Le temps n’existe pas
Ioana Georgescu est artiste internationale et romancière. Née à Bucarest, elle vit à Montréal. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature comparée avec une dissertation qui porte sur le cadre et l’espace artistique. Elle a enseigné aux départements d’Études italiennes et anglaises (Cultural Studies) de l’Université McGill le cinéma et des cours transdiciplinaires. Ses performances, installations vidéo et œuvres visuelles sont diffusées en Amérique du Nord, au Moyen-Orient, en Asie et en Europe. Elle est l’autrice des romans Évanouissement à Shinjuku, L’homme d’Asmara et La jetée, elle s’appellera Mo (traduit en anglais sous le titre de Daughter of Here par Katia Grubisic). Ses projets littéraires et visuels, souvent reliés ou en résonance, sont animés par des questions communes : l’identité et la mémoire du « corps déplacé », le temps et l’espace.





L’utopie pointue
Cette fois-ci, Shinjuku brille, comme une pierre précieuse, comme la bague au doigt d’une vedette hollywoodienne de cinéma qui s’est fiancée en direct à l’émission Entertainment Tonight. Le mur transparent qui excluait le capitaine chinois et moi des survivants du champ, le mur de tantôt, a disparu. Aucun signe d’esclaves, de cuisiniers, d’ingénieur en chef, de kids Hello Kitty, de putains, de mamans, d’enfants perdus, du centenaire, de Robostarr avec sa beauté blonde.
Une foule colorée par les combinaisons des couleurs primaires avance entre les édifices vitrés, les prismes, les kaléidoscopes et les miroirs. À ma grande surprise, Mo, qui n’est plus une enfant, et Célestin, qui a des rides, sont en train de descendre d’un véhicule à la Blade Runner, mais en plus pointu et en très brillant. Ils sont couverts de la tête aux pieds d’un costume en aluminium avec des pointes. Je constate que Célestin a une prothèse au lieu d’un bras. Leur visage n’exprime aucune émotion. Pour une fraction de seconde, j’ai l’impression qu’ils veulent me souhaiter la bienvenue, à cause de la position de leurs bras, qui ressemble à un geste d’accueil dans leur monde. M’ont-ils reconnue ? Je constate que non. Ils sont muets et aveugles devant ma personne. Le pilote chinois est resté pris de l’autre côté du plus grand canal qui sépare la place. Il me fait des signes, mais je ne sais pas comment le rejoindre. Mo et Célestin font un tour de trois cent soixante degrés avec leurs corps et se dirigent vers le bord de l’eau. Ils marchent comme des robots. Célestin a un peu de difficulté à suivre Mo.
Il n’y a aucune trace de destruction et pas une seule lumière artificielle ne brille, comme à l’époque d’or de Tokyo. La seule source lumineuse est un reflet naturel qui se propage d’une surface à une autre. Du béton et des matières premières de construction remplacent la végétation. Seule présence du monde naturel : l’eau. De nombreux canaux sillonnent à travers cette Venise aux accents asiatiques. La mer a avancé dans les terres, les plus grandes intersections sont transformées en lacs artificiels. Des bateaux circulent à une vitesse incroyable sur l’eau, d’un bleu foncé étonnant. Ils relient les nervures aquatiques de façon très efficace. La forme pointue de la navette spatiale augmente le mouvement dynamique des lieux.
Tout est high-tech, mais pas comme on a été habitués dans les films futuristes. Les édifices, les véhicules, la mode vestimentaire, tout est pointu. Les cheveux en pic sont ramassés en cônes ou placés selon des géométries angulaires. Les chapeaux, et même les autos, sont comme des bateaux en papier qu’on fabriquait, enfants.
Je revois Célestin, sans Mo. Sa peau est très blanche. Il fait partie d’un groupe à part. Ce sont des cyborgs qui conduisent des masses uniformes, des clones pointus et obéissants. Ils défilent en marge, ce sont les hommes machine de la vieille garde ; les chefs avaient un accès direct et permanent à leur cerveau, mais ce n’était pas pour les bonnes raisons. Dans cette chorégraphie de groupe, je remarque un respect tacite pour les lois de la navigation. La courtoisie et l’harmonie sont au rendez-vous. L’ambiance est très rassurante. Le respect est de mise dans la collectivité. Les gens se dépassent sans se heurter dans un trafic pédestre ultrarapide. Ils évitent d’agir comme des orignaux ou des boucs qui croisent leur panache. On voit bien qu’ils se saluent, en baissant le pic sur la tête. Avec leurs vêtements confectionnés « intelligents », ils n’ont jamais froid ni chaud. Les écarts de température sont draconiens et les changements arrivent sans avertissements. Une chance que les costumes s’ajustent aux fluctuations impromptues en se gonflant, ou en changeant de texture et d’épaisseur. Des microtransmetteurs, placés dans la doublure, ajustent à la perfection la température des vêtements pour assurer le confort idéal de ceux qui les portent.
