Bouches béantes, de Cassandre à Catherine
Savannah-Lou Cochran-Mavrikakis est étudiante au doctorat en philosophie à l’Université de Montréal. Elle travaille sur la question de l’origine et de sa répétition dans les philosophies génétiques de J. G. Fichte et de E. Husserl.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre. Catherine s’imaginait être comme sa Cassandre qui lui avait appris l’importance des mots. Cassandre ne mâchait pas ses mots, mais devait tout mastiquer. Les paroles, l’amour, le vin. Son rapport au monde se goûtait par la bouche qui devenait noire à force d’avoir tout trituré. Cassandre voulait manger le monde, le croquer à pleines dents, pour s’assurer qu’il ne s’enfuie pas. Elle devait le dévorer, sans quoi elle se laisserait étouffer et vaincre par les eaux présentes dans ses sinus depuis sa naissance, qui inonderaient toutes les cavités de son corps.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre. C’est avec Cassandre que Catherine est devenue carnivore. Elles parlaient ensemble la mauvaise langue, la mâchaient, la retournaient dans leur bouche, l’avalaient et la recrachaient. Elles partageaient ce rapport cannibale à la langue. C’est Cassandre qui avait montré à Catherine que tout devait passer par la bouche puis la gorge. Que cela devait entrer, mais aussi savoir sortir. Circuler. Fließen. Ingérer le monde pour se fusionner avec lui, pour retrouver l’état originaire, prénatal. Mais aussi recracher le monde à travers la parole. Tout faire passer par le canal étroit de la gorge afin de répéter la naissance, à l’endroit et à l’envers.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre. Cassandre avait eu le don de la parole très jeune. Certains disent qu’enfant, des serpents sacrés lui auraient léché les oreilles pendant la nuit et qu’elle se serait réveillée en criant. Comme Mélampous, Cassandre aurait poussé un cri de terreur, celui qui lui aurait ouvert la bouche pour la première fois. Cassandre garderait la bouche béante pour le reste de sa vie, enfantant des mots à l’infini.
D’autres prétendent qu’Apollon aurait été responsable d’octroyer à Cassandre le don de dire vrai, de pré-dire. Si Cassandre promettait de s’unir à Apollon, celui-ci lui accorderait le don de prophétie. Rompant sa promesse, Cassandre aurait été maudite par Apollon qui, en crachant dans sa bouche, se serait assuré que personne ne croie à ses prédictions. Cassandre expectorerait pour le reste de ses jours, pour expulser Apollon et annoncer la mort de tout un chacun.
Que ce soit par le léchage des serpents ou le crachat d’Apollon, donc, Cassandre avait reçu le don de la juste prédiction. La langue de Cassandre, déliée par les bouches des autres, n’arrêterait jamais de dire vrai, de prophétiser. Elle crierait sur tous les toits la vérité que tout le monde prendrait pour des fictions. Tout le monde, sauf Catherine. Catherine avait su écouter les paroles de Cassandre. Ensemble, elles arrivaient à transformer le crachat d’Apollon en fleurs. Elles régurgiteraient, jour et nuit, et créeraient des fanfares de mots trop justes pour les oreilles des autres.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre. Elle pensait être condamnée à dire vrai, à cracher les morceaux sans jamais être entendue. Mais pour Catherine, c’était surtout le mutisme qui parlait. Catherine, dans ses silences logorrhéiques, se voyait la bouche béante comme le Cri de Munch, le visage déformé par le son qui peinait à sortir de ses cordes vocales ligaturées. Parler, pour Catherine, ne servait qu’à faire résonner le silence. La gorge n’était pas pour elle un chemin ouvert qui laissait facilement jaillir les mots, comme elle l’était pour Cassandre. Catherine s’exprimait surtout en cris, pour rattraper les gueulements de sa naissance étouffés par l’eau de ses poumons. Cassandre et Catherine formaient alors une communauté de cris ou de stridences. Catherine savait hurler. Mais c’était avec Cassandre qu’elle était devenue une droguée du langage, qu’elle avait appris à parler et à vomir des mots.