Introduction

Lutter contre les silences imposés : métamorphose et fortune de Cassandre

Ariane Gibeau et Andrea Oberhuber

Ariane Gibeau est enseignante, éditrice et traductrice. Elle s’intéresse aux liens entre littérature et théories féministes : elle a publié différents articles sur les représentations de la colère, des violences sexuelles et des sexualités hétérodoxes dans les littératures des femmes. Au carrefour de la littérature et de la victimologie, ses recherches actuelles étudient l’impact des accords de non-divulgation institutionnels sur le sentiment de justice des survivant·es de violences sexuelles et d’abus de pouvoir.

Andrea Oberhuber est professeure de littérature à l’Université de Montréal où elle enseigne l’écriture des femmes (XIXe-XXIe siècles), les avant-gardes (futurisme, Dada, surréalisme), la photolittérature et les éthiques du care littéraire. Membre du PEF (Parlement des écrivaines francophones), elle est l’autrice de Corps de papier. Résonances (2012), de Faire œuvre à deux. Le Livre surréaliste au féminin (2023, prix Victor-Barbeau de l’Académie des lettres du Québec 2024) et travaille sur un recueil consacré à l’exil volontaire. Ses recherches portent sur « Donner voix aux care-givers : sollicitude, soin et subalternité dans les littératures francophones de 1945 à aujourd’hui » (équipe CRSH, 2026-2030).

Cassandre prédit l’avenir, mais personne ne la croit. Elle annonce la chute de Troie, la mort des sien·nes et son propre assassinat, mais sa communauté préfère s’abîmer dans la destruction qu’écouter sa parole dérangeante. Elle est l’inefficace1, la stigmatisée, la « folle qui gesticule dans l’ombre2 ». Ses pronostics terrifiants, pourtant toujours vrais, elle les énonce en pure perte.

Apollon veut la séduire, mais elle se refuse à lui. Furieux, il la punit en lui crachant à la bouche. Ses dons de prophétie se transforment alors en malédiction : elle ne parvient pas à empêcher la catastrophe ou à montrer que le passé est la cause des malheurs à venir3. Elle incarne la lucidité tournée en dérision4 et la colère inopérante. Elle avance seule, torche et hache à la main, pour tenter de détruire un cheval dont ses proches refusent de se méfier.

Fragment de Evelyn De Morgan, Cassandra, huile sur toile, De Morgan Collection, 1898.

Les obstinées

Malgré la mise en échec de leur parole, les Cassandre dont il est ici question persistent à vouloir avoir le dernier mot, ce qui n’est pas peu dire, et c’est peut-être dans cette détermination que réside leur plus grand pouvoir. Plusieurs contributions montrent qu’elles ressassent, répètent, n’en finissent jamais de dire ce que les autres voudraient taire. Or, la répétition est « révolutionnaire », selon Helena Gonçalo Ferreira : « Repeating is refusing to forget. Repeating is denying the comfort of silence. Repeating is a form of violence against order ». Menace de vengeance contre un agresseur (Magaly Roy) ou volonté de faire craquer les murs d’une université gangrenée par l’abus et les guerres de capital symbolique (Eugénie Péron-Douté), la répétition d’une parole qui dérange permet dans certains textes de faire face au deuil, à l’injustice et au traumatisme, et d’exiger (ou à tout le moins de fantasmer) des transformations sociales ; la répétition est pensée comme figure de grief, voire de colère.

Du reste, certaines Cassandre, telles les rabat-joie de Sara Ahmed, mettent l’obstination au cœur de leur discours et de leur engagement, et choisissent, joyeusement ou rageusement, d’entraver le « confort » des autres19. La rabat-joie obstinée se dérobe au consensus et refuse d’être « loyale à ce qui porte préjudice20 » ; elle nous invite malgré tout à garder espoir en un monde plus juste. Chez Carolane Clermont-De Foy, une narratrice tient ainsi à rester sur scène pour vider son corps de tout ce qui restreint sa parole : ce qui devrait rester caché, tapi, sera dévoilé à la face du monde, coûte que coûte. Même son de cloche chez Mariem Garaali Hadoussa, chez qui les prophéties silencieuses, à force d’être énoncées, finissent par être entendues. L’obstination devient alors créatrice de nouveaux sens et porteuse de nouveaux repères. Jennyfer Desbiens, pour sa part, rapproche Cassandre des colleuses féministes : pour faire entendre certains messages dans l’espace public, pour faire porter la colère, l’action directe s’impose parfois.

