La voix de Cassandre dans la #mythpoetry

La voix de Cassandre dans la #mythpoetry

Juliette Sokolov

Juliette Sokolov est doctorante en cotutelle entre l’Université de Montréal et l’Université de Montpellier Paul-Valéry. Sa thèse porte sur les réécritures des mythologies gréco-romaines au sein de la web poetry anglophone, russophone et francophone. Cette recherche prolonge un mémoire de master en littérature comparée, soutenu à Montpellier, qui analysait les résurgences du mythe de Perséphone, des œuvres d’Anne Carson et Louise Glück à la poésie numérique contemporaine. Ses travaux explorent les intersections entre les études mythocritiques, les humanités numériques et les littératures mondiales.

“i asked chatgpt-” well i asked cassandra of troy, because i prefer to be told the untruth by beautiful women1

« Personne n’aime le messager porteur de mauvaises nouvelles2 », s’exclame, dans l’Antigone de Sophocle, le garde venu annoncer à Créon qu’on a enterré Polynice, au mépris de son interdiction. Dans la tragédie antique, le messager est chargé d’une mission essentielle pour l’avancée de la fable : il apporte un élément de résolution. Il annonce la mort et précipite le dénouement.

Cassandre n’est pas une messagère, ou alors elle l’est à vide, a contrario. Elle ne dévoile pas une réalité accomplie, mais annonce le futur, un futur qui est aussi inéluctable que la ruine de Troie, que la mort d’Hémon, ou celle d’Antigone. Mais Cassandre est maudite. On ne la croit pas parce qu’on ne peut pas la croire et ainsi, en ne tenant pas compte de l’avertissement qu’elle donne, on accomplit précisément le malheur qu’on aurait pu éviter. En cela, Cassandre est une sorte d’image inversée d’Œdipe. Œdipe prend sa prophétie très au sérieux, et c’est en cherchant à la conjurer qu’il l’accomplit. Personne ne prend Cassandre au sérieux, et ainsi, ses mots s’accomplissent et la ruine advient.

Cassandre est maudite. Les vérités qu’elle annonce, parce qu’elles sortent de sa bouche, se transforment en untruth, en quelque chose qui reste une vérité mais qui ne peut être reconnue comme telle par son auditoire. Le mythe pose ici une question. Est-ce qu’on refuse d’écouter Cassandre car le futur qu’elle annonce est insupportable ? Ou bien refuse-t-on d’écouter Cassandre parce qu’elle est Cassandre ?

Plus que ses mots, c’est sa voix qui est ici malvenue. Ce n’est pas la teneur du message qui entraine le rejet de sa porteuse, mais la messagère qui discrédite le message. Lorsqu’un discours est rejeté avant même d’être entendu, que reste-t-il de sa portée ? Que sont les prophéties de Cassandre si personne ne les écoute ? Que deviennent les missives qui ne peuvent être délivrées ?

D’Homère à Jean Giraudoux3 en passant par Boccace4 le mythe de Cassandre n’a cessé de se renouveler, de se métamorphoser. De figure mineure dans l’Iliade, elle est devenue l’un de ses personnages les plus emblématiques pour notre époque. Véronique Léonard-Roques évoque ainsi une « fortune contemporaine de la figure [de Cassandre]5 ». Ce serait justement le caractère mineur du personnage, parthenos et barbare, qui serait à la racine d’une nouvelle interprétation de son mythe6. Elle devient figure du témoin dont la parole ne parvient pas à se faire entendre.

Dans la poésie contemporaine, la figure de Cassandre se manifeste de manière récurrente au sein de la mythpoetry numérique. Nous appelons ici mythpoetry un phénomène processuel et communautaire de poésie contemporaine né sur la plateforme Tumblr dans les années 2010 autour du mot-clic mythpoetry et toujours actif aujourd’hui. Ces poèmes, souvent anonymes et parfois de seconde main (le post originel ayant été supprimé), circulent notamment grâce à des archives en ligne dédiées à ce genre7.

Que nous révèlent ces textes épars, volatils, fragiles, sans auteur identifié, du mythe de Cassandre ? Dans cet internet anonyme8, peuplé de pseudonymes et de « jardins secrets » numériques, quel écho la figure de Cassandre trouve-t-elle face aux réalités contemporaines ? Nous proposons ici une lecture de certains de ces textes, à l’écoute de ce qu’ils révèlent de la voix prophétique, de son rapport au temps, au genre, à la parole et à la vérité.

Qu’est-ce que la mythpoetry ?

