Cassandre heureuse ?
Karine Beaudoin, professeure adjointe au Département d’études françaises et asiatiques de l’Université Huron à London en Ontario, s’intéresse aux littératures pour l’enfance et la jeunesse, aux littératures québécoises contemporaines, à l’imaginaire des marges et des marginalités, ainsi qu’aux notions de crise et d’identité. Ses plus récents travaux portent sur les œuvres de Ying Chen (Nouvelles Études Francophones et @nalyses) et de Jocelyne Saucier (In passage et Voix plurielles) et les enjeux narratifs des romans pour la jeunesse et des romans historiques (La Nouvelle Revue Synergies Canada – NRSC).
À toi, Cassandre,
Dans l’éternel recommencement de ta parole récusée, comment peux-tu trouver de la joie et échapper à ton destin ? La question, lancée dans l’appel de ce dossier t’étant consacré, s’inscrit en droite ligne avec le mythe de Sisyphe et la philosophie camusienne de l’absurde. Faudrait-il te voir heureuse, consciente de ta cage et de ses barreaux, de ta situation désespérée, et, je l’imagine, désespérante ? Condamnée à n’être jamais crue, tu ferais un choix lucide, celui de recommencer vainement, malgré l’inévitable finalité, malgré le dénouement déjà écrit. Ils ne t’entendront pas. De cette décision seule, ne pas abandonner, néanmoins essayer, jaillirait ta raison d’être : c’est-à-dire d’être, malgré toi, et en raison des circonstances, une sentinelle de l’ombre. Pourquoi sinon sous l’impulsion d’une conscience alerte, éveillée et sereine, t’entêterais-tu à vouloir les prévenir à tout prix ? Pourquoi ne pas, après une ou deux vaillantes tentatives, te résoudre, acceptablement, à les abandonner à leur sort, à leur malédiction, à leur entêtement sourd ? Sisyphe heureux, Cassandre heureuse ?
Certes, on peut t’élever au rang des vertueuses, relever chez toi un impératif moral ou divin. Dans cette optique, ton chant persistant signalerait, tel le canari dans la mine, le danger à venir. Dis-moi, toi, l’agneau saigné à l’autel, la vierge1Bien que figure de la « vierge » prophétique, Cassandre perd ce statut lors du sac de Troie. Plusieurs sources attestent de son union avec Agamemnon : Pausanias identifie le tombeau de leurs deux fils, Télédamos et Pélops (Description de la Grèce, livre II, chap. XVI, trad. M. Clavier, Paris, 1821, https://remacle.org/bloodwolf/erudits/pausanias/table.htm), tandis qu’Eschyle la désigne explicitement comme la compagne de lit du roi (Eschyle, Agamemnon, trad. Leconte de Lisle, Lemerre, 1872 dans Théâtre Classique, édité par Gwénola, Ernest et Paul Fièvre, avril 2016, http://www.theatre-classique.fr). s’enfonçant le couteau dans la poitrine, quelles seraient donc les raisons de ton choix « vertueux » ? Ai-je tort de déceler un amour profond pour les tiens ?
Tu as hérité d’un don et d’une condamnation : mais la condamnation n’en serait pas une si tu n’accordais aucune valeur à tes semblables, s’ils ne représentaient rien à tes yeux, s’ils te laissaient indifférents. Et c’est bien ça l’amour : conférer à un objet, un lieu ou une personne, une valeur qui n’existe pas intrinsèquement ou objectivement. Aimer revient à ajouter de l’importance, regarder autrement, avec attention, avec intention – je marche ici dans les traces de Simone Weil et d’Iris Murdoch2Simone Weil, L’attention pure, Paris, Rivages, 2026 [1940] ; Iris Murdoch, La souveraineté du bien, trad. Claude Pichevin, Paris, L’Éclat, 2023 [1970].. Il y aurait donc, dans tes constants retours, dans ta parole volontairement déliée, dans ton refus du silence ou de l’indifférence, une sorte de philia impossible à lâcher, à ignorer, à tuer. Tu t’obstines par solidarité, pour le bien de tous, celui des tiens et de leur progéniture. Tu te cambres par affiliation. Alors, quand je te vois t’acharner à revenir vers tes détracteurs, t’obstiner à répéter tes oracles tordus, tes avertissements loufoques, tes discours d’hallucinée, je te peins non pas sous les traits d’une folle, mais sous ceux d’une figure bienveillante. Cet élan inéluctable, ça te vient de l’intérieur, ça n’appartient qu’à toi.
