De la chaise à l’assise, une trajectoire du soin
Sarah est une autrice, artiste visuelle et chercheuse qui s’intéresse à ce qui rend possible l’apprivoisement des récits fantomatiques dont nos corps sont peuplées. Son travail prend des formes hybrides où performance, photographie et poèmes se rencontrent. Les formes fracturées de ses œuvres laissent entrevoir des absences, des amnésies et des anesthésiés permettant d’explorer les manières de donner une voix sensible à des récits menacés par l’effacement, par le silence ou par le retrait. Cueillir, soigner et porter sont des actions récurrentes dans son œuvre, car ils appellent une attention délicate aux sensations, aux êtres, aux objets et aux gestes les plus simples. Elle se consacre aux pierres, aux lilas et aux framboises comme à des vies par lesquelles nous nous relions et élargissons notre être. Elle appelle sa démarche prière, car elle tend à communier avec ce qui ne parle pas tout à fait comme nous.
Sarah a reçu une mention du jury au prix de poésie Geneviève Amyot (2024 et 2025). Elle est lauréate du Prix du public Moebius (2022). Ses textes et ses œuvres ont été présentés dans Item, Vie des arts, Ex_situ, NYX, au Yeast Photo Festival (Italie, 2024), aux Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie et à la Maison de la littérature (Canada, 2023). Elle a également pris part à des discussions artistiques en Asie (Vietnam, 2025 et Japon, 2024). Son recueil Prendre fin a été publié chez Pièce jointe (2021).
Prémisse, le carnet
Dans le carnet, je note les mots lucidité, chute, salut sans savoir ce qui les relie précisément, avec pour seul guide l’intuition qu’ensemble, ils présagent une sagesse. Quelques pages plus loin, je réclame une démédicalisation du soin et je note : que faire des clairvoyances ordinaires ? Je cherche des alliées pour investiguer ma révolte, car si je ne suis pas crue, nous serons plusieurs.
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Le roman L’avalée des avalés de Réjean Ducharme donne à entendre Bérénice, enfant farouche et précoce, dont la parole à la syntaxe convulsive demeure souvent intérieure, mais qui parfois explose et se fracture contre les autorités – parentale, religieuse et sociales – qu’elle rejette. Le personnage est conscient d’être seule et l’assume. J’envie la solidité avec laquelle elle affirme : « plus on essaie de calmer [la solitude et la peur], plus elles se démènent, plus elles crient, plus elles brûlent1Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2017 [1966], p. 11..» Sa quête d’authenticité de même que ce refus de plaire sont aussi caractéristiques du personnage de Jeanne dans la pièce de théâtre La vie utile écrite par Evelyne de la Chenelière. L’œuvre s’ouvre sur le moment de mourir de Jeanne suivant sa chute à cheval. En ce temps impossible se condensent et se dilatent des souvenirs personnels imprégnés par les codes de civilité, par les règles de grammaire, par les iconographies de la mort qui balisent l’expérience d’être au monde. Ce sas entre la vie et la mort sert de prétexte pour permettre une érosion de l’identité narratrice bien définie, démembrement qui permet une diffraction de la voix de manière qu’elle explore les « limbes de la langue, là où le devenir est encore infini2Citation sur le site de l’Espace Go à propos du chantier d’écriture mené par Evelyne de la Chenelière (Évelyne de la Chenelière, « Artiste en résidence (Cycle 2) », 2016, [https://espacego.com/une-maison-dartistes/evelyne-de-la-cheneliere-an-3/], consulté le 8 février 2026)..»
Les jeunes filles ne sont pas conscientes de l’existence l’une de l’autre. Le rapport qui existe entre elles, en l’écrivant, je l’invente. Ce faisant, je fais en sorte que leurs voix, leurs cognitions, leurs affects et leurs comportements résonnent. Je fais aussi des deux personnages hypersensibles, fougueux et libres des inspirations et des alliées. Je vois dans cette posture d’analyse comparative un juste geste d’amitié et de soin par lequel je tente de donner un corps collectif au corps subjectif des malades – un corps pluriel qui viendrait rééquilibrer le rapport de force avec le corps médical, lui constitué de plusieurs membres. Dans le carnet, je surligne : si je ne suis pas crue, nous serons plusieurs.
