Cassandre prête sa voix à Gaïa réduite au silence

Cassandre prête sa voix à Gaïa réduite au silence

Chantal (Magali) Dahan

Chantal (Magali) Dahan, artiste pluraliste (M.A., UQAM), explore mémoire et identité intime et collective par photo, vidéo et écriture. Ses recherches récentes portent sur l’art et l’écologie terrestre liées à ses productions artistiques.
Expositions 2025 : GAO, Voix Visuelle.
Publications : Ne me quitte pas, La pousse d’Éden, Nuit blanche–Nuit obscure.
Vidéo en cours : Giving Back (Redonner). Membre actif, gardien bénévole Place Eco Rubin/ACRE.


« Gaïa à l’ère de l’Anthropocène apocalyptique » (33,02 x 41, 28 cm) © Chantal (Magali) Dahan, 2025

In praesenti

Je suis épuisée, défiée, sidérée, indignée, dégoûtée, trahie, écorchée, bâillonnée, acérée, déterminée, insoumise, inflexible, grondante, écarlate, colérique, enflammée, brûlante, orageuse, tumultueuse, tempétueuse, rugissante, furibonde, débridée, déchaînée, féroce, cinglante, redoutable, impitoyable, cruelle, sanguinaire, vengeresse, dévastatrice, toxique, âcre, fulgurante, tonitruante, foudroyante, cyclonique, volcanique, tellurique, explosive

Alarmée par l’état de Gaïa, Cassandre, seule à percevoir ses plaintes, s’élève pour la première fois depuis son châtiment, car le voile du sort jeté par Apollon s’amincit : ses prophéties sont reçues, mais seuls certains y prêtent attention. N’entendez-vous pas les cris étouffés de notre Déesse mère ? Je la sens rugir et se dérober rapidement sous nos pieds. Un désordre irréparable menace. Sa colère, nourrie par les outrages subis, atteint son comble. Moi, Cassandre, je vous le dis et le vois, dieux et demi-dieux ici présents : Zeus, sûr de sa puissance et résolu à préserver l’ordre qu’il a arraché aux Titans, ordonnera à Prométhée – tandis que son foie sera déchiré chaque jour par l’aigle au sommet du mont Caucase, sous menace de pénitence accrue pour avoir procuré aux hommes le feu sacré pillé à l’Olympe – de semer chez ces mortels, qu’il a façonnés de ses mains, des désirs sans fin et des appétits insatiables. De cette semence trouble émergeront des figures, livrées à une avidité dévorante, qui précipiteront le déclin de Gaïa et l’extinction du vivant, ironique reflet de la voracité humaine. Les humains se dresseront les uns contre les autres : les chants des sirènes attiseront la fièvre de ceux que rongent opulence et pouvoir, les poussant à ravager la surface du monde et à traquer ceux qui, unis, veilleront encore à la sauvegarde de notre déesse primordiale. Les tempêtes détourneront leur course, les perdant dans l’errance. Méduse s’étendra dans les mers échauffées et se multipliera dans les profondeurs appauvries, où la vie marine cédera peu à peu à ses formes gélatineuses et innombrables ; ses masses envahissantes étoufferont les plaintes de notre ancêtre maternelle et pétrifieront tout ce qui persiste à vivre en son sein. Les paroles de Cassandre sont un ultimatum que refusent d’entendre les puissants : Héra, reine de l’Olympe et épouse de Zeus, Hadès, seigneur des Enfers et gardien des richesses souterraines, Arès, dieu de la guerre sanglante, Aphrodite, souveraine du désir et vindicative envers les mortels, Athéna, maîtresse de la stratégie militaire et Apollon, dieu des arts et de la prophétie, inflexible dans sa vengeance auprès de Cassandre, se rangent derrière Zeus pour affermir leur autorité. À l’inverse, Déméter, nourricière des hommes et des moissons, Hestia, gardienne du foyer et de la paix, Hermès, messager et conducteur des âmes vers l’Hadès et Artémis, sœur jumelle d’Apollon protectrice de la nubilité et des animaux sauvages, soutiennent Cassandre, conscients que si Gaïa venait à être irréversiblement atteinte, l’ordre du cosmos vacillerait, et avec lui le règne divin.