Temporalités de l’indicible

Si Cassandre est davantage contestataire que prophétesse, il faut à tout prix évoquer le brouillage temporel qui se trouve au cœur des réécritures et interprétations proposées : à travers ce brouillage se profile une réflexion critique sur l’indicible propre à son discours. À la suite des travaux phares de Véronique Léonard-Roques, plusieurs auteurices du dossier voient en Cassandre une « victime projetant le trauma de la violence historique sur une scène d’expression21 ».  Comme évoqué plus haut, c’est donc moins le futur que le présent et le passé qui les intéressent : Sophie Rabau rappelle que la grande violence d’Apollon est de « prépare[r] cet instant où toute dénonciation d’une violence déjà perpétrée sera reçue comme l’annonce d’un malheur incroyable ». Chez Francesca Maffioli, qui se penche sur l’œuvre de la poétesse italienne Amelia Rosselli, la catastrophe (la Seconde Guerre mondiale) a déjà eu lieu : il s’agit alors de lutter sans relâche contre le souvenir de ses dévastations. Jia Xing propose une étude de La Montagne de l’âme, de Gao Xingjian, et analyse comment la « tension entre l’exigence de dire et la précarité de la réception », constitutive du mythe de Cassandre, se déploie comme stratégie de résistance politique dans l’après-révolution culturelle chinoise. Oksana Levytska s’intéresse aux tapisseries de l’artiste Stefaniia Shabatura, inspirées par le poème « Cassandra » de Lesya Ukrainka, et se penche sur les liens que ces œuvres tissent entre Troie assiégée et l’Ukraine. Les tapisseries sont un symbole de résistance au régime totalitaire russe. En suivant la poète et professeure Anne Carson, qui s’est demandé à juste titre pourquoi Cassandre parlait un grec parfait alors qu’elle n’a probablement jamais quitté Troie avant d’être unie de force à Agamemnon, Sarah Labelle propose une réflexion où la prophétesse est envisagée comme « ultime traductrice » : les temporalités et les langues coexistent « jusqu’à trouver finalement le mot juste ». En étudiant la mythpoetry diffusée sur la plateforme Tumblr, Juliette Sokolov demande enfin : « Est-ce qu’on refuse d’écouter Cassandre car le futur qu’elle annonce est insupportable ? Ou bien refuse-t-on d’écouter Cassandre parce qu’elle est Cassandre ? » Les poèmes qu’elle convoque montrent notamment la jeune femme en héritière de violences transgénérationnelles, qui répète un futur qui la dépasse. Surgit en filigrane de certains textes rassemblés dans cette section une interrogation complexe : que serait-il arrivé à Cassandre si elle avait annoncé autre chose ?

Penser l’échec de l’écoute

Se pencher sur la tragédie de Cassandre, c’est aussi réfléchir aux notions de ratage et d’échec. En rappelant continuellement l’inefficacité de sa parole, nous faisons sans doute porter à Cassandre une responsabilité qui n’est pas la sienne. Car, après tout, elle a fait ce qu’elle avait à faire : elle a alerté, elle a dit la vérité quant à ce qui était prévisible… Comme le montrent plusieurs contributions du présent dossier, il convient de déplacer notre attention vers celleux qui ont le luxe du doute, du déni ou encore d’une place à maintenir dans l’édifice du pouvoir – autrement dit de réfléchir en creux aux personnes et aux groupes qui entourent Cassandre et font le choix délibéré de détourner le regard, de rester dans l’inaction. Si Cassandre est condamnée à mentir pour éviter la stigmatisation totale, c’est bien parce que personne ne veut voir la catastrophe climatique qui nous secoue déjà, comme le montre Amandine Randouyer. Si sa « sœur de destin » du monde arabe, Zarqa’ al-Yamana, est punie dans plusieurs écrits du XXe siècle, c’est parce que sa communauté, figée par le traumatisme, rate d’après Youssef Maftah El Kheir « l’épreuve de l’écoute ». Et si elle est exclue du logos dans différentes réécritures issues de la dramaturgie contemporaine, nous dit Chloé Dom, c’est évidemment en raison de l’inquiétude et de l’incompréhension des sien·nes. De même, pour Andreea Elena Gabara, les travaux des féministes différentialistes des années 1970 sur la valorisation du clitoris comme vecteur d’autonomie sexuelle, bien qu’ils apparaissent aujourd’hui en partie datés en raison de présupposés exclusifs, n’en demeurent pas moins importants pour comprendre les manières dont le silence entourant le corps et l’expérience des sujets féminins constitue une forme d’échec collectif. Chez Sophie Vandeveugle, où la menace de la colonisation revient comme un présage, les mots ont beau être « perçus comme du charabia » et « sonne[r] faux » aux oreilles de la communauté en danger qui refuse de les entendre, ils demeurent parfaitement audibles au lectorat : la lanceuse d’alerte sait qu’elle a parfaitement raison, que le problème n’est pas tant son discours que l’incapacité et la peur de la communauté à le recevoir. On est ainsi tenté·e de voir en Cassandre le négatif ou la figure antonymique des vestales, ces prêtresses dont la mission est d’illuminer et de réchauffer le temple sur la longue durée, d’entretenir son feu sacré et d’être au service d’autrui pour perpétuer l’ordre établi. Au contraire, Cassandre pointe le temple, en montre les déréglages ; pour l’entendre, il faudra inévitablement réfléchir au feu que nous choisissons de protéger même s’il menace de nous brûler.

