Les révélations de Mavrikakis
Catherine Lemieux est née en 1984 aux Iles-de-la-Madeleine et vit depuis longtemps en Autriche. Elle a publié un essai et trois romans, dont Perséphone la nuit, récemment paru aux éditions du Boréal.
Le monde se révèle apocalypse.
Catherine Mavrikakis, Sur les hauteurs du mont Thoreau
Le monde alors, privé de cette espérance traînante que les astronomes pouvaient se tromper, sentit toute la certitude du malheur. La terreur avait perdu son aspect chimérique.
Edgar Allan Poe, Conversation d’Eiros avec Charmion
Car en quelque lieu que l’on suppose que la matière vient à manquer, c’est là que s’ouvrira pour l’univers la porte de la mort : c’est par là que s’échapperont en foule tous les atomes de la matière.
Lucrèce, De la nature
— Nous vivons une sorte d’utopie, ne trouvez-vous pas ?
— C’est une perspective intéressante, même si je n’emploierais pas forcément ces mots-là, répondit Mavrikakis avec sa politesse habituelle.
— Quel effet ça fait, de se savoir prophète ?, demanda l’animatrice.
— Prophète ?
— Avec vos condamnés à mort, dans vos livres : votre prisonnier promis à l’exécution, votre malade attendant sa mort assistée, votre vieux prof voué à l’obsolescence, votre esthète menacé par la peste, sans compter tous vos sidéens à l’agonie…
— Tout périt, vous aussi – et moi donc ! Je suis prophète de l’évidence, peut-être. Mais l’évidence est souvent difficile à digérer, admit Mavrikakis en éclatant de rire.
— Vous sentez-vous soulagée, ou mieux, validée, maintenant que vos prédictions sont confirmées ?
— …
— Est-ce que la littérature nous aide à gérer l’inéluctable ??
— La littérature force quelque porte, toujours blindée, derrière laquelle se cache un condamné à mort qui nous reproche de vivre mal.
— Et on vit mieux quand on est condamné ?
— On essaie.
— Comment donc ?
— Nous allons tous mourir !, cria l’invitée.
— En voilà une révélation-choc. Vous êtes vraiment une visionnaire ! Merci de nous avoir accordé cet entretien.
L’écrivaine serra chaleureusement la main de tous les membres de l’équipe qu’elle croisa en quittant le studio d’enregistrement. Elle attendit d’avoir atteint le bout d’un long corridor blanc avant de rouler ses petits yeux noirs.
L’annonce officielle de la fin du monde avait été faite aux aurores. Mavrikakis était déjà en studio, elle n’avait eu ni la présence d’esprit ni l’indélicatesse de partir. C’était bien elle, cette obligation généreuse, souvent parfaitement inutile, cette gentillesse gratuite envers les autres, même les inconnus. Elle considéra les murs blafards qui l’enserraient et s’en voulut d’avoir perdu ne serait-ce que quelques secondes loin de ceux qui comptent. Son mari et sa fille étaient sans doute encore à la maison, elle ne pouvait s’en assurer, les réseaux étaient saturés, les appels ne passaient plus. L’inquiétude l’assaillit. Le pire est si fécond – toutes ces bonnes volontés dernières, puis tous ces instincts odieux, enfin déchaînés.
Il n’y avait qu’une chose à faire, rentrer à la maison, la seule question était comment. Les autobus et les métros et les taxis ne circulaient plus, Mavrikakis put le constater dès qu’elle eut atteint le trottoir du boulevard où se tenait, les poings sur les hanches, une ancienne étudiante. Je viens vous remplacer, annonça-t-elle avec zèle. Me remplacer ? J’ai entendu votre cri et je suis accourue aussitôt. Vous n’êtes plus disponible – soit ! je me ferai votre modeste suppléante. Vos paroles, il suffit de les répéter, comme on répète les oracles, pour l’effet qu’ils font et la bruine d’énigme qu’ils diffusent. Mais je ne fais pas d’énigme, se vexa silencieusement l’écrivaine, avant de dire à sa remplaçante d’y aller, de ne pas se gêner, de faire ce qui lui semblait bon, quitte à la doubler plutôt mal, quitte même à jouer les Cassandre que, dans les émissions culturelles, tout le monde écoute volontiers, souvent en se félicitant d’être plus futé qu’Agamemnon.
