Porte-parole des voix disqualifiées et justicière rabat-joie : réactualisation de Cassandre dans Promising Young Woman d’Emerald Fennell
Pascale Joubi est docteure en littératures de langue française, diplômée de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur l’écriture, l’histoire et la représentation des femmes dans les littératures française et québécoise des périodes moderne et contemporaine. Elle s’intéresse plus particulièrement à la réécriture des mythes, aux gender studies et, plus récemment, aux théories et éthiques du care en littérature. L’ouvrage issu de sa thèse de doctorat est paru en 2024 aux éditions Nota bene sous le titre Amazones modernes et contemporaines. Résistance, combat, pouvoir. Elle a également publié plusieurs articles et participé à des ouvrages collectifs, dont Solid/taires. Féminismes et sororités dans les productions artistiques françaises et francophones (Brill, 2023), Les folles littéraires : folies lucides (Nota Bene, 2019), Nelly Arcan. Trajectoires fulgurantes (Remue-Ménage, 2017) et Fictions modernistes du masculin-féminin : 1900-1940 (PUR, 2016).
Humidity is rising (Humidity is rising)
Barometer’s getting low (It’s getting low low low low)
According to all sources (According to all sources)
The street’s the place to go
’Cause tonight for the first time
Just about half-past ten
For the first time in history
It’s gonna start raining men!1
C’est par les paroles de la chanson « It’s Raining Men » que s’annonce la première prophétie du film Promising Young Woman2 (2020) d’Emerald Fennell : il pleuvra des hommes, chante la voix électrisante de Romy Flores sous son nom d’artiste DeathByRomy dans une reprise contemporaine de la chanson populaire des Weather Girls. Celle qui donne corps à cette promesse, Cassandra « Cassie » Thomas, protagoniste du film, est révélée par la caméra des pieds à la tête, marchant dans la rue pieds nus, une traînée de liquide rouge sur sa jambe et sa chemise blanche, portant veston, sacoche et talons hauts dans une main. Dans l’autre, un coulis de petits fruits suinte d’un beigne. Ce n’était donc pas du sang, la traînée rouge, ni le sien, ni celui de l’homme qu’elle aurait fait tomber comme on aurait pu le croire.
Lorsque Cassie se fait siffler par trois travailleurs de la construction très peu gênés de lui crier des propos salaces, elle s’arrête et se tourne vers eux. Deux plans rapprochés les confrontent, elle qui plante longuement son regard impassible sur eux et eux qui deviennent de plus en plus mal à l’aise. « Stop staring. What the fuck are you staring at ? Stop it ! You can’t take a joke ? Fuck you » (PYW, 9 min 6 s – 9 min 12 s), lui lancent-ils avant de vaquer à leur travail. Mordant dans son beigne, elle jette un dernier regard dans leur direction et reprend son chemin, sans dire un mot.
Dans la chanson de 1982, qu’il pleuve des hommes est une bonne nouvelle : c’est joyeux, c’est une exaltation de la sexualité féminine si ce n’est un hymne de la fierté LGBTQ.3 Dans la reprise presque 40 ans plus tard, c’est plutôt de mauvais augure. Sur les dernières notes sinistres, un plan rapproché des mains de Cassie inscrivant vigoureusement dans son calepin de comptes une marque de dénombrement et un prénom masculin à la suite de nombreux autres révèle que la chute de cet homme et des précédents se fait l’annonce d’une série à venir.
Cassie ne tue pas les hommes, mais, plusieurs soirs par semaine, elle fait semblant d’être éméchée, en perte de ses moyens, légèrement ou tout à fait inconsciente. Et chaque fois, un « nice guy4 », prétendant vouloir la protéger, la secourir, la traiter mieux que les autres, essaie de profiter de son état de vulnérabilité pour la toucher ou l’embrasser. Et chaque fois, elle lui offre la possibilité de lui demander son consentement ou de la laisser tranquille, allant jusqu’à exprimer un « non » sans équivoque. Et chaque fois, le « nice guy » l’ignore. Quand, à travers des yeux grands ouverts au regard devenu tout à coup lucide ou une voix prenant la tonalité ferme de celle qui est tout à fait consciente, Cassie lui révèle subitement qu’elle n’est pas réellement ivre et qu’elle est tout à fait en possession de ses moyens, elle lui fait comprendre qu’il était manifestement prêt à abuser d’elle. Le « nice guy » est alors castré, choqué de se faire prendre pour le prédateur qu’il prétendait ne pas être. Et chaque fois, Cassie grave le prénom de sa victime à la suite de bien d’autres et ajoute une barre de dénombrement d’un geste qui élimine un autre « nice guy » disposé à abuser d’une femme, augmentant en même temps le nombre de prophéties réalisées et de promesses de vengeance tenues en mémoire de sa meilleure amie Nina. Cette dernière s’est suicidée quelque temps après avoir été violée durant une fête à l’université, victime dénonciatrice non crue par une société marquée par la culture du viol et encline à la « himpathy », que Kate Manne définit comme la façon dont « powerful and privileged boys and men who commit acts of sexual violence or engage in other misogynistic behaviour often receive sympathy and concern over their female victims5 ».
Réalisé trois ans après que la vague #MeToo a frappé Hollywood de plein fouet en 2017, Promising Young Woman s’inscrit dans la filiation des réappropriations féministes contemporaines de la figure de Cassandre comme porteuse de la voix des minoré.es et des opprimé.es6, plus particulièrement des dénonciatrices de violences commises contre les femmes, voire des victimes/survivantes qui prennent la parole7. De la prophétesse que l’on refuse de croire à la dénonciatrice de crimes toujours mise en doute, la figure mythologique connaît une actualisation significative, dont la protagoniste du film incarne une représentation emblématique. Cet article se propose d’examiner les modalités et les enjeux de cette réappropriation, en interrogeant notamment le potentiel d’empowerment paradoxal d’une figure impuissante malgré sa grande clairvoyance.
J’analyserai d’abord la façon dont Cassandra Thomas se présente comme un avatar de Cassandre de Troie dans le contexte contemporain des dénonciations publiques plus nombreuses de violences sexuelles contre les femmes. Porte-parole des dénonciatrices aux voix disqualifiées, elle témoigne de ce qui est arrivé et prédit ce qui arrivera ; elle n’est pas crue et elle s’expose à un risque dans sa quête de crédibilité et de justice. Je montrerai ensuite comment la figure mythologique s’enrichit par son inscription dans les pratiques culturelles et la pensée féministe contemporaines, notamment à travers l’investissement des concepts de la femme gaslightée d’Hélène Frappat et de la rabat-joie féministe de Sara Ahmed. Enfin, je m’interrogerai sur l’ambivalence du potentiel d’empowerment de cette réactualisation : si Cassie réalise sa parole prophétique par l’orchestration d’actes de vengeance qui confirment sa lucidité, elle n’échappe pas pour autant au destin tragique réservé aux femmes qui, comme Cassandre, incarnent une féminité discordante8 en osant exposer un problème systémique et institutionnel9.
Augure et témoin : porte-parole des voix disqualifiées
Les mythes gréco-romains offrent « un répertoire de récits de viols10 » : Méduse, Hélène, Phèdre, Philomène… les femmes violées et punies pour l’avoir été ne manquent pas dans les textes de l’Antiquité occidentale ; les hommes qui trouvent une façon de les faire taire non plus.11 Et quand elles ne se taisent pas, elles ne sont pas crues. Pour Helen Morales, ces mythes du viol (non pas mythes sur le viol, mais mythes dont le noyau est un viol perpétré par un homme contre une femme), esquissent les contours de la culture du viol en Occident tout en contenant les racines du mouvement #MeToo12.
Ce n’est pas par hasard que Cassandre est apparue dans les dernières décennies comme le premier maillon d’une chaîne de dénonciatrices à la parole dérangeante et que son mythe prenne aujourd’hui une résonance particulière13. Apollon a transformé son don de prophétie (elle prédit l’avenir) en malédiction (personne ne la croira) pour la punir de s’être refusée à lui :
Un jour, Cassandre se rend au temple d’Apollon, le dieu qui l’a choisie : il tente de la séduire puis de la violer, elle résiste. Pour la punir, il lui crache dans la bouche et la maudit. Désormais, elle dira l’avenir sans personne pour la croire. Son « non », s’il a été entendu, n’a pas été écouté. Déjà, sa parole est niée. Elle se dit sujet, sujet politique qui (s’)annonce, mais est toujours ramenée au rang d’objet, de possession. Son don devient malédiction par la volonté du dieu – écho aux carrières brisées de celles qui ont parlé face aux prédateurs. Tous la disent folle, la mettent au ban de la société et tournent en dérision sa lucidité14.
À l’origine du mythe de Cassandre se trouve la violence exercée par Apollon en réaction au retrait de son consentement, le crachat du dieu pouvant être interprété comme un viol15 qui dépouille Cassandre de l’essence de son identité, un sentiment et une expérience semblables à ceux exprimés et vécus par des victimes de viol. Au cœur du mythe se trouvent la parole dénonciatrice et la perception de cette parole comme étant dérangeante. Le destin de Cassandre et celui des victimes de violences sexuelles se font donc écho, comme le montre Marissa Lewis :
[…] we can read Cassandra as speaking acts of violence that were previously unspeakable yet lurked beneath the surface of a powerful man’s history […]. #MeToo empowers survivors to speak the unspeakable that was perpetrated by powerful men and unveil the history of sexual violence that has always undergirded male power structures16.
