Anatomie argentique
Benjamin Gagnon Chainey est écrivain et professeur de création littéraire au Département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval, depuis mai 2026. Il a pratiqué la physiothérapie en soins intensifs, aigus et de réadaptation neurologique avant de bifurquer vers la littérature. Il est l’auteur de la monographie de recherche Survivances queers des esthètes. De la syphilis au sida (PUM, 2025), du roman Candy (Héliotrope, 2022), et de nombreux textes critiques et de création sur les expériences incarnées de la maladie et du soin.
Montréal, le 27 mai 1884
Le soleil était à son faîte au-dessus de Montréal. Cassandre Melmoth avançait d’un pas leste sur la rue de Bleury, portée par les clameurs des vendeurs ambulants et le bruit des sabots sur les pavés en granit bleu et vert. Cassandre adorait la cohue méridienne de cette rue, qui enjambait par un pont le ruisseau Saint-Martin, délimitant la partie nord de la vieille ville. De chaque côté de la voie, où filaient des fiacres souillés d’écailles de boue, des rangées de maisons Second Empire dressaient leurs façades de pierres, gouachaient, par leurs auvents de toile, des taches d’ombres sur les trottoirs. Perdue dans ses pensées, Cassandre se rendait au numéro 17 de la rue de Bleury, où se situait le studio du photographe William Notman.
Fille d’une chirurgienne irlandaise ayant fui les affres de la Grande Famine au milieu du siècle, Cassandre était devenue artiste-peintre anatomique à l’École de médecine et de chirurgie de Montréal. Lors des dissections de cadavres que sa mère menait dans l’arène du théâtre chirurgical, Cassandre peignait de main de maîtresse l’intérieur des corps, transformait sur la toile leurs aponévroses en voiles striés de satin, leurs muscles sanguinolents en damas cramoisis, parcourus de rameaux roses. À travers ses yeux et ses gestes, les cadavres devenaient des œuvres d’art prodigieuses, de fantastiques canevas de chair et de sang dont les muscles, tissus et organes se transmuaient en luxueuses étoffes, en illustres reliques. Transportés par les salves de son pinceau, des bouquets de fleurs étranges se frayaient un chemin depuis les profondeurs silencieuses des corps, vers la lumière loquace du monde. Les talents de Cassandre étaient tels que la Société des arts de Montréal, qui allait plus tard devenir le Musée des Beaux-Arts, dépêchait ses riches notables à l’École pour l’admirer peindre parmi les dépouilles dont elle transformait, le cœur battant, les entrailles organiques en expériences esthétiques. Lors d’un Salon du printemps, l’exposition annuelle de la Société des arts de Montréal, Cassandre s’était liée d’amitié avec le fils aîné de Notman, William McFarlane, qui l’avait présentée à son père. Impressionné par la qualité de son œil et la précision de ses habiletés techniques, Notman avait accueilli Cassandre au sein de son équipe d’assistants, et lui avait enseigné, comme à ses trois fils, les rudiments de son art photographique.
Aujourd’hui, le 27 mai 1884, William McFarlane venait de quitter Montréal pour un périple de plusieurs mois, dans l’ouest canadien. En l’absence de son fils aîné et ne pouvant s’acquitter lui-même de ce contrat, Notman avait mandaté Cassandre pour prendre une photographie en gélatino-bromure d’argent sur plaque de verre d’une scène de dissection qu’allaient simuler, devant l’objectif de son appareil monté sur trépied, cinq étudiants en médecine de l’Université McGill. Lui-même féru de médecine et d’anatomie humaine, Notman avait accepté la proposition de photographie des carabins qui, disaient-ils, désiraient attirer l’attention publique sur la dissection, de même que sur les besoins criant en corps à disséquer dans les Facultés de médecine de la ville.
Cassandre arriva enfin à l’immeuble abritant le studio, au numéro 17 de la rue de Bleury. La maison néo-classique de Notman y dressait son imposante façade en pierres grises, percée symétriquement de hautes fenêtres rectangulaires à guillotine, dont la plupart des volets à persiennes étaient clos. Cassandre salua le charretier de la compagnie de farine Ogilvie, stationné devant le studio où il venait faire sa livraison hebdomadaire. Elle pénétra dans le portique à quatre colonnes antiques, coiffé d’un fronton triangulaire rappelant celui d’une cathédrale sur lequel on pouvait lire, en larges lettres dorées, la prestigieuse inscription « Photographer to the Queen ». À l’intérieur, Cassandre enleva son paletot et sa gibecière, et se dirigea vers le studio. Elle y commença sans tarder la préparation de la plaque de verre qui allait accueillir la photographie de la leçon d’anatomie, dont la prise était prévue pour le lendemain.
