs ? Je ne suis pas malade.
P : Mais eux le croient.
C : Ils se soucient de ma santé plutôt que de celle de notre monde. Trop aimable.
P : Je crois que ce n’est pas pour ça.
C : Le miroir.
P : Quoi ?
C : Le miroir !
P : Tu me fais peur.
Pénélope tend un miroir à Cassandre qui s’observe dedans.
C : J’ai les yeux rouges.
P : Dis, tu n’as rien pris, hein ?
C : Pourquoi tu insinues ça ?
P : Eh bien, tu dis des choses…
C : Pépite, le monde meurt !
P : Tu n’as pas recommencé à acheter de cette merde, pas vrai ? Est-ce que je dois te rappeler la loque que tu étais quand tu prenais ces saloperies ? Qui t’a tirée de cet état, hein ?
C : Je n’y ai pas touché.
P : Juré ?
C : Je n’y ai pas touché. Tu ne me fais pas confiance ?
P : Là, j’ai du mal.
C : J’ai vu des choses terrifiantes, pépite.
P : Faut que tu te reposes.
C : Tu ne comprends pas.
P : Non, pas vraiment. Tu dois te reposer. J’annule les prochaines interviews. Le médecin veut que tu restes au lit, alors appelle-moi si tu veux quelque chose.
Elle sort en fermant les rideaux. Noir.
C : Pénélope. Pénélope ! L’eau est noire même sous un ciel bleu…
*
Lumière du soir pénétrant par la fenêtre.
Cassandre est dans sa chambre en chemise de nuit, à sa fenêtre.
Pénélope ne me croit pas. Ma patrie fidèle, à laquelle je reviens inlassablement, qui me rappelle infatigablement. Qui m’attend, patiente, au terme de tous mes égarements. Qui aurait cru ceci ? Qu’une personne si proche, qui nous connaît si bien, puisse trahir ainsi ?
Je peux comprendre l’incrédulité. Celui qui sait est coupable : cette conscience pèse, pèse. Mais il n’y a nul autre choix, n’en déplaise à notre égoïsme. Nous ne sommes plus l’enjeu de nos décisions. Des siècles à nous prendre pour des rois et à traiter la nature en serviteur. Les rôles sont inversés aujourd’hui : elle est notre seigneur et nous en sommes les serfs.
Pénélope, vraiment ? Tu ne me fais plus confiance ? Mais ne l’as-tu pas senti, l’autre nuit, cet ébranlement d’or et d’ébène à travers la toile du monde ? Ce vent de terreur qui a soufflé entre les feuilles des derniers arbres jusqu’à soulever mes derniers cheveux insouciants ? C’était une promesse de mort, pépite, un ultime avertissement. Ne l’as-tu pas entendu ?
Je me ferai la porte-parole de ce cri. Ai-je d’autre choix que de persévérer, désormais ? Car le chant est protestation, et une telle situation doit être chantée. Que faire alors si ma voix ne peut résonner ? Quelle caverne trouver pour multiplier mes mots en écho ? Cavernes obscures où les hommes se complaisent dans la ténèbre et condamnent leur œil incrédule. Ils refusent de voir la lumière. Alors le chant, le chant les emportera vers le soleil : on peut fermer ses yeux, non boucher ses oreilles.
Mon prochain discours. Une autre conférence. Un autre essai.
Je dois y croire. Ils doivent me croire.
Noir.
*
Lumière intérieure tamisée.
Dans le salon, Cassandre est assise sur le sofa ; Pénélope entre avec ses valises.
P : Je m’en vais.
C : Pour combien de temps ?
P : Je ne reviendrai pas.
C : Qu’est-ce que tu racontes ?
P : Tu as très bien compris.
C : Non. Je ne veux pas comprendre. Pas ça.
P : Tu ne me feras pas changer d’avis.
C : Je pourrais te convaincre.
P : Me convaincre ? Comme tu as si bien convaincu ton auditoire lors de tes conférences ? C’est ça ton problème, tu vois ? Tu ne sais pas accepter la réalité. C’est bien folie que de s’entêter ainsi. Tu chantes à l’oreille des sourds. Ta voix est vent qui s’obstine à souffler les montagnes.
C : Qu’est-ce qui a échoué ? On m’a fait confiance pour traiter plein de sujets. Pourquoi pas celui-là ?
P : D’écologie, que sais-tu ?
C : J’habite sur Terre et j’en respire l’air. Est-ce que je ne suis pas un témoin ? Pourquoi doutes-tu de moi ?
P : Tu vas trop loin. Tu délires.
C : Mon cœur bat au rythme de celui, mourant, de la Terre. Y a-t-il plus réel ?
P : Est-ce que tu t’entends parler ? C’est terminé. Tu es bien loin désormais de tes nuits passées à éplucher les bilans des scientifiques. Maintenant, tu ne fais que te droguer et cauchemarder. Une malade.
C : Une malade ? Je suis une femme, une artiste, une terrienne…
P : Arrête ton cinéma, Cassandre. Personne ne te croit. Je m’en vais.
Pénélope sort avec ses valises.
Noir.
*
Lumière nocturne.
La lune et un lampadaire, sous lesquels Cassandre se tient.
Je m’en vais. Pénélope s’est chassée.
En partant, elle m’a chassée. Je suis devenue la folle, la droguée, la malade. Que n’ai-je pas deviné qu’on ne m’accorderait foi ? Je sens les frissons de la Terre et les effluves du meurtre, mais pas que Pénélope me rirait au nez. Quelle ironie. Comment ne l’ai-je pas pressenti ?
J’ai parlé, et c’est en cela que j’avais tort. Voilà ce que je devais comprendre.
J’ai tout essayé pourtant, n’ai-je pas tout essayé ? De mes mots, de mes notes, de mes gestes, j’ai chanté, gravé, tissé la réalité que mes regards ont criée, dansée, articulée. Qu’aurais-je pu tenter d’autre ? Quelle autre parole possible pour une écrivaine et conteuse lorsque ni foule, ni femme ne consentent à se pendre à ses lèvres ? Aurais-je dû élaborer un tissu où le vraisemblable et le véritable se retrouveraient si étroitement entremêlés que le faux ne saurait se glisser entre leurs mailles ? Mais à quoi bon un nouveau langage ? Me serais-je mieux fait comprendre ?
Le lampadaire clignote.
Un briquet, une lampe, une bougie dans l’obscurité, mais la pénombre est si dense qu’elle avale la lumière et se change en ténèbres opiniâtres. C’était un soir gris que je souhaitais éclairer, c’est désormais une nuit noire que je ne peux illuminer.
Le lampadaire s’éteint et la lune se voile.
On ne me croit plus. Aurais-je dû préserver cette foi que l’on avait en moi ? Mentir, et je m’en tire ? Me taire, et je me terre ? C’est bien ça, Pénélope ? L’indifférence est-elle ma seule voix, ma seule voie ?
Terre, mère en peine, tu t’apprêtes à faire danser ton gros ventre. À expulser cet enfant monstrueux que j’ai vu gonfler sous tes eaux. Quant à moi, témoin par le regard et la parole, je te chanterai, te chanterai.
Alors je m’en vais.
Mais je mens-vrai, pour toujours.
RIDEAU
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