Les temples de Catherine
Pierre Samson est né à Montréal. Il a écrit neuf romans, dont Le Mammouth, finaliste à de nombreux prix et lauréat du Prix Jacob Isaac Segal, ainsi que L’Irréparable, finaliste au Prix des libraires, tous deux publiés par les Éditions Héliotrope.
Il faut lire Catherine Mavrikakis comme on apprend à la connaître : lentement. Rien ne sert de précipiter les choses, c’est-à-dire de se laisser emporter par son écriture si fluide ou de la bombarder de questions pour mieux cerner l’essence de son être.
Je ne suis pas du genre à croire que vous en devinez beaucoup sur une autrice en dépouillant sa production littéraire. Au mieux, vous aurez une idée sur ce qu’elle désespère de ne pas être ; au pire, vous échafauderez la créature que vous rêvez d’être vous-même.
Plus je fréquente Catherine, depuis peu de temps par-dessus le marché, plus je me convaincs qu’elle cherche par tous les moyens à avoir tort quand elle architecture ses univers romanesques. Cette femme, dotée d’un aplomb à la fois tranquille et solaire, propose, selon plusieurs, des mondes baignant dans une férocité lucide, impitoyable ; elle est nourrie par une froide intelligence ou une clairvoyance associée un peu trop rapidement à Cassandre.
Je considère que Catherine Mavrikakis revêt davantage les habits – pourvu qu’il en ait porté – de Hermès, le grand messager de Zeus, le dieu psychopompe qui escorte les âmes entre la vie et la mort. Ce dernier figure d’ailleurs au sommet des sujets privilégiés par l’autrice au fil de ses romans, prédilection nettement affichée dans son plus récent Sur les hauteurs du mont Thoreau. Ainsi, d’œuvre en œuvre, nous guide-t-elle dans les méandres de ce que nous appelons bêtement la vie, en nous pressant de garder les yeux dessillés et rivés sur l’essentiel, plutôt que sur l’apparence, sur les vérités possibles et non sur celle qu’on nous présente comme irréfutable.
De surcroît, il me semble évident que son écriture est portée par une philanthropie, par un amour de son prochain non dépourvu, comme il se doit, d’ironie typiquement herméenne.
En effet, je considère que Catherine cultive à l’égard de ses lectrices et de ses lecteurs une affection qui caractérise, à mon avis, les textes les plus riches qu’une société puisse connaître. Ses romans nous proposent une représentation supralucide de notre présent et, tour de force peu commun, font de nous des Cassandre. Grâce à son écriture, que je qualifie de verticale – en ce sens qu’elle fore un puits de lumière dans le noir matériau des univers à créer –, Catherine provoque des lectures, vaillantes, osées, peut-être folles, mais toujours précieuses, projetées vers un demain que l’autrice, je le sais, je le sens à chaque rencontre, veut chantant.
Ainsi, quiconque s’imprègne lentement de ses livres peut deviner la réelle tendresse que Catherine nourrit à l’endroit du genre humain. Elle s’emploie, il me semble, à relever quelles faiblesses nous caractérisent, quels dangers nous guettent, quelles peines nous attendent, mais en nous couvant d’un regard aimant. Ses livres – dans lesquels l’importance du lieu, de la chambre, de la maison est constante – forment des repaires où nous pouvons nous réfugier pour mieux décoder le temps présent et pour nous forger un avenir en pleine connaissance de cause.
Au bout du compte, si je dois jouer le jeu de la mythologie idéale, j’estime que Catherine Mavrikakis, comme toute écrivaine incontournable, relaie un panthéon entier, de Cronos à Thanatos, de Cassandre à Héra. La lire nous reconnecte à l’essence humaine en adoptant, par un délicieux accident, la stature des dieux.
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