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre. Cassandre, fille d’Hécabé, avait prévu le dénouement de la guerre de Troie. Elle connaissait l’avenir. Or, Priam l’avait enfermée pour la punir d’avoir vu juste. Cassandre avait aussi prédit sa propre mort. Mais elle ne pouvait être entendue qu’au conditionnel par les autres. Tous les autres, sauf Catherine. Catherine, elle, savait, comme les serpents de Cassandre, manger les -rais. Catherine était la seule à la croire et à ne pas lui dire « ça va aller ». Cassandre et Catherine souffraient le futur ensemble.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre. Mais Catherine croyait aussi descendre d’Hécate. Hécate, cette Hécabé, mère de Cassandre, qui accompagne les âmes au royaume des morts. Catherine guidait dans le trépas ses cent Hervé. Entourée de chiens stygiens et des mêmes serpents qui avaient léché les oreilles de Cassandre, Catherine pensait être cette Hécate née Hécabé, fille de Denise et mère de Cassandre. Catherine croyait porter malheur, condamner à mort, produire une hécatombe de macchabées.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre, mais s’imaginait aussi comme Hécate. En tant qu’Hécate, Catherine aurait été comme Cassandre, une Hécate qui savait dire la mort et dénombrer les derniers jours, comme elle avait décompté ceux de Smokey Nelson. Elle aurait été cette lune noire funeste dans le ciel de Bay City, qui guiderait de sa torche les morts à St-Eugène d’Alger ou à Omaha Beach. Convaincue d’incarner une Hécate, avec tous les Hervé qu’elle avait vu disparaître, Catherine était plutôt une Antigone. Elle tenait à créer des tombeaux pour tous les Anatole de ce monde et penser aux absentes de tous les bouquets.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre, une Hécate faucheuse, condamnée à annoncer la mort. Mais Catherine dévore en fait la chair des cadavres pour permettre à ses bien-aimés de survivre en elle. Catherine avale les morts pour les recracher et les faire renaître par la bouche béante. Grâce à Cassandre, Catherine a su être l’Hécate enodia, celle des chemins, qui fait trépasser les autres de la mort à la naissance.
Catherine est l’Hécate protectrice des frontières qui permet à tous de frayer leur chemin, l’Hécate qui aide Déméter à retrouver sa fille Perséphone. Catherine est l’Hécate parturiente, qui ne cesse d’engendrer et de redonner vie par ses paroles et ses cris. Une maille à la fois, une à l’envers et une autre à l’endroit, Catherine sait tricoter des centaines d’êtres qu’elle materne avec sa langue.
Catherine avait toujours cru être une Cassandre qui annonçait la mort ou une Hécate qui accompagnait vers l’au-delà. Mais si Catherine est une Hécate, c’est une Hécate phosphoros, porteuse de lumière. Catherine est une Cassandre qui a refusé d’être complice du malheur qu’elle annonçait. La Cassandre que pensait être Catherine devait mourir dans un massacre le huitième jour du mois de Gamélion. Mais Catherine a su cracher sur la malédiction qu’elle refusait de reconduire en donnant naissance le jour de sa mort prédite. Catherine est la Cassandre qui a brisé le mythe.
Plutôt qu’une Hécate à trois têtes, Catherine est une déesse nourrice à trois, à cent bras. Elle est le moi-peau qui protège ses Hervé, ses Anatole et tous ses autres enfants des mauvais esprits. Catherine est l’écorce kourotrophos qui couve et enveloppe les enfants qu’elle a mis au monde par la bouche. Catherine est l’écorce qui dit et mugit. Catherine crée une communauté de cris et de stridences, une communauté d’enfants qui se confient à ses mots prophétiques. Catherine est une Cassandre à qui on croit, une Cassandre qui n’est plus Cassandre. Catherine est la Cassandre-Hécate qui échappe aux mythes. Catherine est une Cassandre. Elle crache au visage de tous les Apollon et invente le mythe de la Catherine.