Suite K.

Suite K.

Neuf épisodes avec chants muets pour mezzo-soprano absente et silencieuse

Sophie Rabau

Auteur.e et enseignant.e-chercheur.e à la Sorbonne nouvelle, Sophie Rabau travaille sur les rapports entre critique et création, théorie et invention, et aime raconter des histoires.
Elle est notamment l’auteur de trois essais fictionnels publiés aux éditions Anacharsis (B. comme Homère, Carmen pour changer, L’Art d’assaissonner les textes), et de textes littéraires parus dans les revues Vacarme et Délibéré, où elle diffuse en feuilleton une fiction intitulée Les Aventures de Tigrovich, tigre, prince et artiste. En 2022, elle publie avec Florian Pennanech, un nouvel essai fictionnel intitulé Mission : Comédie !  et un roman, Embrasser Maria, paru aux Pérégrines, où elle publie, en 2023, un essai-fiction biographique, Lady Di.
Auteur.e en résidence à la Villa Kérylos, elle y compose un roman qui paraît en septembre 2024, sous le titre Le Bal masqué de Théodore Reinach. En 2024, elle se voit attribuer par le C.N.L. une « résidence d’auteur.e à l’école », qui lui permet de travailler à un nouveau roman, Code Camille, qui est sorti en septembre 2025 aux éditions L’Ire des Marges

Pour Marianne Seleskovitch


















Après-silence : la langue de Cassandre

La langue de Cassandre est à n’en pas douter le silence. Les récits antiques livrent d’elle une impuissance oraculaire, autant dire une néantisation de la parole : Apollon, parce qu’elle s’est refusée à lui, lui a laissé le don de dire l’avenir, mais lui a pris le pouvoir d’être crue1L’histoire de Cassandre et d’Apollon se trouve évoqué notamment dans l’Agamemnon, d’Eschyle (vv 1178-1210), dans La Bibliothèque d’Apollodore d’Athènes (III, 12,5) et dans la fable 93 d’Hygin.. Sa voix a le même effet qu’un silence : on ne l’écoute ni ne l’entend.
J’ai écrit « Suite K, neuf épisodes entrecoupés de neuf chants muets pour mezzo-soprano » pour m’approcher de ce silence. Quand Cassandre prédit le futur, elle parle en fait du passé, mais d’un passé indicible, douloureux au point qu’elle ne peut le dire qu’en le faisant passer pour un futur – ou bien peut-être ne tolère-t-on qu’elle dénonce le crime passé qu’en l’entendant comme l’annonce du futur. La malédiction de Cassandre résiderait alors non seulement dans l’impuissance à être crue, mais dans la rumeur lancée par Apollon qu’elle serait prophétesse : comment mieux faire taire une victime qu’en présentant la douleur passée qu’elle crie comme l’annonce inopportune d’un malheur à venir ? Quand Apollon lui promet, si elle se donne à lui, de lui octroyer le don de voir l’avenir2Je suis ici la variante d’Apollodore. Chez Eschyle, Cassandre dit qu’elle avait déjà le don de double vue quand Apollon tente de la posséder., il lui fait déjà violence : d’abord parce qu’il monnaie le corps d’une femme, ensuite parce qu’il prépare cet instant où toute dénonciation d’une violence déjà perpétrée sera reçue comme l’annonce d’un malheur incroyable et non encore advenu.
Tout se passe comme si Cassandre ne pouvait plus dire ce qui lui arrivé sans qu’on lui reproche d’être porteuse de mauvaises nouvelles à propos d’un incertain futur. On aura compris que je propose de l’écouter autrement, de voir dans ces nouvelles du futur la dénonciation d’un passé, inaudible autant qu’inouï, bien plus terrible encore et terriblement advenu.
Le premier silence de Cassandre serait donc une impuissance à dire le passé ou plus précisément une dénonciation du passé qui se transforme en prophétie tout aussi inaudible que le crime passé.
Cette « inaudibilité » de Cassandre à tous les temps me conduit à un second silence qui se rencontre, je n’ose écrire qu’il s’exprime, dans les « chants pour mezzo soprano absente et silencieuse » de la Suite K.
J’ai voulu rendre la voix de Cassandre comme un cri silencieux, une absence de voix. Dans mon idée de ce que serait leur exécution, il ne faut surtout pas entendre ces chants. À cette fin j’ai demandé à Marianne Seleskovitch, mezzo soprano, de se taire devant chaque chant que je lui présentais, puis j’ai enregistré son silence, que je tiens à la disposition de toute lectrice qui souhaiterait suivre mon mode d’emploi auctorial, ce qui, évidemment, n’est en rien une obligation.
Ce que donnent à voir ces chants, c’est donc non pas un cri, mais l’envers d’un cri ou d’une voix.
Ainsi s’explique l’abondance des consonnes qu’on y trouve parfois, car la consonne se définit par son état de non-voyelle, autrement dit par l’absence d’une vocalisation qu’elle appelle, peut appeler, mais dont elle se passe pour exister. Il y a consonne quand l’air rencontre un obstacle dans la cavité buccale. Or, il faut de l’air pour crier.
Pour recevoir le silence de Cassandre, il faut en d’autres termes entendre la non-voix. Mais est-ce encore entendre ? Il faut plutôt observer que la voix n’est pas là, peut-être en contemplant ces consonnes.

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    L’histoire de Cassandre et d’Apollon se trouve évoqué notamment dans l’Agamemnon, d’Eschyle (vv 1178-1210), dans La Bibliothèque d’Apollodore d’Athènes (III, 12,5) et dans la fable 93 d’Hygin.
  • 2
    Je suis ici la variante d’Apollodore. Chez Eschyle, Cassandre dit qu’elle avait déjà le don de double vue quand Apollon tente de la posséder.