À l’aube dans un lieu très pur

À l’aube dans un lieu très pur

Loxón

Loxón est un projet collectif qui met principalement en œuvre l’écrit, la photographie et la performance pour réinterpréter, à travers une persona, des œuvres ou des motifs du passé. Un texte et des photographies ont été publiés dans le dossier n° 13 de MuseMedusa, sous le titre « Dans le feu ». Nous résumons Loxón en une phrase : « Loxón ondoie, inspire, digère, façonne mots, images, vibrations, oblique oui, labile, multiple ».

J’ai alors relu les premiers mots d’Hélénos :

À l’aube dans un lieu très pur, il faut s’allonger sur une terre encore noire humide, y infiltrer les doigts de la main gauche. Se remémorer tous les noms, se faire courbe, crabe, serpent presque, remplir ses yeux d’un peu de brume et se tendre et se tordre un peu. Le ciel doit être dégagé pour ne pas s’émietter.

On aura au préalable incisé la demande au creux de la langue.


Lorsque la nuit s’est tout à fait dissipée, il faut de l’index droit découper avec attention le rectangle bleu, lui donner consistance fluide, celle d’un souvenir ou d’un regret c’est égal. Puis à l’affût attendre l’oionós, un signe à l’aoriste, iris brûlé doré grand ouvert en filet contre iris brûlé oxydé.

J’ai compris pourquoi j’avais balbutié et dérivé dos sur le bitume, rue après rue vers le fleuve, sous le silence opaque du ciel.


En me relevant, j’ai pourtant lu dans mon ombre qu’Hélénos avait troué ma tête :

 

Kassandra, adelphe, j’ai voulu t’écrire de mes poumons, et puis je me suis souvenu que je partais.


Je pars comme tu m’as dit chercher les foudres. Dans la nuit bien sûr, de jour j’ai peur de ne pas les voir ou de ne pas bien entendre leurs murmures.


Dehors tu apercevras peut-être sous les chênes les traces luisantes de Loxías kéraunogète. Oui à nouveau j’ai appelé pour nous guider le dieu impur en clair-obscur, le tordu comme nous, queer mantique comme nous. Tu sais qu’il ne cache rien ni ne dit rien. (J’espérais en secret que son coup d’œil brise doucement mon souffle et nos inquiétudes.)


Comme vous deux me l’avez appris, je vais pister les foudres par regards furtifs, obliques, ceux qui déforment et reforment sans cesse les images. C’est toujours du coin de l’œil ou au coin d’une mémoire un peu maniaque qu’on a retrouvé les foudres. Parce qu’elles non plus ne vont jamais tout à fait droit.


Ça fait longtemps qu’on ne les a pas vues étonner la nuit… Tu me diras : une foudre vient quand elle veut et non quand je veux. Et tu auras bien sûr raison.


J’errerai sans doute un peu mais je sais pratiquer ce flottement de l’attention nécessaire pour s’enfoudroyer. Tu m’as appris qu’il fallait aussi s’imbiber et s’embraser de désir : de sentir, de goûter, de parler, de penser, qu’il fallait palpiter et s’opacifier soi-même. Tu sais que les foudres naissent dans les montagnes sinon dans quelque frange obscure de nos corps.


Je suivrai donc sur le Taygète les louves dorées au témenos du soleil et leur haleine qui répond aux foudres en longs échos. J’ai pris avec moi le repas préparé hier, quelques volumes déposés sur la pierre du seuil. Tu dis souvent que toute cette cellulose peut attirer neuf coups de foudre et je pense que tu as raison. Mais ma digestion est lourde et rugueuse. Il me faudrait des entrailles tissées de feu, pour sentir, goûter, parler, penser, palpiter, m’opacifier.


C’est vrai qu’il y a des ruminations lentes entre les illuminations. Si tu étais réveillée, je t’aurais demandé si le ciel étoilé rumine aussi.

Souviens-toi de ce que nous écrira la philosophe de la foudre : « Elle se caractérise par la fulgurance et l’intensité d’une émotion où s’impose le sentiment d’une injonction et d’un acquiescement, d’une nécessité et d’une liberté, d’une passivité et d’une activité, où l’éblouissante discontinuité renvoie en amont et en aval à une continuité plus souterraine – une trop longue attente faite d’ennui et de malaise pour l’un, la lenteur d’une gestation pour un autre, et, pour tous, l’exigence de se mettre désormais au service de ce qui a été entrevu1Marianne Massin, La pensée vive. Essai sur l’inspiration philosophique, Armand Colin, 2007, p. 136.. »

 

À l’aube dans un lieu très pur II, Loxón ©

 

Elle appellera ça mystérieusement : inspiration.


Je ne suis pas certain de tout à fait comprendre ce jeu (incandescent ? pulsatile ?) du souffle. Si tu étais réveillée, je t’aurais demandé si le ciel respire aussi. Si la terre sombre respire aussi.


Quand on aura débusqué les foudres, on pourra sans doute respirer l’un avec l’autre, l’un pour l’autre, conspirer.


Il y a bien longtemps que des serpents ne nous ont pas léché les oreilles.


Penses-tu que les foudres sont les conspirations du ciel et de la terre ?


Réponds-moi s’il le faut, dans ta tête, tes poumons ou ailleurs.


J’ai décidé de me recoucher sur le bitume, pour quand même attendre l’oiseau-signe ou peut-être cette Cassandre, trace absente d’une catastrophe. Sans terre noire, iris brûlé doré grand ouvert en filet contre iris brûlé oxydé.

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    Marianne Massin, La pensée vive. Essai sur l’inspiration philosophique, Armand Colin, 2007, p. 136.