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Nicolas Chalifour

Nicolas Chalifour est né à Québec en 1970. Il vit à Montréal et est l’auteur de trois romans publiés aux éditions Héliotrope : Vu d’ici tout est petit, Variétés Delphi et Vol DC-408. Son quatrième livre, Fantoche, paraîtra à l’automne 2026.

Qui eût cru qu’une jeune femme à peine sortie de la vingtaine, une femme si peu notre aînée, une chargée de cours aux gestes fiévreux et à la parole précipitée, à la voix entravée par des bouts de souffles et de petits rires de gorge, nous envoûterait ainsi, qu’elle serait celle qui, tout en magnifiant leurs textes, déboulonnerait les légendes qu’on nous avait interdit jusqu’alors d’approcher de trop près…

Qui eût cru qu’une femme à la posture et au discours si totalement inconcevables pour nos regards et nos oreilles de vieux enfants nous marquerait au fer de son audace, qu’elle nous donnerait à voir, à travers le fouillis bien tassé de ses notes, la cohue de ses gestes et les accents de son masque, tout autre chose que ce qui pouvait exister pour nous alors, qu’elle parviendrait, par la beauté de ses désordres, l’oblique du regard et l’éclat du discours qu’elle portait sur les textes, à nous mettre le nez dans toutes sortes de choses demeurées jusque-là, pour nous, strictement impossibles ou impensables … 

Qui eût cru que cette femme encore si jeune pût enseigner comme ça, là devant nous, enseigner avec cette folie furieuse, avec ce don, avec cette rigueur curieusement affranchie, presque désinvolte qui lui permettait de refuser les rites et les usages de toutes et tous les autres pour discourir avec une si éclatante liberté, une licence qui, n’eût été la justesse et la force de ses saillies, eût pu nous paraître suspecte…

Qui eût cru qu’une chargée de cours pût discourir d’une telle manière et nous donner ainsi, comme personne ne l’avait encore fait, la chance de voir toutes les choses qui se trouvaient non seulement là, dans les livres, mais aussi à l’orée de ceux-ci, parmi leurs cernes et rognures…

Qui eût cru que ce serait elle, cette lumineuse pythie, cette trafiquante insolite, qui nous donnerait enfin le loisir de lire vraiment, qui nous octroierait, par l’exemple, la permission de nous vautrer effrontément dans tout ce qui se trouvait là, entassé sur les rayons, les tablettes et les étalages de ces mondes jusqu’alors maintenus hors de notre portée, au-delà du cordon sanitaire académique, que ce serait elle qui nous donnerait le droit de souiller de nos doigts dégantés, de contaminer de nos langues empâtées tout ce qui patientait là et qu’on nous avait si bien appris à ne révérer que de loin, comme un oracle redouté, un menaçant augure…

Qui eût cru que ce serait elle aussi qui, croisée par la suite sur les barricades comme dans les salons, continuerait de m’enseigner, de loin mais toujours par l’exemple, encore bien des choses, elle qui me ferait voir dans les remous de son sillage l’envers des mirages mondains, le cul des mols consensus et la fragilité des distinctions qu’ils érigent, le lard des ambitions et les frontières de pacotilles qu’on leur doit, toutes ces limites à transgresser, elle encore qui me prêterait le premier de ces livres que j’allais habiter durablement, de ces livres à l’ombre desquels j’allais passer une partie de ma vie, que ce serait elle aussi qui baptiserait mon premier roman, puis m’inciterait, des années plus tard, à poser, ici même, en ces pages éthérées, les pierres angulaires de mes premiers deuils, qu’elle serait ainsi le plus saillant de ces personnages, rares et précieux, qui m’auront autorisé à écrire et m’auront incité à risquer de devenir écrivain…

C’est pourtant bien elle, à n’en point douter, qui m’aura permis de croire en la possibilité de vivre dans la fiction, d’exister plus fort et davantage dans ce travers du monde, ce réel réfléchi.