Cassandre dissolvait de fins cristaux de bromure d’argent dans un bécher contenant une émulsion de gélatine fondue, quand les cinq carabins de l’Université McGill firent leur entrée dans le studio, trimballant dans leurs bras des malles en bois de peuplier. Cassandre les accueillit sans interrompre sa tâche. Elle ne regardait que distraitement ce qu’elle faisait, mais la résistance sirupeuse du liquide, qu’elle touillait avec soin, la rassurait sur la manœuvre qu’elle voulait réaliser. Cassandre demanda aux carabins de composer eux-mêmes, comme Notman l’avait convenu avec eux, le décor de leur future scène. Tandis qu’elle s’affairait à préparer sa plaque, les étudiants s’exécutèrent et transformèrent, le temps d’une photographie, le studio de Notman en salon d’apprentis médecins pourchassant les secrets du corps.
En arrière-plan d’une table de dissection entourée de quatre tabourets de bois, sur l’immense mur noir constellé de fleurs fantômes du studio, les carabins accrochèrent deux grandes reproductions sur papier parchemin, morcelé par endroits, de planches anatomiques. Les affiches étaient tirées du livre De humani corporis fabrica, publié pour la première fois à Bâle, en 1543, par l’artiste anatomiste brabançon André Vésale. Sur la première planche, un homme écorché prenait la pose debout de face tandis que, sur la seconde, un autre homme écorché, de face en semi-profil, faisait mine d’escalader l’abrupte flanc d’une invisible falaise. Sur un panneau de bois dressé à droite de la table, les étudiants affichèrent des dessins au plomb esquissant des structures squelettiques de pieds. Afin qu’il préside à leur fausse séance de dissection, les carabins pendirent au plafond, par les vertèbres de son cou, un squelette humain complet. Au bout de sa longue corde blanche, le squelette réfléchissait la lumière en fumant, les pieds dans le vide, une pipe en bois de bruyère.
En retrait dans l’ombre, Cassandre égouttait, à l’aide d’une pipette, l’émulsion gélatineuse de bromure d’argent sur une plaque de verre. Pour que l’émulsion recouvre la totalité de sa surface, Cassandre fit tournoyer la plaque dans les airs en ellipses, doucement, en la posant à plat sur la pulpe de ses doigts. Une fois la plaque recouverte, Cassandre la rangea sur un petit râtelier de métal camouflé dans une boîte noire portative, où séchaient déjà, depuis la veille, deux autres plaques au gélatino-bromure d’argent.
Pendant ce temps, à l’avant-plan droit de la future photographie, les carabins disposèrent au sol une calotte crânienne renversée, ressemblant à un petit bol antique, à côté d’un bassin humain dans lequel la perspective plongeait. Toujours à l’avant-plan, au centre de la scène, ils déposèrent un crâne humain, classique symbole de mort, sur un entrecroisement de fémurs. Plus en retrait sur la droite, ils appuyèrent le squelette d’une jambe accroché à une coupe sagittale de bassin et de rachis lombaire, contre le rebord d’une table. Sur celle-ci trônaient un buste d’homme écorché, ainsi qu’un crâne humain poli dont le regard vide buvait la lumière qui pleuvait d’en-haut.
Un des étudiants fit signe à Cassandre que le décor était terminé.
Les rayons du soleil commençaient à obliquer à travers l’unique fenêtre ouverte du studio, et tout était déjà prêt pour la photographie du cours d’anatomie, qui serait prise le lendemain matin. Les carabins saluèrent galamment Cassandre en lui levant, tour à tour, leurs hauts-de-forme. Avec leurs redingotes noires sur chemises blanches à haut col, et leurs cannes à pommeau taillé dans l’os qui ne leur étaient d’aucune utilité, le groupe ressemblait à un petit troupeau de juvéniles dandies. Cassandre les salua en retour et, lorsqu’ils eurent quitté le studio, s’allongea un instant, pour se reposer, sur la table de dissection. Elle s’endormit profondément, d’un sommeil sans rêve et lorsqu’elle se réveilla en sursaut, au centre du décor composé par les carabins, une froide lumière lunaire donnait des reflets argentés au squelette pendu à sa tête.
