Cassandre à l’université
Eugénie Péron-Douté est Docteure et qualifiée aux fonctions de Maître de conférences en 09e et 18e sections. Après avoir été ATER, elle est actuellement Responsable des Études et de la Recherche à l’École Nationale Supérieure d’Art de Paris-Cergy (ENSAPC). Elle refonde actuellement le laboratoire de recherche en art, LaRa, de l’ENSAPC. Elle est également chercheuse associée en arts plastiques au sein du laboratoire du Crem (Université de Lorraine, Metz) et chercheuse associée en création littéraire au FabLitt (Université de Paris 8). Invitée en octobre 2024 à séjourner à la Chicago University pour travailler sur la conférence-performance, elle étudie notamment l’artialisation de la littérature et la littérarisation de l’art contemporain. Elle est également membre du collectif fondé sur et avec Pierre Bayard dont l’organisation d’un troisième colloque international mêlant art et littérature aura lieu en 2027.
Parmi ses publications notables, Eugénie Péron-Douté a notamment codirigé le dossier de revue « Chloé Delaume : une œuvre intermédiale »paru dans Contemporary French and Francophone Studies (2026).
Cassandre est partout.
Là où on ne l’attend pas.
Là où on ne l’entend pas.
Là où on ne la voit pas, parce qu’on détourne le regard. Ou parce que simplement les regards la transpercent. La traversent. Elle est ce fantôme, ce néant dans lequel on l’a précipitée. Elle est ce silence qu’on lui impose, ce mauvais esprit qu’on lui suppose. Cet esprit n’a rien d’humain, puisque Cassandre est un mythe. Un simple mythe qui ne peut s’échapper des pages des livres qui renferment cette figure tragique. Elle ne peut s’évader d’aucune prison de papier. Elle ne peut s’évader par la pensée, par la parole et encore moins par la création. Elle ne crée rien. Elle ne crée plus rien. Elle ne peut plus créer. Elle ne peut plus crier. Elle ne crée que discordance et chaos. C’est pour cette raison qu’il faut la cadrer, l’empêcher de parler.
Elle est celle qu’on refuse de voir. Qu’on refuse de croire.
Cassandre est partout, mais elle est condamnée. Ses paroles sont effacées. Son corps est dissout. Invisibilisée, son existence n’a aucune légitimité.
Pourtant, elle est là. Partout. Discrète mais tenace. Glissant entre les murs comme une rumeur ancienne. Elle est une et pourtant divisible. Elle est une et plusieurs. Tels les éclats d’un miroir qui renvoient les fragments d’une seule et même image, celle d’une lucidité, d’une réalité aux multiples facettes. Elle est multiple et elle voit ce qu’on refuse de voir. Elle dénonce les violences symboliques qu’on refuse d’entendre.
Cassandre, c’est celle qui sait que l’université, espace de savoir et lieu de transmission, est un champ structuré par des rapports de force.
Cassandre peut citer les sociologues, les philosophes, les théoricien.nes qui ont décrit ses mécanismes de légitimation, ses hiérarchies, ses exclusions.
Cassandre pourrait dérouler les concepts, les cadres, les catégories.
Cassandre pourrait bien plus encore. Mais ce serait parler depuis la surface, depuis les murs repeints.
Des Cassandre, j’en connais plusieurs.
Celle qui a subi du harcèlement moral, qui a reçu des menaces anonymes dans la plus prestigieuse des universités.
Celle qui a osé signaler un harcèlement sexuel et qu’on a accusée de beaucoup exagérer.
Celle encore qui a renoncé. Qui s’est échappée pour ne plus vivre qu’avec des animaux.
Celle qui mieux que personne comprend le terme « créaticide » et ne peut plus créer.
Mais Cassandre, c’est aussi celle qui se bat encore, malgré les murs qui se referment, ces murs dressés. Si bien dressés à renfermer. C’est celle qui se bat encore malgré les procédures qui l’écrase. Malgré ceux qui la regardent comme une anomalie.
Cassandre existe.
Cassandre existe et elle est multiple. Toutes ces Cassandre fissurent l’édifice par leur simple présence. Elles parlent. Mais leurs paroles se heurtent à des murs trop épais pour vibrer. Elles répètent, obstinées, ce que l’institution refuse d’entendre. Elles voient les failles, les effondrements à venir, les violences qui circulent sous la surface.
Elles parlent. Et elles disent vrai.
Mais leur vérité dérange.
C’est depuis ces fissures, depuis ces voix brisées, que Cassandre renaît et revient, comme une méthode, une manière d’appréhender et de regarder l’université. Depuis ses failles. Depuis ses marges. Depuis les endroits où la parole se fracture.