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La maladie, la souffrance et la mort sont en nous en germe, c’est indiscutable. Pourtant, ces états me semblent irrecevables. Plutôt que de m’y exposer fréquemment, j’ai appris qu’il me fallait trouver des solutions, les éviter, les amoindrir. Très tôt, on m’a fait appréhender ces conditions d’être comme autant de violences évitables desquelles nous pourrions nous détourner, contre lesquelles nous devrions nous prémunir ou qu’il faudrait assaillir.
Le soin tel que je le conçois n’a pas l’exigence de nous rendre confortables. En ce sens, dans le stage de méditation Coming Closer to Ourselves, la nonne bouddhiste Pema Chödrön enseigne que notre propension à vouloir trouver des solutions pour éviter les écueils et les sensations pénibles serait une mécompréhension de la réalité – la vie, la mort, la souffrance, l’impermanence. Elle dit : « struggle against reality is the main cause of suffering3Pema Chödrön, Coming Closer to Ourselves: Making Everything the Path [livre audio], Boulder, Sounds True, 2012.. » À l’envers des mouvances populaires prônant une prise en charge de nos environnements pour qu’ils améliorent nos qualités de vie, elle propose qu’en acclimatant nos systèmes nerveux à l’inconfort nous pourrions savourer la tranquillité à même l’intranquillité. La psychologue Nathalie Plaat renchérit sur cette idée : « être souffrant ce n’est pas être malade, c’est être vivant4Nathalie Plaat, « La riche valeur constructive de la souffrance », À la recherche du soi perdu [podcast], Radio-Canada Ohdio, 6 janvier 2025, [https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/a-la-recherche-du-soi-perdu/segments/rattrapage/1953634/rapport-a-soi-avec-nathalie-plaat]. ». Selon la clinicienne, la douleur ne serait ni stérile ni inutile ; les symptômes révèleraient, si on les écoute, une logique intrinsèque qui ou bien nous renseigne sur le « très intime » ou bien porte un message social. Tenter de nous réparer en mettant à distance ce qui pourrait nous faire du mal crée une hostilité qui nous cloisonne. Les murs intangibles de nos convictions ne tardent pas à se matérialiser en des espaces cliniques aseptisés qu’on dit dédiés à la guérison, mais qui ne reconnaissent pas la valeur des contaminations avec l’extérieur. Même dans un séminaire universitaire de troisième cycle en études littéraires sur les humanités médicales, je me surprends de constater que nous orientons la littérature vers la médecine et non pas l’inverse. Nous rapatrions nos aptitudes à créer et à raconter des histoires pour bonifier le travail des praticien.ne.s de la santé, pour qu’ils.elles comprennent et aident mieux les patient.e.s, compétences transférables en l’occurrence lors de l’anamnèse. Pourtant, ne pourrait-on pas entrainer la médecine vers la littérature et tous les univers qu’elle abrite ? Par exemple, le diagnostic qui se passe dans un cadre clinique, transporté dans une histoire qui se déroule dans un jardin permettrait-elle aux médecins et aux personnes patientes de s’ouvrir aux éléments, aux animaux, aux végétaux comme à autant de soignants naturels ?
