Sarah Connor, Cassandre des temps numériques

Sarah Connor, Cassandre des temps numériques

Benoît Daudibon

Benoît Daudibon exerce en tant que professeur certifié de Lettres Modernes et de Cinéma en lycée et en CPGE au Lycée Montesquieu du Mans (France). En tant que chercheur indépendant, il s’intéresse plus particulièrement aux réminiscences du cinéma muet dans le cinéma contemporain, à la mutation des images cinématographiques à l’époque contemporaine ainsi qu’à l’hybridation des formes documentaires et fictionnelles cinématographiques.

Reconnue et célébrée pour ses qualités visuelles et ses innovations technologiques, l’œuvre cinématographique de James Cameron reste malgré tout controversée. Une partie de la critique lui reproche la simplicité psychologique de personnages stéréotypés, sa fascination pour les armes lourdes, son manichéisme moral et politique, des intrigues archétypales. Si on ne peut balayer ces reproches du revers de main, il est peut-être plus pertinent de les considérer comme des caractéristiques essentielles de son œuvre et la manifestation de la volonté de s’inscrire dans une tradition de récits mythologiques, comme le souligne Pierre Berthomieu : « Les scénarios de Cameron reposent sur le rêve ou la vision et parient sur l’immensité du mythe1. » De The Terminator à Avatar, en passant par The Abyss, Aliens ou Titanic, le réalisateur n’a eu de cesse d’ancrer ses récits dans des sociétés menacées d’extinction par une exacerbation d’antagonismes, qu’ils soient ontologiques, sociaux ou politiques. Dans cette perspective, il est intéressant de voir comment The Terminator (1984) et Terminator 2: Judgment Day (1991) font de leur personnage principal féminin, Sarah Connor, une reconduction moderne du personnage de Cassandre, qui respecte les principales caractéristiques du personnage mythologique, tout en lui offrant une perspective d’avenir qui suggère une échappatoire à sa malédiction. Dans un premier temps, nous verrons les similarités entre le personnage de Sarah Connor et la figure de Cassandre. Nous nous intéresserons dans un deuxième temps à la marginalisation et aux humiliations subies par le personnage autant à cause de sa malédiction qu’à cause de sa féminité. Nous analyserons dans un troisième temps le dilemme et le paradoxe auxquels Sarah Connor fait face pour échapper à cette malédiction et à la manière dont les films (en particulier le deuxième opus) les résolvent. Mais dans un dernier temps, nous étudierons le rapport ambigu qu’établissent les films entre le personnage et le public.

Une Cassandre actualisée

Plusieurs critiques, amateurs ou professionnels, ont déjà noté la parenté entre Sarah Connor, interprétée par Linda Hamilton, et la figure mythologique de Cassandre2. Les principales versions du mythe rapportent qu’Apollon accorde le don de prophétie à Cassandre, jeune et belle princesse troyenne. Celle-ci se refuse à lui et le dieu la condamne à n’être jamais crue. C’est au cours de la guerre de Troie que se révèle la cruauté de la punition : Cassandre prédit à plusieurs reprises, en vain, la chute de sa ville natale. Elle échoit en partage à Agamemnon à la fin de la guerre et sera tuée par Clytemnestre, son épouse, ainsi qu’elle l’avait prédit. Le film de 1991 va rapprocher Sarah Connor de Cassandre en la mettant en scène enfermée dans une unité de haute sécurité d’un hôpital psychiatrique à cause de ses prophéties apocalyptiques et de sa tentative de destruction d’une usine d’ordinateurs. Comme Cassandre, prisonnière d’Agamemnon, Sarah Connor est une prophétesse captive. Au moment de sa première apparition dans le film, elle a cependant cessé ses prophéties depuis six mois pour pouvoir revoir son fils John, confié à une famille d’accueil. Ce n’est qu’au moyen d’une mise en abyme que le public la voit proférer ses visions. Peu de critiques cependant ont relevé que les paroles de Sarah Connor sont quasi identiques à celles de Kyle Reese, interprété par Michael Biehn, dans le premier film, au moment où il est interrogé par la police. Cette similarité entre les discours est soulignée par le même dispositif filmique : un interrogatoire filmé entre « le personnage-prophète » et le même médecin, Peter Silberman, interprété par Earl Boen.