Cassandre est entrée entre ces murs infranchissables. Toutes les Cassandre cassées y sont entrées. Sans savoir qu’elles allaient se blesser, parfois se fracasser contre ces murs trop hauts, sans jamais trouver d’issue. D’issue de secours. Où pouvoir s’insinuer, à l’issue de tant d’années passées à tourner et chercher en vain une porte. Une porte capable de s’ouvrir. Une porte dont elles auraient la clé.
Toutes ces Cassandre/Alice n’ont trouvé que des portes verrouillées, des portes minuscules par lesquelles elles n’ont pu entrer. Alors elles ont accepté de faire confiance à la seule potion capable de leur permettre de passer. Celle qui fait rétrécir. Celle qui fait involuer, celle qui – au lieu de vous élever et vous faire grandir – vous rend de plus en plus petite, afin de pouvoir espérer se fondre. Être à la taille d’une porte minuscule qu’il est impossible d’espérer franchir sans s’invisibiliser. Sans accepter. Sans s’abaisser. Sans se faire rabaisser.
Comme Alice, elles ont le sentiment d’être tombées dans un puits sans fond.
Alors, ce que ces Cassandre découvrent, ce sont les interstices.
Car malgré la solidité apparente de l’édifice, quelque chose craque. Une vibration. Un souffle. Une faille.
Une fissure.
Puis une autre.
Les Cassandre voient les fissures. Elles les vivent.
Elles sentent les murs trembler parce qu’elles y sont adossées.
Toutes ces Cassandre ne sont pas des exceptions. Elles sont des symptômes.
Les symptômes d’un système qui refuse d’entendre ce qu’il produit lui-même.
Elles voient les fissures et annoncent l’effondrement.
Et c’est là que Cassandre entre.
C’est par là qu’elle peut entrer.
Pas par cette porte trop étroite, minuscule, ridicule.
Pas par cette porte qui l’oblige à s’adapter.
Elle entre.
Elle écoute les murs.
Elle suit les fissures.
Elle lit les craquements comme d’autres lisent les archives.
Elle sait que la vérité ne se trouve pas dans les classements.
La vérité est dans les failles.
Les failles.
Les failles de ce système.
Elle est dans leurs larmes.
Les larmes de cette ATER mise à terre.
Les larmes de celle qui ne peut se protéger qu’en serrant contre elle le dossier qu’elle venait présenter, tel un bouclier.
Les larmes de celle à qui l’on dit « Tu ferais mieux de te taire si tu veux rester ici. »
Les larmes de celle qu’on invective à voix haute afin que tout le monde entende : « Tu n’as pas les codes ! »
Au point de prendre les autres à témoin : « Elle n’a pas les codes ! »
Les larmes de celle qui subit. Qui tente en vain de parler.
Les larmes de celle à qui on impose le silence.
Les larmes de celles qui n’ont pas les codes.
Cassandre s’est immiscée par toutes ces fissures.
Cassandre est entrée.
Elle s’est glissée dans les marges des rapports. Dans les blancs des formulaires. Dans les silences des réunions. Elle s’est assise à côté de celles qui attendent qu’on les écoute.
Elle a posé la main sur les murs, comme si elle pouvait en sentir la fatigue.
Elle a observé les gestes automatiques. Les chorégraphies institutionnelles. Les hochements de têtes. Les stylos qui tracent des verdicts. Les regards qui se détournent au moment précis où la parole devient trop vraie.
Cassandre n’a pas parlé tout de suite.
Elle a d’abord observé.
Observé le silence pour pouvoir écouter.
Elle a écouté les phrases qui n’en finissent pas. Les soupirs retenus.
Elle a entendu les « ce n’est pas le moment », les « tu comprends, c’est compliqué », les « on ne peut pas faire autrement ».
Elle a vu les murs vibrer sous le poids des non-dits.
Elle a entendu les voix qui se brisaient. Les phrases qui s’éteignaient avant même d’être prononcées.
Elle a entendu les mots de ces silences.
Elle a entendu les sous-entendus.
Elle a entendu.
Et elle a attendu.
Et elle s’est tue.
Une salle blanche. Pas un amphithéâtre. Les néons vibrent comme des cordes tendues. Les murs portent des marques que nul ne regarde. Que nul ne remarque. De fines lignes, presque des rides, courent du plafond vers le sol. Des cicatrices. Et une longue table. Trop longue. Une salle comme aseptisée. Une salle de laboratoire pour une réunion de laboratoire. Que va-t-on disséquer ? Qui va-t-on disséquer ?
Ils sont là. Installés. Tous du même côté. Du même côté de l’immense table. Ils feuillettent. Ils cochent. Ils ajustent leurs lunettes. Leurs gestes sont si précis qu’ils semblent répétés depuis des années. Rien ne dépasse. Rien ne tremble.