Une passion cannibale brillait parfois dans l’œil de ses ouailles, mais Mavrikakis ne pouvait s’empêcher de les encourager de sa voix fragile et grave, cette voix tremblante comme un couvert qui danse sur une marmite bouillante – cette voix des grandes eaux qui avertit les mortels de leur fin imminente. Vous serez brillante, insista Mavrikakis, et l’ancienne étudiante la remercia, non sans chevroter un peu pour l’imiter.
Au-dessus de leurs têtes, la menace, apparue à peine quelques heures plus tôt, avait déjà grandi. Ce n’était pas un météore, mais un trou noir dessiné sur le bleu immense. Rien de moins que la vérité, pensa Mavrikakis, la vérité enfin éclatée au grand jour sous la forme d’une tache d’encre toujours s’étendant.
Pas une minute à perdre. Elle se mit à marcher très vite, forte d’une énergie dont la source était impure – mélange d’impatience et d’effroi. Oh ! Que nous réserve ce drôle d’avenir tronqué ? Nous survivrons trois heures, ou bien trois jours, les prévisions ne sont pas claires, peu importe, une connaissance contre-nature a brisé notre aveuglement vital, notre flottement somnambule entre le corps et les biens et les relations à entretenir. Purgés de nos bas calculs de survie, que restera-t-il de nous ?
Les rues étaient envahies par des gens qui, l’air ahuri, se surprenaient pour la première fois en flagrant délit de vivre. Le boulevard n’avait jamais été aussi agité, comme si l’humanité se donnait le luxe d’une dernière manifestation devant l’univers, une singulière parade où des groupes se formaient et se défaisaient spontanément.
Un homme vêtu d’un complet trop serré lançait des flyers dans les airs. Du bout des doigts, Mavrikakis en prit un encore propre. Prions au parc Lafontaine avec l’humoriste B…. Tant qu’à partir, partons dans la gaieté ! Il faudrait abandonner ma fierté et me laisser emporter par ce courant débile, se dit-elle avec amertume, mais elle tremblait, sa main crispée sur son portable. Elle espérait encore qu’un appel passe, de son frère ou d’une amie, de son mari ou de sa fille, quelqu’un de bien élevé, voire de délicat, capable d’une idée gracieuse ou d’une joie cinglante, quelqu’un avec qui échanger doucement quelques mots moins bêtes.
Elle pensa aux tribunaux – fermés. Les écoles et les usines et les gyms et les cinémas et les centres de données aussi – fermés. Les bars et les restaurants, peut-être pas, mais plus personne n’y travaillait ou n’y payait sa facture. Tant mieux ! Elle pensa au compagnonnage émoustillant de la mort, à l’exaltation des banquets dressés pendant la peste, à la ferveur des amants liés par le suicide, à la révélation subite du cadavre en soi, à la quintessence de l’absurdité d’être en vie… Rien ne brûlait encore, mais ça allait venir, pour sûr ! Elle devait trouver quelqu’un avec qui en profiter un peu, à l’abri, peut-être dans la honte.
Exauçant ses vœux, apparut devant elle une amie. Sa mine était lasse et son rouge à lèvres mal dessiné. Elle portait son gros chien dans ses bras. Pauvre de nous, la salua Mavrikakis. Ça oui, ma chère, répondit l’autre en laissant courir son regard de Mavrikakis au chien, puis du chien à Mavrikakis, se refusant à laisser tomber le chien pour enlacer l’être humain. Je ne peux pas m’attarder, avertit Mavrikakis. Bien entendu, dit l’autre, je comprends, à chacun ses priorités, maintenant que le ciel nous condamne à la liberté, dit-elle en rigolant toute penaude. Moi, j’ai décidé de partir en mou. En mou ?, s’étonna Mavrikakis. Tu vois, les dictats sociaux ne m’importent plus, tant qu’à partir trop tôt, au moins ce sera dans des vêtements confortables.
Sa nature moqueuse menaçait de détruire ce stupide et touchant sérieux, alors Mavrikakis ne dit rien et enlaça le chien avec son maître avant de reprendre sa course.
Devant elle, à un carrefour encombré d’ordures, une centaine de vieillards s’étaient assis par terre, entourés de soignantes qui distribuaient des bavettes. Partout on mangeait des fromages puants, des poissons crus, des pralines et des jujubes. Au milieu de cet étrange rassemblement, un astronome discourait dans un haut-parleur. Un grand spectacle nous attend, dit-il. Le trou noir va progressivement tout gober et s’agrandir, pulser comme une lumière négative. Comme l’oiseau avale les mouches et la baleine, le plancton, il avalera les étoiles. Mais ne craignez rien, nous ne verrons pas mourir le soleil, nous périrons avec lui !
