À qui s’adresse Cassandre ?

À qui s’adresse Cassandre ?

Sophie Létourneau

Sophie Létourneau est professeure titulaire au Département des littératures, théâtre et cinéma de l’Université Laval. Depuis son premier livre (Polaroïds, Québec Amérique, 2006) et sa thèse (« La mélancolie même de la photographie : Roland Barthes », Université de Montréal, 2009), elle s’intéresse aux écritures du réel dans les littératures française et québécoise. Son dernier livre, Chasse à l’homme (La Peuplade, 2020) a remporté le prix littéraire du Gouverneur général.

Au Japon, il existe un mot pour désigner la dernière séance que donne une professeure avant sa retraite de l’université : saishū kōgi me dit l’intelligence artificielle. (J’ai oublié mes rudiments de japonais.) Les ancien.nes étudiant.es sont invité.es à assister à cette dernière séance, pour laquelle la professeure ne prépare pas de contenu particulier. On considère que la présence des ancien.nes et la solennité du moment suffisent. Une petite fête s’en suit et les célébrations continuent dans les jours suivants : conférence publique, colloque auquel participent les collègues, publication de miscellanées, fête officielle avec des représentant.es de l’administration de l’université. Et j’oublie le reste.

Car moi, c’est le rituel de la dernière séance qui m’a interpellée lorsque mon amie (Agnès Disson, une spécialiste de la poésie contemporaine française) m’a fait le récit de son départ à la retraite de l’Université d’Osaka. Aussi ai-je tôt fait de demander à Catherine Mavrikakis de m’aviser lorsqu’elle partirait à la retraite. Je voulais organiser pour elle, à la japonaise, un rituel de la dernière séance.

Sur le coup, elle m’a dit que l’idée lui plaisait.

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Quelques années plus tôt, après avoir reçu la confirmation que je n’avais pas obtenu un poste de professeure dans une université où (pour être honnête) je ne me voyais pas travailler, Catherine s’inquiétait pour moi.

— Mais qu’est-ce que tu vas faire ?

Moi, j’étais étrangement soulagée. Sans emploi, j’étais sans attache et libre de suivre, enfin, mes envies.

— Je pars au Japon, lui ai-je répondu.

De toute ma vie, je n’ai jamais vu Catherine si heureuse. D’un ton à la fois étonné et triomphant, elle répétait, jubilait :

— Au Japon… !

Sa joie m’a surprise. Je lui en ai demandé la raison. Elle m’a répondu que la plupart des gens ne s’autorisaient pas cela – partir. Aujourd’hui, je comprends qu’à ses yeux, ce n’était pas seulement Montréal que je quittais. En m’installant à Tokyo, je me soustrayais d’un milieu qui la faisait souffrir. Je m’éclipsais d’une scène où sa parole n’était pas entendue.

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Quinze ans plus tard, Catherine m’a proposé d’intervenir dans son séminaire un mercredi de décembre. J’ai accepté sans poser de question. En retour de courriel, Catherine m’a annoncé que ce serait, ce jour-là, sa dernière séance d’enseignement avant sa retraite. Elle m’en déléguait le contenu : je pouvais dire ce que bon me semblait.

Sur le coup, j’ai pensé qu’elle m’avait bien eue.

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En 2003, je terminais mon baccalauréat à l’Université de Montréal lorsque Catherine a décroché le poste de professeure en création littéraire. À l’époque, j’avais pour amoureux un garçon plus vieux que moi. Catherine embauchée, lui et ses ami.es m’ont pressée de suivre n’importe quel cours qu’elle donnerait. Et le premier cours qu’elle donnerait comme professeure à l’Université de Montréal, ce serait un atelier de création littéraire qui avait pour thème « le pastiche ». J’étais en troisième année de baccalauréat. Ni la création littéraire, ni le pastiche ne m’interpelaient particulièrement. Mais j’avais lu Deuils cannibales et mélancoliques et je me suis inscrite en me disant que ce serait sans doute intéressant.

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En 2025, le dernier cours de Catherine était un séminaire de recherche-création portant sur « l’influence ». On peut constater la cohérence entre le premier cours et le dernier. Tant le pastiche que l’influence posent la question de la voix et peut-être surtout de l’énonciation. Pour qui écrit, pour qui pastiche une œuvre ou redoute son influence, on ne se défait jamais du sentiment que quelqu’un parle à travers soi.

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J’étais bien embêtée. D’une part, Catherine refusait que d’autres personnes que celles inscrites au séminaire soient présentes pour sa dernière séance, coupant court ainsi à mon élan japonais. D’autre part, je ne savais pas quoi dire. Je peux, certes, tenir un discours. Je sais professer : je sais déplier une pensée comme une grande nappe sur la table. Mais en cette occasion, celle de la dernière séance, je ne savais pas quoi dire : je me sentais tout bonnement déplacée.

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On sait, bien sûr, que cette présence d’un autre en soi est au cœur de l’œuvre de Catherine Mavrikakis.

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Mon problème était un problème d’adresse. Dans la dernière séance à la japonaise, une double énonciation se fait entendre. Le contenu du cours s’adresse aux étudiant.es inscrit.es. Mais le rituel fait en sorte que la parole professorale s’adresse également aux ancien.nes étudiant.es. Du reste, dans ce moment crépusculaire, tout le monde est conscient que la professeure quittera bientôt la scène où l’on venait l’écouter. C’est ce qui donne à sa parole une valeur testamentaire.