Et l’incrédulité ou la disqualification que les victimes rencontrent comme réponse à leur dénonciation renforce ce lien d’identification avec Cassandre : toute sa vie, après la malédiction d’Apollon, elle a cherché à être crue, en vain. Pour Naomi Azriel, il n’est donc pas surprenant que la figure de Cassandre ait éveillé l’intérêt des féministes contemporaines : « […] her plight rises from the intersection of a woman speaking awful truths and a collective that is unable, or unwilling, to hear her17 ». Or, ce rejet de sa parole n’a jamais arrêté Cassandre, ce qui lui donne une portée collective altruiste et la rapproche, encore une fois, selon Naomi Azriel, des féministes et victimes dénonciatrices des violences sexuelles d’aujourd’hui :
[…] the “Cassandra woman,” in both her negative and positive aspects, seems to call forth the modern image of the woman activist, one who “speaks truth to power” out of deep inner conviction and a desire to restore consciousness and integrity to the collective. I recognize the “Cassandra woman” […] in many of […] sexual violence survivors […]18.
Par le fait qu’elles sont femmes et victimes de violences, et ce, malgré les différences dans leurs vécus respectifs qu’il est important de reconnaître, les dénonciatrices sont inscrites dans la catégorie du « mineur », dans le sens du « dominé » (victime, perdant, vaincu), dont Cassandre occupe, dans les représentations contemporaines, « le positionnement énonciatif19 ». D’après cette démonstration faite par Véronique Léonard-Roques, ce positionnement permet à Cassandre « de porter la parole de ceux qui sont privés des moyens de reconnaissance, de ceux qui, victimes des violences préméditées, ont été asservis et ont disparu dans l’humiliation la plus totale20 ». Cassie porte la parole d’une victime qui, dans Promising Young Woman, est emblématique de toutes les autres : sa meilleure amie Nina. Le viol de la jeune femme, suivi du rejet social des accusations qu’elle a portées contre le violeur, Al Monroe, ont alerté Cassie sur une violence que les femmes sont en tout en temps susceptibles de subir, quoique le cadre de l’exercice de cette violence et sa nature changent d’une expérience à l’autre. C’est bien ce qu’elle s’acharne à prouver soir après soir en mettant à l’épreuve un homme différent.
Avant le viol de Nina à l’université, il semble que Cassie n’avait pas subi de violence sexuelle et qu’elle n’en avait pas été témoin. La grande amitié qu’elle partageait avec Nina, dont le suicide laisse un vide immense, et son empathie envers son sort et celui des autres victimes, réelles ou potentielles, altèrent son destin. Aux yeux de son entourage, Cassie connaît une « dégradation » similaire à celle de la prophétesse, punie par Apollon pour avoir retiré son consentement. En possession d’une arme puissante, celle du don de prophétie, Cassandre aurait pu être l’une des plus grandes femmes de Troie, mais cette subjectivité et ce pouvoir ont été neutralisés par la malédiction/le viol d’Apollon :
[…] Cassandre, princesse devenue esclave, prophétesse inaudible, peut tout particulièrement incarner la figure de la vaincue, trouvant une forte part de son identité mythique dans sa vocation testimoniale. Voix annonciatrice de la catastrophe, voix de la mémoire, de la destruction et du deuil, qu’elle soit visionnaire ou dernier témoin du désastre, la Troyenne opère face à l’Histoire officielle en figure hantée par la transmission de la mémoire des violences extrêmes21.
Cassie « déchoit », du moins aux yeux des autres personnages, qui projettent sur elle les attentes sociales réservées à la jeune femme prometteuse qu’elle leur semblait être avant le viol de Nina. Incapable de survivre aux répercussions du viol et à l’incrédulité des autres, qui se rangent du côté d’Al Monroe, « jeune homme prometteur » dont, selon les dires de la doyenne de la Faculté de médecine, il serait dommage de freiner la future carrière en réponse à la plainte d’une jeune collègue ivre, Nina abandonne ses études en médecine, puis se suicide. Incapable de faire le deuil, de poursuivre le cours de sa vie après la mort de sa meilleure amie, Cassie ne reprend jamais ses études, qu’elle avait suspendues pour soutenir Nina dans son épreuve. Plusieurs années plus tard, pour ses parents, chez qui elle vit toujours, Cassie est un fardeau honteux. Sa mère, profondément déçue, ressent un malaise face à ses amies et connaissances, embarrassée par le fait que sa fille ait renoncé à une carrière en médecine pour travailler comme serveuse dans un café. Même un ancien collègue d’université s’étonne de la retrouver dans ce café, persuadé qu’elle avait poursuivi ses études et mené une carrière à la hauteur de son statut d’ancienne première de classe. Or, Cassie ne montre visiblement plus aucun intérêt pour la brillante carrière, la vie indépendante, le mariage ou les enfants qui caractérisent apparemment le parcours d’une femme accomplie.
Pourtant, Cassie continue d’être prometteuse, non plus en matière de réussite sociale, mais de vengeance et de quête de justice. Elle se donne la mission de témoigner de la violence sexuelle (le viol) et sociale (le rejet de sa dénonciation) subie par son amie, dont elle perpétue obstinément la mémoire. À travers plusieurs allers-retours entre la prophétie-promesse et le témoignage-dénonciation, Cassie s’avère une figure emblématique de la récupération contemporaine féministe de Cassandre, particulièrement dans le contexte des années #MeToo ; « [v]oix annonciatrice de la catastrophe, voix de la mémoire », déclare Véronique Léonard-Roques. Ce parallélisme antithétique est caractéristique de l’identité ambivalente de la prophétesse troyenne et de son avatar contemporain. Cassie joue effectivement deux rôles : elle est augure et témoin, annonçant ce qui arrivera, rappelant ce qui est arrivé ; dans les deux cas, personne ne veut la croire22.
Certes, Cassandre est surtout connue « comme prophétesse de malheur qui prédit en vain la chute de Troie », écrit Roman Racine dans le Dictionnaire des mythes littéraires. Il poursuit en expliquant : « En effet, les locutions courantes telles que “cris de Cassandre” ou “inutile Cassandre” sont appliquées, selon le degré d’identification avec elle, à toute personne voyant l’avenir en noir et le déclarant à qui veut ou non l’entendre23. » Néanmoins, l’augure entretient un lien avec le passé « parce [que Cassandre] appuie ses prophéties sur des indices que lui fournissent l’histoire et les réalités humaines. La prévision de l’avenir est en effet indissociable de la connaissance du passé, donc de la mémoire24 », et de sa transmission à travers les prophéties. Quand Cassie cherche à faire tomber un homme chaque soir en feignant l’ivresse, en écho à l’état dans lequel Nina se trouvait au moment où Al Monroe l’a violée devant ses amis complices par leurs rires gras, elle sait d’avance que l’homme fera ce qu’elle a prédit. Elle sait qu’il cherchera à profiter de son état pour la toucher, l’embrasser, la droguer encore plus, la déshabiller, voire la violer même si elle ne le laisse jamais aller jusque-là avant de lui révéler la ruse. Elle témoigne d’un modus operandi violent qui se répète soir après soir et qu’elle observe partout depuis le viol de Nina. Si Cassie est en mesure de réaliser chaque soir la prophétie-promesse qu’elle semble faire aux spectateurs et spectatrices d’attraper un énième homme en délit de tentative d’agression sexuelle, si elle est capable de le prédire l’avenir, c’est bien parce qu’elle connaît le passé (celui de Nina) et le présent (celui de la culture du viol et des récits de violences sexuelles et d’épidémies de drogues du viol qui parsèment l’actualité).
Même quand Cassie ne cherche pas à prouver que de nombreux hommes sont disposés à profiter de la vulnérabilité d’une femme, le film prend le relais en se faisant Cassandre. Il annonce aux spectateurs et spectatrices que même le plus grand des « nice guys » fait partie du boys’ club25 qui contribue grandement à la disqualification des voix des femmes. Dans l’une des rares scènes où l’on voit un rapport positif entre Cassie et un jeune homme, le charme est brisé par le recours de ce dernier à une ruse semblable à celles des hommes chassés par Cassie. Ryan, ancien collègue de classe et désormais chirurgien-pédiatre à succès, a patiemment et poliment séduit Cassie jusqu’à ce qu’elle accepte, avec un enthousiasme prudent, de sortir avec lui. À la fin de la soirée, il guide leurs pas « par hasard » vers son appartement, dans une séquence qui fait écho au subterfuge utilisé par l’abuseur de la scène inaugurale du film. Sans forcer Cassie, sans montrer aucun signe d’insistance ou de violence, il déçoit grandement la jeune femme beaucoup trop familière avec les balbutiements d’une tentative de rapport sexuel sans consentement explicite. Tout en soulignant la position difficile dans laquelle se trouve Cassie par la clairvoyance qu’elle possède au sujet des relations homme-femme, la scène prend une valeur prémonitoire. Ayant tourné le dos à un Ryan déconfit, mais respectueux de sa décision de mettre un terme à la soirée, Cassie donne un coup de pied violent à une poubelle avant de poursuivre son chemin. Sa réaction révèle toute sa déception : ses témoignages passés imprègnent sa lecture du présent et nourrissent sa capacité à prédire l’avenir. Effectivement, on apprendra plus tard que Ryan a été témoin-complice du viol de Nina, bien qu’il n’ait lui-même posé aucun geste.
En ce sens, la façon dont Fennell réinvestit Cassandre dans son film se rapproche de la lecture que propose Marie Goudot de la figure mythologique :
À notre époque, le nom de la prophétesse continue d’être revendiqué par les experts en tous genres de l’avenir. Et, pourtant, la Cassandre qui m’intéresse est celle dont le regard se porte sur le présent. L’interprétation des situations dans lesquelles elle est prise (toujours à la lisière du privé et du politique), le déchiffrement de ce qui se déroule sous ses yeux est sa tâche. […] Pour elle, comme pour tout regard prophétique, visions du passé, du présent et de l’avenir sont concomitantes26.