La similarité entre les deux personnages pourrait conduire à considérer qu’ils représentent deux itérations parallèles et complémentaires de la figure de Cassandre. Dans le film de 1984, l’évaluation psychiatrique de Kyle Reese après son arrestation souligne l’incrédulité moqueuse qui accueille ses propos en montrant les réactions narquoises des policiers et du psychiatre. Cependant, Kyle Reese ne reconduit pas la figure de Cassandre au même titre que Sarah Connor. Son histoire le rapproche aussi de personnages surhumains, issus d’un autre univers. En effet, Kyle Reese est envoyé depuis l’année 2029 en 1984 par John Connor, le fils de Sarah Connor, pour la protéger d’un robot, le Terminator, incarné par Arnold Schwarzenegger. Ce dernier doit la tuer pour l’empêcher de donner naissance à son fils, meneur de la rébellion humaine dans une guerre totale contre les machines, qui cherchent à annihiler l’humanité. On apprend que Kyle Reese s’est porté volontaire pour cette mission car il est tombé sous le charme de Sarah Connor en voyant une photo d’elle. Leur rencontre en 1984 donnera naissance à John Connor, mais Kyle Reese sera tué par le Terminator.

À travers son parcours, Kyle Reese reconduit autant la figure de Cassandre que les traits d’Apollon. Il les croise de surcroît avec ceux de l’ange Gabriel et de Joseph dans les récits évangéliques. En effet, c’est lui qui annonce à une future mère qu’elle mettra au monde le sauveur de l’humanité ; il sera lui-même le père de l’enfant, naissance « miraculeuse » puisque le couple ne partagera qu’une nuit. La proximité avec Apollon se manifeste par plusieurs traits. En premier lieu, le choix de Michael Biehn pour l’incarner met en évidence la volonté de représenter un personnage attirant, dont l’apparence physique correspond aux canons de beauté de l’époque de diffusion du film. De plus, s’il vient pour sauver Sarah Connor, c’est aussi lui qui va lui transmettre ce que sera le futur de l’humanité, discours qui provoquera la malédiction du personnage féminin. Le récit de l’avenir de l’humanité provoque une « vision » chez le personnage comme pour le public. Pendant qu’ils tentent d’échapper au Terminator, Kyle Reese raconte à Sarah Connor le quotidien de l’humanité pendant la guerre contre les machines. Le public regarde et entend le personnage entamer son récit pendant que Sarah Connor ferme les yeux. Au moment où ses paupières sont closes, un fondu-enchaîné nous montre les images du futur. Celles-ci disparaissent en même temps que le récit s’achève et on retrouve le personnage de Sarah Connor en train de se réveiller, la tête sur les genoux de son compagnon d’infortune. On le constate, la vision du futur est assimilée à un cauchemar suggéré par les paroles de Kyle Reese à l’instar des visions prophétiques de Cassandre. En outre, l’agitation de Sarah Connor dans la vidéo diffusée dans le deuxième film rappelle les « transports du délire » évoqués par Hécube dans Les Troyennes d’Euripide au sujet de sa fille Cassandre : « Ah ! ne faites pas sortir avec vous Cassandre, dans les transports dont un dieu l’agite, elle à qui les Grecs réservent le déshonneur : ce serait ajouter à mes douleurs3. » Enfin, comme Apollon, Kyle Reese est attiré par la beauté de Sarah Connor, tels qu’en témoignent les plans où il regarde la photographie qui la représente. Même si c’est inconscient ou involontaire, c’est lui qui maudira le personnage, en lui faisant part du futur de l’humanité mais aussi en faisant d’elle la mère du sauveur à venir. Contrairement à Apollon, Kyle Reese ne se venge pas d’avoir été éconduit. Mais par un effet d’ironie tragique, il scelle le destin de Sarah Connor. La malédiction du personnage féminin est présentée comme nécessaire à l’humanité tout entière, et partant, le condamne.

Si c’est dans le deuxième film que s’affirme le plus le rapprochement entre Cassandre et Sarah Connor, le premier révèle déjà des traits communs aux deux personnages. Ainsi, la première apparition de Sarah Connor dans le film révèle la volonté de manifester la séduction du personnage. Alors que le début du film était visuellement très sombre, Sarah Connor amène avec elle une lumière solaire, des couleurs vives à travers ses vêtements et son uniforme de serveuse. Le choix de Linda Hamilton révèle aussi la volonté de mettre en scène un personnage qui répond aux canons de beauté du début des années 1980. Cette volonté est particulièrement soulignée par l’évolution du personnage entre le début du premier film, où elle correspond à l’archétype de la jeune fille blanche occidentale contemporaine en raison de la douceur de voix, de sa coiffure, de ses vêtements, de son maquillage, de son goût pour la musique et les sorties en boîtes de nuit, et le deuxième film (ainsi que la dernière séquence du premier) où elle apparaît beaucoup plus musclée, sans aucun apprêt, parlant avec un ton injonctif, portant des vêtements militaires, étant en marge de la société. Cette évolution marque fortement le passage d’une « normalité » à un nouveau statut qui modifie en profondeur sa caractérisation et son attitude, comme dans le mythe originel.