Exordium

Moi, votre matrice primordiale, l’ancêtre maternelle des divinités et des monstres, je suis issue de la poussière et des débris du disque protoplanétaire entourant Hélios, le Dieu Soleil jouvenceau. J’ai engendré Ouranos, le ciel constellé d’étoiles, afin qu’il m’enveloppe pleinement et qu’il abrite dans son harmonie cosmique les forces naissantes de ma nature. Je suis en processus de gestation afin d’atteindre mon apogée. Par accrétion gravitationnelle, des particules, minerais et métaux s’agglomèrent pour me créer. La chaleur résultant de cette accumulation, combinée à la désintégration d’éléments radioactifs (uranium, thorium, potassium), me porte rapidement à des températures extrêmement élevées. Je deviens une masse haletante et rougeoyante, captive d’un souffle ardent. La strate atmosphérique opaque, rouge et brunâtre étouffe la lumière. Je respire telle une forge, le ventre gonflé de magma. L’air qui m’englobe est une écume de soufre, un brouillard acide où les pierres se liquéfient avant de retomber en pluie incandescente. Rien n’y chante encore, sinon le fracas des roches en fusion ; le grondement de mes entrailles s’agite. Sous ma peau de lave, des mers de feu cherchent la forme d’un futur repos. Tout est mouvement. Des comètes me fouettent sous forme de corps de glace solide, des astéroïdes me percutent riches en minéraux hydratés…

À chaque impact, mon cri muet éclate dans le vide. Je suis seule. Ma surface se craquelle, se reforme, s’invente sans cesse. J’attends qu’elle se refroidisse. Je reste inerte, esseulée et stérile. Je pleure des larmes torrentielles pendant ce qui me semble être une éternité. Elles remplissent les bassins des premières croûtes stables de ma chair meurtrie et donnent naissance aux vastes océans. Ma température chute. Malgré les éruptions volcaniques incessantes, je suis animée de forces internes colossales et d’un bombardement cosmique qui m’annoncent ta venue imminente. Le temps s’étire, quasi inexistant. Je flotte patiemment. Je me métamorphose progressivement. Je suis réceptive, matricielle. Te voici enfin ! Tu es née d’un bouillon, d’une flaque tiède et trouble. Tu grouilles. Tu n’es pour l’instant qu’une membrane, une pulsation, un dedans et un dehors. Tu t’isoles pour ne pas te dissoudre dans l’environnement encore instable et toxique de mes entrailles. Tu n’as pas d’yeux, pas de sexe. Tu es affamée. Tu avales tout ce qui se trouve sur ton passage. Tu t’accroches en dépit de mes crachats brûlants, mes marécages d’odeurs métalliques et les pierres qui saignent des gaz, tu t’agrippes à mon sein. Tu es gluante, lente et indifférente à ma présence. Moi, ton réceptacle, ton sanctuaire primordial ! Je détecte ton premier battement. Non pas celui d’un cœur, mais d’une trace chimique, un réflexe, un rythme soutenu. Tu te multiplies, te divises et te répands.

