Obstruction

Obstruction

Carolane Clermont de Foy

Carolane Clermont de Foy est étudiante à la maitrise en lettres à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ses intérêts portent sur les humanités environnementales, les théories féministes et les représentations de la folie dans la littérature contemporaine. Sous la direction de Léonore Brassard, ses travaux portent sur le déplacement des contraintes sociales et sur l’aliénation représentée au travers d’une animalité domestiquée. Elle est assistante éditoriale pour le Dictionnaire du genre en traduction, projet axé sur les traductions linguistiques, culturelles et politiques des études de genre.  

Tu te tiens derrière le podium, et tu te demandes ce que tu pourrais bien dire, et de quelle manière tu pourrais bien le dire. Il te faut quelque chose de nouveau, évidemment. Quelque chose de simple et court, qui ne prendra pas trop de temps, qui ne demandera pas d’explications supplémentaires, parce que ceux qui t’écoutent sont attendus ailleurs, évidemment. Et tu ne veux pas les faire attendre, tu ne veux pas faire monter leur impatience, évidemment. Il faut choisir les bons mots, en faire une composition syntaxique cohérente, compréhensible. Il te faut quelque chose de simple et court, quelque chose qui sera facile à retenir pour éviter de faire surgir les bégaiements, pour éviter le trafic verbal, pour éviter les préfixes qui entrent en collision avec les suffixes jusqu’à ne faire qu’une seule et longue phrase, une phrase longue et sans fin. Ta gorge se dessèche et tu dois t’abreuver rapidement pour adoucir le chatouillement inconfortable qui grandit derrière ta luette. Devant toi, ça continue d’attendre, attendre que tu utilises tes cordes vocales, que tu dises quelque chose, mais pas n’importe quoi. Il faut quelque chose de concis, sans digression, quelque chose de simple et court, évidemment. Un goût amer vient s’immiscer entre la peau de tes joues et tes gencives, tandis que tu entends quelqu’un souffler son exaspération. La saveur du raisin un peu trop acide attaque tes papilles gustatives. Ta langue répond d’elle-même à l’invasion en glissant le long de tes dents. Sur le chemin, de la première molaire jusqu’à la dernière, tu sens le tartre qui s’effrite pour se mélanger à ta salive déjà un peu pâteuse. Tu déglutis bruyamment une dernière fois avant de te lancer. Te voilà qui parles enfin, qui parles sans rien dire, et qui utilises des mots qui se retourneront contre toi, évidemment. Ta voix est rauque, obstruée par la nervosité. Par quelque chose d’autre aussi, mais que tu n’arrives pas à nommer. Quelque chose qui pousse et qui gratte, quelque chose qui prend déjà trop de place.

L’attention des autres dérive, évidemment. Tu sens leur ennui peser sur tes épaules, un ennui grandissant à chaque syllabe qui traverse difficilement tes lèvres, grandissant à la même vitesse que le blocage dans ta gorge et le goût dans ta bouche. Un goût si fort qu’il pourrait creuser des abcès, si fort qu’il pourrait se figer et se mâcher comme du tabac à chiquer. L’état de ta gorge ne s’améliore pas non plus. Ce qui, d’abord, ne faisait que démanger tes cordes vocales bloque désormais ton larynx. Ta respiration se fait de plus en plus laborieuse alors que chaque mot que tu prononces te laisse à bout de souffle. Plus personne ne t’écoute, ils ont perdu intérêt il y a un bon moment déjà, évidemment. Toi qui es ici pour qu’on t’écoute, tu sais que tes paroles se perdent avant d’arriver aux oreilles des autres. La foule assise devant toi enterre tes paroles, évidemment. Tu entends des chuchotements à ta gauche, des murmures remplis de jugements rapidement suivis de petits rires étouffés à ta droite. Tu baisses les yeux pour éviter de montrer que leur désintérêt t’affecte, pour éviter de dévoiler les larmes qui montent et assombrissent ta vision. Ta salive s’épaissit à chacun des mots que tu forces à sortir d’entre tes lèvres et se mélange avec le mucus que créent tes pleurs. Toi qui es ici pour qu’on t’écoute, plus personne ne le fait, personne ne l’a jamais fait, évidemment.