Studio de William Notman, le 28 mai 1884
Cassandre inséra une plaque de verre, sèche et photosensible, dans un châssis de bois qu’elle fixa à son appareil photographique. Elle demanda aux cinq étudiants de prendre leur place et leur rôle, de commencer à jouer le cours d’anatomie. Un carabin se dévêtit complètement, s’allongea sur le dos, sur la table de dissection. Deux autres carabins enfilèrent, par-dessus leurs bouffantes chemises blanches, des gilets de velours noir qui les cintrèrent un peu, puis de robustes tabliers de cuir écru, semblant appartenir à des peintres flamands ou à des bouchers de faubourg. Un quatrième carabin s’empara de quelques scalpels qu’il distribua à la ronde et le dernier, celui qui allait dessiner la séance à la tête du corps allongé, ajusta son petit chapeau noir le faisant ressembler, presque coquet, à un jeune gondolier du Styx.
Cassandre se positionna derrière l’objectif de sa caméra. Elle scruta d’un œil les étudiants qui commençaient à jouer la scène. Le bras droit du corps allongé pendait, oblique, du rebord de la table tandis que deux étudiants mimaient, assis de part et d’autre, le geste d’inciser sa fosse iliaque droite et son flanc gauche. Sans les avertir, Cassandre déclencha le mécanisme de l’obturateur. La lumière s’engouffra, fulgurante crue printanière, dans la chambre d’échos de l’appareil de bois. Les photons lumineux criblèrent la plaque de verre, agitèrent les atomes d’argent de l’émulsion dont elle était enduite. Une image latente du cours d’anatomie se déposa, invisible pour le moment, sur sa surface luisante. Cassandre répéta la manœuvre deux autres fois, puis demanda aux cinq étudiants de démonter le décor qu’ils avaient composé la veille.
Pendant qu’ils s’y affairaient, Cassandre s’attela au développement de ses trois photographies. Chacune à leur tour, elle plongea les plaques de verre dans un bain révélateur camouflé dans sa petite chambre noire portative. Les cristaux d’halogénures d’argent se transformèrent en argent métallique et les images du cours d’anatomie apparurent, une à une, dans différentes teintes de noir, de gris et de blanc. Cassandre termina les manœuvres de révélation, puis jeta un coup d’œil, avide, aux trois photographies qu’elle venait de créer.
Elles étaient toutes très réussies. À la fois sombre et lustré, leur décor était bien composé et leur scène, même si elle représentait une austère séance de dissection, était hautement esthétique. Au premier coup d’œil, on y voyait la mort à l’œuvre, dans une beauté hybride toute distendue entre la prestance affectée de l’art et la froideur acérée de la clinique. Cassandre contemplait les trois images se révélant sur les plaques, quand soudain, d’étranges éruptions cutanées apparurent sur le corps du jeune homme allongé sur la table de dissection. Circonscrites au corps et complètement absentes du reste des trois images, ces éruptions ressemblaient d’abord, aux yeux de Cassandre, à de simples défauts techniques facilement enrayables. Il ne suffirait que de plonger les plaques dans un bain d’arrêt au vinaigre acétique. L’action du révélateur serait neutralisée et, avec elle, l’étrange éruption pustuleuse sur le corps du jeune homme. Toutefois, même après plusieurs plongeons dans le bain d’arrêt, les éruptions brillantes ne s’estompèrent pas sur le corps gisant au centre des plaques. Au contraire, elles se définissaient davantage, prenaient des allures de petits volcans de glace bleutée, sur le point de faire jaillir leur lave. Cassandre prit une loupe et scruta les plaques de plus près. De minuscules amoncellements ressemblant à des grains de millet transperçaient l’épiderme juvénile du corps allongé, bariolaient son visage assoupi, son bras droit et son torse de papules varioliques. Sous les yeux incrédules de Cassandre, la révélation transformait le corps en ersatz anthropomorphique d’un paysage fluvial qu’elle avait capté, le 12 février dernier, dans le port de Montréal.