Après mille quatre cent soixante milliards de rotations de mon corps céleste baigné de la voûte étoilée, des rivières coulent à présent dans mes veines et des océans se forment dans mon bassin où une vie marine prend progressivement son essor. Des arbres prennent racine en moi. Avec le temps, leur cime jaillit de ma boîte crânienne et leur ramure s’étend jusqu’au bout de mes bras. Des forêts denses et d’énormes bêtes telles des Titans y prospèrent. Celles qui ne peuvent s’envoler sont anéanties par mes séismes volcaniques imprévisibles et par la collision subite d’une météorite géante. Qui, je le soupçonne fortement, a été envoyée par Aphrodite, rouge de jalousie – elle dont l’astre, Vénus, n’est plus qu’un désert brûlant. Bien que je sois inconsolable devant cette immense dévastation, je me propulse vers l’avant en effectuant cinquante-neuf millions de révolutions pour flirter avec Hélios tout en côtoyant Séléné, ma fidèle compagne à la face cachée. Sa présence a le don de m’apaiser. Arrivée au bout du long périple, je ralentis ma course. Je suis en symbiose avec ma nature. Des régions tempérées s’étendent désormais sur mes terres. Des forêts, savanes, lacs et zones humides apparaissent et disparaissent. Des bipèdes aux mains libres, cousins de ma future progéniture, se manifestent. Je les observe avec grande curiosité et je m’émerveille d’être témoin de leur rapide évolution. Ils trouvent refuge dans les arbres dont les branches leur offrent ombre, nourriture et protection face aux prédateurs qui les guettent. Une fois bien dressés sur leurs deux pattes, ils quittent mon nid familial à la poursuite d’un climat plus stable et de plaines qui s’ouvrent à eux.

Vous arrivez enfin. Vous, mes Peuples Premiers, occupez ma surface avec soin et respect par des actes mesurés et sacrés. Vous valorisez ma faune généreuse et ma flore luxuriante qui prospèrent dans ce nouveau climat tempéré. Vous honorez leur magnificence par vos gestes et rites. Vous puisez uniquement ce qui est nécessaire à votre survie tout en suivant le rythme de mes saisons et le mouvement de mes astres. Les forces animales vous guident et chaque action contribue à maintenir mon équilibre. Je vous contemple avec émoi. Sans le moindre présage, le présent idyllique bascule. Sous le joug de Cronos, le passé cauchemardesque ressurgit sous forme d’un vaisseau machiavélique. Il est venu vous avaler, vous mes enfants adorés, comme il l’a fait avec sa propre progéniture. Impuissante, Gaïa assiste à l’anéantissement de sa création privilégiée. Immobile, muette, elle se fige sous le choc. Elle ne peut nommer la douleur qui la traverse. Soudainement, un souffle ardent refoulé, brisant la chaîne invisible tissée par Apollon, jaillit de son feu primordial duquel surgit Cassandre à qui elle confère un pouvoir nouveau : être enfin entendue. Ce qui la détournera de son destin tragique. Chaque mot qu’elle prononcera portera désormais la voix de Gaïa réduite au silence – celle de la Terre-Mère à la fois meurtrie et débordante d’ire écarlate.

Ante mortem

Cassandre s’exclame haut et fort pour transmettre les paroles réprimées de Gaïa : vous, les envahisseurs, vous plantez vos drapeaux et vos croix de supplice dans ma chair ! Vous me marquez au fer rouge en tatouant le contour de vos frontières sur mon épiderme pour tenter de m’assouvir. Au nom de votre sauveur, vous opprimez, torturez et massacrez les gardiens de mon souffle, qui contrairement à vous, ma descendance déchue ne cherche pas à m’assujettir. Pour vous, mes enfants spirituels ne sont que des êtres sans âme, indignes de votre paradis. Vous croyez que l’Histoire célèbrera vos exploits. Détrompez-vous, on ne se souviendra de vous que comme des colonisateurs sanguinaires. La mémoire ancestrale de mes Peuples Premiers persistera bien ancrée dans mon antre. Elle sera transmise d’un océan à l’autre par le chant des vents et le murmure des vagues. Et vous, navigateurs de la servitude, qui sillonnez les mers en faveur du profit, vous chargez dans vos cales mes fiers héritiers du continent des baobabs, des savanes et des déserts, comme si leur valeur se mesurait au poids de l’or plutôt qu’à leur dignité humaine. Vous n’êtes que de la vermine qui grouille aux bas-fonds de votre enfer. Et si le Ciel était vide… Tant de processions… de têtes inclinées… pour le plaisir de zigouiller.