Fragment de Evelyn De Morgan, Cassandra, huile sur toile, De Morgan Collection, 1898.

Prendre soin d’autrui, prendre soin de Cassandre

Pourtant, même si elle s’en éloigne et finit par en être rejetée, Cassandre est peut-être celle qui a le plus à cœur la survie du temple. Le dossier la présente en effet en figure du prendre soin : avec sa clairvoyance vient un souci marqué pour autrui – ses proches, certes, mais aussi la Cité. Devant l’indifférence générale, s’obstiner à montrer ce qui ne va pas équivaut à faire preuve d’empathie, de sollicitude et de solidarité. Cassandre pourrait se taire, mais elle continue de parler ; au lieu de faire d’elle un problème à gérer, il y a tout lieu de reconnaître son sens aigu du dévouement en faveur de sa communauté. Analysant les premiers films de la série Terminator, Benoit Daudibon présente le personnage de Sarah Connor, avatar de Cassandre, comme une sœur résiliente qui cherche à nous ouvrir les yeux sur les usages de la technologie au tournant du XXIe siècle. Elle est aussi sœur protectrice dans le texte de Georges Iliopoulos, qui imagine la lettre que lui adresse son frère Hélénos. Première à entendre Gaïa (lourdement éprouvée par des agressions humaines répétées et qui menace de répliquer par la catastrophe climatique), elle montre l’importance, devant les dieux, d’une action concertée pour protéger la terre-mère et faire « vacille[r] l’ordre ancien » (Chantal Dahan). Sauveuse anonyme, elle met chaque jour sa sécurité en jeu pour éviter une nouvelle catastrophe (Margaux Mocellin). Internaute dénonciatrice d’injustices derrière son clavier, Cassandre crie pour les autres, « pour toutes celles qu’on fait taire “pour leur bien” », lit-on dans le texte de Deborah Winterstein-Graciani. Comme le montre Karine Beaudoin, Cassandre incarne l’amour pour les sien·nes et doit être placée non pas du côté de la parole, mais de celui de l’action : jouer les Cassandre, après tout, c’est peut-être simplement franchir avec confiance et sérénité les différentes étapes d’un parcours à obstacles.

Fragment de Evelyn De Morgan, Cassandra, huile sur toile, De Morgan Collection, 1898.

D’ombres et de lumières : prophéties (pour Catherine)

Le dossier se clôt sur la section « D’ombres et de lumières : prophéties (pour Catherine) », préparée par Andrea Oberhuber pour rendre hommage à Catherine Mavrikakis, écrivaine et professeure de création, avec qui elle a cofondé en 2012 la revue MuseMedusa. Il s’agissait d’établir au Québec et plus largement, sur la scène internationale, une revue numérique spécialisée en recherche-création et consacrée à l’importance de divers récits et figures myth(olog)iques en littérature et dans les arts visuels. Plutôt que d’imaginer un volume du style Mélanges offerts à, comme le veut la coutume universitaire lorsqu’un.e professeur.e prend sa retraite, il m’apparaissait plus approprié – oserais-je dire « plus original » ? – d’offrir à l’amie, collègue et complice indéfectible depuis de longues années ce qu’il est tentant d’appeler un bouquet d’amitiés. Mais ce volet hommage à Catherine n’est tout compte fait pas si loin de l’origine ancienne des Mélanges, soit le Liber amicorum, un livre fait par des ami.es qui, du coup, devient un livre d’amitiés. Composé de treize créations (textes et textes/images), ce livre-bouquet, qui se greffe naturellement au dossier 14 de MuseMedusa consacré à la parole dissidente, recueille les voix de Martine Audet, France Théoret, Patrick Autréaux, Ioana Georgescu, Savannah-Lou Cochran-Mavrikakis, Martine Delvaux, Nicolas Chalifour, Sophie Létourneau, Pierre Samson, Benjamin Gagnon Chainey, Catherine Lemieux, Catherine Morency et Andrea Oberhuber. En lisant leurs contributions, on verra apparaître tour à tour Catherine en Cassandre et Cassandre en Catherine. Les créations dévoilent en effet la complexité d’une parole proche de celle de Cassandre, tantôt dissidente et contestataire, insoumise et discréditée, tantôt bienveillante et lucide, voire prémonitoire, que nous nous plaisons à attribuer à Catherine.