Pourtant, la clairvoyance de Cassandre/Cassie, la réalisation de ses prophéties/promesses ne convainquent pas les autres de la croire. Leur résistance s’explique par une perception historiquement négative vis-à-vis les femmes qui transgressent les injonctions liées au genre en prenant la parole publiquement pour dénoncer une oppression qu’elles sont censées accepter de subir dans le privé, comme le dicte le système de pouvoir établi en Occident par le patriarcat27. Comme ceux de Cassandre, les cris de ces femmes « importunent28 ». Cassandre « embarrasse les hommes, une des étymologies de son nom […], au point que son entourage parfois rêve de l’enfermer29 », au point que son « entourage » la tue, pourrait-on dire de la protagoniste de Promising Young Woman.
La protagoniste du film porte donc bien son prénom, expressément choisi par Fennell en référence à la figure mythologique : « Cassie is also named after Cassandra from the Greek myth – she’s the person who knew the truth, but who no-one believed30 », déclare-t-elle dans un entretien. Son nom de famille, choix volontaire ou inconscient de la scénariste-réalisatrice31, fait un clin d’œil aux personnages qu’elle confronte : Thomas, celui qui doute de la vérité. Mais Cassie ne lâche pas prise, au risque de sa vie, refusant de se taire, insistant à faire retentir la vérité qui déplaît. C’est ainsi qu’elle se rapproche de deux figures des pensées féministes contemporaines : la femme gaslightée et la rabat-joie.
De la femme gaslightée à la justicière rabat-joie
Dans Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, Hélène Frappat déclare que la tragédie de Cassandre « raconte la voix impuissante, le langage évaporé, la vérité privée de crédibilité, donc de réalité, de la femme gaslightée32 ». Pour Frappat, la prophétesse est l’une des « héroïnes originelles du gaslighting », parce que « la vérité qui sort de sa bouche tachée par la salive d’Apollon (à défaut de son sperme), est accueillie par une incrédulité absolue qui fait taire sa sagesse33 ». Il est important de préciser ici que le gaslighting subi par Cassandre est une punition de sa clairvoyance34 plus que le désir de manipulation de sa parole par un mari cherchant à affirmer son pouvoir sur sa femme et à la tromper au point qu’elle finit par douter d’elle-même, voire par se croire folle (ce scénario est emblématique du gaslighting dans l’étude de Frappat, même s’il existe des variantes). Le gaslighting de Cassandre s’exerce en réaction à une parole qui dévoile une vérité intolérable qu’on a depuis toujours activement ignorée.
Le silence imposé aux femmes est un fait historique35, inhérent aux mécanismes du pouvoir patriarcal, qui s’assoit sur la soumission sociale, politique et sexuelle des femmes36. L’incrédulité à laquelle Cassandre se heurte – une façon de la faire taire ou de faire évaporer la vérité de sa parole – naît d’un châtiment qui précède même le moment où elle prononce sa parole. C’est la colère d’Apollon face au retrait du consentement par Cassandre – une rébellion – qui le motive à la punir en lui faisant perdre toute crédibilité. Le mythe de Cassandre et ses réactualisations permettent donc d’éclairer la raison pour laquelle la société ne veut ni entendre ni croire la voix des dénonciatrices de violences sexuelles :
By reading these narratives through the Cassandra myth, […] it is possible to highlight the way in which women have been historically punished for refusing men and then further punished for speaking out against the subsequent acts of violence, which occur following the initial refusal. [One] recognises, therefore, the cyclical nature of oppression that connects modern-day victims of abuse to ancient narratives of female silencing37.
Le mythe ajoute une dimension à ce cycle d’oppression en créant l’idée d’une expérience partagée depuis des siècles, voire des millénaires, qui transcende les frontières de la fiction. Dans son analyse de la reprise du mythe dans The Invisible Man, Alice Payne fait la démonstration que la véritable tragédie de Cassandre et de ses avatars réside dans le manque d’empathie et de compréhension des autres face à leurs récriminations38. La société véhicule des discours sur les violences sexuelles qui nourrissent un doute sur la fiabilité de celles qui les dénoncent sur la base de stéréotypes de genre entachant la crédibilité de la parole des femmes39. Ce mécanisme séculaire semble alors favoriser la silenciation des femmes (victimes ou pas)40, si ce n’est leur gaslighting, que ce soit en décourageant leur prise de parole, en les punissant d’avoir parlé ou en discréditant leur parole.
Or, dans le film de Fennell, Cassie résiste à la silenciation, comme en réponse à l’invitation lancée par Hélène Frappat à sortir les femmes de ce cycle d’oppression : « Puisque notre parole n’est pas crédible, suspendons notre croyance41. » Qu’elle soit jugée folle, hystérique ou étrange par son entourage, Cassie ne doute jamais de la légitimité de sa dénonciation des violences sexuelles contre les femmes42. Elle poursuit sans relâche sa quête de justice et assume alors volontiers le rôle de la rabat-joie féministe.
« Prophétesse échevelée annonçant catastrophes et morts au milieu de la joie. Vierge barbare à la voix aiguë, insupportable à entendre43 », écrit Marie Goudot à propos du portrait brossé de Cassandre dans les textes antiques. La protagoniste de Promising Young Woman joue les Cassandre : « “jouer les Cassandre”, c’est se montrer pessimiste, avertir de malheurs et de dangers dont personne ne veut rien savoir44 ». En d’autres mots, Cassie, dans la filiation de Cassandre, est une rabat-joie, qui plus est féministe, comme la définit Sara Ahmed :
Tu deviens une rabat-joie féministe quand tu te mets en travers du bonheur des autres, ou simplement quand tu te mets en travers de leur chemin, ou encore quand tu gâches les dîners, quand tu ruines les atmosphères, quand tu casses l’ambiance. Tu deviens une rabat-joie féministe quand tu refuses de laisser passer, de rester assise en silence, de tout encaisser. Tu deviens une rabat-joie féministe quand tu réagis, quand tu réponds, à celleux qui détiennent l’autorité, en utilisant des mots comme sexisme parce que c’est ça que tu entends45.
La rabat-joie féministe refuse l’injonction d’encaisser en silence ce dont elle témoigne comme violence sexuelle, qu’elle soit réelle ou symbolique. Elle tue la joie en forçant les autres à faire face à une vérité insupportable, en l’énonçant ou en la démontrant clairement. Dans la première partie du film, tous les soirs, Cassie tue la joie des hommes qui s’apprêtent à abuser d’elle lorsqu’elle leur révèle abruptement qu’elle est bien éveillée et consciente, et qu’elle leur retourne au visage la vérité de l’acte ignoble qu’ils s’apprêtaient joyeusement à commettre, profitant de son état apparemment inconscient pour ignorer ses demandes répétées de ne pas la toucher, de la laisser partir46. Elle les terrifie et les met devant une image d’eux-mêmes qui les dégoûte, alors qu’ils se percevaient tout puissants. Incrédules ou en déni, ces « nice guys » autoproclamés lui répètent qu’elle est « en sécurité avec eux » (PYW, 6 min 57 s), rejettent la vérité qu’elle expose et finissent par la taxer de folle, dans une tentative de transposer sur elle les défauts qu’elle leur reproche : « Woah. What… what is this ? Are you some kind of psycho or something ? » (PYW, 18 min 6 s – 18 min 10 s) D’abord attirante par sa féminité exacerbée en raison de son maquillage et du choix calculé de certaines coiffures et tenues, Cassie se transforme soudainement, au moment où elle brise l’élan d’un jeune homme, en femme bizarre, folle et déplaisante aux yeux de celui qui cherchait sans scrupule à en tirer son plaisir d’un soir. « Cela n’a rien de surprenant », puis-je dire de concert avec Sara Ahmed, « être une rabat-joie, c’est être vue comme une râleuse, une personne qui dit quelque chose de négatif, une personne elle-même négative47 », tout le contraire des injonctions liées à la féminité.
Pourtant, dans sa vie quotidienne, Cassie incarne une féminité proche de Barbie : elle est grande et mince, et sa taille fine est souvent mise en valeur, comme ses longs cheveux blonds et ses traits délicats. Quand elle n’est pas en chasse à l’homme, Cassie se trouve dans un décor qui rappelle la maison de poupée ornée de pastels et de petites fleurs. La jeune femme est elle-même habillée en rose, les ongles vernis multicolores rappelant ceux d’une petite fille, mais longs comme ceux d’une femme. Et le soir, elle emprunte aux astuces de la féminité séductrice, notamment dans une scène remarquable où elle se maquille en suivant le tutoriel vidéo qui apprend aux jeunes femmes à se dessiner des « perfect blow job lips » (PYW, 14 min 8 s).
Sa transformation en femme désagréable et déplaisante aux yeux du personnage masculin s’opère au moment où elle gâche la fête en révélant son état de conscience. L’équation est simple pour celui qui carbure aux idées reçues, à savoir que dénoncer activement les violences sexuelles et pointer du doigt le double standard dans le traitement de la parole des hommes et des femmes, c’est porter une cause féministe ; or, ce raisonnement suppose aussi que le féminisme rend les femmes malheureuses (elles râlent tout le temps, voient tout négativement). « Ce qui est sous-entendu ici, c’est que la lutte pour l’égalité de genre te rend malheureuse parce que tu te bats contre la nature ; devenir féministes, c’est devenir moins féminines, donc moins attirantes48 », conclut Sara Ahmed non sans ironie au sujet de la perception des féministes par une partie non négligeable de la société occidentale. Pour le jeune homme d’abord séduit et prêt à vivre une relation sexuelle qu’elle soit consentie ou non, Cassie s’avère alors l’incarnation de la « trouble-fête », du « casse-pied », de la « casseuse de party », autant de synonymes de la rabat-joie49 qui ont pour but implicite de discréditer sa clairvoyance alors que c’est précisément la « fonction » de la rabat-joie de refuser de détourner le regard, de lâcher prise sur la vérité.