Si le mot-clic #mythpoetry circule également sur d’autres plateformes telles qu’Instagram, X ou Facebook, cette étude se concentre sur Tumblr en raison de la cohérence des pratiques d’écriture qui s’y développent et du rôle structurant de ses dynamiques communautaires. Le recours à ce mot-clic ne saurait toutefois constituer un critère exhaustif : de nombreuses productions relevant de cette esthétique ne s’en réclament pas explicitement. Il fonctionne avant tout comme un outil de visibilité et comme un marqueur d’appartenance à une communauté d’auteurices-lecteurices partageant des pratiques et des référents communs. La figure de Cassandre ne se limite pas aux productions indexées comme #mythpoetry, mais s’inscrit dans un ensemble plus large de réécritures mythologiques circulant sur la plateforme.

Tumblr n’est pas à proprement parler un réseau social, mais plutôt une plateforme de micro-blogging. Très prisée des communautés de fans, elle occupe une place à part dans l’histoire de la poésie en ligne. En effet, nombre de poétesses ont pu y faire leurs premières armes, avant de migrer vers Instagram et enfin vers la poésie imprimée9. Une des spécificités de la plateforme est d’accueillir une base d’utilisatrices plutôt féminine, orientée politiquement à gauche et préoccupée par les questions de justice sociale10. Enfin, Tumblr est un réseau où l’identité numérique des utilisateurices est globalement décorrélée de leur identité hors ligne11.

Le mot-clic relatif à l’écriture le plus employé sur la plateforme est #poetry, faisant de Tumblr, à l’instar d’Instagram, une plateforme qui préfère le genre de la poésie à des formes plus narratives. Deux autres mots-clics sont souvent employés pour catégoriser les textes poétiques : #spilled ink et #Excerpts From A Book I’ll Never Write12. Un dernier mot-clic enfin rassemble une communauté spécifique de poétesses s’intéressant à la mythologie, le #mythpoetry.

Selena Cotte a cherché à identifier ce que seraient les singularités stylistiques du canon de la Tumblr Poetry. Les spécificités techniques de la plateforme sont en effet à l’origine de certaines caractéristiques formelles, parmi lesquelles la brièveté des poèmes, conditionnée par les contraintes qu’impose la plateforme. Si cette brièveté caractérise de nombreuses plateformes numériques, elle prend sur Tumblr une valeur particulière en raison des pratiques de reblogage et de circulation interne des contenus, qui favorisent les formes brèves immédiatement lisibles sans redirection13. Un autre élément caractéristique de ce canon poétique réside dans la l’hybridation étroite entre texte et image au sein des productions. Sur Tumblr, « le texte s’est généralement tellement imbriqué avec les conventions visuelles qu’il est devenu difficile de les séparer14 ».

Des relectures féministes du mythe de Cassandre

Le mythe de Cassandre offre un vecteur d’identification personnelle aux auteurices. Cette dimension transparaît dans cette curieuse plainte dans le poème anonyme posté sur le blog-archive mythologies (où sont des textes identifiés comme relevant de cette mythpoetry communautaire) : « You make Cassandra of me15. » À qui s’adresse ici le poème ? À un aimé ? Un ennemi ? Un lecteur ? Devenir Cassandre, dans l’intimité du poème, revient alors à verser des « pleurs annonçant le malheur / une destruction sanglante16 ». C’est se retrouver seule seule à la charge d’un message rendu irrecevable (« too terrible ») par son caractère superlatif et insoutenable.

Mais plus encore, dans la sous-culture de Tumblr, Cassandre devient souvent le symbole d’une déconsidération générale de la parole des femmes : « Women are not ignored, / they are punished for their truth, […] / what is unwelcome is their voice17. » C’est son genre qui rend son message inaudible. En cela, cet imaginaire poétique s’inscrit dans une tradition récente assimilant Cassandre à une figure de la marginalité18.

L’association est portée à son comble dans un autre poème signé !!!delphie et envoyé en message privé rendu public sur le blogue de la dead anon poet society. Ce poème s’achève sur une affirmation : « Cassandra is a black girl19. » Ce qui est ici souligné, c’est de nouveau la marginalisation de la prophétesse, par sa race, son genre et son âge. Dans ce poème sans titre, Cassandre se fait le dépositaire, l’oreille d’une violence transgénérationnelle, hantée par les cris de ses aïeules : « The scream at your ear is your mother, / your grandmother, / the slaves20. » La voix qu’elle entend ici n’est plus celle du futur, mais celle de la mémoire de l’esclavage, le traumatisme historique qui ne passe pas. Cette fonction mémorielle rapproche Cassandre d’Atlas portant le monde, puisqu’elle supporte le poids de plusieurs générations : « Your back is Atlas-heavy with the generations21. »