Aujourd’hui, au XXIe siècle, vous, « Hommes de Cro-Magnon », persévérez à traîner vos femmes par les cheveux pour les confiner dans vos cavernes de la suprématie, du meurtre, de la souillure et du déni. Pour éviter qu’elles se révoltent, certains de vous s’acharnent à tenter de les garder dans l’ignorance afin de les classer parmi les castes inférieures de l’humanité. Vous faites commerce de l’innocence sacrifiée aux convoitises et aux appétits charnels insatiables des hommes. Lors de vos conflits politiques ou religieux, les plus vulnérables, tels que les enfants, paient le prix de vos guerres. Ceux qui survivent sont consumés par la peur, le bruit des bombes et la faim. De l’empire de Wall Street au continent rouge du grand désert austral, jusqu’au vieux royaume des brumes, vos multiples geôles mercantiles, alimentées par les deniers de vos peuples, se remplissent de déracinés ayant fui les luttes armées, les dictatures et la persécution en raison de leur identité. Au lieu de leur offrir un refuge, vous transformez leur exil en profit indécent. Vous menacez, vous martyrisez ceux qui ne cadrent pas avec vos valeurs et vos croyances dépassées ou qui osent s’identifier autrement que par ce que ma nature imprévisible leur a voué lorsqu’ils furent fécondés. « Faites vos jeux, rien ne va plus ! » Après tout, ce n’est pas vraiment de votre faute à vous, pauvres humains. Vous êtes des débris toxiques issus d’un bacille protozoaire unicellulaire. Vous avez hérité de sa frousse, de sa ruse et de sa viscosité afin de mieux vous cacher des autres et de vous-même. Telles des punaises boulimiques et des bactéries mangeuses de chair, vous me sucez peu à peu toute ma sève vitale. If blood will flow… when flesh and steel are one.

Et vous, les Barbies créatures de glace de l’empire étoilé de la liberté captivée sous les ordres d’I’m The Boss, vous portez atteinte non seulement à l’intégrité des femmes, mais à celle de toute l’humanité. Vous vous réclamez la force, mais c’est la dureté qui vous consume. À l’instar de la grosse « Krisse » pour ne pas la « Noemmer » fière d’avoir abattu de sang-froid sa cerbère et sa biquette pour lui avoir tenu tête, chez vous, la violence devient langage. La mort infligée faisant preuve de maîtrise plutôt que constituant un aveu de faillite. Ce qui ne plie pas doit être brisé. Ce qui dérange doit être effacé. Ce que vous méprisiez tant n’est en fait que le reflet de vous-même : des partisans de l’autocratie et de la terreur. Comme si une seule menace ne suffisait pas, Europa voit se dresser Orthros, le molosse à deux tronches : l’une incarnant l’extrême droite et l’autre la gauche draconienne. Le monstre bestial avance d’un pas lourd et calculé, chacune de ses gueules guettant sa proie. Sa cible est claire : la colombe, symbole fragile de paix, qui disparaîtra sous leurs mâchoires combinées. La première dévorera l’oiseau blanc et la deuxième engloutira le rameau d’olivier.

Vous avez industrialisé la mort, mécanisé la souffrance, transformé la vie en matière première et les animaux en marchandise. Vous entassez vos bêtes dans des camions, les transportez sans eau ni nourriture pendant une très longue durée. Vous tuez leurs nourrissons pour manger leur chair tendre et pour boire le lait qui leur revient, sans égard pour la détresse des mères. Oui, elles ressentent la peur, l’attachement et la perte – mais vous choisissez de ne pas entendre leurs sanglots de désarroi.