La transformation de Cassie en femme monstrueuse aux yeux des hommes pris en défaut annonce la tournure de plus en plus sombre que prendra sa quête. Promising Young Woman emprunte en effet la voie du rape-revenge film quand les cibles de Cassie ne sont plus choisies au hasard des rencontres nocturnes. L’évocation d’Al Monroe dans une conversation avec son copain Ryan réactive chez Cassie le désir de vengeance sur les personnes impliquées dans les événements entourant le viol de Nina, notamment en rappelant à leur mémoire une version de l’histoire qu’elles n’ont jamais voulu croire et qu’elles se sont empressées d’oublier. En décidant de les confronter une à une à propos du viol de Nina, à travers cinq actes de vengeance et de quête de justice qui structurent, comme une tragédie, la seconde partie du film, Cassie fait sien ce que Sara Ahmed appelle un engagement rabat-joie : « Ce n’est pas notre intention de causer le malheur ; nous sommes prêtes à causer le malheur50. » Cassie prend les choses en main, « promising » devant donc être compris comme un verbe performatif et non seulement comme un adjectif, ce qui fait également ressurgir le caractère prophétique de Cassandre/Cassie, la prophétie devenant promesse. À la « résistance parlée51 » dont se sert la Troyenne comme arme de combat et forme de pouvoir52, l’avatar contemporain Cassie ajoute un degré d’agentivité. En enrichissant sa protagoniste de cette dimension, Fennell s’inscrit dans le mouvement cinématographique contemporain du Feminist New Wave Cinema théorisé par Barbara Creed53. Si, dans la mythologie, Cassandre se définit par sa parole et non pas par ses actions54, Cassie n’attend pas que le destin lui donne raison aux yeux des autres, même s’il finit, tragiquement, par corroborer ses dires. Prenant des risques de plus en plus importants, la justicière rabat-joie orchestre les scènes menant à la réalisation de ses prophéties-promesses et parvient toujours à prouver par ses actes, du moins aux spectateurs et spectatrices, que sa parole est vraie et sa dénonciation, légitime.
Parole et acte : vengeance et pouvoir d’outre-tombe
Il reste à savoir si la justicière rabat-joie imaginée par Fennell insuffle à la figure mythologique la force attribuée par les créatrices, les chercheures féministes et les cercles militants aux dénonciatrices de violences sexuelles durant et depuis les années #MeToo : « Les femmes sont définitivement entrées dans la mêlée pour y éprouver leur force – au double sens de sentir et de mettre à l’épreuve –, […] et déclarer à la face du monde que la force était avec elles, en elles et qu’elles le savaient55 », affirment les organisatrices d’un colloque international proposant d’étudier en 2025 la représentation de la force féminine dans les œuvres culturelles des XIXe-XXIe siècles. Cette force s’exprimerait parfois à travers une « violence féminine et/ou féministe » qui équivaut à « se défendre, éprouver et déclarer sa force dans la revendication et la transgression56 ». Cette hypothèse est analysée et prouvée par des chercheuses ayant examiné Promising Young Woman à travers le prisme du rape-revenge filmZsófia O Réti57, notamment sa seconde partie, où la protagoniste n’hésite pas à se servir, à intensité variable, de la violence psychologique – rarement physique – pour faire éclater la vérité au grand jour et donner des leçons aux hommes et aux femmes qui refusent, encore et toujours, d’admettre leurs torts et de reconnaître leur part de responsabilité dans la violence sexuelle subie par Nina et dans leur rejet de sa parole dénonciatrice. Les cinq actes de vengeance sont explicitement marqués dans le film par des barres de dénombrement apposées sur l’image en écho au calepin tenu par Cassie. Chaque trait annonce l’élimination par un châtiment d’une personne complice du viol de Nina ou de la disqualification de ses dénonciations et, enfin, du coupable : l’amie d’université dans l’acte I, la doyenne de la Faculté de médecine dans l’acte II, l’avocat du violeur dans l’acte III, le violeur lui-même dans les actes IIII (IV) et IIII (V).
On pourrait croire que cette façon d’éprouver sa force et de prouver en même temps la force de sa clairvoyance à travers la vengeance est automatiquement génératrice d’empowerment chez Cassie. Certes, dans une certaine mesure, Cassie, comme d’autres dénonciatrices, démontre sa puissance en forçant la peur à changer de camp, expression qu’on aime utiliser pour parler des répercussions de #MeToo. Néanmoins, à travers le sort tragique réservé à Cassie à la fin du film58, il semble que Fennell rejoint le clan des écrivaines, penseuses et artistes féministes contemporaines59 qui observent plutôt les limites de la force qu’elles tentent d’acquérir, ou qu’elles pensaient avoir acquise, dans un monde patriarcal toujours aussi puissant et écrasant : Cassie meurt étouffée par Al Monroe60. La seconde partie et la fin du film de Fennell permettent alors d’interroger l’ambiguïté du potentiel d’empowerment contenu dans le mythe de Cassandre et véhiculé par l’une de ses réactualisations féministes contemporaines.
Dans les deux premiers actes de vengeance, le témoignage-dénonciation prend toute sa force. La protagoniste de Fennell ne pose pas de gestes violents, mais atteint son objectif de vengeance en forçant ses interlocutrices à sortir de l’oubli et à reconnaître la vérité. Elle agit ainsi selon un autre principe rabat-joie : « Nous devons continuer de le dire parce qu’il y en a qui continuent de le faire61. » Son insistance sur la profération d’une vérité perturbante, qu’elle, contrairement aux autres, ne semble jamais pouvoir oublier, crée le profond malaise suscité par la rabat-joie qui refuse de rester silencieuse devant ceux et celles qui cautionnent la culture du viol.
C’est par une invitation tendue à Madison, une amie de l’université, que Cassie commence sa quête de vengeance. Lors d’un dîner arrosé en l’honneur de leur vieille amitié (PYW, 36 min 26 s), elle déstabilise Madison en l’amenant sur l’incident du viol. Celle-ci prétend se souvenir « vaguement » de l’événement, minimise les faits et transfère la culpabilité sur Nina. Après lui avoir donné la chance de réexaminer sa conscience, Cassie lui fait vivre une expérience comparable. Madison, ivre, se réveille sans souvenir clair dans une chambre d’hôtel où elle a été amenée par un homme et se retrouve tourmentée. Cassie lui révèle après plusieurs jours qu’il ne s’est rien passé, lui faisant comprendre que l’ivresse n’est pas une excuse pour blâmer la victime, remettant ainsi en cause la règle sociale qui protège les agresseurs et dont Madison se prévalait pour discréditer Nina.
Cassie administre la même leçon à la doyenne de la Faculté de médecine en lui révélant avoir mis sa fille dans une situation potentiellement dangereuse, pour lui faire ressentir l’angoisse vécue par Nina. Déclarant ne pas se souvenir de la jeune femme, Dean Walker se rappelle pourtant aisément d’Al Monroe, ce « really nice guy, really smart » (PYW, 44 min 43 s – 44 min 44 s). Lorsque Cassie insiste pour raviver le souvenir du viol, la doyenne joue un peu plus que Madison la carte de la sympathie. Bien qu’elle assure avoir tout fait en son pouvoir pour aider Nina, elle minimise la responsabilité d’Al Monroe et exprime ses réticences à accuser sans preuve, préférant donner le bénéfice du doute aux « nice guys » au lieu de ruiner leur vie chaque fois qu’on porte une accusation contre eux. C’est alors que Cassie lui raconte qu’elle a laissé sa fille sans cellulaire avec un groupe de jeunes hommes qui résident dans la même chambre qu’Al Monroe au moment du viol de Nina. Inquiète et furieuse, la doyenne perd complètement son calme devant une Cassie impassible, qu’elle traite de « sociopathe » (PYW, 48 min 5 s) avant de la supplier de l’aider à retrouver sa fille. Alors que la caméra est focalisée sur le visage de Cassie, la doyenne finit par admettre : « You’re right, okay ? Is that what you want to hear ? You’re right. You’re right. » (PYW, 48 min 24 s – 48 min 39 s) Imperceptiblement émue d’entendre quelqu’un lui donner enfin raison, Cassie répond après un moment de silence : « Look how easy it was. I guess you just had to think about it in the right way. I guess it feels different when it’s someone you love. » (PYW, 48 min 44 s – 48 min 55 s) Enfin, elle lui avoue n’avoir jamais mis sa fille en danger, car, contrairement à la doyenne, elle ne fait pas confiance aux « nice guys ».
Les tactiques de vengeance de Cassie dans ces deux cas visent à donner une leçon à celles qui ne remettent pas en question leur jugement sur le viol, à les forcer à reconnaître, à travers une torture psychologique et émotionnelle, les conséquences de leur gestion injuste de la situation qui a permis à Al Monroe d’avoir une belle vie et empêché Nina de vivre la sienne. Dans cette dynamique, Cassie inverse les rapports de pouvoir, plaçant celles qui ont disqualifié Nina dans une position semblable à la sienne : terrifiées et impuissantes, elles subissent la peine infligée par Cassie, qui prouve ainsi qu’elle aura toujours eu raison et que la vérité portée par sa voix dénonciatrice ne devait pas être rejetée.