S’approcher de ce qui ne concerne pas la maladie n’est pas une tentative de l’ignorer ou de la faire taire, mais une invitation à ce qu’on la conçoive en tant qu’élément d’un continuum vivant de la santé qui l’excède et la contient. Ce décentrement rend à la blessure sa petitesse, tout comme sa gravité, car quelle douleur, par exemple, que de se sentir faible dans un printemps qui bourgeonne ! Dès lors qu’on arrête de penser la maladie en tant qu’elle est dans un corps, dans une société, dans un monde, sur la terre pour ne nous consacrer qu’à l’observation rigoureuse de nos symptômes, nous perdons la possibilité d’avoir de l’intérêt et d’entrer en relation avec ce qui pourtant nous sauve. Dans l’ouvrage De la maladie, Virginia Woolf avance que c’est précisément par leur indifférence que les éléments de la nature nous apportent un réconfort5Virginia Woolf, De la maladie, Paris, Rivages, 2018, p. 100.. La nature est indifférente parce qu’elle vit sans nous, notamment dans ses renversements et mutations lentes. Au moment où j’écris ces lignes, par exemple, une abeille me fait lever les yeux de la page. Je la regarde tournoyer. Elle me sauve parce qu’elle interrompt, un court instant, mon acharnement au travail qui me fait perdre la perspective permettant de situer ce texte dans la vie, et moi, vivant dans cette vie vivante. Il en va de même de la sidération d’un deuil, de la crispation d’un mal de ventre, de l’élancement d’une migraine : ces conditions nous happent et nous font oublier que nous existons en chagrin, avec des crampes et des céphalées, mais aussi dans le monde. En dépit de nos sensations de manque, de nos inconforts et des pronostics relatifs à nos diagnostics, les ailes du pollinisateur battent deux-cent-trente fois par seconde. La contemplation des écosystèmes, de leurs moments pivots, agit comme soin, car elle permet d’envisager nos parcours de vivants, à l’image des cycles du vivant, c’est-à-dire sans cesse appelés à se réagencer. Alors, nos malaises retrouvent leur juste place parmi le reste. Ainsi, il y a des soins qui ne se déroulent pas à l’hôpital, qui ne se consomment pas sous forme de gélules et qui n’ont même pas de visée curative.
Se faire asseoir, la chaise
Les corps malades sont immobilisés. Assis.e sur une chaise droite, le.la patient.e attend qu’on le.la nomme. Il.elle aurait pensé qu’on lui attribue une expertise sur ses propres conditions, qu’on lui permettre de croire qu’il.elle possède en lui.elle toutes les ressources nécessaires pour se prendre en charge. Pourtant, l’expérience que j’ai expérimentée sous la forme de la clinique favorise rarement l’affranchissement de la personne malade. Le sujet souffrant devient l’objet d’une série d’investigations médicales qui mettent rarement l’accent sur son intelligence, sur son libre arbitre et sur sa vitalité, si bien qu’il en vient à oublier qu’il est une personne « toujours singulière, qui souffre d’une maladie, mais ne s’y réduit pas6Céline Lefève, « La philosophie du soin », La Matière et l’esprit, nᵒ 4, Université de Mons-Hainaut, 2006, p. 4.. » En ce sens, pour apprendre à ses étudiant.e.s futur.e.s psychologues à différencier ce qui est dysfonctionnel (pathologique) de ce qui est disnormatif (à l’extérieur de la norme), la clinicienne, professeure et chercheuse Ghayda Hassan dit que le.la soignant.e qui oublie de se situer comme un⋅e humain⋅e qui a souffert, qui souffre et qui peut rencontrer l’autre par ce lieu commun de la souffrance se soustrait à la possibilité de faire l’expérience d’une rencontre intersubjective. Elle leur explique que le thérapeute qui se réduit à « « l’individu clinicien » est soumis à s’exécuter avec un outil et à reconduire un modèle, le problème étant que le modèle fonctionne avec la majorité qui le consomme, mais pas avec les autres7Ghayda Hassan, « Le rôle de la culture dans le développement et la formation de la personnalité », cours Psychologie de la personnalité, Université du Québec à Montréal, 11 mars 2025.. » L’article La philosophie du soin de la philosophe Céline Lefève, dont les travaux portent principalement sur le vécu des maladies chroniques et sur l’apport des humanités dans les études médicales, met au jour cet écart et cette tension entre le soin et la médecine que soulève Hassan. La philosophe fait remonter aux années 80 l’origine des médecines qui définissent la santé comme un « état de bien-être complet physique, psychique et social8Céline Lefève, « La philosophie du soin », loc. cit., p. 7. ». Depuis, l’individu patient est informé par la santé publique – entre autres des démarches de prévention et de dépistage de maladies ainsi que de leurs facteurs de risque. Devenu responsable de s’autonomiser dans son bien-être, il a intériorisé la « santé parfaite » comme une norme sociale à laquelle il doit correspondre de sorte qu’
au soin défini comme une relation intersubjective destinée à soulager la souffrance d’un individu se substituent des soins que l’individu est culpabilisé de consommer passivement, mais qu’il est enjoint de coordonner et de gérer de manière responsable9Ibid..
