Cathandre (Qu’attendre)

Cathandre (Qu’attendre)

Andrea Oberhuber

Andrea Oberhuber est professeure de littérature à l’Université de Montréal où elle enseigne l’écriture des femmes (XIXe-XXIe siècles), les avant-gardes, la photolittérature et les éthiques du care littéraire. Elle dirige la revue numérique MuseMedusa (www.musemedusa.com), spécialisée en recherche-création. Elle est l’autrice de Corps de papier (2012), de Faire œuvre à deux (2023, prix Victor-Barbeau de l’Académie des lettres du Québec 2024) et travaille sur une fiction consacrée à l’exil volontaire. Ses recherches portent actuellement sur « Donner voix aux care-givers : sollicitude, soin et subalternité dans les littératures francophones de 1945 à aujourd’hui » (CRSH, 2026-2030).


Crédits photo : Sandra Lachance

Cassandre, jeune princesse, fille d’Hécube et de Priam, roi de Troie, et Catherine, fille d’une mère française née en Normandie et d’un père grec s’étant exilé tour à tour en Algérie, aux États-Unis et finalement au Québec. Catherine et Cassandre, dans cet ordre, je vous réunis ici, je vous convie à la même table, comme le fait Judy Chicago dans son gigantesque Dinner Party. Depuis un demi-siècle, Cassandre y a sa place assignée, elle se tient proche de la sage Sophie. Tu y es attendue, dirait-on, Catherine, depuis un moment. Vous imaginer réunies à la même table – pourquoi pas autour d’un high tea comme nous avions l’habitude de le célébrer au café Birks pour nous dépayser ? – n’a rien à voir avec le destin, raison pour laquelle je préfère convoquer le hasard dont on dit qu’il fait bien les choses. Destin ou hasard, il y aurait toujours, sorte de point de fuite commun, les présupposés gènes grecs (en raison de la généalogie paternelle, bien entendu) et quelques lettres de l’alphabet : le « c », le « a », le « r » et le « e » pour vous rapprocher littéralement. Heureuse découverte, car je ne les ai pas repérées tout de suite, ces quatre lettres. Est-ce assez pour que je vous place l’une à côté de l’autre ? Je ne voudrais trop me perdre dans les références mythologiques et le dédale étymologique des prénoms (tous deux d’origine grecque, j’aurais dû le rappeler d’emblée), ni dans les jeux sonores, les mots et les lettres. Cassandre n’a pas écrit, les récits mythologiques – et certains, historiques – la situent du côté de la parole prophétique non entendue. Ta force à toi, Catherine, est que tu t’es approprié la parole et l’écriture, que tu n’as pas peur de dire ce que l’on ne veut entendre, de faire trembler les autres. Il faut se faire craindre un peu, parfois beaucoup, selon notre interlocuteur, m’as-tu rappelé à quelques reprises. Tu as raison, pour se faire entendre en tant que femme, dans les milieux universitaires, eh oui, encore aujourd’hui (ou de nouveau aujourd’hui ?), il faut se faire redouter pour se faire respecter. La parole qui contrarie, qui ne rejoint pas la voix de la majorité, ou même se veut dissidente est celle que toute institution souhaite silencier. C’est autour de la littérature et des arts que nous nous sommes réunies le premier vendredi de chaque mois, assises à la table ronde de notre café préféré sur Victoria, pour commérer et comploter, éclater de rire et discuter de projets à lancer. Il faut écrire, as-tu insisté je ne sais combien de fois lors de ces rendez-vous fixes. Je doutais non de ta confiance en moi mais de mon courage à faire advenir les mots sur la place publique.

Cassandre et Catherine. Une fois de plus, je regarde de près vos jolis prénoms et je pense à la mère Sido qui incite sans cesse sa fille à regarder attentivement afin de bien entendre le vent qui se lève, de prévoir la pluie arrivant par l’ouest. Je vous place côte à côte, je vous regarde et j’écoute. Du coup, la première syllabe de votre prénom respectif se fait écho : « casse » et « cut ». Le geste est similaire, il s’agit de trancher. Casser les icônes, casser les pots sachant que la guerre de Troie aura eu lieu et qu’aucune mise en garde n’empêchera l’inévitable chute de la Cité, que les jeux sont généralement faits d’avance et qu’il n’y a(vait) rien à faire contre l’inouï. Couper court aux fausses croyances, couper parfois la parole lorsqu’elle tourne en rond, être prête à se sentir coupée du monde parce que c’est le prix à payer pour la clairvoyance.