Cassandre, ne serais-tu pas un peu comme Antigone (la figure de l’adolescente rebelle, de la désobéissance féminine, de l’affirmation d’une norme individuelle, et de son contraire ?) Tout comme elle, tu te retrouves seule devant la foule, à contre-sens et à contre-courant. Toute seule face à des hommes qui, eux, ont pourtant le pouvoir de bien faire, d’éviter le pire, de sauver des vies ou des morts. Tout comme la sœur entêtée et rebelle, tu n’obéis qu’à ta propre impulsion, quitte à te couper de toute solidarité, quitte à passer pour une écervelée, intraitable et irraisonnable. Antigone et Cassandre : deux figures de femmes incomprises au destin funeste.
Je reprends donc : ton amour pour tes détracteurs, non pas de l’ordre de l’abnégation, découlerait d’une compréhension toute en subtilité de l’expérience humaine, basée sur une empathie, une faculté inouïe à ressentir la douleur des autres, leurs angoisses et leurs joies. Et au risque de faire très kitsch, je parlerais presque d’une « foi » en l’humanité. Car, il est question d’espoir, il ne peut s’agir que d’espoir. Si tu t’élances encore et encore à l’encontre de cette collectivité folle, méprisante et peu sagace, c’est parce que tu lui refuses ta haine. Et ce refus, il s’explique, il se comprend comment, sinon dans une logique de confiance et d’attente – ils sont bêtes à manger du foin, mais bon, ils sont récupérables, valables, quoi !
Je t’imagine marchant avec détermination vers eux, ouvrant la bouche malgré leur visage fermé, leur dos tourné ou leur pluie de railleries. Dis-moi, as-tu parfois laissé tomber ? Ou voulu laisser tomber ? Il n’y a pas de gêne à avoir. N’importe qui, après un moment, les aurait balancés, quitte à les laisser s’arranger avec leurs malédictions. En fait, pourquoi ne les as-tu jamais envoyés se faire pendre ? Il faudrait donc que tu sois, Cassandre, capable de plier tel le roseau sous le poids du vent, incapable de casser par trop… de souplesse d’esprit, d’ouverture, de compassion. Continuer à parler malgré leur mépris révèle une habileté singulière à absorber les obstacles, à anticiper les coups.
Cassandre, tu serais donc une traceuse, un terme qui désigne aujourd’hui ceux et celles qui pratiquent le parkour (une sorte de course à obstacle, non codifiée, qui peut se faire en ville ou dans la nature, en groupe ou en solo). Tu dois t’imaginer des cascadeuses, filant à toute vitesse dans les dédales des ruelles, s’agrippant tels des singes aux structures des escaliers de secours pour mieux s’envoler d’un toit à l’autre, des êtres un peu fous qui se jouent de la gravité avec l’aisance et l’insolence de l’hirondelle. Te présumer épuisée, fragilisée ou atteinte par l’incrédulité de la foule, équivaut à te refuser ta plus grande habileté : celle d’une figure confiante, capable de prendre la chute avec la candeur d’une enfant qui joue3« Le Parkour, mot inventé, cousin du français « parcours », est un système quasi commando de sauts, de roulades et de réceptions conçu pour aider une personne à éviter ou à surmonter tout ce qui se trouve sur son chemin – un vocabulaire à employer pour se repérer parmi les obstacles. » (« À propos de David Belle », David Belle https://davidbelleparkour.com/fr/pages/about). Plutôt que de te croire ébranlée, je te range du côté de la résistance. De celle qui est condamnée à ne pas être crue, tu passes à celle qui contourne, encaisse, absorbe, maîtrise.