Par cette douce journée d’hiver, le fleuve fulgurait sous son couvert de glace qui, sous la pression de sa crue, s’était fracturé. De massifs tronçons de glace s’étaient disloqués, puis amoncelés en d’immenses montagnes volcaniques près des quais, face au Marché Bonsecours. Notman avait été alerté par les autorités de la ville de la formation spontanée de ce paysage. En compagnie de Cassandre, il s’était rendu en vitesse sur la rue des Commissaires, attenante au port, pour immortaliser l’œuvre de cette délirante débâcle. À leur arrivée sur le site, des badauds avaient escaladé les montagnes de glace émergeant du fleuve, parsemant leurs crêtes escarpées et leurs scintillants sommets de silhouettes noires. Le soleil dardait ses feux sur le paysage hivernal, irisait d’or la blancheur nacrée de la neige qui frémissait, comme une peau translucide, parmi les reflets verdoyant du fleuve. Malgré la beauté lunaire du tableau que la nature peignait devant elle, Cassandre avait alors eu une étrange impression : celle de contempler, depuis la perspective d’une microscopique créature, la peau d’un corps malade assailli par de purulentes éruptions. Sous ses yeux ébahis, la débâcle donnait au fleuve des allures d’épiderme variolique, le transformait en un bras humain dont l’enveloppe cutanée se perfore, çà et là, de papules ombiliquées, de vésicules gorgées de virus et de voix d’outre-tombe. Cassandre avait gardé pour elle cette hallucination. Elle n’en avait glissé mot à Notman par crainte qu’il ne la suspecte d’avoir une santé fragile, ou pire encore, de souffrir d’une imagination fantasque fouettée par un penchant pour le laudanum. De retour dans le studio rue de Bleury, Cassandre et Notman avaient développé les plaques en silence. Un spectacle fluvial qui allait faire date dans le catalogue du célèbre photographe s’était alors révélé.
Trois mois suivant cette débâcle, Cassandre écarquillait les yeux devant le déroutant phénomène apparaissant sur les plaques argentées de la leçon d’anatomie. Les clichés corrompus ranimaient l’étrange impression qu’elle avait ressentie, rue des Commissaires. Lorsqu’elle ferma les paupières dans l’espoir d’en dissiper le songe, d’inquiétantes pustules pétillèrent, phosphorescentes, sur l’écran noir de ses rétines. Une péremptoire prémonition prit forme dans le creuset de sa vision. Un funeste augure se lova, vif et clair, dans l’écrin de ses viscères. Le regard absorbé par le faux cadavre allongé au centre des plaques, Cassandre eut la certitude que bientôt, les corps de la cité seraient eux aussi pris d’assaut par un purulent essaim de macules. Que bientôt des perles de pus allaient poindre, bistres et rougeâtres, à la surface tiède des épidermes citadins.
Une grave épidémie de variole fit alors résonner de douloureuses clameurs anachroniques, à rebours d’un futur proche, dans la tête de Cassandre dont le cœur se mit à battre la chamade. Afin de se rassurer, de trouver une explication logique à sa dérive visuelle, elle interpela le jeune homme qui avait joué le cadavre et continuait, maintenant rhabillé, le démontage du décor avec ses quatre camarades. Le carabin rejoignit Cassandre à son poste de révélation. Elle en profita pour scruter son visage et ses bras, afin d’y déceler la présence de taches de naissance, de gales, de cicatrices ou de boutons, qui pourraient être à l’origine des pustules photographiques. L’inspection fut vaine : le visage du jeune homme était lisse comme une eau calme et ses bras, à peine gondolés par de minces vaisseaux bleus. Nulle macule n’en mouchetait la blancheur. Nulle papule n’en déchirait l’intégrité. Cassandre lui tendit une plaque de verre et surveilla, attentive, la réaction qu’il aurait en apercevant son corps piqueté d’insolites grumeaux, au centre de l’image. Le carabin fronça d’abord les sourcils, perplexe, puis demanda à Cassandre de voir les deux autres plaques. Elle les lui tendit, nerveuse, et le carabin lui demanda pourquoi son corps nu était ainsi tacheté. Cassandre entrouvrit la bouche pour ébaucher une explication, mais aussitôt, elle eut la sensation qu’une force occulte parlait à sa place, qu’une invisible gorgone piratait son gosier, ventriloquait sa voix pour tarabiscoter l’exégèse du