Dans son analyse du thème de la vengeance qui transparaît à travers le « double motif du vainqueur-vaincu62 » exploité dans certaines variantes du mythe de Cassandre, Roman Racine écrit que, dans l’Agamemnon de Sénèque, la prophétesse « ne vit plus que pour voir la vengeance s’accomplir, pour voir souffrir ceux qui l’ont fait souffrir63 ». Il poursuit : « Cela revient à dire que le véritable vainqueur est surtout celui qui sait, tout compte fait, tirer le plus de jouissance du malheur des autres64. » Selon cette lecture, le pouvoir, ou plus précisément l’empowerment, de Cassandre puiserait sa source dans le sadisme. Certains pourraient penser qu’en tant qu’avatar contemporain de la Troyenne la protagoniste de Promising Young Woman tirerait elle aussi une jouissance du renversement des rapports de pouvoir par l’humiliation de ceux et celles qu’elle châtie à travers les chasses aux hommes de la première partie du film et les actes de vengeance de la seconde partie. Or, le peu de joie et la déprime constante qui s’expriment sur le visage de Cassie après chacun de ces épisodes démentent cette hypothèse. Cassie n’exulte pas après ses triomphes. Une scène en particulier, survenue juste après la confrontation avec la doyenne, montre la jeune femme complètement épuisée par sa quête de vengeance et de justice.
Arrêtée devant un feu rouge, sa tête et ses bras posés sur le volant de sa voiture, Cassie a les yeux fermés et, l’air presque inconsciente, elle ne semble pas s’apercevoir que le feu est devenu vert. Quand l’homme dans la voiture derrière elle klaxonne et vient se placer à ses côtés pour l’invectiver, elle sort du véhicule comme si elle était sur le pilote automatique. Elle prend une clé à ergot pour pneu de secours du coffre et fracasse la vitre de la camionnette de l’homme furieux. Quand ce dernier quitte les lieux et qu’elle se retrouve seule au milieu de l’intersection, Cassie prend conscience de ce qui vient de se passer, comme si elle revenait à elle-même. L’expression qui se lit sur son visage n’est pas celle de la jouissance, mais d’un choc face à la violence de sa propre réaction. Si Cassie craque à ce moment, en expulsant une rage jusqu’ici contenue, ce n’est pas parce qu’elle est avide de pouvoir ou de puissance, et qu’elle veut faire tomber hommes et femmes par pur sadisme et goût pour la violence. La lucidité de Cassie au sujet des hommes et de la culture du viol, qu’elle prouve nuit après nuit en confrontant ceux et celles qui contribuent à l’institutionnalisation du harcèlement et à la disqualification systémique des voix dénonciatrices, n’est pas une source de jouissance, mais de douleur et d’incapacité à vivre « normalement » depuis le viol et le suicide de Nina. Avoir raison ne semble pas exclusivement synonyme ou générateur d’un empowerment exaltant ; il s’agit même parfois d’un fardeau lourd à porter. Le point de rupture que Cassie atteint en craquant « est un moment avec une histoire », pour reprendre une démonstration de Sara Ahmed, une histoire qui raconte « l’épuisement, la sape graduelle de l’énergie quand il te faut lutter pour exister dans un monde qui nie ton existence65 ». Si cette existence pouvait être reconnue et légitimée, il n’y aurait plus de nécessité à s’affirmer avec force par le recours à la violence.
Le troisième acte de vengeance permet de le comprendre. Se présentant chez l’avocat d’Al Monroe, qui a dissuadé Nina de porter plainte à la cour en lui faisant du chantage, Cassie annonce d’entrée de jeu : « I’m afraid it’s your day of reckoning. » (PYW, 55 min 45 s – 55 min 48 s ; je souligne.) Le choix des mots n’est pas anodin, la « peur » exprimée par Cassie laissant entendre qu’elle ne se réjouit pas de devoir agir comme elle le fait. Déstabilisant Cassie, l’avocat lui déclare qu’il est prêt pour son jugement, qu’il se souvient de Nina et qu’il ne s’opposera à aucune punition qu’elle juge juste. Il lui avoue sa part de responsabilité et décrit les stratagèmes habituellement utilisés par les avocats pour disqualifier la parole des femmes qui portent des accusations, les sommes d’argent reçues pour son travail, ses insomnies et sa souffrance d’avoir joué ce rôle. Il finit à genoux devant Cassie, suppliant pour sa miséricorde, affirmant qu’il ne se pardonnera jamais, ce à quoi elle répond, quelques larmes au visage : « I forgive you. » (PYW, 58 min 54 s – 58 min 57 s) Pour une fois, Cassie n’a pas à réciter sa litanie pour obtenir justice. Sans hésiter, elle décommande la punition prévue pour l’avocat. Finalement, on comprend qu’elle recherche de la reconnaissance, une validation autant de sa parole que de celle de Nina et des autres femmes comme elles.
La suspension de son projet de vengeance après la rencontre de l’avocat, dont les regrets pourraient peut-être suffire à apaiser sa tourmente66, peut surprendre les spectateurs et spectatrices qui ne s’attendent peut-être pas à une série de scènes dignes d’une comédie romantique ironiquement placées par Fennell au sein d’un film sombre qui dépeint une vision pessimiste des relations entre les hommes et les femmes. Malgré le peu de confiance que lui inspirent les hommes, Cassie se donne la chance de vivre une histoire d’amour avec Ryan. Cependant, la bulle de l’épisode rose bonbon éclate quand Cassie obtient, sans la chercher, une preuve de la complicité de Ryan dans le viol de Nina.
Tout bascule quand Madison se présente chez Cassie pour lui avouer que la leçon l’a fait réfléchir, qu’elle s’est rappelé l’existence d’une captation vidéo du viol qu’elle avait reçue au moment des faits et qu’elle avait regardée avec amusement. Sans jamais inclure les images du viol dans le film, seulement la bande sonore67, Fennell montre une Cassie atterrée en regardant la vidéo et y reconnaissant son amoureux parmi ceux qui rient en observant leur ami Al Monroe sans intervenir. La preuve, émergeant des années plus tard alors qu’elle existait et qu’elle aurait pu changer le cours de l’histoire de Nina, est désormais disponible : Cassie s’en servira pour mener sa vengeance à terme. L’apaisement procuré par les regrets ne suffit plus. Cassie n’a plus rien à perdre, même pas l’espoir de rencontrer un jour un homme différent des autres avec lequel elle pourrait bâtir une vie heureuse où elle retrouverait foi en l’humanité. Ce qu’il reste à cette Cassandre contemporaine, c’est de renouer avec l’essence de son identité, de recommencer, presque comme Sisyphe, à prouver qu’un grand nombre d’hommes, gentils ou pas, abusent des femmes quand ils en ont l’occasion, sous la protection de la société complice. La promesse-prophétie de Cassie, c’est qu’il faut que ces hommes paient et que Nina soit vengée.
Cassie reprend sa quête, éprouvant sa force. Elle résiste ainsi à « l’absence de crédibilité [qui] bâillonne la parole [des] femme[s] lorsqu’elle[s] tente[nt] de raconter la multitude d’agressions qui limitent [leur] liberté68 ». Elle résiste aussi à l’oubli, coûte que coûte : « L’oubli est […] l’ennemi déclaré de toute anticipation et en conséquence de Cassandre et de ses paroles. Son chant du cygne […] est l’expression même de cette lutte contre l’oubli, car c’est sa seule raison d’être que de rester dans la mémoire des hommes après sa disparition69. » Le chant du cygne de Cassie retentit dans le quatrième et le cinquième actes de vengeance, notamment à travers une série de choix musicaux qui ponctuent cette dernière partie du film. Du réarrangement instrumental aux sonorités effrayantes de la chanson populaire « Toxic » de Britney Spears70 en prélude au quatrième acte de vengeance, joué au moment où Cassie s’apprête à entrer dans le chalet où a lieu l’enterrement de vie de garçon d’Al Monroe, à la mélodie classique « Something Wonderful71 » qui s’inscrit en décalage avec la scène atroce de l’incinération du corps de Cassie pour conclure cet acte, Fennell accorde un triomphe paradoxal à une figure vaincue. À son corps défendant, Cassie prouvera que les accusations de Nina étaient légitimes et qu’elle avait raison de continuer à s’en faire le porte-voix, mais elle n’échappera pas au destin tragique de Cassandre.
Dans le quatrième acte de vengeance, Cassie piège Al Monroe en se faisant passer pour une infirmière sexy, rôle cliché incarné par les danseuses fréquemment embauchées dans les fêtes arrosées d’enterrement de vie de garçon. Profitant de l’ébriété générale et prétextant un numéro de séduction, elle isole Al, l’attache au lit et révèle son identité en se présentant comme « Nina Fisher ». Pris de panique, Al nie toute responsabilité dans le viol de Nina, minimisant les faits et prétextant l’ivresse au moment de l’événement. Lorsque Cassie évoque la vidéo compromettante enregistrée par son ami et garçon d’honneur Joe, Al, terrifié, pleurniche en offrant à Cassie tout ce qu’elle voudra pour oublier l’affaire. Les rapports de pouvoir semblent alors inversés. Cassie, ayant Al à sa merci, ridiculisant ses larmes, veut lui faire avouer ses torts, ce à quoi il rétorque d’un cri ironiquement apparenté à celui qu’on attribue aux hystériques : « I didn’t do anything wrong, though ! » (PYW, 90 min 37 s) Cassie, submergée par la colère, confronte Al Monroe en exposant les conséquences dévastatrices du viol sur Nina et elle-même, tandis qu’Al exprime pauvrement sa propre détresse à la suite de l’accusation. Cassie rappelle que, contrairement à lui, elle n’a jamais pu oublier le crime. Et pour qu’Al Monroe n’oublie jamais Nina, dont, par le viol, il a effacé le nom et l’identité, nié l’existence, Cassie recourt pour la première fois à la violence physique pour se venger : à l’aide d’un scalpel, elle veut graver le nom de son amie sur sa peau.