Dans ce paradis techno, un autre avantage s’ajoute au bien-être des gens. Malgré l’agitation chromatique et la circulation intense, on n’entend aucun bruit. Le mou et le dur cohabitent dans le silence absolu. Les communications s’effectuent aussi autrement. On n’a plus besoin de parler ni de traduire, autant en ce qui a trait aux mots qu’aux images. Les pensées se transmettent directement, de cerveau à cerveau. On oriente les pensées vers la bonne destination, selon des paramètres infaillibles qui s’ajustent en temps réel. Il n’y a aucune chance qu’il y ait erreur sur la personne, tellement le calcul est précis. Les pensées positives, qui circulent d’une tête à l’autre en réseaux (si l’on choisit cette option), provoquent des sourires instantanés. Parfois, des gestes apparaissent comme une sorte de langage pour sourds-muets, afin d’accorder un temps de repos et de rechargement aux circuits. Ce système, en apparence parfait, présente encore des failles par moments, alors l’alphabet des signes permet certains réajustements.
Les images mentales à l’état pur sont projetées sur des supports différents, tels quels, sans perte. Les champs électromagnétiques ont remplacé l’électricité traditionnelle. Tout fonctionne par influence dans cette nouvelle Shinjuku (le nom est inscrit en japonais sur une flèche métallique). Qui s’occupe donc de cette foule heureuse ? Une nouvelle hiérarchie est-elle encore nécessaire ? Estce qu’un être supérieur transmet des messages pour soutenir la bonne humeur générale, comme un ordinateur branché en réseau ? Ou, est-on entrés dans une ère de la démocratie pure ? Difficile à dire, car les seules références, ce sont les utopies et le respect de la hiérarchie. De la plus féroce des dictatures à la plus ambitieuse des démocraties, on n’a jamais connu une société vraiment égalitaire. Les « pointus » seraient-ils en train de vivre ce moment de grâce ?
Aucune cicatrice de guerre n’est visible. Il semble que les deux civilisations qui se croisent dans cette période de transition vivent en harmonie. Travaillent-ils ? Comment font-ils pour manger, puisque les restaurants et les magasins d’alimentation sont absents ? A-t-on encore besoin d’argent ? Mais surtout, où est Mo ?
Les cyborgs sont en assez bonne forme, malgré quelques limites liées à leur constitution obsolète, qui commencent à se faire sentir. Leur démarche est mécanisée selon l’ancien rythme, plus lent. Ils ont des prothèses, ici et là, sans doute s’agit-il de résidus de la génération précédente. Car sincèrement, les cyborgs ne semblent pas avoir besoin de quoi que ce soit, sauf d’être en mouvement. Ils entrent et sortent des tours pointues, une sorte d’ensemble de pyramides allongées, comme des cristaux de sel, comme le Shard de Londres. Les « pointus » montent et descendent des bateaux pointus à grande vitesse. Le reste de l’énergie est généré par leur mouvement. Ce sont ces êtres dynamos qui illuminent la ville et la chauffent. Le paysage est féerique, traversé de phénomènes optiques et de champs magnétiques. Et il y a ce silence apaisant.
Tout à coup, Mo passe sous un éclairage de rayons multicolores. J’essaye de m’approcher d’elle, mais le canal d’eau qui nous sépare s’élargit et agrandit la distance entre elle et moi. Elle est déjà loin ; ensuite, elle disparaît entre deux réflexions. Elle ressemble à l’artiste Mariko Mori. Ses yeux bleus sont pareils, vitrés, comme si elle portait des lentilles spéciales. Ça lui donne un regard glacial de husky.
Au bout du canal, que je longe en essayant d’attraper Mo, je me retrouve devant un édifice en forme d’étoile qui se distingue des autres, construits sur la hauteur. C’est un aérodrome qui a l’air d’une araignée métallique géante, de forme géométrique. Quelques navettes, encore plus pointues que les bateaux et les véhicules terrestres, sont stationnées devant chaque bras. Personne ne s’approche de l’édifice ; pourtant, il n’y a aucune clôture, aucune interdiction. Les portes sont ouvertes. J’avance. Personne ne m’en empêche.
J’entre d’abord dans une salle blanche, avec un plancher tout aussi blanc, comme du marbre, mais on sent que c’est une matière artificielle. Je vois Mo et Célestin dans la salle d’attente, habillés dans les mêmes costumes qu’avant, alors qu’ils étaient sur le Grand Canal de la ville pointue. Lui, il est encore en cyborg mutant ; Mo est couverte d’aluminium et de plastique. Ils contrastent avec cet environnement blanc et minimaliste.
Plus loin, il y a un bar blanc. Tomoyo est derrière le comptoir. Yuko est debout et discute avec quelqu’un. À la seule table très haute, un homme lit le journal sur une chaise très haute. Je fais le tour et je le reconnais. Pourtant, je ne l’ai pas vu dans le champ rouge de Shinjuku ni sur les canaux de la Venise pointue.