Un dernier aspect qui souligne la parenté entre les deux personnages est le contexte dans lequel ils évoluent. Les premières représentations littéraires et iconographiques de Cassandre sont liées à la guerre de Troie. Au cœur de cette guerre se trouve la destruction de cette Cité-État, considérée comme une civilisation à part entière, rivale de l’alliance grecque. On l’a vu, le destin de Sarah Connor est scellé par son rôle dans la guerre d’extinction totale que mènent les machines contre l’humanité. Les représentations de l’année 2029 donnent à voir cette dernière assiégée par des machines triomphantes qui envahissent son territoire et détruisent tout sur leur passage. Cette dimension eschatologique est amplifiée par le motif du feu et des flammes, récurrent dans les deux films, qui annonce et suggère la destruction nucléaire totale provoquée par Skynet. De même, comme dans le cas de Troie, les films insistent sur la dimension extraordinaire de la guerre qui oppose l’humanité aux machines. Que ce soit par les armes laser, par les effets spéciaux, par les décors entièrement détruits, ou par la présence d’os humains qui jonchent l’ensemble du territoire, la mise en scène souligne l’écart entre les mondes de 1984 et de 1991, et celui de 2029. La guerre qui se déroule sous nos yeux nous paraît irréelle, malgré sa relative proximité chronologique (qui s’est amplifiée depuis la sortie des films). La brutalité du monde de 2029 évoque la violence de l’univers d’Eschyle décrit par Jacqueline de Romilly dans La tragédie grecque : « C’est un monde qui aspire à l’ordre mais se meut dans le mystère et dans la peur. C’est un monde où règne la violence. On tue et on est tué. Des bêtes s’entre-dévorent. On est poursuivi, talonné. On crie de peur4. »

On peut aussi constater que la représentation des machines est synonyme de divinisation. Commençons par le plus évident, la mise en scène des Terminator. Le choix d’Arnold Schwarzenegger pour jouer ce rôle dans le premier film révèle par la singularité et la puissance de son corps la volonté de représenter les machines comme surhumaines. Comme le souligne Jérôme Momcilovic dans son livre consacré à l’acteur, « le Terminator, lui, est bien un Hercule moderne quand, dans la nuit des hommes où il vient de débarquer, il ausculte l’horizon avec un port olympien, tournant la tête à droite, à gauche, puis marchant avec une lenteur appuyée vers sa besogne meurtrière5. » Le choix de Robert Patrick pour incarner le robot antagoniste du deuxième film souligne par contraste la froideur du nouveau modèle T-1000, d’autant plus dangereux qu’il ne s’appuie pas seulement sur la force pure. Sa plasticité lui permet de modifier son apparence selon les circonstances, capacité éminemment divine dans la mythologie grecque. Au-delà de leurs aptitudes extraordinaires qui apportent leur dimension très spectaculaire aux films (et qui ont certainement contribué à leur grand succès), leurs apparitions dans l’univers contemporain sont toujours accompagnées d’éclairs multipliés, attributs traditionnels des divinités mythologiques majeures. L’apparition de Kyle Reese est mise en scène de la même manière, soulignant par là sa proximité avec la figure d’Apollon. Cette divinisation des personnages de 2029, humains ou non, met en évidence le caractère extraordinaire, mythologique, de la lutte dans laquelle est impliquée Sarah Connor, cette nouvelle Cassandre.

Une femme marginalisée

Comme nous l’avons dit, c’est avant tout dans le film de 1991 que se manifeste la parenté entre Sarah Connor et Cassandre, celui de 1984 ne la confrontant pas à l’incrédulité hostile de son auditorat. Sa présence dans Terminator 2 est retardée mais annoncée et attendue par le spectateur. Dès la première séquence qui nous montre le monde détruit de 2029, c’est sa voix qui commente les images offertes à notre regard. On verra plus loin que le générique « enflammé » met en images ses visions prophétiques. La séquence qui nous présente John Connor montre son absence auprès de son fils car son ami indique que la famille chez laquelle il vit est « adoptive » et John lui-même rappelle de manière agressive cet état de fait à son père adoptif. Cet enchaînement de séquences tient à distance Sarah Connor alors que c’est à elle que les spectateurs pouvaient s’identifier le plus naturellement dans le premier film : c’était le seul des personnages principaux à appartenir à leur univers. Cette désincarnation, présence-absence, souligne le changement de statut du personnage, jusqu’à une forme d’exclusion du monde des vivants.