fléau qui apparaissait, sournois, à la surface du corps étudiant. Vous mourrez bientôt de la variole… Comme vos camarades… Comme des milliers de vos compatriotes… Ces photographies en sont l’irréfutable preuve… La fatale prophétie… Montréal est damnée… Vous mourrez bientôt d’une horrible variole… Cassandre parlait, sans comprendre ce qu’elle disait, au carabin dont l’expression d’incrédulité oscillait entre le malaise et l’effroi. Ayant terminé de démonter le décor, les quatre autres étudiants rejoignirent leur compère et Cassandre, qui continuait sa scansion hallucinée sans cligner des yeux. Tous les cinq, vous mourrez bientôt d’une monstrueuse variole… Comme des milliers de vos compatriotes… Montréal est damnée… La variole vous emportera tous autant que vous êtes, ici et maintenant… C’est alors que les cinq carabins se lancèrent des regards amusés, puis se mirent à rire à gorge déployée devant Cassandre dont les yeux s’embrouillèrent de larmes immobiles. Tout autour d’elle, le réel semblait entrer en putréfaction. Des couches de poussière traçaient des guipures spectrales sur les meubles du studio, tandis que les corps gloussant des cinq étudiants se transmuaient en cadavres en puissance. La peau de leur visage pâlissait, devenait livide, se marbrait par endroits de taches pourpres violacées, se détachait en lanières pour laisser voir, palpitant de sang ranci, des muscles faciaux bouillant de fièvre. Cassandre se saisit le crâne à deux mains et hurla de terreur. Lorsqu’elle revint à elle, le studio était calme, impeccable et debout devant elle, figés dans leurs redingotes noires, les cinq carabins la dévisageaient avec stupeur. Sans s’attarder davantage, ils lui levèrent tour à tour, comme la veille, leurs hauts-de-forme et quittèrent le studio en marmonnant, sans se retourner, d’insultants quolibets. Cassandre demeura seule, abattue, au centre du studio. Tétanisée par son implacable pressentiment, elle s’empara des plaques photographiques de la leçon d’anatomie. Elle en fracassa deux sur le sol, en grommelant de rage et, lorsqu’elle éleva la troisième dans les airs pour la pulvériser en morceaux, elle remarqua que des squelettes avaient pris les places des cinq carabins, dans le décor de la leçon d’anatomie. Pendu par le cou, à la tête de la table de dissection, le squelette présidant à la séance semblait rire en silence, la mâchoire crispée sur sa pipe en bois de bruyère.
Gare Bonaventure de Montréal, le 28 février 1885
Neuf mois après les prises photographiques de la leçon d’anatomie, Cassandre Melmoth perdit son poste d’assistante au studio de William Notman. Les carabins de l’Université McGill s’étaient plaints de sa conduite à leurs professeurs, qui avaient menacé Notman de nuire à sa réputation, auprès de la Société des arts de Montréal, s’il s’entêtait à garder sous son aile une femme hystérique, manifestement possédée par le Malin. Cassandre put cependant conserver, grâce à la protection de sa mère, sa position de peintre anatomique à l’École de médecine et de chirurgie de Montréal, affiliée à l’Hôtel-Dieu depuis 1850. Dans cette enceinte, Cassandre continua de peindre l’intérieur des corps que sa mère ouvrait, sous les regards fascinés des étudiants peuplant les gradins abruptes du théâtre chirurgical. Pour autant, les visions de Cassandre ne s’estompèrent pas. Partout où elle jetait le regard, de funestes papules qu’elle seule voyait émergeaient à la surface des corps, de rougeoyantes constellations d’étoiles varioliques transperçaient les épidermes qu’elle croisait dans les rues, les parcs et les marchés de la ville.
Le matin du 28 février 1885, Cassandre se trouvait à la gare Bonaventure. Elle attendait l’arrivée du Grand Trunk Railway, un train en provenance de Chicago, par lequel sa cousine américaine devait arriver à Montréal, pour une visite de quelques mois. Le lendemain soir, la mère de Cassandre lui annonçait qu’on venait d’admettre George Longley, le contrôleur de billets du Grand Trunk Railway, à l’Hôtel-Dieu. Délirant de fièvre, Longley souffrait de varioloïde, une forme de variole post-vaccinatoire. L’Histoire se souviendra de lui comme le patient zéro de l’épidémie de variole, qui tua, en un an, plus de 3000 personnes à Montréal.