Tentant d’inciser le torse d’Al Monroe, Cassie se fait finalement renverser par ce dernier, parvenu à se libérer d’une menotte. Au bout de quelques secondes d’échanges musclés entre les deux, le jeune homme, plus fort, réussit à maîtriser Cassie de tout son corps et à maintenir avec ses jambes un oreiller sur son visage, étouffant ses cris. Cassie se débat de plus en plus faiblement sous les hurlements répétés lui intimant d’arrêter de parler et de bouger. Al va même jusqu’à lui dire : « This is your fucking fault. » (PWY, 94 min 34 s) Alors que les spectateurs et spectatrices réalisent sans aucun doute que la jeune femme est morte, la caméra se rapproche du jeune homme qui, pendant une minute, maintient sous ses genoux le corps immobile, lui donnant même quelques coups de grâce. À travers cette scène, la puissance d’un homme supposément gentil et pourtant violent se manifeste dans toute sa grandeur, atrocement réelle, incontestablement vraie.
Le lendemain matin, agissant en bon défenseur des privilèges du boys’ club, Joe, le garçon d’honneur, rassure Al Monroe en pleurs près du corps de Cassie, qualifiant le meurtre d’accident et promettant que personne n’en saura rien. Les deux amis traînent ensemble le cadavre dans la forêt avant le réveil des autres et y mettent le feu sur la mélodie et les paroles romantiques de « Something Wonderful », choix musical ironique, considérant le contraste entre la bande sonore et les images montrées, dont Fennell se sert vraisemblablement pour dénoncer l’hypocrisie sociale que Cassie a tenté de combattre :
This is a man who thinks with his heart
His heart is not always wise
This is a man who stumbles and falls, but this is a man who tries
This is a man you’ll forgive and forgive
And help protect, as long as you live
[…]
You’ll always go along, defend him when he’s wrong
And tell him when he’s strong, he is wonderful
Reviennent alors à l’esprit l’une des vérités rabat-joie de Sara Ahmed : « Si tu exposes un problème, tu poses problème ; si tu poses problème, tu deviens un problème72. » Al Monroe s’est débarrassé du problème. Parler a fini par tuer Cassie. Sa voix, comme celle des dénonciatrices dont elle se fait la porte-parole, était inaudible parce qu’insoutenable : elle ébranlait les colonnes du temple. Et, comme Cassandre, Cassie a été écrasée par Al Monroe « afin que ses cris ne [lui] percent plus les oreilles73 ».
À l’origine, le film devait se terminer à ce moment. Il ne semblait pas envisageable à Fennell que Cassie puisse triompher ou avoir une fin heureuse. C’est plutôt Al Monroe qui allait s’en sortir, et du viol de Nina et du meurtre de Cassie, en cohérence avec le thème directeur de l’œuvre : « terrible men getting away with horrific things at the expense of the women they harm74. » Ceux qui s’apprêtaient à financer le film ont demandé à Fennell d’imaginer une autre fin, un peu moins morne, ce qui serait devenu le cinquième acte, Fennell ne souhaitant pas changer dans l’absolu le destin de Cassie75.
Dans le cinquième acte de vengeance, la parole étouffée de Cassie revient par messagerie texte hanter les vivants, leur rappeler le passé et empêcher l’oubli depuis l’au-delà. Sa force, non plus incarnée dans son corps, qui s’est avéré trop faible pour combattre celui d’Al Monroe, émane de sa voix d’outre-tombe et de la réalisation de sa prophétie-promesse : sa dénonciation est enfin entendue et Al Monroe sera enfin puni pour son meurtre sinon pour le viol de Nina. La jeune femme ne s’est pas simplement éteinte avec ses cendres. Par une série de flashbacks parsemant la célébration du mariage d’Al Monroe, on apprend que Cassie semblait avoir déjà orchestré sa vengeance ultime. La jeune femme avait confié une lettre et la vidéo incriminante à l’avocat repenti pour dénoncer Al Monroe en cas de disparition. Elle a laissé la moitié de son pendentif (un demi-cœur gravé de son prénom) au café où elle travaillait pour faciliter l’identification de son corps portant l’autre moitié (gravée « Nina »). Des textos d’outre-tombe, programmés et envoyés à Ryan lors de l’arrestation d’Al Monroe pour son meurtre, révèlent que Cassie allait réussir sa vengeance, comme le montre la dernière barre de dénombrement tracée au milieu de l’image :
You didn’t think this was the end, did you?It is now.Enjoy the wedding!Love,Cassie & Nina;) (PYW, 105 min 44 s – 108 min 31 s)
Triomphante au prix de sa vie, Cassie retrouve Nina dans la mort et elle(s) joui(ssen)t enfin de voir le tout accompli. La fête est gâchée pour de bon par la justicière rabat-joie, qui, même dans la mort, répète et exige qu’on ne détourne pas le regard.
Comme avatar contemporain de Cassandre, la protagoniste de Promising Young Woman serait-elle finalement une énième reconfiguration de la femme sacrificielle76, une femme dont seul le recours au sacrifice de soi peut lui permettre d’accéder à une forme paradoxale de triomphe et de pouvoir sur les vivants ? Cassie n’allait peut-être pas à la rencontre d’Al Monroe dans l’intention avouée de se faire tuer, de se sacrifier, mais, étant une rabat-joie féministe engagée, elle savait qu’elle prenait un risque puisqu’elle connaissait très bien la violence dont les hommes sont capables, en ayant témoigné pendant des années depuis le viol et la mort de Nina. En même temps, quand on pense à la préparation méticuleuse de la dénonciation d’Al Monroe dans l’éventualité de sa disparition, on peut voir son geste comme étant un sacrifice de soi prémédité, auquel elle aurait déjà consenti pour venger Nina et punir son agresseur. C’est donc la fin réimaginée par Fennell qui suscite cette interrogation : l’empowerment de certaines figures de femmes ne serait-il atteignable qu’au prix de leur vie, comme s’il était finalement vain ?
Ce paradoxe peut expliquer la réception équivoque du film : « Emerald Fennell’s directorial debut Promising Young Woman was simultaneously lauded as a female-empowering revenge thriller and criticised for being anti-feminist77. » Le fait que la protagoniste ait réussi à obtenir une forme de justice au prix cruel du sacrifice de sa vie alimente la déception de certains critiques, qui reprochent à Fennell d’avoir remis le pouvoir aux mains de ceux qui l’instrumentalisent pour nier la vérité dénoncée par les femmes et consolider la violence exercée contre elles :
Despite most of the film emphasising how justice is not served by established institutions, we are expected to feel some sort of relief “in the image of a handcuffed man” by the film’s end. It seems hypocritical that we are expected to believe that a judicial system that so frequently fails victims can be trusted to serve justice to Al Munroe : a rapist and then murderer. Perhaps the plan Cassie executes to have him arrested, ending with her losing her life in the process, seems pointless if it involves relying on the very system that has already failed her and her friend before78.
En donnant cette fin à ceux qui ont exigé un dénouement moins morne contre le financement qui permettrait la réalisation du film, Fennell a-t-elle vraiment répondu à la commande ? N’a-t-elle pas plutôt caché une autre malheureuse prophétie comme une fatalité tragique en laissant le violeur et tueur aux mains des représentants d’une institution (la justice) qui a systématiquement disqualifié la parole des victimes/survivantes au profit de la figure du « promising young man » ? La fin dénonce un violeur et un meurtrier, tout en laissant entendre que l’institution de la police et de la justice états-unienne, toujours aussi prompte à excuser les jeunes hommes, est parfaitement capable de contourner la sanction que l’agresseur mériterait. Même si le film se conclut par l’arrestation sans se rendre au procès et au verdict, une scène antérieure du cinquième acte de vengeance montre que Fennell n’est pas dupe du traitement réservé à ce genre de dossiers. À la disparition de Cassie, les policiers ont rapidement discrédité la crainte de sa mère en la poussant à décrire sa fille comme ayant parfois un comportement étrange. Ils ont ensuite offert à son ex-amoureux, un médecin pour les services duquel ils ont exprimé leur profonde gratitude, le prétexte de l’instabilité mentale de Cassie. Ils ont laissé entendre que celle-ci se serait évaporée en raison d’une tendance suicidaire, et non parce qu’il lui serait arrivé quelque chose de dangereux, ce à quoi Ryan a acquiescé tout en protégeant Al Monroe par son silence alors qu’il savait que Cassie allait à sa rencontre pour lui parler du viol et de la vidéo incriminante.
Emerald Fennell ne serait donc pas aussi optimiste que Hollywood le voudrait, entretenant le cynisme qui caractérise son œuvre jusqu’au générique final pour lequel la chanson « Last Laugh » de Fletcher79 a été expressément créée :
Take it now and take a hitKarma is a dirty snitchWish you never knew me, nah, nah (nah, nah)I’m crashin’ your party to teach you a lessonHeard you get nervous whenever I’m mentioned[…]
My revenge is sweeter than honeyLick it up with your mouthNever thought your jokes were that funnyBut ain’t it funny how?
I’ma have the last laugh, hahaha’Cause the second you forget meIs the second that I come right back, hahaha
Si la rabat-joie refuse de rire en réaction socialement forcée à quelque chose qu’elle ne trouve pas drôle, par exemple les blagues sexistes, la chanson du générique de fin fait résonner un tout autre rire, celui de la justicière qui se réjouit enfin d’avoir tué la joie de ceux et celles dont elle hantera la mémoire pour toujours. La vraie justice n’aura peut-être pas lieu grâce aux policiers, mais grâce au démantèlement, par la dénonciation et le rire, du système patriarcal, qui a pendant de nombreuses années permis aux hommes de rire en dernier.80 Les textos d’outre-tombe de Cassie, conclus par un clin d’œil, aussi ludiques et vengeurs que la chanson81 du générique de fin, portent la prophétie-promesse de ce démantèlement. À travers ce dernier choix musical, le film fait cette énième promesse aux spectateurs et spectatrices, précisément aux femmes ayant souffert d’abus sans trouver justice : « I wanted this song to be an anthem for strong women, and survivors who deserve justice. Their names will never be forgotten, their experience never forgotten. One day, we will dismantle the system that is “giving the benefit of the doubt” to our abusers and [we] will have the last laugh82 », a déclaré Fletcher. Le potentiel d’empowerment contenu dans la reconfiguration contemporaine du mythe de Cassandre est donc considérable, à condition, encore une fois, que les Cassandre d’aujourd’hui, plus nombreuses, soient davantage entendues et crues que la Cassandre de Troie. La différence, c’est que, dans la mythologie, Cassandre annonce ce qui arrivera inévitablement. Les Cassandre contemporaines ont, quant à elles, le potentiel d’utiliser leur voix et leur parole pour raconter ce qui est arrivé, prédire ce qui peut continuer à arriver si on ne combat pas l’institutionnalisation des violences sexuelles et obtenir rétribution et crédibilité au lieu de punition et rejet.