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En création littéraire, on parle souvent de la voix. Et l’on en parle comme si tout le travail de l’écrivaine consistait à cela, « chercher sa voix », « trouver sa voix », « faire entendre sa voix ». Rarement parle-t-on de ce qui, dans la voix, appelle et tend vers l’autre. Pourtant l’adresse est un enjeu de première importance.

Parlez-en à Cassandre.

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Pour m’aider à préparer le contenu de ma conférence, j’ai demandé à Catherine de me faire parvenir son plan de cours. Dans le descriptif, il était question de l’anxiété de l’influence. En réfléchissant à la problématique du séminaire, je me suis aperçue qu’il me serait difficile de contribuer à la réflexion sous cet angle.

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Ma conférence avait pour titre « Du sentiment de solitude (en littérature) ». Je disais que je ne connaissais pas la peur d’être influencée : dans la littérature, je recherche mes semblables. Si bien que lorsque je tombe sur un livre dont la pensée rejoint la mienne et l’élève, je le vis toujours comme un miracle, une scène de reconnaissance. Comme si nos deux têtes pensaient ensemble.

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Ce désir de connivence m’a rappelé l’affection que je portais, au début de mes études, aux pièces de théâtre reposant sur la parole d’un seul personnage : La Nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès, La Voix humaine, de Jean Cocteau, Oh les beaux jours, de Samuel Beckett. Comme l’a dit très justement le dramaturge suisse Daniele Finzi Pasca, on présente souvent le monologue comme un texte prononcé par une seule personne alors qu’en fait, il s’agit d’un texte adressé à une seule personne. C’est cette parole tendue vers l’autre qui m’émouvait. (Et qui m’émeut encore aujourd’hui.)

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Toute littérature se veut une parole tendue. Toute littérature s’écrit dans l’espoir de résonner chez l’autre. Dans le désir de donner une portée à sa voix.

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Si l’écriture de ma conférence me confrontait à un problème d’adresse, ce problème était sans doute bénin si je le compare à celui de Cassandre. Contrairement au monologue, la parole de Cassandre ne cherche pas l’absent.e : elle s’adresse aux personnes qui sont là, bien vivantes, mais qui refusent de l’entendre. Elle parle aux vivant.es depuis un temps que ces personnes ne perçoivent pas, contredisant ainsi la réalité visible, partagée.

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La double énonciation est un artifice qui m’a toujours semblé naïf. Au théâtre, me font sourire ces moments lors desquels un personnage raconte à un autre ce qui s’est passé hors scène. (On comprend rapidement que l’information est surtout destinée aux personnes assises dans leurs sièges.)

Or le discours de Cassandre a ceci de particulier que la double énonciation prend le public à témoin de l’aveuglement des autres personnages. C’est à cette connaissance partagée par Cassandre et le public d’un avenir encore hors scène, que tient le tragique.

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Je me souviens, quand j’étais étudiante, le soulagement que c’était que d’entendre Catherine énoncer les choses avec lucidité et mon étonnement à constater que cela passait aux yeux des autres pour de la folie. Je croyais que les gens étaient choqués par quelque chose comme la transgression des règles de la bienséance. Comme si Catherine était folle de dire des choses que, dans leur respect des conventions, les bonnes gens savent, mais ne disent pas. Ce n’est que récemment que j’ai compris que les gens sont beaucoup moins retors que je ne l’imaginais : la plupart du temps, les vivant.es ne voient tout simplement pas.

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Pour Cassandre, il ne s’agit pas de « trouver sa voix », mais de la faire entendre. Comment peut-on parler, écrire, enseigner, comment une parole peut-elle porter si nous ne partageons pas un même régime de perception ?

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Le jour de la dernière séance arrivé, j’étais sentimentale. Catherine quitterait bientôt cette scène et je n’avais pas résolu mon problème d’adresse. À qui parlerai-je lors de cette conférence ? Aux étudiant.es ou à Catherine elle-même ? Et que pourrais-je bien dire qui dirait l’importance que Catherine a eue pour moi (sans en avoir l’air) ?

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Du reste, je ne sais pas même à qui le présent texte s’adresse.

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De l’extérieur, on voit en Catherine Mavrikakis une professeure qui a exercé une grande influence sur ses étudiant.es. (Quand je dis « on voit », je parle des vivant.es.) Les étudiant.es du séminaire le voyaient aussi, qui lui ont offert un bouquet de fleurs en début de séance. Cela ne les empêcherait pas de ressentir un malaise chaque fois que Catherine proférait une phrase témoignant de son pessimisme tragique.

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Je ne crois pas que Catherine Mavrikakis ait eu le sentiment, au courant de sa carrière, d’avoir été entendue. C’est son drame, un drame qui n’est pas le nôtre. Car qui peut comprendre Cassandre ? Qui peut consoler celle qui voit ce que les autres ne voient pas ?

C’est une chose de ne pas être crue. C’en est une autre de se savoir seule à voir.

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Malgré le fait que je ne savais pas à qui je m’adressais, j’ai parlé lors de cette dernière séance dans ce qui m’a semblé un grand silence. Parce que Catherine me l’avait demandé, j’ai parlé de mon sentiment de solitude (en littérature) avec le sentiment ironique que cette vérité qui est la mienne ne rejoignait personne. J’ai parlé en craignant, bien sûr, de déplaire à Catherine tout en sachant que je ne saurais jamais comment ma parole avait été reçue.

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Toute littérature porte la mémoire de Cassandre. Toute littérature s’adresse aussi aux personnes qui ne veulent pas l’entendre – encore. Cela n’empêche pas les livres de dire vrai.

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C’est peut-être malgré elle que Catherine m’a transmis cette dernière leçon, à savoir qu’il faut écrire malgré – et avec – le sentiment de n’être pas entendu.es.