Réceptacle d’une violence transgénérationnelle, Cassandre est plus spécifiquement identifiée comme une victime des hommes. Une poétesse interpelle ainsi le personnage : « who never warned you/ of the perils of men? / Of their rough words and wanting hands / greedy to take, take,take22. » Ces « wanting hands », symboles d’un désir prédateur, sont aussi des manifestations d’une violence genrée. Ce sont les mêmes mains qui se referment autour de son cou dans le texte « less of a burning, more of a hardening » : « he doesn’t need a knife to silence you / and those hands are gripping at your neck23 ».

Cassandre est avant tout la victime d’un dieu en particulier : Apollon, dont elle a refusé l’amour. La conséquence de ce refus est la ruine de Troie, châtiment à la mesure du crime de lèse-divinité : « oh, apollo loved cassandra / and for that, troy burned24 ». Il y bien quelque chose d’hyperbolique dans ce raccourci. Il s’établit ainsi un lien causal direct entre désir divin et annihilation. Pourtant, la résistance de Cassandre (son refus des avances du dieu) est lu ici comme un acte d’autonomie et de courage, l’affirmation de sa souveraineté corporelle. Elle incarne ainsi une figure de résistance à l’oppression : « to reject a god brings only harm / you know that now; / but you stood for yourself after all25 ». Parce qu’elle dérange l’ordre établi, sa figure est explicitement rapprochée de celle de la sorcière :« Men have a history of burning / Women with knowledge26 ». Ce rapprochement repose sur la présence d’une même logique répressive : Cassandre est punie pour ce qu’elle possède, son savoir, et non pour ses actes.

Le pouvoir de la voix prophétique

Cet empowerment passe ici par la connaissance (knowledge) et repose donc sur une caractéristique essentielle de la figure de Cassandre : sa voix prophétique. Un détour par la tragédie grecque s’impose pour en saisir toute la portée.

La voix de Cassandre possède une dimension distincte de celle d’autres figures féminines issues de la tragédie grecque. Dans l’analyse qu’elle fait de la tirade de la prophétesse dans Les Troyennes d’Euripide27, Nicole Loraux la rapproche de la forme du thrène, forme de lamentation funèbre qu’elle reproduit sans pour autant s’y fondre complètement. Dans La Voix endeuillée, Loraux rappelle que le thrène, assumé par les femmes, était perçu comme une pratique antipolitique, un usage de la voix étranger au logos civique28.

Pourtant, déjà dans Les Troyennes, Cassandre s’émancipe de la simple déploration pour devenir une figure agissante. Comme le note Pascale Brillet-Dubois, « en revendiquant l’issue de ses noces, Cassandre se fait l’actrice et non le simple instrument du destin29 ». Si elle célèbre son mariage (qui est en réalité un rapt), c’est qu’elle évolue dans une temporalité autre, où Agamemnon est voué à périr de la main de son épouse Clytemnestre à son retour de Troie. Ce renversement se retrouve également dans notre corpus : « cassandra climbs the palace steps unprompted30 ». Actrice de sa propre histoire, elle court vers son destin, elle retrouve son agentivité.

Dès lors, « que faire de cette tirade surprenante ? N[icole] Loraux, bien qu’elle consacre une partie de La Voix endeuillée à Cassandre, ne la commente pas31 ». Le statut ambigu de la voix de Cassandre, exceptionnelle même pour la tragédie grecque, s’explique par sa dualité. « Peut-on dire alors, pour employer les catégories qui sont celles de l’essai de N[icole] Loraux, que le politique fait intrusion dans l’anti-politique, et que la tragédie intègre ce qui n’est pas elle ? Est-ce là un exemple typique d’oxymore tragique ? On ne sait pas quoi faire de Cassandre et N[icole] Loraux non plus semble-t-il32 ». Cette ambiguïté ne constitue toutefois pas une impasse critique mais une spécificité du personnage dont la parole, à la fois disqualifiée et performative, lui restitue une forme d’agentivité particulièrement exacerbée dans la mythpoetry contemporaine.