Ce n’est qu’après la séquence consacrée aux relations tendues entre John et sa famille adoptive que nous revoyons Sarah Connor. Cette apparition est encore retardée pour mieux souligner sa marginalisation. Un plan d’ensemble indique que nous pénétrons dans l’hôpital psychiatrique de Pescadero. Cependant, le plan évoque moins l’hôpital que la prison, à travers ses portes automatisées et l’abondance de fils barbelés. Ce premier plan raccorde avec le suivant par le grillage de la cellule de Sarah Connor. Le plan panoramique qui part de la fenêtre obstruée nous amène vers le personnage sans nous montrer son visage. Le plan s’attarde sur son corps, ses vêtements et son activité, la musculation, qui contrastent avec la représentation du personnage dans le premier film : Sarah Connor y était associée à une féminité traditionnelle. Ici, le réalisateur montre avant tout sa condition de prisonnière, anonymisée et sans voix. Ce silence est renforcé par la voix du docteur Silberman qui s’impose dans la bande-son. Elle raconte avec force ironie l’histoire de Sarah Connor (et par là, du premier film) en la désignant comme atteinte d’une maladie psychiatrique particulièrement sévère (« sévères désordres affectifs de nature schizoïde ») et en faisant la liste de ses manifestations, tout en se gardant de donner son nom de famille. Sarah Connor est ainsi réduite à un simple objet d’étude, son humanité pleine et entière est niée. Ce discours est interrompu par de courts plans sur Sarah Connor poursuivant ses exercices. Sa respiration régulière montre sa détermination et contraste avec l’ironie du discours du médecin. La séquence se poursuit avec le docteur Silberman et ses assistants qui contemplent Sarah Connor dans sa chambre-cellule à travers l’oculus de la porte.

Tout comme la déambulation de la troupe du médecin dans l’établissement, cette mise en scène accentue l’enfermement carcéral de Sarah Connor et la rapproche d’un animal dangereux enfermé dans une cage. La familiarité avec laquelle le « soignant » l’interpelle en utilisant uniquement son prénom manifeste son mépris alors qu’elle s’adressera à lui par son titre. Le plan qui montre les assistants en train de regarder Sarah Connor par l’oculus l’assimile à une « bête curieuse ». Son enfermement à cause de ses prédictions inhumaines tout comme son impulsivité dangereuse, dont le Dr Silberman a été victime (il vient de raconter avoir été blessé au genou par sa patiente quelque semaines auparavant), contribuent à la fascination qu’éprouvent ses observateurs face à Sarah Connor.

Le début du deuxième film déshumanise donc Sarah Connor. Comme Cassandre, elle est rejetée et moquée à cause de ses visions et de l’incompréhension que celles-ci suscitent. On pourrait dire de James Cameron qu’il a saisi le lien entre le personnage de Cassandre et le « gaslighting », qu’Hélène Frappat met au jour et développe dans son livre Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes. Elle fait de la figure mythologique une victime primordiale de ce phénomène :

Cette tragédie-là, donc, d’une femme qui parle vrai et que personne ne veut entendre, remonte à Cassandre. Pourquoi la prophétesse, qui s’exprime dans une langue parfaitement claire, n’est-elle jamais crue ? Pourquoi la femme grecque se fait-elle exclure par sa famille et son peuple, qui la traite en étrangère, en barbare ? Ses visions et sa connaissance font peur aux hommes orgueilleux, aux hommes obtus. […] Cassandre a refusé que son corps soit possédé par Apollon. Mais Cassandre possède un savoir divin6.

On retrouve tous les aspects de Cassandre identifiés par Hélène Frappat dans la présentation de Sarah Connor au début de Terminator 2 : une parole vraie et claire qui n’est pas crue, une exclusion de la société par des hommes qui la considère comme dangereuse, un savoir prophétique.

Comme Cassandre, Sarah Connor est maltraitée en tant qu’« oiseau de mauvais augure » mais surtout en tant que femme. La consultation avec le Dr Silberman dans le deuxième film le montre : Sarah Connor reconnaît fournir des efforts depuis six mois pour recevoir un traitement plus léger qui lui permettrait de revoir son fils. Cette volonté de redevenir mère l’amène à renier ses discours prophétiques, qu’elle sait vrais, et par là, à se renier elle-même. L’incrédulité du médecin face à ce changement d’attitude montre bien le lien entre le gaslighting et la situation de Sarah Connor puisqu’elle est condamnée au silence, toute parole de sa part étant retenue contre elle. Cette relégation au statut d’être silencieux était déjà perceptible dans le premier film lors de la première apparition du personnage. On la voit en tant que serveuse maladroite pressée par des clients en majorité masculins dans une situation où sa parole est réduite à des excuses à répétition. Elle est déjà condamnée à une parole déconsidérée. L’humiliation est accentuée quand on voit un jeune garçon mettre une boule de glace dans son tablier alors qu’elle est en train d’éponger un liquide qu’elle vient de renverser.