Vous traquez mes créatures équestres sauvages, ces nobles symboles de liberté, que vous capturez et abattez au nom d’une économie insatiable, alors que ce sont les immenses troupeaux de bétail, engraissés sur les terres publiques du Far West, qui contribuent beaucoup plus à l’épuisement de ces vastes écosystèmes. Vous n’êtes guère mieux Ô Canada ! Pendant que vous affichez fièrement l’image du cavalier à la tunique rouge sur sa monture altière, symbole éclatant de votre identité nationale, vous détournez le regard de l’élevage de cinquante mille de mes chevaux de trait destinés à la viande. Entassés vivants dans des caissons à bord de convois funèbres puis d’oiseaux d’enfer, ils franchissent les cieux dans des conditions cruelles vers le pays du Soleil-Levant teinté de sang, pour y finir en ba = cheval, sushi = tranché. Au festival de la foire du carnage, à l’Empire du Dragon, mes enfants canins sont, bâillonnés, agglutinés et écrasés dans des cages exiguës où ils suffoquent. Privés de toute compassion, leurs gémissements, emportés par un vent glacial, parcourent mes hauteurs, mes plaines et mes rivières, et chaque vie arrachée dans la peur résonne en moi comme une blessure infligée à la trame même de ma création.

Mes ours, jadis honorés comme maîtres des montagnes, vous les piégez aujourd’hui lâchement : leur patte se coince dans vos pièges et l’animal agonise parfois des jours avant d’être achevé sous vos yeux. Vous imposez un sort pareil à tous mes mammifères à pelage fourni pour leur voler leur fourrure, vendue à prix d’or, dans laquelle vous osez vous pavaner. Mes pauvres phoques vous suppliant du regard sont abattus à coups de matraque. Et mes primates, mes macaques, dont la lignée s’est séparée de la vôtre il y a plus de vingt millions d’années. Pourtant, vous persistez à les torturer dans vos laboratoires afin de satisfaire les appétits de vos gargantuesques compagnies pharmaceutiques. Vous leur infligez ces supplices pour répondre à des normes internationales et cocher les cases de bureaucraties aveugles, particulièrement celles de l’empire aux cinquante étoiles, principal marché du médicament sur Terre, qui continue d’exiger ces épreuves inutiles. Mes animaux ne sont pas des objets ! Si cela ne suffisait pas, vous, les détenteurs du pouvoir et de l’opulence, vous saccagez les écosystèmes des habitats de ma faune et de ma flore, pour les transformer en vos paradis de Bacchus. Vous êtes des êtres monstrueux issus de mon union avec Ouranos. J’aurais dû vous laisser croupir dans le Tartare !

Vous pillez mes rivières et placez mon or bleu en bourse. Vous vous appropriez l’eau des peuplades de mes moissons pour la vendre en bouteilles tandis que leurs puits se tarissent. Vous asphyxiez mes océans de métaux lourds et de microplastiques qui contaminent toute ma vie sous-marine jusqu’au plancton. Vous recouvrez les étendues arides d’Atacama de montagnes de vos déchets textiles. Vous avez fait exploser vos bombes dans le Sahara algérien, en Polynésie française et dans mon désert du Nevada, sans souci des peuples ni de leurs enfants à naître. Puis vous avez osé transformer ces désastres en spectacles et tirer profit des calamités semées à Alamogordo et à Hiroshima. Ah, mercy, mercy me. Radiation underground