Et puis, d’un coup, ce n’est plus la tristesse qui t’habite, mais la colère. Épineuse et âcre, parfaitement assortie à la sapidité amère qui referme graduellement tes bronches. Tu hausses la voix pour que les regards reviennent sur toi. Une discordance vocale trouve son chemin dans ton discours et accélère la fermeture de tes voies respiratoires. Une quinte de toux te prend par surprise, tord ta poitrine et te laisse sans mot. Tu tousses pour laisser l’oxygène passer, tu tousses pour éviter de t’étouffer. La présence de l’air dans tes poumons se fait de plus en plus rare et tu as l’impression qu’un doigt dépourvu d’ongle vient flatter ta luette. La nausée monte brusquement, ton diaphragme se contracte pour se débarrasser de ce corps étranger qui n’a pas sa place entre les muscles de ta gorge. Tu expulses une partie de que ce qui entrave tes paroles entre tes mains posées sur le podium face à toi. Un mélange de mucus, de sang et de salive prend forme comme une abomination rampante. Tu continues tout de même de tousser et, entre deux spasmes qui secouent l’entièreté de ton corps, tu remarques une feuille verte au centre du mélange visqueux. Tu recentres ton attention sur la foule pour ne pas te laisser submerger par la panique. Tous les regards sont désormais tournés vers toi, tu y vois de l’aversion et de l’inconfort. Certaines personnes se lèvent pour quitter la salle, d’autres restent par attrait pour le grotesque, mais personne ne se lève pour venir à ta rencontre et proposer leur soutien, évidemment. Tu évacues un peu plus de la végétation qui pousse derrière ton épiglotte. À chaque convulsion pulmonaire, l’obstruction remonte un peu plus vers le dos de la langue. Quelque chose s’accroche au voile de ton palais, s’hameçonne cruellement à ta cavité orale et empêche la progression de l’obturation. La saveur métallique du sang s’ajoute au cocktail nauséeux qui se forme dans ta bouche. La partie du groupe qui reste maintient son rôle de spectateur, n’osant pas traverser le quatrième mur pour venir à ta rescousse. Ça ne peut plus continuer, tu enfonces tes doigts pour déloger ce qui s’acharne à rester ancré en toi. Tu discernes de petits bouts de feuille coincés entre tes dents, mais tu ne t’y attardes pas. L’amertume âcre qui imprègne ton haleine remonte jusqu’à tes narines, et tu retiens ton geste pour éviter de réveiller une autre vague de nausée. La salive teintée de rouge qui s’accumule dans ta bouche coule le long de ton menton, et de tes doigts jusqu’à ton coude. Tu grognes ton indignation contre le public resté figé dans son indifférence. Tu prends une inspiration saccadée avant de toucher du bout de ton index et de ton pouce ce qui bouche ta trachée. La rigidité et la rugosité du corps étranger te prennent par surprise, mais tu tires. Tu tires pour le sortir, pour sortir cet objet contre nature qui occupe tout ton corps. Il s’accroche, déchire les parois de ta gorge et t’arrache un cri rempli de douleur. Tu pousses le podium devant toi pour prendre sa place au centre de la scène. Tu souhaites que tout le monde te regarde, tu veux que tout le monde te regarde, tu forces tout le monde à garder son attention sur toi. Tu tombes à genoux et tires d’un coup sec. Une branche cogne contre tes dents et révèle avec elle de la bile résineuse et sanguinolente. Les feuilles attachées à la branche irritent tes lèvres. Tu parviens à distinguer les personnes qui sont toujours là. Toujours là, mais pas pour longtemps, évidemment. Tu les vois se diriger vers la porte. Elles ne peuvent pas partir. Elles doivent rester et t’écouter, mais tu n’arrives plus à parler. Tu tires à nouveau sur la branche, tu tires une ultime fois alors que la dernière personne passe la porte. Le morceau de bois tombe face à toi, il est long, beaucoup plus large que ce que tu croyais. Pleines de salives, les feuilles luisent sous l’éclairage artificiel de la salle. Un filament écarlate et poisseux glisse lentement de ta lèvre inférieure et crée un contraste avec la verdure encore attachée. Tu remarques les épines, celles qui restent, mais aussi celles qui manquent, et tu sens leur présence, piquante et dispersée dans ton œsophage. Le morceau de bois reste face à toi et, enfin, tu prends une grande bouffée d’oxygène. L’air froid mord et embrase ta gorge meurtrie, la douleur t’empêche d’émettre un son. Tu glisses sur la substance purulente que tes remontées gastriques ont laissée sur le sol et tu arrêtes définitivement de bouger. Tu macères dans tes déjections en regardant le plafond tourner au-dessus de toi en attendant que quelqu’un revienne dans la salle. Quelqu’un finira bien par venir. Évidemment.