La misogynie structurelle à laquelle Sarah Connor fait face est telle qu’elle en vient à croire dans le deuxième film, que le Terminator constituerait la meilleure figure paternelle pour son fils. Ainsi, alors qu’elle observe ses compagnons de cavale après être sortie de l’institut psychiatrique grâce à leur intervention et avoir trouvé refuge chez d’anciens alliés, sa voix-off (procédé traditionnel d’accès aux pensées des personnages cinématographiques) énonce :

En voyant John avec ce robot, tout devint clair à mes yeux : le Terminator ne renoncerait jamais. Il ne l’abandonnerait jamais, ne lui ferait jamais de mal, il ne crierait pas, ne se saoulerait pas, ne le frapperait pas, et ne serait jamais trop occupé pour jouer avec lui. Il serait toujours là et mourrait pour le protéger. De tous les semblants de pères qui s’étaient succédés, cette chose, ce robot était le seul à être à la hauteur. Dans un monde malade, c’était le choix le plus sain7.

Ce monologue intérieur met en évidence les défauts des figures masculines humaines, face auxquelles l’inhumanité du Terminator devient préférable. Par son comportement avec son fils, le robot est considéré comme un double par Sarah Connor. Ce renversement manifeste que le traitement subi empêche désormais le personnage de s’intégrer dans la société et l’humanité. Elle est réduite à n’être plus qu’une « machine » prête à tout pour accomplir sa mission : contribuer à sauver ses congénères qui l’ont pourtant si mal traitée.

Un avenir à réécrire

Si James Cameron réécrit, à travers Sarah Connor, le personnage de Cassandre, il ne se contente pas de reconduire le mythe en l’actualisant. En effet, la modernisation du mythe passe aussi par la possibilité offerte au personnage d’échapper à son destin tragique. Cependant, cette issue confronte le personnage à un dilemme : échapper à son destin, ce serait effacer l’avenir apocalyptique qu’elle annonce et ainsi donner raison à celles et ceux qui la tiennent pour folle. Les œuvres qui abordent le voyage dans le temps jouent avec ce type de paradoxes, assimilables au paradoxe du grand-père dont James Cameron lui-même donne la définition dans un entretien :

On appelle ça le paradoxe du grand-père. On voyage dans le passé, et une de nos actions provoque la mort de notre grand-père avant que notre père soit conçu, du coup, on cesse d’exister. Mais si on n’existe plus, on n’a jamais pu utiliser une machine à voyager dans le temps pour partir dans le passé et provoquer la mort de notre grand-père. C’est le problème que tout auteur affronte lorsqu’il écrit une histoire de voyage temporel8.

Dans les deux premiers films de la série Terminator, ce paradoxe et le dilemme qui en découle mettent uniquement Sarah Connor en difficulté, car elle est la seule à avoir eu accès aux images du futur parmi les personnages contemporains, en particulier l’explosion nucléaire qui tue en un instant trois milliards d’êtres humains.

Le début du film de 1991, on l’a vu, place Sarah Connor dans la même situation que Cassandre : une prophétesse captive. Néanmoins, la suite de l’intrigue va la distinguer du personnage mythologique puisque son fils et le robot incarné par Arnold Schwarzenegger vont lui permettre de s’échapper de l’établissement psychiatrique. La séquence d’évasion va même réhabiliter le personnage aux yeux de son principal persécuteur car le Dr Silberman assistera « aux premières loges » à l’affrontement entre les deux Terminators, et sera obligé de reconnaître la véracité de la parole de sa patiente.

Après son évasion, celle-ci s’interroge sur les moyens d’empêcher une catastrophe nucléaire de s’abattre sur l’humanité. Elle se montre donc bien plus active, puisqu’elle recherche, pour le tuer, l’initiateur du système informatique à l’origine de la guerre entre humains et machines, Miles Bennett Dyson. Elle s’introduit alors dans la maison du personnage, effraie sa famille et le traque pour le tuer sans témoigner de compassion, comme un nouveau Terminator. Elle exerce ici une forme de condamnation judiciaire par anticipation qui pourrait la rapprocher des Érinyes. Ces déesses primitives du panthéon grec sont « les divinités qui vengent le meurtre […] Elles ont le visage noir, des vêtements noirs. Rapide à la course, elles se lancent à la poursuite du criminel et l’atteignent infailliblement9. »