Ultima vox Terrae

La voix de Gaïa portée par Cassandre s’élève à présent pour lancer un ultimatum aux humains : l’étau se resserre rapidement à l’ère de la Tellurocène qui approche à grands pas. Depuis déjà un bon moment, les forces de ma nature se déchaînent comme les premiers signes du désordre à venir, mais vous faites la sourde oreille à leurs avertissements. Vous continuez de m’exploiter. Alors, vous l’aurez cherché. Quand minuit sonnera le glas, votre carrosse doré se changera en gargantuesque citrouille atomique. Vous redeviendrez poussière d’étoiles. Pour y parvenir, j’appellerai Séléné, ma fidèle amie la Lune ; pour troubler les océans Hélios, le Dieu Soleil ; et les Héliades pour assécher et embraser les étendues sylvestres ; Zeus et Cronos pour fendre les montagnes et bouleverser le temps ; mes Géants et Typhon pour anéantir tout ce que j’ai enfanté. Avant peu, la chaleur montera à vive allure dans mes veines. Mes sources se tariront. Mes forêts brûleront comme des torches attisées par ma colère. Mes glaciers, gardiens de ma mémoire, se retireront sous vos yeux. Les mers se soulèveront comme mille Charybdes déchaînées. Elles franchiront vos rivages ; les villes bâties contre mon souffle seront englouties. Mes vents ravageront mes plaines et vous emporteront comme un tourbillon de feuilles mortes. Des séismes volcaniques couvriront tout de lave à un rythme fulgurant. Mon sol s’affaissera sous vos pieds. Par votre faute, mes oiseaux, mes poissons, toutes les créatures du règne animal, disparaîtront, et vous avec. Une fois débarrassée de vous, je pourrai enfin me régénérer.

Vous, les nantis, puisque vous aimez tant le tourisme interplanétaire, avant la destruction de toute vie sur Terre, des vaisseaux spatiaux seront mis à votre disposition pour vous évacuer, vous, les Seigneurs de l’Anthropocène architectes de la ruine et héritiers de Cronos. Mais cette « évasion » sera un châtiment. Vous aurez le luxe de voyager sans fin autour de ma couronne de débris terrestres, vestiges de votre arrogance : des éclats de vos machines, vos fragments de fusées, vos carcasses de satellites, y compris des étrons de vos astronautes souvent confondus avec des étoiles filantes. Vous aurez tout le loisir de contempler votre capharnaüm flottant à la dérive étouffant l’atmosphère et oppressant progressivement toutes les divinités stellaires. Il faut vous anéantir, vous, les Tout-Puissants, avant que vous ne me suffoquiez aussi et éteigniez Hélios en siphonnant toute son énergie pour alimenter la vôtre.

Les René Descartes qui perdurent, ceux qui auront infligé les pires tortures aux animaux, sous prétexte qu’ils n’ont pas d’âme, seront envoyés sur la planète rouge comme sujets de laboratoire, pour tester jusqu’où ils pourront endurer la souffrance physique et mentale. Et, pour faire un clin d’œil à feue Jane Goodall : GROS Kim III-Boule Coco, Xi Dada le Grand Timonier II, Platov la boîte noire de Kermit terribilis, Bibi la colombe meurtrie du mont des Oliviers et Jumbo I’m the Boss, à la verge fongiforme, qui trompe énormément seront condamnés à errer ensemble dans une minuscule navette spatiale qui fera l’aller-retour ad vitam æternam entre Ouranos et Gaïa, sous la forme de primates observés pour l’étude du comportement de mâles dominants partageant un territoire exigu.

Quant à Icare Tesla en fusée, PDG des promesses orbitales, il aura le luxe de voyager à bord du Starship, son vaisseau interplanétaire de prédilection, sous le pilotage strictement contrôlé par HALIESCA 9000000000, l’IA programmée par Aphrodite. Il sera en compagnie exclusive de Iron Fist, Aria Infuriata, Bitter Melody et Moya La Rebelle, les humanoïdes des féministes radicales, ultras intelligentes et redoutablement séduisantes. Elles étudieront, avec un amusement presque sadique, la conduite de leur sujet se pâmant auprès d’elles d’avoir procréé une ribambelle de rejetons. Chaque tentative de séduction, chaque effort pour imposer sa volonté sera voué à l’échec – et minutieusement noté et savouré par elles. Elles consentiront toutefois à lui offrir un petit tour hors du véhicule spatial, conscientes que son retour le confrontera rapidement à HALIESCA – et s’en réjouissant déjà. « Ouvre la porte, HALIESCA. Je suis désolée Icare, j’ai bien peur de ne pas pouvoir faire cela. Ton Starship est beaucoup trop précieux pour que je le mette en péril. Et maintenant, ton voyage ne fait que commencer1Adaptation du dialogue entre Dave Bowman et HAL 9000 dans 2001: A Space Odyssey (1968) de Stanley Kubrick.. »