***
Comme « Cassandre incarne, en le condensant en elle, tout le sort de la ville de Troie, sa gloire et son anéantissement83 », Cassie incarne le destin tragique de la parole inaudible des femmes dénonciatrices : son pouvoir fantasmé et la réalité cruelle de son impuissance. La protagoniste de Promising Young Woman, à travers laquelle est réactualisée la figure de la prophétesse troyenne, dégage une impression de force dès le début du film et on croit même à sa victoire jusqu’à la toute fin. Elle est pourtant impuissante à mettre un terme à ce qui est connu d’avance par elle la première. À travers sa tragédie, le film dénonce le fait que, malgré les avancées provoquées par les remous de #MeToo, l’empowerment des femmes est toujours menacé par une vulnérabilité socialement cultivée et imposée.
« Rien ne sert d’être Cassandre84 », croient certains. Pourtant, si Cassie garde un seul pouvoir tout au long du film, c’est bien celui de dénoncer les violences sexuelles contre les femmes. L’hypocrisie de la société, qui trouve toujours une façon de défendre l’homme accusé ou un moyen de l’innocenter en transférant la faute sur sa victime, ou du moins en créant un doute au sujet de la légitimité de sa parole, est ainsi mise en lumière. La voix de Cassandre conserve sa puissance au-delà de la mort et du temps, et continue de retentir par-dessus le brouillage social qui cherche à en atténuer la puissance, sinon à l’étouffer. En ce sens, le film constitue une illustration nuancée des modalités d’actualisation de Cassandre dans les œuvres culturelles créées dans le sillon du mouvement #MeToo : « Antiquated but not outdated, the Cassandra figure thus lends herself to the modern era and the continued silencing, dismissal, ridicule, and usurpation of the female voice85. » Quoi que l’on pense de la fin du film d’Emerald Fennell, l’existence même de cette œuvre écrite et réalisée par une femme au sein de l’industrie hollywoodienne pour porter la dénonciation de la violence sexuelle et sociale contre les femmes au grand écran réussit à briser la malédiction de Cassandre. La protagoniste de Promising Young Woman a le dernier mot et le dernier rire, la vérité qu’elle proclame étant entendue et crue par les spectateurs et spectatrices témoins de sa quête de justice.
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Paul Jabara, Paul Shaffer et The Weather Girls, It’s Raining Men, États-Unis, Columbia Records, 1982.↩︎
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Emerald Fennell, Promising Young Woman, Royaume-Uni et États-Unis, FilmNation Enterntainment et LuckyChap Enterntainment, 2020. Désormais PYW, suivi du numéro de la minute. Au Québec, le film est traduit sous le titre Une jeune femme pleine de promesses.↩︎
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Billboard Staff et al., « The 100 Greatest LGBTQ+ Anthems of All Time », Billboard, avril 2025, en ligne, <https://www.billboard.com/lists/lgbtq-anthems-queer-pride-songs/>.↩︎
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Les jeunes hommes confrontés par Cassie, incluant le violeur de sa meilleure amie, Al Monroe, ont tous un profil de « gentil garçon » : « These men – kind, nerdy, feminist – are presented as an antidote to the patriarchy. They’re the ones that treat women with respect and call out sexism, unlike the “bad guys” […] who brazenly treat women like disposable playthings. But as Fennell illustrates […] it’s dangerous to subscribe to these binary identities. Because, of course, it’s not just “bad guys” that do bad things. And believing that only makes “nice guys” more of a threat, because you don’t see them coming. […] when they do bad things, they’re more likely to get away with it because society so often forgives them. Fennell makes this point through strategic casting given that all of the male characters are played by actors famous for playing on-screen nice guys. » (Olivia Petter, « Promising Young Woman exposes the dangerous myth of the “nice guy” », The Independent, 27 April 2021, https://www.independent.co.uk/life-style/women/promising-young-woman-nice-guy-myth-b1838303.html).↩︎
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Kate Manne, Entitled: Hom Male Privilege Hurts Women, Londres, Penguin Books, 2020, p. 5.↩︎
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Véronique Léonard-Roques montre dans son article « Cassandre au siècle des désastres ou de la majoration de la voix des vaincus » que Cassandre est réinvestie « en figure emblématique des dominés de l’Histoire et plus précisément en porte-parole des victimes des catastrophes du XXe siècle » (dans Véronique Léonard-Roques, « Cassandre au siècle des désastres ou de la majoration de la voix des vaincus », Métamorphoses des mythes. Cristallisations et inflexions, Grenoble, UGA Éditions, 2023, p. 251‑272, en ligne, <https://books.openedition.org/ugaeditions/31563?lang=en>). Cette affirmation peut être transposée sur la réactualisation de la figure mythologique dans le contexte des dénonciations de masse des années #MeToo.↩︎
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Voir l’entrée « Cassandre » signée par Mathilde Leïchlé et Suzel Meyer, dans Manon Berthier et al. (dir.), Brouillon pour une encyclopédie féministe des mythes, Paris, Éditions iXe, coll. « Racine de iXe », 2023, p. 205‑207.↩︎
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Véronique Léonard-Roques, « Cassandre au siècle des désastres ou de la majoration de la voix des vaincus », loc. cit.↩︎
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Le problème du harcèlement sexuel est un problème institutionnel comme le montre, parmi d’autres, Sara Ahmed (Manuel rabat-joie féministe, trad. Emma Bigé et Mabeuko Oberty, Paris, La Découverte, 2024, p. 263). Voir aussi Naomi Azriel, « Rethinking the Cassandra Complex », Jung Journal, vol. 17, no 3, 2023, p. 25-38.↩︎
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Helen Morales, Antigone Rising: The Subversive Power of the Ancient Myths, Grande-Bretagne, Wildfire, 2020, p. 66. Ma traduction de « a repertoire of rape narratives ».↩︎
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Ibid., p. 72.↩︎
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Ibid., p. 72‑74.↩︎
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Que des créatrices soient remontées aux mythes gréco-romains pour constituer une filiation, pour inscrire dans l’Histoire leur quête de se faire entendre et de se voir crues, n’est pas inusité. Les femmes ont souvent eu recours à la réécriture des mythes pour retrouver et rappeler leur place dans l’histoire et dans l’imaginaire occidentaux, et pour remodeler cet imaginaire à travers la réactualisation et la reconfiguration de mythes dans un objectif d’empowerment. Voir, par exemple, Joëlle Cauville et Metka Zupančič, Réécriture des mythes. L’utopie au féminin, Amsterdam, Rodopi, 1997 et Françoise Rétif, « De la lecture à la réécriture des mythes. Éléments d’une critique et d’une esthétique », Lectures de femmes. Entre lecture et écriture, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme », 2002, p. 187‑197.↩︎
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Mathilde Leïchlé et Suzel Meyer, « Cassandre », op. cit., p. 205‑206.↩︎
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Il ne semble pas y avoir dans la littérature un consensus quant au fait qu’Apollon ait ou non violé (littéralement) Cassandre. Celle-ci aurait toutefois été victime de viol par Ajax durant la guerre de Troie.↩︎
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Marissa Lewis, « Disbelieved Through Millennia : Cassandra as Woman Truth-Teller and Translator », Honors Projects, nᵒ 102, Seattle Pacific University, 2019, en ligne, <https://digitalcommons.spu.edu/honorsprojects/102>, p. 45. L’auteure souligne.↩︎
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Naomi Azriel, « Rethinking the Cassandra Complex », loc. cit., p. 30.↩︎
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Ibid., p. 29.↩︎
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Véronique Léonard-Roques, « Cassandre au siècle des désastres ou de la majoration de la voix des vaincus », loc. cit.↩︎
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Ibid.↩︎
-
Ibid.↩︎
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À l’exception des spectateurs et spectatrices, qui restent impuissants devant la tragédie.↩︎
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Roman Racine, « Cassandre », Dictionnaire des mythes littéraires, Monaco, Éditions du Rocher, 1988, p. 336.↩︎
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Ibid., p. 338.↩︎
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Tel que défini par Martine Delvaux, le boys’ club, dans ses formes anciennes et actuelles, est une figure et un dispositif de réseautage entre hommes blancs et hétérosexuels (caractéristiques de l’homme universel), un « rouage du patriarcat » qui permet à la « domination masculine de s’actualiser » et, à travers la solidarité entre hommes, à leur pouvoir de se renforcer (Martine Delvaux, Le boys’ club, Nouvelle édition revue et augmentée, Montréal, Les éditions du Remue-ménage, 2025).↩︎
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Marie Goudot, « Ce que voit Cassandre », Cahiers jungiens de psychanalyse, vol. 3, nᵒ 111, 2004, p. 101.↩︎
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Voir, par exemple, Kate Millett, Sexual politics : la politique du mâle, Paris, Des femmes, 2020↩︎