Devant l’absurdité de ta situation, devant la perspective bouchée de tes éternels recommencements, tu te places définitivement du côté de l’action. Pourtant, on a tellement souvent voulu te cantonner du côté des mots, de la parole. À l’instar de ceux de la traceuse devant un nouvel espace de jeu, tes gestes relèvent du calcul alors que tu souhaites faire saillir l’évidence : non, ce n’est pas impossible. D’ailleurs, d’une façon qui, au fond, n’a pas de quoi étonner, Le mythe de Sisyphe est écrit dans un langage qui fait la belle part au champ sémantique de l’espace et des obstacles :
L’homme absurde entrevoit ainsi un univers brûlant et glacé, transparent et limité, où rien n’est possible mais tout est donné, passé lequel c’est l’effondrement et le néant. Il peut alors décider d’accepter de vivre dans un tel univers et d’en tirer ses forces, son refus d’espérer et le témoignage obstiné d’une vie sans consolation4Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, p. 57..
Tout est là. L’espoir – l’obstination – l’univers adverse – le jeu de forces. Dans cette perspective, « jouer les Cassandre » revêt un nouveau sens. Et puis, tu n’as jamais voulu dire « je vous l’avais bien dit » : il faut par conséquent refuser de chercher dans ces mots un insipide désir tendu vers un moment de gloire. Tu ne cadres pas avec l’image de celle souhaitant désespérément attirer le regard sur elle. Pourtant, on m’a dit que tu es belle, aussi belle qu’Aphrodite. Belle et vaine, Cassandre ? Belle et dépendante du regard des autres, satisfaite du mépris, tant que tu attires l’attention ? Non, ça ne va pas. Laisse-moi plutôt t’imaginer tenace, espérée et sereine. Parce que j’en ai besoin, parce qu’on en a tous et toutes besoin.
Je termine en remerciant toutes celles qui, parce que figures marginales, décalées ou carrément en-dehors, on été accusées à tort d’hystérie, d’obsession, d’exagération ; celles qui, ayant la parole dissonante, et qu’on voudrait inaudible, passent néanmoins du verbe à l’action ; celles qui parlent alors que personne ne leur demande quoi que ce soit ; celles qu’on refuse d’écouter et d’entendre ; toutes celles qui refusent de s’en taper, de s’en balancer, et qui, contrant le cynisme et l’apathie ambiant, se répètent, se radotent, et s’entêtent à dire : réveillez-vous, le pire est encore évitable !
P.S. Et merci à toutes les Cassandres pré-apocalypse climatique, pré-effritement social total, pré-désolidarisation généralisée, et, plus spécifiquement, à toutes les « mémés en colère » (Raging grannies) d’ici et d’ailleurs.
- 1Bien que figure de la « vierge » prophétique, Cassandre perd ce statut lors du sac de Troie. Plusieurs sources attestent de son union avec Agamemnon : Pausanias identifie le tombeau de leurs deux fils, Télédamos et Pélops (Description de la Grèce, livre II, chap. XVI, trad. M. Clavier, Paris, 1821, https://remacle.org/bloodwolf/erudits/pausanias/table.htm), tandis qu’Eschyle la désigne explicitement comme la compagne de lit du roi (Eschyle, Agamemnon, trad. Leconte de Lisle, Lemerre, 1872 dans Théâtre Classique, édité par Gwénola, Ernest et Paul Fièvre, avril 2016, http://www.theatre-classique.fr).
- 2Simone Weil, L’attention pure, Paris, Rivages, 2026 [1940] ; Iris Murdoch, La souveraineté du bien, trad. Claude Pichevin, Paris, L’Éclat, 2023 [1970].
- 3« Le Parkour, mot inventé, cousin du français « parcours », est un système quasi commando de sauts, de roulades et de réceptions conçu pour aider une personne à éviter ou à surmonter tout ce qui se trouve sur son chemin – un vocabulaire à employer pour se repérer parmi les obstacles. » (« À propos de David Belle », David Belle https://davidbelleparkour.com/fr/pages/about)
- 4Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, p. 57.