Cette mutation du personnage de Cassandre en Érinye est renforcée par la tenue et le maquillage militaires de Sarah Connor dans cette séquence, et la situe encore une fois en marge de l’humanité. Elle devient une figure inquiétante, aux réactions déraisonnables et injustes pour le spectateur, car James Cameron met en évidence la banalité de la vie de Myles Bennett Dyson, que ce soit par sa situation familiale ou par le décor dans lequel elle s’inscrit. Se défaire de son statut de prophétesse n’humanise pas Sarah Connor mais prolonge sa marginalisation. Elle n’ira toutefois pas au bout de son projet de vengeance par anticipation puisqu’elle épargne le programmeur avant que son fils et le Terminator lui proposent un nouveau plan d’action. En l’acceptant et en épargnant sa cible, elle s’inscrit dans un rapport avec une nouvelle figure mythologique, les Eumédides, qui ont accepté elles aussi un changement de statut, en se dépouillant du nom d’Érinyes, pour devenir les divinités protectrices de la cité athénienne, « à la fois déesses de la fécondité du sol et personnification harmonieuse de la loi morale avec ses sanctions10. » Ce changement de statut est exprimé en voix-off par le personnage lui-même : « L’avenir, qui m’était toujours apparu clairement, devenait comme une autoroute dans la nuit… Nous entrions à présent en territoire inconnu, faisant l’Histoire à chacun de nos pas11. » Elle n’est désormais plus soumise par ses prédictions, elle peut accompagner l’humanité vers un avenir incertain qui reste à écrire.

Sa prophétie apocalyptique avérée aux yeux de ses détracteurs, Sarah Connor brise le lien avec Cassandre mais doit alors s’inventer une nouvelle identité, qui lui permettra de contrecarrer le destin funeste annoncé. L’apaisement dont elle témoigne à la fin du film, en considérant le Terminator comme un pair, ou à travers sa réplique finale (« L’avenir incertain roule vers nous… Pour la première fois, je l’aborde avec un sentiment d’espoir. Si une machine, un Terminator, a pu découvrir la valeur de la vie, peut-être le pouvons-nous aussi12. ») l’amène à inscrire son avenir hors du destin tragique annoncé. Cette conclusion apaisée rapproche les deux films de l’Orestie, en les faisant passer d’un régime mythologique à un régime historique, dans lequel l’humanité est moins dominée par les injonctions divines comme le rappelle Marie-Joséphine Werlings : « la tragédie des Euménides met avant tout en scène la victoire d’un ordre nouveau symbolisé par la transformation d’anciennes divinités primitives chargées de poursuivre les criminels, les Érinyes, en divinités bienveillantes, protectrices des fruits du sol et garantes de la prospérité des hommes13. »

Ce changement de statut du personnage à la fin du deuxième film explique certainement la pluralité de ses futurs. En effet, Terminator constitue aujourd’hui une franchise de six films (en incluant les deux premiers) et d’une série télévisée ( Terminator : The Sarah Conor Chronicles) dans lesquels le personnage de Sarah Connor ne connaît pas le même avenir : le troisième film14 nous montre sa tombe et nous apprend qu’elle est décédée en 1997 d’une leucémie ; la série présente ses pérégrinations avec son fils dans les années 2000 pour échapper à une nouvelle menace venue du futur ; le sixième film15 (le dernier sorti) porte sur la manière dont elle cherche, en 2020, à venger la mort de son fils en 1998 en empêchant celle d’un nouveau personnage. Une fin alternative du deuxième film, qui prend la forme d’un épilogue, montre même Sarah Connor, trente ans après la fin de l’action, expliquer que son fils est devenu sénateur.

Toutes ces trajectoires contradictoires soulignent en creux que les deux premiers films scellent la caractérisation du personnage et son évolution. Sarah Connor est intrinsèquement liée au cadre originel de cet univers, en incarnant simultanément et successivement diverses figures mythologiques. Pour s’affirmer en tant qu’individu à part entière, elle lutte contre ces parentés mais accède à une « normalité », qui l’exclut d’une fiction hollywoodienne. La fin du deuxième film doit être niée afin que Sarah Connor demeure un personnage exceptionnel, apte à s’intégrer dans l’univers spectaculaire de la franchise. Réintégrer la société amenuise la singularité du personnage de fiction et la fascination qu’il pouvait exercer sur le public.