Dans le carnet, je note : est-ce que les façons dont nous avons multiplié les possibilités antalgiques ne nous désoutillent pas à vivre une vie dans laquelle il y a de la souffrance ? Restituer à la vie la part de souffrance qui lui revient permettrait-il d’élargir notre conception et notre pratique du soin de telle sorte qu’elle excède l’hégémonie médicale ?
Du côté de la douceur, la colère
Au moment où j’écris ces lignes, je me tortille sur le siège raide de ma chaise de cuisine. Je n’endure pas l’inflammation de mon ischio-jambier droit. J’aimerais être en accord avec mes questions. J’ai honte qu’elles ne s’incarnent pas : je refuse ma douleur. Comme pour la plupart d’entre nous, au mieux ma fragilité m’irrite et au pire, elle me désespère. Certaines parts de moi persistent à croire que mes inconforts contrecarrent mon aspiration à habiter une vie heureuse. Pourtant, mes lectures me portent à considérer que la concrétisation de ma joie passe par l’intégration de la souffrance. Au contraire, le désir irréaliste de son éradication me met en porte à faux. Selon la psychanalyste Anne Dufourmantelle, tenir compte de la cruauté, de l’injustice du monde et comprendre l’insuffisance des choses et des êtres, leur précarité, leur immaturité, leur bêtise est conditionnelle à ce que nous soyons doux.ce.s envers eux.elles10Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, Paris, Payot et Rivages, 2013, p. 29.. La psychanalyste poursuit : « la douceur vient aussi après la séparation, la déchirure de la respiration, après la faim, après l’angoisse, après le cri11Ibid., p. 21.. » Grâce à elle, je résiste à la croyance que de me fâcher contre la maladie m’inculpe. Je déplie ma plainte.
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Le verbe fâcher est issu du latin populaire fasticare, dédaigner. L’étymologie nous renseigne sur le fait que la manifestation active du mépris repose sur l’éloignement – dé – de ce qui est jugé digne et de ce qui convient – daigner. Plus encore, au sens vieilli, le verbe signifie « rendre triste ; chagriner ». En lisant Lefève, j’apprends que « le mot soin possède deux racines : l’une songne vient du latin médiéval sunnia et du francique sunnja et signifie « nécessité, besoin » ; l’autre soign qui vient du latin tardif sonium signifie « souci, chagrin »12Céline Lefève, « La philosophie du soin », loc. cit., p. 2.. » Soigner réfère « au corps dans ses aspects matériels, voire prosaïques et contraignants13Ibid., p. 17. » et procède par une force active supposant que le souci, la préoccupation et l’inquiétude doivent se solder par l’action de s’occuper de. Pourtant, l’origine du mot ouvre au verbe une dimension réceptive qui me permet d’envisager le sujet soignant comme éprouvant une affectation plutôt qu’agissant sur elle; je soigne pourrait signifier je suis affligé.e. En rapprochant l’état de peine au cœur de se fâcher – de dédaigner – comme de soigner, j’émets l’hypothèse que pour être mobilisé dans toute sa complexité, le soin doit passer par une perméabilité et par une malléabilité – à ce qui se passe en soi comme autour de soi sans volonté de résolution – qui vont à l’encontre des méthodes d’intervention et d’éradication utilisées par nos systèmes curatifs. C’est cette éviction de la part passive – au sens de non-interventionniste – du soin que l’individu fâché pressent et revendique. Ce peut-il que la colère que j’éprouve face à mes douleurs et aux systèmes qui m’ont appris à les craindre verse du côté de la douceur tel que la revendique Dufourmantelle, soit en tant que « force de transformation secrète prodiguant la vie, reliée à ce que les anciens appelaient justement puissance14Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, op. cit., p. 17. » ?