Catherine, comme Cassandre, s’est obstinée – et elle continue bien sûr de le faire parce qu’on ne peut prendre sa retraite de cette posture éthique – à lutter contre l’indicible, à pointer son regard à la fois critique et sensible vers ce qui ne va pas dans une institution, dans le milieu culturel ou, de manière générale, en société ; elle témoigne de sollicitude à l’égard des autres, mais non sans les défier pour les inciter à la vigilance. Il allait de soi de lui dédier ce numéro.

Evelyn De Morgan, Cassandra, huile sur toile, De Morgan Collection, 1898.

  1. Hélène Frappat, Le gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2023, p. 181.↩︎

  2. Marguerite Yourcenar, « Apollon tragique », Le Voyage en Grèce, nᵒ 3, 1935, p. 25.↩︎

  3. Voir Samuel Junod, « La théâtralisation du prophète dans les tragédies françaises de la Renaissance », Études françaises, Vol. 44, nᵒ 2, p. 51‑68.↩︎

  4. Mathilde Leïchlé et Suzel Meyer, « Cassandre », Brouillon pour une encyclopédie féministe des mythes, Paris, IXe, 2023, p. 205‑207.↩︎

  5. Euripide, Les Troyennes, Trad. M. Artaud, Paris, Charpentier, 1842.↩︎

  6. Christine de Pizan, La Cité des Dames, Trad. Éric Hicks et Thérèse Moreau, Paris, Le livre de poche, 2021, p. 160.↩︎

  7. Eschyle, L’Orestie, Trad. Daniel Loayza, Paris, Flammarion, 2017.↩︎

  8. Homère, L’Odyssée, Trad. Victor Bérard, Paris, Folio, 1999, p. 218.↩︎

  9. Manon Riopel, « Le mythe de Cassandre et la question de l’hermétisme : de la parole oraculaire à la parole poétique », mémoire de maîtrise, Université McGill, 1987.↩︎

  10. Christa Wolf, Les prémisses et le récit, Trad. Alain Rance et Renate Lance-Otterbein, Paris, Stock, 2003, p. 435.↩︎

  11. Véronique Léonard-Roques et Philippe Mesnard, Cassandre. Figure du témoignage, Paris, Kimé, 2015, p. 21.↩︎

  12. Sandra Moussempès, Cassandre à bout portant, Paris, Flammarion, 2021, p. 117.↩︎

  13. Élise Turcotte, L’Apparition du chevreuil, Québec, Alto, 2019, p. 135.↩︎

  14. Ibid., p. 44.↩︎

  15. Véronique Léonard-Roques et Philippe Mesnard, Cassandre. Figure du témoignage, op. cit., p. 22.↩︎

  16. Ibid., p. 13.↩︎

  17. Marie Goudot, « Ce que voit Cassandre », Cahiers jungiens de psychanalyse, nᵒ 111, p. 100.↩︎

  18. Hélène Cixous et Catherine Clément, La Jeune Née, Paris, La Découverte, 1975, p. 14.↩︎

  19. Sara Ahmed, « Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés », Cahiers du genre, nᵒ 53, 2012, p. 88.↩︎

  20. Adrienne Rich dans Ibid., p. 95.↩︎

  21. Véronique Léonard-Roques, « Cassandre au siècle des désastres ou de la majoration de la voix des vaincus », dans Daniel Mortier, Ariane Ferry et Laurence Villard (dir.), Métamorphoses des mythes. Cristallisations et inflexions, Grenoble, UGA Éditions, 2022, p. 251‑272.↩︎