Figure paradoxale par excellence, Cassandre y est à la fois victime et actrice de son propre destin. En effet, si elle acquiert une certaine agentivité, c’est parce que sa parole prophétique est un instrument de pouvoir. On pourrait voir une sorte d’empowerment paradoxal alors que Cassandre écrit sa propre histoire en l’énonçant. Les mots de Cassandre, parce qu’ils expriment l’inéluctable, façonnent le futur et ainsi, le sort même du monde. Ainsi, après avoir évoqué son acte de résistance, le texte signé j.i s’achève sur une image saisissante de Cassandre tenant le sort du monde entre ses mains : « would they see how the world could collapse / between your palms if you wanted to ?33 ». Sa voix devient l’instrument du futur. On retrouve de nouveau ce rapprochement entre les mythes de Cassandre et celui d’Atlas. Comme ce dernier, elle porte littéralement le monde qui ne s’effondre pas par sa volonté seule, une menace que la forme hypothétique du verbe « to want » laisse planer à la fin du vers.

Le même renversement s’opère dans un autre des poèmes précédemment cités, où la parole de Cassandre devient le germe fertile de l’avenir : « I whisper prophecies into my hands / Plant it into the earth / I want to see the future bloom34 ». Une métaphore végétale est alors déployée, les mots, se faisant graines, permettant l’éclosion d’un futur. Le renversement est double : la voix de Cassandre n’est plus marquée par sa stérilité35, elle devient féconde. Or cette fertilité émane paradoxalement d’une parole que personne n’écoute. En effet, un discours sans auditeur peut-il véritablement exister ?

Une parole paradoxale

Cette dimension agissante de la parole prophétique demeure ainsi ambiguë. La prophétie précède-t-elle vraiment le futur ? En est-elle la cause ou bien simplement le reflet ? Cassandre annonce-t-elle la chute de Troie parce qu’elle en pressent l’issue inéluctable, ou bien cette chute s’accomplit-elle parce qu’elle a été annoncée ? Parle-t-elle vraiment en son nom, ou bien ne fait-elle que répéter un futur qui lui est antérieur, qui la dépasse ?

La question en amène une autre : si la parole de Cassandre façonne réellement le futur, pourquoi n’a-t-elle alors pas menti, n’a-t-elle pas fait le choix d’annoncer autre chose ? C’est-à-dire, pourquoi n’a-t-elle pas proposé une autre vérité, un autre avenir qui, une fois énoncé, serait tout aussi inéluctable ? Ce paradoxe intrinsèque au mythe hante les auteur·trices de notre corpus, comme en témoigne cette question lancinante : « If she had lied and said / Troy would stand forever / Would they have listened?36 » Si elle avait menti, les Troyens auraient-ils alors cru tout perdre ? L’auraient-ils paradoxalement écoutée, auraient-ils renoncé à la guerre ? Le poème n’apporte aucune résolution ; il laisse la question ouverte, suspendue.

Cette interrogation nous amène à qualifier la parole de Cassandre non pas de mensonge, mais de « non-vérité » (untruth37). Cette spécificité est au cœur du post ironique qui ouvrait notre article : l’internaute se joue de l’idée que Cassandre ne peut énoncer qu’une « non-vérité », non parce que son discours serait mensonger, mais parce que nous sommes structurellement incapables de le reconnaître comme véridique. L’auteur du billet se place de plain-pied dans le mythe, il applique la logique de ce dernier à sa propre plume. Le refus de la parole de Cassandre apparaît comme une condition humaine indépassable pour quiconque est pris dans le même récit qu’elle. La « non-vérité » désigne non pas le contraire de la vérité, qui est le mensonge, mais plutôt une catégorie tierce, un écart qui sépare radicalement le futur tel qu’il est rêvé ou espéré du futur tel qu’il advient réellement. La voix de Cassandre trace ainsi une frontière séparant rêves et espoirs du déroulement effectif des événements. Notre résistance à ce futur relève dès lors du déni. C’est nous, et non elle, qui semblons vivre dans l’irréel.

Le poème « No Troy Will Not Burn38 » construit précisément un tel contre-récit. Il raconte la guerre de Troie sur le mode de la négation, en mettant en scène le déni des personnages qui, strophe après strophe, réfutent la prophétie. C’est d’abord le jugement de Pâris qui est désamorcé : « Paris will be wed / And Greece will not be furious ». Les Troyens conjurent ensuite tour à tour le déclenchement de la guerre (« The troops have not been hailed / No oath between the suitors / The ships of war will not be sailed »), la défaite d’Hector face à Achille (« Prince Hector they will not defeat ») et enfin l’assaut final contre Troie (« The Greek’s assault is futile / They know our hand is brutal »). Tout au long du poème, la voix de Cassandre est absente. Elle devient une réalité extérieure au langage du récit, lequel relève du vœu pieux et de l’irréel, d’une fiction projective faite des désirs et anticipations des autres personnages. C’est peut-être cette fracture fondamentale entre l’irréel du discours collectif et le réel qu’elle incarne qui la tient à l’écart des autres. Ce constat nous ramène au paradoxe fondamental de la voix de Cassandre : c’est précisément notre incapacité à la croire qui rend l’avenir inéluctable. Un autre poème exprime ce dilemme sous la forme d’un regret : « those truths, heady and thick, slipping from your tongue / they fall on deaf ears / how I wish to believe you39 ». L’opposition entre le désir de croire et les « oreilles sourdes » souligne une impossibilité structurelle de cette croyance que le désir de croire ne parvient pas à susciter.