Une figure publique

La question de la relation entre le public et Sarah Connor est essentielle pour approcher la parenté du personnage avec Cassandre. En effet, comme dans le mythe et ses représentations théâtrales, le public sait que les prophéties de Sarah Connor sont justes. Dès le début du premier film, nous sommes plongés dans l’univers de 2029, où la guerre entre humains et machines fait rage. La « véracité » de cette première séquence est validée par la voix-off masculine d’un narrateur externe qui affirme que la véritable guerre aura lieu à l’époque contemporaine. Cette introduction cherche donc à instaurer une illusion référentielle qui amène le spectateur à considérer l’avenir présenté comme certain. Plus loin, la deuxième séquence « futuriste » du film, lors du récit de Kyle Reese à Sarah Connor, nous amène aussi à reconnaître ce futur comme certain, puisque raconté par un témoin direct. De plus, les plans de cette séquence ont un statut double : ils sont à la fois l’illustration du récit du personnage masculin et la matérialisation des image mentales de Sarah Connor, qui seront l’origine de ses prédictions apocalyptiques. Le public du film est conditionné à considérer les personnages sceptiques comme des incrédules ignorants, et à devenir le confident privilégié du personnage de Sarah Connor. Ainsi, la dernière séquence du premier film, qui la montre conduire une voiture sur une route désertique, enregistrant un message à son fils qui n’est pas encore né, introduit le public dans l’intimité familiale du personnage et fait de lui le réceptacle privilégié de son affection pour son fils à venir. La photo prise par l’enfant dans la station-service, que nous avons vue dans le récit futuriste de Kyle Reese, assure la crédibilité du personnage et de ses propos.

La proximité et la confiance instaurées par le premier film sont davantage affirmées dans le deuxième. Comme le premier, celui-ci s’ouvre par des images de la guerre de 2029. Cependant, la voix-off qui nous raconte les évènements est désormais celle de Sarah Connor, qui devient alors l’instance de validation des images. Comme nous l’avons déjà évoqué, ce personnage est le pilier de la narration du film car c’est le seul dont nous entendons la voix-off tout au long du film. L’enregistrement qu’elle préparait pour John à la fin du premier film annonçait ce nouveau rapport complice entre le public et elle. Le public est la seule instance qui peut pleinement faire confiance aux prophéties de Sarah Connor car il a partagé sa vision. De plus, ce partage des images le marque profondément par leur dimension spectaculaire. Les images du futur dans les deux films constituent des pauses narratives qui laissent leur puissance visuelle s’exprimer et insister sur leur dimension apocalyptique, particulièrement dans les ouvertures des deux films (avec l’abondance de crânes humains piétinés par les robots) et dans la séquence du milieu du deuxième film qui met en image l’explosion nucléaire et son irruption violente dans la vie quotidienne états-unienne.

Au-delà du rapport privilégié de confiance entre le public et Sarah Connor, le scénario du film de 1991 pousse les spectateurs à interroger le comportement du personnage. En effet, Terminator 2 : Judgment day reconduit presque à l’identique en l’amplifiant la structure de The Terminator16 : vision du futur, personnages venus du futur, double traque simultanée, rapprochement entre un personnage du futur et un personnage contemporain, lutte pour détruire le Terminator, destruction du Terminator, conclusion présentant des images de routes. Cette répétition amène le public à repérer les différences (particulièrement l’évolution du robot incarné par Arnold Schwarzenegger) et à être « en avance » sur les personnages. La crainte puis la méfiance de Sarah Connor à l’égard du Terminator paraît compréhensible mais le public sait depuis le début qu’elles sont injustifiées et attend la prise de conscience du personnage. De même, son accès de violence envers Miles Bennett Dyson met à distance le public du personnage. Alors que les représentations de Cassandre invitent à compatir avec le personnage, le public de Terminator 2: Judgement Day tient une position de surplomb à l’égard du personnage, qui l’amène à le juger et à évaluer son comportement, comme le Dr Silberman, mais de manière moins arbitraire. La fin du film amènera ainsi le personnage à devoir admettre au spectateur que ses visions n’étaient pas la représentation du futur mais celle d’une éventualité.

Le regard privilégié sur l’action et l’intrigue est en fait celui du jeune John Connor qui est le moteur scénaristique et le premier à reconnaître le nouveau statut du personnage d’Arnold Schwarzenegger. La justesse infaillible du point de vue de l’enfant dans le deuxième film renforce l’humanité du personnage de Sarah Connor. Il est le seul à se tromper à cause de son libre-arbitre et à pouvoir changer grâce à lui. Si le Terminator incarné par Arnold Schwarzenegger évolue entre les deux films, c’est parce qu’il a été reprogrammé. Les avertissements que nous lance Sarah Connor sont ceux d’une sœur qui cherche à nous ouvrir les yeux sur un monde que nous sommes en train de faire émerger sans en être conscients. Sarah Connor peut être considérée comme une porte-parole de James Cameron qui confie ses inquiétudes sur les usages de la technologie à la fin des années 2010 :

