Le syndrome de C.

Le syndrome de C.

Martine Delvaux

Romancière et essayiste féministe, Martine Delvaux est l’autrice de nombreux ouvrages parmi lesquels Blanc dehorsLe monde est à toiThelma, Louise & moi. Son essai Le boys club a remporté le Grand Prix du livre de Montréal. Son ouvrage Ça aurait pu être un film a été en sélection, en France, pour le Prix Médicis du meilleur essai. Son dernier livre s’intitule Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent.

Pour penser C. comme C., il faut revenir sur sa parole, son écriture, ses mots et sa place dans notre monde, parmi les lettres et à l’université, dans les salles de classe et les salons du livre, dans les salles de conférence et les bibliothèques, les colloques et les tables rondes, tous ces lieux où elle a pris la parole, où elle s’est risquée à la lancer. Lancer sa parole malgré le fait que, comme l’autre C., mythique, elle était, j’ai envie de dire, condamnée.

Depuis toujours, C. est une sonneuse d’alarme, une lanceuse d’alerte. Et je me dis que c’est ça qui, depuis toujours aussi, nous relie. Un lancer d’alerte comme un lancer de javelot ou de flèches, quand dire les choses emprunte autant au sport qu’à l’amour, dire la vérité rien que la vérité toute la vérité en courant le risque de perdre au change, d’être désaimée, qu’on nous le fasse payer.

Depuis le début, depuis la première fois, c’est sa manière de voir et de dire les choses qui m’a touchée, la manière de C. Le vecteur de son regard, la place qu’elle occupe dans la pièce, sa manière de tordre l’événement en le mettant en mots, faire apparaître le réel autrement. Parce que C. n’a pas peur des angles morts, des pierres d’achoppements, des points d’orgue. Elle détourne autant qu’elle suspend. Elle fait tenir en équilibre autant qu’elle fait tomber. Elle enchevêtre, échafaude, agence, autant qu’elle met à plat, ramène à leur expression la plus simple des choses bien compliquées.

Je me souviens d’un texte qu’elle a lu dans le cadre d’un colloque sur la littérature gay et lesbienne que je coorganisais à l’UQAM. Je me souviens de ce graffiti autour duquel ses phrases tournaient  : Hey, les queers, ne nous laissez pas seuls avec les hétéros ! C’était il y a mille ans et je me souviens encore de mon éblouissement devant cette pensée en acte, la manière qu’avait C. de la déplier à partir de cette phrase trouvée, choisie, cette phrase impossible  : qui étaient ceux et celles que les queers abandonnaient aux hétéros ? Qui était-ce sinon les gays et les lesbiennes qui alors étaient et n’étaient pas des queers ?

Toute la pensée contemporaine entourant les questions identitaires et politiques tenait sur cette phrase, tous les écueils, tous les dangers, tous les malentendus, tous les sacrifices, tous les secrets. Tout ce que C. a sans cesse habité avec courage, oui, avec le courage de celle qui reste droite dans cette institution qui a le pouvoir, quand ce n’est pas l’intention, de nous faire flancher. Nous, les femmes. Nous, les sonneuses d’alarme. Faire la sourde oreille à celles qui parlent haut et fort. Affaiblir celles qui osent s’exprimer. Abattre celles qui tiennent malgré tout. Sacrifier celles qui essayent de dire la vérité.

La vérité, c’est que C. ne nous a jamais laissé.e.s seul.e.s avec les universitaires.

Elle s’est infiltrée, et elle est restée. Elle ne s’est pas défilée. Et moi, je continue à la croire sur parole.

Je veux croire en cette posture choisie par celle qui parle sachant qu’elle ne sera pas crue. La place de celle qui parle justement parce qu’on ne la croira pas. On ne peut pas la croire et pourtant… les mots restent. Ils flottent dans l’air, contaminant même ceux qui choisissent de douter, de mettre en doute celle qui ose parler.

Pourtant, de quoi l’université a-t-elle besoin sinon d’actes de résistance poétique ?

Quand penser est l’expérience du risque.

Quand cette prise de risque est le lieu même de la beauté.

Une beauté que j’appellerai  : le syndrome de C.