Cette tension interroge directement le double statut de la voix prophétique : est-elle une force agissante ou une simple manifestation de la fatalité ? La question trouve un écho dans un autre texte, qui dépeint Cassandre comme littéralement traversée par un futur violent, qui lui est extérieur. La parole prophétique y apparait ainsi simultanément comme un acte et une dépossession :

« bitter words bite your ears / and choke you, force their way back / out your throat / until you can’t hold them in. / Spilling truths of divinity outwards, / and outwards and outwards; / vomiting disgusted honesty: / clear up your own fucking mess40 ».

Ici, la prophétie n’est plus une parole maîtrisée, mais une violation. Elle est subie, avalée, vomie. Cassandre se voit dépossédée de son corps, devenu le réceptacle et l’instrument d’un futur qui est assimilé à une divinité inhumaine. Cette expérience d’un temps imposé, subi comme une force physique, définit la condition tragique de Cassandre et introduit une fracture temporelle scindant le personnage en deux.

Le temps fracturé de Cassandre

La voix prophétique se situe à l’intersection de plusieurs temporalités. Pour Cassandre, le futur est un présent perpétuel. La destruction de Troie n’est pas un événement à venir mais une réalité toujours actuelle, comme le cristallise le vers « she / does not weep or wail; in her eyes, home / has always been burning41 ». Le verbe de la dernière proposition, conjugué au present perfect progressive, constitue la clé de voûte de cette imbrication. Il opère en effet une double fusion du temps. D’une part, le present perfect (« has been ») établit un pont entre le passé et le présent : l’action n’est pas située dans un passé révolu ; ses conséquences se font sentir maintenant. D’autre part, la forme progressive (« -ing ») confère à l’action un caractère continu et ininterrompu. L’incendie n’est pas un événement ponctuel, mais un état permanent. Dans l’esprit de Cassandre, Troie est déjà et pour toujours en train de se consumer. Cette fusion des temps est l’essence même de sa souffrance tragique.

Cette imbrication des temporalités culmine dans le poème « schismos42 », présenté par son auteur comme une variation autour de la Cassandre des Troyennes d’Euripide.43 L’aspect visuel du texte est ici essentiel : organisé en deux colonnes, il offre une représentation plastique de la dualité du personnage. La colonne de gauche, intitulée « girlhood » correspond au passé, la colonne de droite, « godhood », dépeignant la prophétie qui parle en Cassandre, au futur. Cette mise en regard de la condition de jeune fille et du divin, du passé narratif et du futur prophétique, structure l’œuvre.

 

 

Le poème propose trois chemins de lecture. On peut lire les colonnes indépendamment l’une de l’autre, ou encore lire le poème ligne par ligne, les deux voix fusionnant en un récit unique. Ces aller-retours imposés au lecteur matérialisent les sauts temporels qui définissent l’existence de Cassandre. Constater l’enchevêtrement des réponses, c’est saisir l’imbrication des temporalités, clé de voûte d’une fatalité. Les deux fils se rejoignent ainsi au milieu du poème dans un évènement unique, la catastrophe, qu’annonce la répétition du vers « troy fell and44 ». Cet événement constitue le point de convergence du poème, l’instant où les chemins humain et divin se croisent avant de se séparer à nouveau. L’ajout du « and » et l’effet d’enjambement qu’il produit font pourtant de cet événement quelque chose de dynamique. Il permet une ouverture. Les deux temporalités, les deux branches doivent nécessairement se séparer de nouveau.

Ce présent saturé de la catastrophe perpétuelle constitue une dimension fondamentale de la parole prophétique telle que perçue dans la Grèce archaïque. Pour Marcel Détienne, la vérité prophétique y constitue une connaissance qui déborde l’homme de toutes parts, une parole qui « échappe à la temporalité […] parce qu’elle fait corps avec des forces qui sont au-delà des forces humaines45 ». Ici, comme dans le poème « less of a burning, more of a hardening46 », on retrouve le motif d’un trop-plein de parole qui le déborde, qu’on vomit, mais c’est un trop-plein qui constitue la substance même du présent.

