Une éternelle tragédie
Margaux Mocellin est étudiante au doctorat en littératures de langue française à l’Université de Montréal depuis septembre 2025 sous la direction de Judith Sribnai et la co-direction d’Andrea Oberhuber. Spécialisée en sociocritique, ses recherches doctorales portent sur les représentations du paranormal et l’étude de la matérialisation du traumatisme et des angoisses par des éléments paranormaux dans les romans de la Première Guerre mondiale. Elle participe au Colloque des Études Céliniennes en juillet 2026. Elle a également publié des poèmes mythologiques dans la revue Échos Classiques et un article sur Les âmes fortes de Giono est prévu dans la revue Les cahiers du LABERLIF pour la fin de l’été.
Les nuits ont toujours été atroces, les cauchemars, les souvenirs, les rêves plus vivides que son imagination. Elle entend les murmures des jours non vécus, des destins jamais réalisés, les vagues de promesses qui la frappent chaque nuit et s’éloignent en laissant quelques traces des menaces, les mots qui restent et qui la hantent jusqu’à leur réalisation.
Ce matin, Cassandre ouvre les yeux avec un mot nébuleux qu’elle se doit de saisir. Elle ne sait pas encore pourquoi, elle sait seulement qu’elle doit l’attraper avant qu’il ne s’envole : « Théâtre ».
Elle parcourt sa bibliothèque, lit les titres sur les tranches des livres, mais aucun ne lui parle. Aucun titre, aucun nom, aucune tragédie. Rien ne l’appelle.
Théâtre. Cassandre referme les livres, essaye d’ignorer le mot qui hante sa journée. Elle veut rester à la maison… Elle a oublié son rendez-vous client, plongée dans ses pensées. Elle se précipite dans sa voiture, bouscule une passante :
« Jetez votre latté, le lait a tourné. »
Celle-ci hausse les épaules et en prend une gorgée, s’empressant de s’éloigner. Bon courage à elle, mais Cassandre n’a pas le temps de s’apitoyer.
« Je suis désolée du retard, j’espère ne pas vous avoir fait attendre. »
Il fulmine, furieux d’avoir perdu six minutes de sa vie, mais, sous un sourire forcé, prétend que ce n’est rien.
Elle avait vu sa ville s’effondrer…
Cassandre chasse cette pensée que chaque médecin appelle intrusive.
« Vous ne m’écoutez pas ?
— Bien sûr que si, un comptoir en marbre.
— En granit ! »
Elle barre le mauvais mot dans son cahier, rajoute granit et théâtre… non, cuisine.
« Et pour les placards, on les fait en blanc ?
— Je viens de vous dire rouge. »
Comme les coulées de sang sur les murs blessés.
« Peut-être qu’un bordeaux serait plus doux.
— Rouge. Laqué. »
Cassandre prend en note les goûts de son client, ignorant les images de sang, les autels détruits et les murs…
« … Demain ?
— Un jour serait trop court pour un devis, une semaine serait plus…
— Je vous demandais si je vous voyais au cocktail demain. Celui de votre cabinet ? »
Elle promet sa présence, mais le cocktail n’aura pas lieu. Encore un mensonge, ce n’est pas le premier. Elle lui sert la main, se retient de lui dire que la cuisine ne verra jamais le jour, qu’il trouvera des messages dans le téléphone de son épouse.
« À demain. »
Elle doit se rendre à la bibliothèque, trouver le lien entre le théâtre et le sang. Elle traverse le parc pour éviter de longer la banque. Elle s’arrête devant une statue qu’elle n’avait jamais vue avant, une splendide statue de chevaux en marbre blanc. Elle ne sait pas pourquoi, mais la sculpture le ferait pleurer.
« T’aurais pas cinq dollars ? »
Elle en donne dix et s’éloigne, mettant les chevaux blancs derrière elle. Ilion se noie dans un tsunami de sang. L’intrusion ne fait aucun sens, la mer Rouge est trop loin.
Elle change de trottoir pour se mettre à l’ombre, elle a toujours détesté le soleil. Prête à accueillir des familles pour la prochaine représentation, la Maison Théâtre a de nouveaux rideaux rouges.
Ilion se noie dans un tsunami de sang. Une pièce est jouée, une pièce de Racine sur la tragédie de Phèdre qui a souffert du roi Athénien. Elle sera jouée demain, elle ne doit surtout pas avoir lieu. Elle ne doit surtout pas avoir lieu. Ilion se noie dans une pluie de sang, le théâtre tombe dans les cendres et les cris.
Elle reviendra demain, c’est un problème pour plus tard.
Le soleil est parti, elle retrouve son sourire.
Des acteurs qui crient… Cassandre !
Demain, aucune pièce ne doit avoir lieu.
***
Le soleil brûlant attire le sourire des passants. Cassandre présente un billet qu’elle vient d’acheter et entre dans le théâtre rouge, prête à commettre l’impensable pour voir les spectateurs sortir vivants d’entre les murs… Les murs couverts de sang, les rideaux en feu, les acteurs qui crient…
Elle tire la sonnette d’incendie avant que la tragédie ne se produise, attend que le théâtre soit vide pour allumer une cigarette. Près des rideaux rouges encore fermés, elle la laisse tomber. Les murs ne sont plus rouges, mais d’un orange ardent.
Des sirènes accompagnent sa sortie, et elle s’empresse de jeter la confirmation d’achat. Les murs en sang ne disparaissent pas, les cris d’une femme qui s’effondre sur le corps d’un roi, un autel bafoué, l’œil accusateur d’une statue ignorée…
Un jour, elle avait demandé à ses parents pourquoi ils l’avaient appelée Cassandre, ce nom maudit qui n’entraînait que des souffrances. Ils n’en savaient rien, avaient parlé d’une évidence. Vous le regretterez, avait-elle promis. Ne dis pas de telles bêtises, lui avaient-ils répondu… Ce ne sont pas des souvenirs, expliquent encore et encore les médecins, mais des pensées intrusives. Les vies antérieures n’existent pas. Les vies antérieures ne peuvent pas exister. Personne ne boit vraiment l’eau du Léthé. Et personne ne peut prédire l’avenir.
Son téléphone sonne, le cocktail d’entreprise est annulé, le vin n’a pas été livré.
Mots-clés :