Dans une pause atemporelle, Chris Marker attend quelque chose. Je le reconnais, car j’ai vu une photo à l’occasion de sa mort récente. Cet homme venu du futur, seul à pouvoir dire « je viens de là », attend-il pour retourner d’où il vient ou de partir encore plus loin ? Lui aussi est vêtu de blanc, avec des souliers de basket blancs. Sa caméra est à côté de lui, sur le banc translucide. Elle est minuscule. Il me salue avec sa tête. « Bon courage ! » me dit-il avec ses yeux brillants.
Yuko et Tomoyo arrivent au même moment. Elles font signe à Mo et à Célestin de s’approcher. Mais eux ne réagissent pas. Ils restent immobiles et muets, comme s’ils étaient dans une autre dimension, incompatible avec celle dans laquelle se trouvent mes deux amies. L’une porte un plateau avec des verres de champagne, et l’autre, une grande bouteille blanche ; elles ont des gants blancs et des masques japonais blancs sur la bouche. nous trinquons ensemble : « À la vie, à la mort ! » Chris connaît la chanson, il a trouvé la ruse pour fermer la parenthèse de sa vie le jour de son anniversaire, entre des chiffres symétriques « À la vie, à la mort ! » dit-il encore une fois, en prenant une gorgée de champagne blanc. Il ferme les yeux de plaisir.
Le froid insupportable qui infiltre mon corps depuis que j’ai franchi la porte tournante finit par attaquer tout mon être. C’est étrange, les autres ne semblent pas en souffrir. Le froid pénètre de plus en plus ma peau, ensuite mes os, jusqu’à la moelle épinière, à la même vitesse qu’un couteau. Une sensation de douleur aiguë ; ensuite, rien.
***
Du vortex qui m’a aspirée et propulsée par le biais de cette jetée figée dans le temps, sous un soleil fixe, je n’ai aucun souvenir. De cet aller-retour à travers plusieurs univers, je ressens seulement une sensation. Un courant qui m’arrache d’abord de ma fenêtre de Tahrir et me ramène jusqu’à Shinjuku. Je gagne de l’altitude et, comme Peter Pan, je vole par-dessus les édifices gris que j’avais contemplés, il n’y a pas si longtemps. Ensuite, je vole pardessus le désert qui borde la ville, jusqu’à la mer ; enfin, je traverse les océans et les continents.
Essoufflée, je me pose doucement sur une langue de ciment. Un soleil voilé illumine avec retenue une jetée d’aéroport. Le pilote chinois est en train de bâiller à l’intérieur de son avion intact, comme je l’ai laissé, ce jour de transit avant la fête de Sakura. Les larmes continuent à couler doucement sur mes joues couvertes de poussière. Seules les petites filles aux tresses africaines ne sont plus là. Je regarde le pilote qui fait oki doki. L’avion fait un bruit assourdissant et le pilote salue quelqu’un sur la piste. Il avance d’abord lentement, ensuite de plus en plus vite en levant les roues. Elles se plient sous l’oiseau en métal qui s’envole devant mes yeux incrédules.
Un décollage. Un crash. Je me retrouve dans deux stations de l’avenir et, à deux reprises, dans une Shinjuku méconnaissable. Comment suis-je revenue ? Est-ce en sautant de jetée en jetée ou en marchant sur un pont télescopique, jusqu’au bord de ma fenêtre ? Quel a été mon dernier geste ? Est-ce celui de m’agripper sur le bord de la fenêtre et de sauter sur le plancher en marbre ? Si Mo m’a regardée avec de grands yeux ronds, elle a eu raison d’être perplexe.
Une chose dont je suis certaine, c’est que devant la ligne d’horizon, les édifices du deuxième plan et le « monument » se sont remis en place, comme sous l’effet d’une baguette magique, dans un conte de fées. La jetée, sous le soleil fixe, est complètement disparue derrière la ligne d’horizon. Une immense balle incandescente se glisse à présent entre les édifices, pour enfin tomber sous la ligne dentelée des toits. Le ciel change, passant du rouge orangé au rose, et au gris. Il fait noir, mais l’électricité fait son boulot. Le ciel scintille.
Derrière les panneaux publicitaires encastrés dans la façade du « monument », des hommes, petits comme des fourmis, font de la soudure. Des feux d’artifice sortent en marge des panneaux, tombent comme s’ils étaient crachés dans le vide par un volcan. Les vrais feux des fusils et des grenades explosées ne tarderont pas à colorer le ciel du centre-ville. Mo me regarde d’un air songeur, comme si elle savait tout. Elle m’enlace et m’embrasse sur chaque joue en faisant du bruit et se dirige en sautillant vers la fenêtre. Elle reste là à son tour, un bon moment.
***
À quoi doit-elle penser, la fille de la fille de la femme à la fenêtre ?

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