Dans « Kassandra rates her discomfort on a scale from 1-10 », le futur est un état maladif et physique : « it’s like a headache. it’s like heartburn. it’s like a stomach flu47 ». Cet état douloureux de disjonction du temps prend ensuite d’assaut le corps en entier. Il se radicalise dans la suite du poème, l’enfermant dans un présent atemporel sans perspective et sans mémoire : « i know i wasn’t always like this but i can’t remember anything48 ».

Cassandre habite un présent conçu comme un trop-plein d’existence, un événement historique saturé. Ce présent ne se définit pas par opposition à un passé révolu ou à un futur irréel, mais il est soutenu par les deux. Le futur existe puisqu’il est activement engendré par la densité du présent. En cela, Cassandre habite un réel entier, tellement entier qu’il est insupportable. La douleur existentielle de Cassandre est celle d’un trop-plein, mais d’un trop-plein de vie, d’une surabondance de présence au monde : « It hurts to be, this divine ache. / There’s a violence inherent in the act of living, / of breathing and bruising and bleeding49 ». Cassandre est inconsolable, car elle est pleinement vivante.

Dans le poème « Kassandra rates her discomfort on a scale from 1-1050 » l’autrice ironise avec les tentatives de traitement de cette souffrance. Le titre lui-même, empruntant au registre du therapy speech51, met en scène la pathologisation d’une souffrance. Celle-ci est traduite dans un registre clinique, quantifiée et banalisée par l’échelle de notation, comme si l’expérience prophétique pouvait être réduite à un symptôme qu’on pourrait mesurer et prendre en charge. Ce processus n’est pas sans rappeler la psychiatrisation contemporaine de réponses normales à des menaces bien réelles, comme l’écoanxiété. On assiste à un déplacement du problème, la catastrophe annoncée, véritable source de la douleur se voyant évacuée au profit d’une gestion des manifestations de cette douleur Sa parole devenue trouble à gérer plutôt que vérité à entendre se trouve alors implicitement disqualifiée.

En demeurant inconsolable, Cassandre assume une posture fondamentalement antipolitique, dans la mesure où elle l’exclut de la cité, de la polis. Pourtant, pour Michaël Fœssel, rester inconsolé c’est renoncer à l’injonction du deuil, au retour à la normale, à la productivité. C’est refuser de reprendre le cours normal du temps.52 Sans contester la lecture que Nicole Loraux propose des textes antique, l’étude de notre corpus numérique réinvestit, à l’inverse, le mythe d’une forte charge politique. Le deuil interminable de Cassandre devient alors une protestation contre l’ordre établi qui voudrait tourner la page du désastre. L’antipolitique apparent de la plainte se résout en un geste éminemment politique, celui du témoignage d’une vérité inconfortable.

Conclusion : Cassandre ou la responsabilité du récit dans la construction du devenir

Que délègue-t-on au récit dans la construction de l’avenir ? Quelles voix choisissons-nous d’écouter ? Quelles voix sommes-nous capables d’écouter ? Que veut dire refuser le message de Cassandre ? Ne se prive-t-on pas justement de la possibilité d’habiter un futur improbable, un futur autre ? Cassandre nous propose un possible. Le refus de son message apparaît dès lors comme un renoncement.

 

 

La réponse humoristique au billet original, est à cet égard particulièrement parlante : « I asked the lady rambling about aliens at the bus stop. She’s also wrong 99% of the time but at least she’s entertaining53 ». Cette réplique nous informe sur un critère de sélection des récits non plus fondés sur leur véracité, mais plutôt sur leur valeur de divertissement. Finalement, qui écoute-t-on et pourquoi ? Le messager le plus plaisant ? Ce déplacement du critère de vérité vers celui du divertissement révèle une transformation dans le rapport que nous avons au futur, envisagé non comme réalité mais comme récit consommable. Refuser Cassandre ne relève pas tant de l’erreur que d’un choix, celui de préférer les fictions confortables au savoir qui dérange, refus qui est aussi un renoncement à habiter l’avenir.