Ils sont prêts. La porte peut s’ouvrir. Et la laisser entrer.
Mais la porte est restée fermée.
Ils se sont regardés. Ont échangé des regards suspicieux. Certains ont toussoté. D’autres ont à peine soupiré.
Et elle est entrée.
Elle s’est glissée dans une fissure qui commençait à s’écarter. Elle n’est pas arrivée par là où on l’attendait. Mais malgré tout, elle est entrée. Sans bruit.
Et la voilà de l’autre côté. De l’autre côté du rempart de la table immense. Elle y dépose un dossier. Trop mince pour être crédible.
Elle s’assied.
Personne ne l’accueille.
On l’invite seulement à installer son PowerPoint. Juste pour pouvoir en regretter l’absence. Juste pour s’assurer qu’elle n’a que ce dossier minuscule. Ridicule. Juste pour s’assurer que tout a mal commencé.
Et d’un geste bref, mécanique, qui semble plus un ordre qu’une invitation, on lui fait signe de commencer.
Elle ouvre son dossier.
Ses mains tremblent un peu. Mais sa voix est étonnamment calme :
— Mes recherches portent sur ce que vous ne voyez pas.
Un chercheur – qui ne cherche que la paix administrative et la reconnaissance – relève la tête. Un autre soupire. Un autre tapote sur son clavier.
— Je travaille sur ce qui craque dans les murs. Sur ce qui menace de s’effondrer. Je travaille sur les fissures.
Un professeur – qui a perdu sa majuscule lors d’une recension jugée imparfaite – fronce les sourcils.
— Vous parlez de métaphores, je suppose.
Cassandre semble sourire.
— Nous avons besoin de données. De résultats. De publications.
Elle incline légèrement la tête. Comme si elle écoutait quelque chose derrière elle. Puis répond calmement :
— Les données sont là.
Elle se tait un court instant. La tête haute. Elle regarde droit devant elle, mais son regard semble les englober tous.
— Les données sont là. Dans les corps qui se taisent. Dans les voix qui se brisent. Dans les couloirs où l’on apprend à ne pas faire de vagues. Dans les dossiers qui disparaissent. Dans les plaintes qui n’aboutissent jamais.
Un murmure traverse la salle.
Un cher collègue – cher simplement parce qu’il a une chaire – toussote à nouveau pour rappeler son existence.
Un autre prend des notes. Avec la précision d’un bourreau qui aiguise sa lame.
Le couperet tombe :
— Ce n’est pas recevable. Vous mélangez engagement et recherche.
Cassandre sourit.
Un sourire minuscule. Presque imperceptible.
Une légère fissure dans son visage. Qui laisse échapper les mots :
— Je parle depuis l’endroit où les murs se fendent. Depuis les marges. Depuis les voix que vous jugez hystériques, excessives, dérangeantes.
Un stylo semble déraper sur une feuille noircie.
— Je parle depuis les Cassandre que vous avez déjà tous croisées sans les voir.
Elle les regarde un à un.
Personne ne soutient son regard.
— Souvenez-vous. Il y a celle que vous avez jugée trop sensible, parce qu’elle a dénoncé un harcèlement. Celle qui a reçu des menaces anonymes dans cette université prestigieuse. Celle qui n’a plus la force de créer. Celle qui a cessé de parler, parce que vous ne l’écoutiez pas. Celle qui a démissionné.
Un silence lourd tombe.
Le président du comité referme son dossier. Pour signifier que l’affaire est classée. Classée sans suite.
Classés, en effet, tous ces formulaires qui s’empilent telles des pierres tombales. Ici repose une candidature. Là une plainte. Plus loin une carrière.
Tous ces rapports sont des oracles inversés. On y écrit ce que l’institution veut entendre. Pas ce qu’on a vu.
Le président pose la main sur le dossier refermé, comme pour l’empêcher de s’ouvrir malgré lui :
— Ce n’est pas le sujet de votre audition.
Cassandre pose la main sur la table. La surface est froide :
— C’est exactement le sujet.
Sous sa paume, elle sent une vibration infime. Comme un souffle :
— C’est précisément le sujet, parce que vos murs craquent. Parce que vos classements se fissurent. Parce que vos procédures se délitent. Parce que vous refusez de voir ce que vous produisez. Parce que vous appelez concours ce qui n’est que cooptation. Procédure, ce qui n’est qu’entre-soi. Évaluation, ce qui n’est que tri social. Transparence, ce qui se décide à huis clos. Impartialité, ce qui dépend du bon vouloir d’une seule personne. Audition, ce qui n’est que mise en scène orchestrée pour couler celle qui ferait de l’ombre à la favorite. Objectivité, ce qui protège les discriminations. Titularisation, ce qui n’est qu’une épreuve d’endurance et de soumission. Conflit, ce qui n’est que violence. Maladresse, ce qui est abus. Rumeur, ce que vous refusez d’entendre.