Tout ça est bien beau, se dit Mavrikakis, mais je veux voir ce spectacle avec ma fille ! Au mieux dans le désert, loin de cette angoissante troupe qui menace de gâcher mes derniers moments sur terre.
Elle aperçut une enfant qui sanglotait, cachée derrière une poubelle. Mais où sont tes parents ? s’alarma Mavrikakis en lui prenant la main, mais alors le ciel s’assombrit complètement – le trou noir avait avalé le soleil. La petite mordit sa main et disparut dans la cohue. Voilà donc à quoi revient la vie quand meurt l’espoir, ce mensonge usuel de presque rien. Les ténèbres absolues, c’est ainsi qu’il faut s’imaginer la vérité régnante ! Des lampadaires s’allumèrent, puis des écrans, montés sur des camions qui passaient lentement dans la masse de désespérés. Bien entendu, se dit-elle douloureusement, c’était presque trop poétique. Elle leva les yeux et ne vit rien, là-haut, pas une étoile, pourtant une noirceur se découpait dans la noirceur, large cuve où se déversait le grand tout. Mavrikakis porta ses mains à sa poitrine et sentit son cœur battre avec une lenteur exquise. Enfin sa peur, butinant d’habitude à mille scénarios catastrophes, pouvait se poser sur quelque chose de solide.
Quelle surprise de te voir ici, dit une voix derrière elle. C’était sa coiffeuse. Tu ne croiras pas ce qu’il m’a fait, dit-elle. Et elle, tu devrais savoir ce qu’elle m’a dit. Oh ! et ce qu’ils se cachent mutuellement ! De toute évidence, la coiffeuse avait soif de vérité, elle voulait tout balancer, au diable les serments, et espérait que Mavrikakis, en fine experte du potinage, se prête aux plus excitantes divulgations. Des sanglots de découragement lui serrèrent la gorge. Comme elle avait aimé jouer avec le secret – le garder anxieusement, l’habiller d’allusions, pour enfin, dans la volupté du petit mal commis, le révéler ! Se rappelant la gênante ardeur de ses confidences passées, Mavrikakis abandonna sa coiffeuse sans même lui souhaiter bonne chance.
Elle était à bout de souffle lorsqu’elle rencontra, comble du malheur, un écrivain méconnu avec qui elle avait jasé deux minutes lors d’un apéro dînatoire.
L’écrivain lui faisait de grands signes. Sur son visage – un sourire d’une déchirante sympathie. Dès qu’elle fut à sa portée, il la prit dans ses bras. Se débattre serait gênant, se dit-elle, je vais lui donner un peu de chaleur, quand même, c’est le moins qu’on puisse faire, même si je n’ai pas vraiment le temps, sans parler de l’énergie. L’heure de vérité a sonné, dit-il. Il faudrait boire des coups, en donner au hasard, se faire fornicateurs ou assassins, pantins de l’euphorie cosmique ! Il faudrait prendre des bains de sang en récitant l’Ecclésiaste à l’envers, manger des chiots et tuer des prêtres, fêter la nuit, maudire le jour, dit-il en tentant d’échauffer son sang, mais sans grand succès, car il était las, épouvantablement las, et blême, et abattu, et pantelant.
Mais qui jouirait encore de transgresser un ordre qui ne rime à rien ?, demanda Mavrikakis en y mettant toute sa bonté. Il s’écroula par terre. Quelle poisse ! Et maintenant, que faire ? Mavrikakis aurait voulu piétiner ce pauvre fou, ce pitoyable obstacle dans la course qui la menait aux siens, elle aurait voulu, faisant preuve d’une cruauté à la hauteur de l’occasion, fouler ce corps trop triste, mais plutôt – elle posa une main sur son épaule et lui dit : Maintenant que l’univers s’est ouvert en un bâillement immense, capable d’engloutir toutes nos inquiétudes et avec elles les tempêtes dans les nuages et la lave dans les volcans, il serait peut-être temps de faire la paix avec votre vanité. Il ne reste plus qu’à chercher une joue sur laquelle poser la vôtre, murmurer des mots tendres, ne plus faire semblant qu’autre chose importe.