  1. @minlicious, I asked chatgpt, 2025, en ligne, <https://www.tumblr.com/minlicious/783996901126258688/i-asked-chatgpt-well-i-asked-cassandra-of-troy> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  2. Sophocle, Antigone, trad. Paul Mazon, Paris, Librairie Générale Française, 1991, p. 277.↩︎

  3. Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Paris, Librairie Générale Française, 1991.↩︎

  4. Boccace, Des cleres et nobles femmes [De mulieribus claris], Paris, Les Belles Lettres, coll. « Annales littéraires de l’Université de Besançon », 1995.↩︎

  5. Véronique Léonard-Roques, « Essai d’approche sociopoétique de la figure de Cassandre : L’exemple du motif des prophéties de l’Antiquité à nos jours », Sociopoétiques, nᵒ 1, 2016, en ligne, <https://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=611> (page consultée le 11 novembre 2025).↩︎

  6. « Chez Cassandre, le caractère inaudible et mal reçu de son discours (fût-il énoncé rationnellement) fait écho à la difficulté éprouvée par les témoins rescapés des crimes de masse à se faire entendre. D’autre part, la fortune contemporaine de la figure s’explique aussi par le nouveau regard social et anthropologique porté sur le « mineur » (femme, étranger, barbare, fou), le dominé, le subalterne, l’exclu » dans (Ibid).↩︎

  7. On peut notamment citer le blogue mythpoetry.net, sorte d’archive de fan dédiée au genre, ou encore le « salon littéraire numérique » tenu par Ludovica Enrietti, dead anon society. Voir mythpoetry.net, mythologies, s. d., <https://mythpoetrynet.tumblr.com/tagged/persephone> (page consultée le 27 octobre 2023) et Ludovica Elisabetta Enrietti, thedeadanonpoetssociety, s. d., <https://thedeadanonpoetssociety.tumblr.com/daps-poetry-index> (page consultée le 23 octobre 2023).↩︎

  8. Un anonymat relatif, lié aux spécificités techno-culturelles des plateformes numériques étudiées. Nous développerons ce point ultérieurement.↩︎

  9. C’est en particulier le cas d’autrices connues pour leurs bestsellers, telles qu’Amanda Lovelace, Nikita Gill, ou encore Rupi Kaur. Voir Rupi Kaur, Milk and Honey, Kansas City, Andews McMeel Publishing, 2014 ; Amanda Lovelace, Flowers, Crowns and Fearsome Things, Kansas City, Andrews McNeel Publishing, 2021 ; Nikita Gill, The Girl and the Goddess: Stories and Poems of Divine Wisdom, New York, Putnam’s Sons, 2020 et Nikita Gill, Great Goddesses: Life Lessons from Myth and Monsters, Londres, Ebury Press, 2019.↩︎

  10. “For several years, the social media and microblogging platform Tumblr has been central to fannish passions and creative production among youth, especially girls, people of color, and LGBTQ-identified fans, who have found a home on the plat” dans Allison McCracken, « Tumblr Youth Subcultures and Media Engagement », Cinema Journal, Vol. 57, nᵒ 1, 2017, p. 151‑161, en ligne, <https://www.jstor.org/stable/44867867> (page consultée le 18 novembre 2023.↩︎

  11. En cela, Tumblr s’oppose à des réseaux comme Facebook ou LinkedIn, qui sont des real-name networks, où l’identité en ligne correspond plus ou moins à l’identité réelle des utilisateurs.↩︎

  12. Fandometrics In Depth: Poetry Edition, 2017, <https://fandom.tumblr.com/post/159681317649/fandometrics-in-depth-poetry-edition> (page consultée le 22 octobre 2023).↩︎

  13. “Social media sites often have unique limitations or affordances that can shape how people write on them. […] On Tumblr there are consequences to posts over a certain length with a ‘see more’ button that directs you away from your feed and onto someone’s blog directly, disincentivizing engagement” dans Selena Cotte, « #Does this count as poetry? »: A genre analysis of Tumblr poetry, mémoire de maîtrise, De Paul University, 2020, f. 49.↩︎

  14. “Text in general has become blended with visual conventions to such a degree that it has become difficult to separate the two” dans Selena Cotte, « « #does this count as poetry? » », op. cit..↩︎

  15. A. M., I Cannot Fathom the End, Even As I Fear It, 2014, <https://mythpoetrynet.tumblr.com/post/104590320798/you-make-cassandra-of-me-crying-of-doom-and> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  16. Crying of doom and / Bloody destruction, / Too terrible to be believed” dans Ibid.↩︎

  17. @deathbyvalentine, Women are not ignored, 2019, <https://www.tumblr.com/deathbyvalentine/186161441464/women-are-not-ignored-they-are-punished-for> (page consultée le 30 septembre 2025).↩︎