Tu [Arnold Schwarzenneger] avais une réplique très intéressante dans Terminator 2 « C’est dans votre nature de vous autodétruire. » Et on devrait avoir ça en tête à chaque fois que nous développons une nouvelle technologie. Car si nous avons tendance à nous détruire nous-mêmes ou à nous entretuer, nous ferions bien d’être prudents lorsque nous créons quelque chose. […] Une intelligence artificielle pourrait être une superbe idée pour mettre fin au réchauffement climatique, ou à la famine, ou encore nous permettre de vivre plus longtemps en créant de meilleurs médicaments. Mais on sait que quelqu’un, quelque part l’utilisera avec de mauvaises intentions. […] Je pense que c’est une course entre notre évolution spirituelle et psychologique, qui tend à nous rendre meilleurs, et l’évolution des machines. Parce que nous avons un pouvoir quasi divin de décision quant à la direction à donner à ces machines et à ces intelligences artificielles, et si nous n’agissons pas d’une manière plus responsable, elle se retourneront contre nous et nous annihileront17.

Sarah Connor, à travers ses paroles et ses combats, nous amène à partager les inquiétudes de son créateur. C’est elle et son fils qui font face aux conséquences de notre aveuglement. Comme Cassandre avec les troyens, elle veut nous ouvrir les yeux sur les dérives de la transition technologique dont nous sommes responsables. Sa maternité affirme la sincérité et l’humanité de son discours tout en assurant l’empathie du public. Elle porte la voix d’une conscience que le monde veut ignorer.

Elle n’est pas seulement une lanceuse d’alerte, elle est aussi une combattante que le monde masculin isole. Au-delà du message qu’elle porte, c’est la voix féminine qui est mise à l’index et qu’on tente de faire taire dans ces films alors que c’est elle qui dit la vérité et porte le principal espoir contre les forces néfastes à l’humanité. Son évolution au cours des deux films dévoile sa résilience, sa détermination, son pragmatisme et sa capacité à ne pas s’obstiner dans l’erreur en épargnant ceux qu’elle considérait définitivement coupables. Elle incarne ainsi un nouveau modèle héroïque, universel à travers la figure maternelle qu’elle incarne avec force dans les deux films. Intermédiaire entre une vérité supérieure et des interlocuteurs incrédules, Sarah Connor comme Cassandre nous pousse à nous interroger sur notre capacité à penser au-delà des normes sociales et de notre cécité collective.


  1. Pierre Berthomieu, Le Cinéma Hollywoodien, le temps du renouveau, Saint Germain du Puy, Nathan, coll. « 128ᵉ série », 2003, p. 62.↩︎

  2. On peut citer la chronique de Frédérick Sigrist diffusée par France Inter : « Sarah Connor, une femme d’avenir ! », Blockbusters [podcast], France Inter,  12 mars 2021, <https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/blockbusters/sarah-connor-une-femme-d-avenir-4976484> (page consultée le 27 mai 2026).↩︎

  3. Euripide, Tragédies, Paris, Carpentier, 1842, p. 159.↩︎

  4. Jacqueline de Romilly, La tragédie grecque, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 1997, p. 54.↩︎

  5. Jérôme Momcilovic, Prodiges d’Arnold Schwarzenegger, Nantes, Capricci, coll. « La première collection », 2016, p. 29.↩︎

  6. Hélène Frappat, Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, Paris, Éditions de l’Observatoire, coll. « La relève », 2023, p. 189.↩︎

  7. James Cameron, Terminator 2: Judgement Day, États-Unis, Tri-Star Pictures, 1991.↩︎

  8. Randall Frakes, James Cameron. Histoire de la science-fiction, Paris, Mana Books, 2019, p. 220.↩︎

  9. Pierre Lavedan, Dictionnaire illustré de la mythologie et des antiquités grecques et romaines, Paris, Hachette, 1931, p. 390.↩︎

  10. Ibid., p. 391.↩︎

  11. James Cameron, The Terminator, États-Unis, Metro-Goldwyn-Mayer, 1984, 1h27.↩︎

  12. Ibid., 2h07.↩︎

  13. Eschyle, Les Cohéphores – Les Euménides, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2012, p. 26.↩︎

  14. Jonathan Mostow, Terminator 3: Rise of the machines, États-Unis, Allemagne et Grande-Bretagne, Warner Bros. Pictures, 2003.↩︎

  15. Tim Miller, Terminator : Dark Fate, États-Unis, Paramount Pictures, 2019.↩︎

  16. « ce tout est fondé sur la répétition, un crescendo jusqu’au-boutiste de cascades, d’effets spéciaux, de plus en plus de feu, de technique, de métal. » (Laurence Giavarini, « Terminator 2, le jugement dernier », Cahiers du cinéma, nᵒ 448, 1991, p. 74).↩︎

  17. Randall Frakes, James Cameron. Histoire de la science-fiction, op. cit., p. 221.↩︎