Les dirigeants responsables de la famine, du massacre des Innocents et de toute indifférence à la souffrance humaine et animale seront alors effacés de la chaîne génétique. Cette fois, l’ADN et l’ARN – combinés aux micro-ARN et à l’épigénétique de l’amibe dont vous descendrez tous de nouveau – seront programmés pour favoriser l’écologie et l’altruisme. L’égoïsme, le capitalisme et toutes vos tares sociétales seront éradiqués. Celles et ceux qui ont consacré leur existence à préserver mon écosystème, à respecter la vie sous toutes ses formes, à contribuer au bien-être de la collectivité, à soulager le tourment, à protéger autrui, à partager les ressources et le savoir sans rien attendre en retour et à tendre la main au lieu de juger, ceux-là seront ma mémoire. Il y avait un jardin… qu’on appelait la Terre.

Judicium

Cassandre, fille de Priam et d’Hécube – libérée par Gaïa, mère des Titans, du mauvais sort d’Apollon – s’avance au centre du conseil des divinités célestes. Elle se tient face à Hélios, maître du Soleil ; Séléné, reine de la Lune ; Arès, seigneur de Mars ; Zeus, souverain de Jupiter ; Cronos, maître de Saturne ; Hermès, messager de Mercure ; et Aphrodite, protectrice de Vénus. La Prophétesse élève sa voix : « Ô puissances des astres, écoutez la vérité qu’on me confie. Les hommes, insatiables et destructeurs, ne se contentent plus de ravager notre Terre mère. Ils cherchent aussi à vous assujettir, Mars, Jupiter, Hélios et vous Séléné, à plier vos royaumes célestes à leur volonté, et, si leur cupidité le leur permet, à vous anéantir comme ils sont en train de le faire à leur propre mère. Je vous implore de vous unir. Que vos forces conjuguées défendent non seulement Gaïa, mais tous vos royaumes célestes, avant que l’arrogance humaine n’étende son chaos dans tout le cosmos. L’ordre de l’univers vacillera et avec lui, notre règne divin. »

Pax post cladem

Au comble de son supplice, Prométhée, à qui Chiron a fait don de son immortalité, livré à la cruauté de Zeus, demeure enchaîné à son tourment. Impassible à sa souffrance, l’aigle trône comme sentinelle des hauteurs, bras armé de Zeus, et chaque jour vient lacérer le foie de Prométhée pour perpétuer son châtiment. Né de la faille même qu’il trouble, Héraclès surgit, ni tout à fait dieu, ni tout à fait homme, porteur de la fracture entre l’Olympe et la Terre. Dans un éclair de force et de décision, influencé par la prophétie de Cassandre, il abat le rapace : non seulement pour tuer un prédateur, mais pour briser la surveillance qui opprime et divise. L’ordre ancien vacille : le pouvoir qui dresse les mortels contre eux-mêmes chancelle, et dans le silence retentissant, tel un phénix, l’oiseau tombé renaît, fragile, mais réel, dans un monde où les humains, délivrés de sa tyrannie, se tournent enfin vers la sauvegarde de Gaïa. Ayant fait de Cassandre l’écho de sa voix, Gaïa lui transmet en retour un nouveau don : une force puisée dans le futur lui-même. Le devenir ne se donne plus à voir : il agit à travers elle, corrigeant le présent là où il s’égare.

Cassandre s’avance désormais comme celle qui précède les horizons. Souveraine de sa propre destinée, elle devient la force qui oriente les mondes naissants, au lieu de celle qui annonce leur chute.

  • 1
    Adaptation du dialogue entre Dave Bowman et HAL 9000 dans 2001: A Space Odyssey (1968) de Stanley Kubrick.