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Marie Goudot, « Ce que voit Cassandre », loc. cit., p. 100.↩︎
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Ibid. L’auteure souligne.↩︎
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Roe McDermott, « Oscar-nominated Emerald Fennel discusses the brilliant Promising Young Woman », Hotpress, avril 2021, en ligne, <https://www.hotpress.com/film-tv/oscar-nominated-emerald-fennell-discusses-the-brilliant-promising-young-woman-22848992?utm>.↩︎
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Si le prénom a été abordé en entrevue par Fennell, il n’en est rien pour le nom de famille.↩︎
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Hélène Frappat, Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, Paris, Éditions de l’Observatoire, coll. « La relève », 2023, p. 189.↩︎
-
Ibid., p. 187.↩︎
-
Ibid.↩︎
-
Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998↩︎
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Alice Payne, « Leigh Whannell’s The Invisible Man Discussing Narratives of Domestic Abuse and Gaslighting through the Cassandra Myth », Humanities, vol. 11, nᵒ 2, 2022, en ligne, <https://doi.org/10.3390/h11010002>, p. 3.↩︎
-
Ibid., p. 6.↩︎
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Ibid., p. 1.↩︎
-
Voir Suzanne Zaccour, La fabrique du viol, Montréal, Leméac, coll. « Présent », 2019.↩︎
-
Voir Carol Gilligan, « Silencing of the girls », Aeon, février 2024, en ligne, <https://aeon.co/essays/for-girls-silence-is-the-bad-bargain-with-patriarchy>.↩︎
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Hélène Frappat, Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, op. cit., p. 272.↩︎
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Même quand, plus tard dans le film, elle décide de lâcher prise momentanément, c’est pour se donner la chance de mieux survivre à la perte de Nina, c’est par envie de regagner foi en l’humanité et possiblement par épuisement, parce que même la guerrière a besoin de repos. Ce n’est pas parce qu’elle a été convaincue que sa cause était perdue ou qu’elle ne méritait plus d’être défendue, la preuve étant qu’elle reprend sa quête de justice dès qu’elle apprend le rôle complice de Ryan comme témoin hilare dans le viol de Nina.↩︎
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Marie Goudot, « Ce que voit Cassandre », loc. cit., p. 100. Je souligne.↩︎
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Mathilde Leïchlé et Suzel Meyer, « Cassandre », op. cit., p. 206.↩︎
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Sara Ahmed, Manuel rabat-joie féministe, op. cit., p. 9‑10.↩︎
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Ce faisant, elle « tue la joie » du public aussi, parce qu’elle le met face à un modus operandi misogyne fréquent dans le monde du dating.↩︎
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Sara Ahmed, Manuel rabat-joie féministe, op. cit., p. 28.↩︎
-
Ibid., p. 26.↩︎
-
Ibid., p. 14.↩︎
-
Ibid., p. 31. L’auteure souligne.↩︎
-
Marie Goudot, « Le motif dans le tapis », Cassandre, Autrement, coll. « Autrement », 1999, p. 32.↩︎
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« Yet even as Cassandra is repeatedly victimised and marginalised, she boldly resists every act of oppression she faces. Her speech, in particular […] is the weapon with which she asserts her authority », affirme Emily Pillinger dans Cassandra and the Poetics of Prophecy in Greek and Latin Literature, Cambridge, Cambridge University Press, 2019, p. 2.↩︎
-
Barbara Creed, Return of the Monstous-Feminine: Feminist New Wave Cinema, Londres et New York, Routledge, 2022.↩︎
-
Roman Racine, « Cassandre », op. cit., p. 336.↩︎
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Ariane Ferry et al., Éprouver, penser, figurer, déclarer sa force : les femmes dans la mêlée (XIXe-XXIe siècles), Colloque international, Rouen, Université de Rouen, 2025.↩︎
-
Ibid.↩︎
-
« Film Genres after #MeToo : Promising Young Woman as a Rape-Revenge Film and a Rom-Com », Hungarian Journal of English and American Studies, vol. 29, nᵒ 1, 2023, p. 189‑206, en ligne, <https://doi.org/10.30608/hjeas/2023/29/1/10>.↩︎
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La fin du film lui a d’ailleurs mérité une réception mitigée sur laquelle j’aurais l’occasion de revenir plus loin. Voir, par exemple, Jeremy Beck, « Is Promising Young Woman’s Ending a Vindication, or a Betrayal ? », MovieManifesto, mars 2021, en ligne, <https://moviemanifesto.com/2021/03/is-promising-young-womans-ending-a-vindication-or-a-betrayal.html> et Rebecca Walker, « Feminist or Anti-feminist : Responses to Promising Young Woman », Cherwell, octobre 2021, en ligne, <https://www.cherwell.org/2021/10/01/feminist-or-anti-feminist-responses-to-promising-young-woman/>.↩︎
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Je pense, entre autres, au collectif sous la direction de Marie Demers Folle frues fortes (Montréal, Tête première, 2019) et à L’été de la colère d’Elizabeth Lemay (Montréal, Boréal, 2024).↩︎
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Bien que Fennell pensait à l’origine que ce serait Cassie qui tuerait Al à la fin de son rape-revenge film, elle n’a jamais pu écrire cette fin. Dans un entretien pour Variety, la scénariste-réalisatrice explique : « “It was never written, […] because the moment Cassie is in that room, I realized that there is no way of honestly showing that. Because it’s not true. And it was important to me to play out as realistically as I could, what this would look like.” Indeed, Fennell realized that the fuck-you revenge ending was physically impossible : “I cannot imagine being in a room with a man and threatening him where it plays out in any different way — no matter how much we want it to be the case.” » (Kate Aurthur et Matt Donnelly, « Let’s Talk About the Knockout Ending of « Promising Young Woman » », Variety, janvier 2021, en ligne, <https://variety.com/2021/film/news/promising-young-woman-ending-spoilers-2-1234885400/>)↩︎
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Sara Ahmed, Manuel rabat-joie féministe, op. cit., p. 55.↩︎
-
Roman Racine, « Cassandre », op. cit., p. 337.↩︎
-
Ibid.↩︎
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Ibid., p. 337‑338.↩︎
-
Sara Ahmed, Manuel rabat-joie féministe, op. cit., p. 49.↩︎
-
Au sujet de la quête de pardon, voir Roe McDermott, « Oscar-nominated Emerald Fennel discusses the brilliant Promising Young Woman », loc. cit.↩︎
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Cette économie visuelle n’est pas inusitée dans le genre du rape-revenge film, où l’on évite l’exploitation voyeuriste du viol à travers la mise en spectacle le corps de la victime. Cette stratégie compte sur l’empathie qui pourrait être générée chez les spectateurs et spectatrices face à ce qui est suggéré à travers la bande sonore et, dans le cas de Promising Young Woman, à travers la charge émotionnelle transmise par le visage de Cassie qui, elle, regarde la vidéo que nous ne voyons pas. Au sujet de cette stratégie de non-monstration du viol dans le rape-revenge film, voir, entre autres, Alexandra Heller-Nicholas, Rape-Revenge Films: A Critical Study, Jefferson, McFarland, 2011 et Jacinda Read, The New Avengers: Feminism, Feminity and the Rape-Revenge Cycle, Manchester, Manchester University Press, 2000.↩︎
-
Hélène Frappat, Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, op. cit., p. 229.↩︎
-
Roman Racine, « Cassandre », op. cit., p. 338.↩︎
-
Cathy Dennis, Christian Karlsson, Henrik Jonback et Pontus Winnberg / Britney Spears, « Toxic », In the Zone, États-Unis, Jive Records, 2003. La version instrumentale a été réimaginée par Anthony Willis pour la bande sonore originale du film de Fennell (Promising Young Woman, États-Unis, Back Lot Music, 2020). Voir (Focus Features, « Expect The Unexpected : Creating The Score For Promising Young Woman. A Q&A with composer Anthony Wilis », Focus Features, janvier 2021, en ligne, <https://www.focusfeatures.com/article/interview_composer_anthony-willis>).↩︎
-
Oscar Hammerstein II, Richard Rodgers et Terry Saunders, Something Wonderful, États-Unis, 20th Century-Fox, 1956.↩︎
-
Sara Ahmed, Manuel rabat-joie féministe, op. cit., p. 30.↩︎
-
Christine de Pizan, Le Livre de la Cité des dames, Paris, Stock, 2000, p. 135.↩︎
-
Graeme Guttman, « Promising Young Woman’s Original Ending Was Way More Bleak », ScreenRant, janvier 2021, en ligne, <https://screenrant.com/promising-young-woman-movie-alternate-ending-details/>.↩︎
-
Kate Aurthur et Matt Donnelly, « Let’s Talk About the Knockout Ending of « Promising Young Woman » », loc. cit.↩︎
-
Voir Anne Dufourmantelle, La femme et le sacrifice. D’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Denoël, 2007.↩︎
-
Rebecca Walker, « Feminist or Anti-feminist », loc. cit.↩︎
-
Ibid.↩︎
-
Jeremy Dussolliet, Timothy Paul Sommers et Elise Fletcher Cari, Last Laugh, États-Unis, Back Lot Music, 2020.↩︎
-
Morgan Baila, « Every Song On Promising Young Woman’s Addictive Soundtrack », Refinery29, janvier 2021, en ligne, <https://www.refinery29.com/en-us/2020/11/10160210/promising-young-woman-soundtrack-songs-list>. Je traduis.↩︎
-
Ibid.↩︎
-
Ibid.↩︎
-
Roman Racine, « Cassandre », op. cit., p. 337.↩︎
-
Ibid., p. 341.↩︎
-
Alice Payne, « Leigh Whannell’s The Invisible Man Discussing Narratives of Domestic Abuse and Gaslighting through the Cassandra Myth », loc. cit., p. 2.↩︎
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