Un membre du comité ricane.
Un autre lève les yeux au ciel.
Les autres restent impassibles.
Presque paternaliste et visiblement navré par de telles absurdités, le président conclut :
— Vous dramatisez. L’université n’est pas en ruine.
Petits hochements de tête.
Échanges de regards solidaires et entendus.
Cassandre lève les yeux vers le mur derrière eux.
Une fissure, fine comme un cheveu, apparaît.
C’est imperceptible.
Et irréversible.
— Pas encore.
L’ensemble du comité note quelque chose dans la marge. Un mot sec, rapide, sans hésitation. Validé par le président.
Avec la douceur d’un couperet, le verdict tombe :
— Non conforme.
La non-conformité. Ils ont trouvé la faille, et s’y sont engouffrés.
Cassandre se lève.
Elle leur fait face.
Sa voix est calme. Juste une intensité contenue :
— La prophétie est ma méthodologie. Vous la réfutez. Vous la niez parce qu’elle vous échappe. Vous refusez de voir. Vous refusez d’entendre. Mais moi j’ai vu. J’ai entendu. Je sais que vos auditions ressemblent à des sacrifices. J’ai vu celles qui ont offert leur temps, leurs espoirs, leur santé, espérant toujours une bénédiction qui n’est jamais arrivée. J’ai entendu leurs voix que vous avez silenciées. J’ai observé vos murs, vos bibliographies, vos classements. Vos murs ne sont pas des remparts infranchissables. Vos murs s’effritent, lentement. Ils sont fragiles. Ils tomberont.
Petites réactions un rien agacées.
Cette prise de parole est inconvenante.
Cassandre regarde tomber sur le sol quelques éclats du mur lézardé.
— Ils tomberont. Le processus a déjà commencé.
Dans le couloir, la lumière est plus faible. Elle s’arrête un instant. Elle ne pleure pas. Elle ne tremble pas. Encore une fois, elle écoute.
Derrière la porte de cette salle qu’elle vient de quitter, des bribes de phrases étouffées, de verdicts administratifs, des mots qui tombent comme des pierres : insuffisant, inadaptée, hors cadre…
Des mots qui ne disent rien.
Et qui décident de tout.
Cassandre pose la main sur le mur. La fissure qu’elle a vue dans la salle blanche a traversé le mur. Elle court maintenant sous ses doigts. Plus longue. Plus profonde.
Elle en suit la ligne du bout de l’ongle, comme on suit une veine.
Elle murmure :
— Ça craque.
Le mur répond par un léger frémissement. Un souffle. Une poussière presque imperceptible.
Cassandre ferme les yeux.
Dans les couloirs, des ombres. Les ombres de celles qui ont parlé avant elle. Toutes ces Cassandre réduites au silence.
Elles avancent, portant leurs dossiers pour seule défense. Comme de frêles boucliers.
Elles avancent. Même quand la lumière vacille.
Même quand elles vacillent.
Elles avancent.
Et Cassandre les écoute :
— On ne nous croit pas.
— On nous demande des preuves que personne ne veut consulter.
— On nous accuse d’être trop sensibles.
— Trop bruyantes.
— Trop insistantes.
— On nous accuse.
Cassandre les écoute.
Elle ne cherche pas à les consoler.
Elle ne cherche pas à les convaincre.
Elle sait que leur parole n’a jamais eu besoin d’être validée pour être vraie.
Cassandre rouvre les yeux.
Les ombres se dissipent.
Mais leurs voix résonnent encore en écho.
Pour peu qu’on accepte de les entendre.
La main de Cassandre n’a pas bougé.
Mais sur le mur, la fissure s’est élargie.
Un fragment de peinture tombe au sol, minuscule. Presque rien.
Mais elle sait que c’est ainsi que commencent les effondrements.
Par des signes que nul ne veut voir.
Elle retire doucement sa main.
Elle avance.
Chaque pas fait vibrer le couloir.
Chaque respiration soulève un peu de poussière.
Chaque geste ouvre une nouvelle faille.
Elle avance.
La fissure aussi.
Elles se répondent. Et elles avancent ensemble.
Elles se font écho.
Le processus a commencé.
Quelques éclats sont tombés.
Aucun éclat de voix.
Seulement quelques éclats d’un mur fissuré.
Désormais, elle le sait,
Cassandre ne parle plus pour être entendue.
Cassandre parle pour fissurer.