Le monde est cruel – est-ce ta parole ou celle de Cassandre ? – il faut s’y tailler une place. Parfois en cassant, d’autres fois en coupant…

Catherine et Cassandre, je prononce à voix haute vos prénoms qui me plaisent bien mieux que le mien propre. Je sais que tu trouves banal le tien parce que donné à trop de femmes de ta génération et même à celles d’aujourd’hui. Toutes les Catherine que j’ai croisées sur mon chemin n’ont rien d’une sainte ; elles étaient des parleuses, des battantes, des fonceuses. Trouves-tu difficile de porter ce prénom parce qu’il t’inscrit dans la lignée de ta grand-mère paternelle ? Si nous avions pu nous appeler nous-mêmes, dans une sorte de cérémonie auto-baptismale, aurions-nous osé choisir Cassandre ? Pas évident ce prénom pour des femmes de notre génération, nées sous des cieux moins cléments que la jeune devine. J’épelle ton prénom, Catherine, j’épelle celui de Cassandre. Et j’entends alors résonner le « c », le « a », le « r » et le « e » : comment n’ai-je pu le voir tout de suite ? Les fées qui se sont penchées au-dessus de votre berceau vous ont offert des dons fabuleux, parmi lesquels le courage, le parler pur (katharos ne signifie-t-il pas justement « pur » en grec ancien ?) et la capacité de voir l’avenir, passe-t-elle par la voie orale ou par l’écriture. Sachant que les clairvoyantes ont mauvaise presse depuis des lustres, votre fée marraine a tout prévu en vous plaçant sous l’étoile du care. Prendre soin de l’autre et de soi-même est une réponse aux aléas de la condition humaine. La sollicitude et le soin ne vont pas de soi, cela n’a rien de naturel ni d’inné, et ce n’est surtout pas une affaire de bonnes femmes… Au contraire, il faut être bon pour pratiquer le souci de l’autre, par-delà l’empathie, le dévouement ou le sacrifice de soi. C’est comme du jogging ou du spinning, le care exige compétence et endurance. Il faut beaucoup aimer les êtres humains. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour prendre soin d’eux, sinon, c’est tout simplement pas possible, comme dirait Duras.


Frederick Sandys (1829-1904), Cassandra, ca 1863-64, BELUM.U168, Courtesy of National Museums NI, Ulster Museum Collection.

Plus rien parce qu’elle a donné au monde ce qu’elle pouvait en termes de mise en garde contre le désastre et d’incitation à déplorer les morts. Parce que son sort a été réglé par les siens plus sourds d’oreille les uns que les autres, par les historiens, les écrivains et les écrivaines tout de même plus à son écoute que ses concitoyens antiques. Sinon, bien sûr, on peut continuer de miser sur les réécritures, les représentations artistiques et les réactualisations politiques lorsque des groupes de femmes ont besoin de Cassandre comme figure tutélaire de la prise de parole publique et de la résistance.


Crédits photo : Charlie Marois

Catherine en Cassandre, l’idée me plaisait de te voir ainsi pour te rendre hommage – à l’amie, la collègue, la complice dans l’aventure MuseMedusa –, lorsque tu as décidé que c’en était fini avec les services à rendre à l’institution. Et je ne pouvais qu’acquiescer quand tu as dit que la vie était ailleurs que dans les salles de cours et à la table de travail où s’accumulaient travaux à corriger, mémoires, thèses et articles à évaluer, rapports à rédiger, réunions et ateliers à organiser…

Mais je m’en voudrais de te placer uniquement à côté de Cassandre, comme je l’ai fait en pensant à la table de dîner de Chicago. Plus je te regarde aller, plus je vois arriver d’autres figures qui sortent de l’ombre. Ton regard peut se faire si médusant lorsqu’il perçoit l’adversaire. L’œil gauche indique, on le voit bien, que tu perçois à proximité une source d’irritation. En revanche, le regard légèrement mélancolique de l’œil droit porte au loin : il rapproche ce qui s’oppose, l’éloigné et le familier ; légèrement voilé, il signale ta lucidité, malgré une certaine fatigue, et ta bienveillance à l’égard de ceux et celles qui la méritent. D’aucuns diront que tu portes en toi les traits d’Hermès, messager des dieux auprès des êtres humains, mais aussi accompagnateur des âmes aux Enfers. Il est vrai que ton œuvre littéraire est tout empreinte de perte, de mort, d’accompagnement, de deuil, mais aussi de lumière, d’ironie et de joie de vivre.

Jamais deux sans trois. À bien y penser, et parce qu’il faut bien témoigner d’un peu de hybris à l’occasion – je te cite approximativement –, notamment quand on plonge dans les eaux mythologiques, je te vois le mieux en Socrate finalement. Ta manière de poser des questions, ta capacité à nous faire accoucher d’idées ou de projets d’écriture dont nous doutons encore, ton regard incrédule par moments face à notre hésitation – un léger mouvement de recul du haut du corps traduit alors ton impatience – m’épateront toujours.

Tu nous attends là où nous ne serions pas allés seuls.