  18. Véronique Léonard-Roques, « Essai d’approche sociopoétique de la figure de Cassandre  », loc. cit.↩︎

  19. !!!delphie, It hurts to be, this divine ache, 2015, <https://metvmorqhoses.tumblr.com/post/130921854113/it-hurts-to-be-this-divine-ache-theres-a> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  20. Les barres obliques font partie de la graphie originale du poème. (!!!delphie, Ibid.)↩︎

  21. Ibid.↩︎

  22. Ici, les barres obliques (/) ne sont pas un ajout mais font partie de la graphie originale du poème de JA, Cassandra, Cassandra, you beautiful fool of a girl, 2015, <https://metvmorqhoses.tumblr.com/post/130030491928/cassandra-cassandra-you-beautiful-fool-of-a> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  23. F. H., Less of a burning, more of a hardening, 2015, <https://mythpoetrynet.tumblr.com/post/110521152343/the-words-are-whispering-through-your-ears-and> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  24. m.j. pearl, The butterfly effect, 2015, <https://fairytalesques.tumblr.com/post/108229341755/oh-apollo-loved-cassandra-and-for-that-troy> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  25. J. I., Kassandra, 2015, <https://athievesdaughter.tumblr.com/post/108629051480/your-gaze-lies-upon-the-future-your-mouth-speaks> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  26. LM, Cassandra only ever wished to be heard, 2016, <https://mythpoetrynet.tumblr.com/post/149824030093/it-trickles-down-your-chest-through-your> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  27. Euripide, « Les Troyennes », Tragédies, tome IV, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budés », 1982.↩︎

  28. Nicole Loraux, La voix endeuillée. Essai sur la tragédie grecque, Paris, Gallimard, 1999, p. 45‑46.↩︎

  29. Pascale Brillet-Dubois, « Nicole Loraux et la “voix endeuillée” de la tragédie. Un contre-point à L’Invention d’Athènes », The Funeral Oration, Lyon, 2020, en ligne, <https://shs.hal.science/halshs-03383123> (page consultée le 7 novembre 2025.↩︎

  30. M.C., Mad, mad, mad, 2015, <https://mythpoetrynet.tumblr.com/post/125922168973/she-comes-to-the-city-hollow-hands-empty-eyes> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  31. Pascale Brillet-Dubois, « Nicole Loraux et la “voix endeuillée” de la tragédie. Un contre-point à L’Invention d’Athènes », loc. cit.↩︎

  32. Ibid.↩︎

  33. J. I., Kassandra, op. cit.↩︎

  34. @deathbyvalentine, Women are not ignored, op. cit.↩︎

  35. Qui est une composante essentielle du personnage de Cassandre et un des traits de sa marginalité, jeune fille sans enfants ni époux.↩︎

  36. A. M., I Cannot Fathom the End, Even As I Fear It, op. cit.↩︎

  37. @minlicious, I asked chatgpt, op. cit.↩︎

  38. @oocooartistry, No, Troy will not burn, 2025, <https://www.tumblr.com/oocooartistry/799347731767377920/no-troy-will-not-burn> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  39. JA, Cassandra, Cassandra, you beautiful fool of a girl, op. cit..↩︎

  40. F. H., Less of a burning, more of a hardening, op. cit.↩︎

  41. M.C., Mad, mad, mad, op. cit.↩︎

  42. lucia, Schismos., 2025, <https://www.tumblr.com/the-cassandriad/773106839285104640/ive-not-written-poetry-in-years-im-more-of-a> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  43. Euripide, « Les Troyennes », op. cit.↩︎

  44. lucia, Schismos, op. cit.↩︎

  45. Marcel Detienne, Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Librairie Générale Française, 2006, p. 123.↩︎

  46. F. H., Less of a burning, more of a hardening, op. cit.↩︎

  47. Alex Peery Clark, Kassandra rates her discomfort on a scale from 1-10, 2025, <https://www.tumblr.com/two-bees-poetry/775512365021216768/kassandra-rates-her-discomfort-on-a-scale-from?source=share> (page consultée le 7 novembre 2025).↩︎

  48. Ibid.↩︎

  49. !!!delphie, It hurts to be, this divine ache, op. cit.↩︎

  50. Alex Peery Clark, Kassandra rates her discomfort on a scale from 1-10, op. cit.↩︎

  51. Langage psychologisant inspiré du discours thérapeutique.↩︎

  52. Michaël Foessel, Le temps de la consolation, Paris, Points, 2017.↩︎

  53. @minlicious, I asked chatgpt, op. cit.↩︎