Mais vouloir à tout prix mourir avec les gens qu’on aime, n’est-ce pas horriblement cliché ?, s’offusqua l’écrivain en relevant sa tête si lourde. Écoutez, dit Mavrikakis plus fermement, puisque vous êtes seul, je vous souhaite de vous offrir le suicide dont vous avez toujours rêvé. Une noyade extatique et affreuse ? Une chute libre dans l’air tourbillonnant d’une émeute ? Bon courage !
Et elle s’élança en direction de sa famille. J’arrive !
Alors un convoi horrifiant apparut sur le boulevard. Elle entendit des coups de feu et se précipita dans un café troisième vague qui sentait les égouts. À travers la vitrine, elle put voir que sur leur jeep noire, les assassins avaient écrit en lettres dorées safari humain. Ils tiraient au hasard sur les gens, assumant probablement que de toute manière leurs victimes n’en étaient pas de vraies, qu’elles étaient condamnées, qu’on ne leur enlevait pas à proprement parler la vie, mais strictement quelques heures, bref rien de substantiel.
Pour une dernière fièvre, à quelle pirouette ne se prêterait pas la raison ? Allongée derrière une banquette vintage repeinte à la main, Mavrikakis les entendait rationaliser leur joli meurtre, des plus pragmatiques, incriminalisable. Ses dents claquaient au son de leurs mitraillettes.
Elle s’évanouit.
Quand elle se réveilla, les lumières de la ville flambaient dans l’air lugubre où étouffaient les pleurs. Elle sentit l’irrésistible aspiration de la béance affreuse, là-haut. Les herbes tout autour crûrent d’un coup, comme l’abcès éclate. Mavrikakis entendit ses os, tout comme ceux des malheureux qui l’entouraient, s’allonger d’un coup dans un commun craquement. Ça achève, se rassura-t-elle. Une mort pour tous, pas de survivant, pas de dépouille et pas de tombeau, pas de deuil et pas de pourriture, la mort pure et propre, la vraie communion en une seule inspiration venue de très loin !
Elle s’était remise à marcher, obstinée, hagarde, mais elle n’était pas au bout de ses peines.
Sortant d’une bouche de métro, des fumées pâles s’écoulaient et se coagulèrent bientôt en une grande femme très rude, ses épaules couvertes d’un vieux survêtement dézippé en un profond décolleté. Semblables à de longues réglisses flasques, ses cheveux tombaient, sales et mal coupés, sur un corps dont les formes se perdaient sous les épais bourrelets de polyester, hormis les mollets, saillants sous un bermuda beige. Elle trémulait d’un continuel rire gras, sa bouche ouverte sur des dents arrondies qui broyaient une sorte de purée pâle. Sur son sein surexposé, elle tenait un sac de chips jumbo qui bruissait chaque fois qu’elle y plongeait ses doigts luisants de salive.
L’apparition marchait sans hâte, son contentement était celui d’un animal. Elle avait tout vaincu par la force de l’insanité – l’intelligence et le sens et la sensibilité gisaient aplatis dans les cœurs terrifiés. Quand même, une humaine la regardait dans les yeux pour contempler une dernière fois le vide où s’engouffrait l’univers. La Trivialité ne lui faisait pas peur ! Oh ! Mavrikakis savait dominer ce démon ! Après tout, elle maîtrisait l’art du small talk où chacun de ses interlocuteurs, si elle l’amadouait avec assez de légèreté, finissait tôt ou tard par se trahir entre deux niaiseries. Aussi faisait-elle face à l’ignoble comme à une vieille connaissance. Qu’elle essaie donc de m’étouffer avec son sac de chips !
Il fallait se ragaillardir, Mavrikakis appela à l’aide une maxime d’Antonin Artaud – orka ta kana izera –, puis passa en trombe entre les jambes de la géante, barbouillées de tatouages infantiles. Une fois l’humanité éteinte, que deviendrait cette idole ? Allait-elle continuer à couvrir de ses insignifiances tout le vieux monde où ne poussaient plus que des pensées risibles et des desseins indignes ? Un accès de chagrin secoua Mavrikakis. Allons, fit-elle, tout est bien fini ! Ah ! Le cœur me lève ! Grand ciel vide, ayez pitié de mon amour et laissez-moi donc encore le temps de retrouver les miens !
Quand elle arriva devant sa maison, son mari et sa fille l’attendaient déjà dans la voiture. Elle y entra en vitesse, les yeux rouges et l’âme irritée, puis les pneus crissèrent. Les inséparables à toute vitesse étaient partis loin de tout et ils n’espéraient plus qu’une chose – avoir assez d’essence pour que la mort les frappe sur la route.
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