Permettre, la chute
L’expérience de tomber est bouleversement; elle engage les membres dans l’espace, puis l’atterrissage fragilise les composantes charnelles et psychiques. Choc d’apesanteur suivi d’un choc de pesanteur qui décentrent les sujets d’eux.elles-mêmes.
Un cheval et un orme, leur nature vivante permet de faire trébucher les personnages de Jeanne et de Bérénice auxquels je me relie pour exemplifier mes intuitions. J’écris permet, comme s’il s’agissait d’une opportunité. En rendant les personnages boueux et sales, les heurts qui se déroulent dans les deux récits ne sont pas que symboliques – dans l’œuvre dramaturgique Jeanne se promène et tombe à cheval et dans le troisième chapitre du roman, Bérénice enjambe la branche la plus haute de l’orme, tombe et se cogne sur une pierre – défient le blanc de la clinique et valident ma colère à l’endroit de cette institution.
À mi-chemin entre un environnement fondamentalement sauvage et un lieu fréquenté par les humain.e.s, le champ qui reçoit Jeanne semblablement à la cour dans laquelle Bérénice choit de l’arbre sont des espaces intermédiaires. Ils inaugurent l’expérience qui s’intéresse à la vie quotidienne avec et autour de la maladie. Là, le soleil et l’air en tant que composantes élémentaires octroient du souffle aux personnages et les revitalisent. En basculant du côté poétique, le soin peut être appréhendé selon une approche phénoménologique : la maladie ne mérite pas exclusivement d’être traitée; elle appelle à être vécue. Cette posture trouve un écho dans la pensée de la professeure de philosophie Havi Carel qui explique qu’en devenant attentif.ve.s aux modulations sensorielles et symboliques plutôt qu’aux seuls dysfonctionnements physiologiques ou psychiques, nous pouvons intégrer tous les remaniements pragmatiques et existentiels que la maladie engage. Elle écrit : « illness disrupts the taken-for-granted nature of bodily functioning and invites a philosophical reflection on what it means to be a body15Havi Hannah Carel, « Illness, phenomenology, and philosophical method », Theoretical Medicine and Bioethics, vol. 34, nᵒ 4, 2013, en ligne, <doi: 10.1007/s11017-013-9265-1>, p. 348. ». Cette phrase résonne avec les quêtes de Jeanne et de Bérénice dont les voix désaccordées et dissonantes donnent à penser l’événement de la chute comme un passage entre la chaise où on se fait assoir et l’assise que nous choisissons de prendre. En quoi la chute permet-elle de choisir son assise ? En ce qu’elle offre un chamboulement qui amorce une quête existentielle : chacun des personnages à sa manière cherche
Bien plus que l’eau / Le bois le blé et le mécréant / C’est le salut de notre âme / Pour toujours et depuis toujours / Le salut de l’âme / Projet de toute une vie utile16Évelyne de la Chenelière, La vie utile : théâtre. Précédé de Errance et tremblements : essai, Montréal, Les Herbes rouges, 2019, p. 78..
En creux, les deux œuvres posent la question : comment vivre et comment mourir dans un corps ? Interrogation qui oblige à concevoir nos véhicules d’os et de chair pour ce qu’ils sont au fil de l’existence – parfois en vitalité, parfois en faiblesse.
Monde flottant, le ciel
L’identité stable, les ordres séparés et les limites se tiennent au cœur de la pensée occidentale. Depuis les Grecs, « on procède par concept et non par intuition, encore moins par analyse des sensations17Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, op. cit., p. 59. ». Ce cadre oriente et conditionne les façons dont sont dispensés les soins de santé, cherchant dans l’objectivable des repères solides. En revanche, le désarçonnement du corps dans le mouvement de tomber engage un instant suspendu, sorte d’antigravité avant le heurt, qui interroge l’exactitude, le bien-fondé et les lacunes de ces façons d’ordonnancer l’univers. Selon Dufourmantelle, c’est « sans doute parce que l’ineffable n’appartient qu’à Dieu seul, et non au réel18Ibid. » que le « monde flottant » inquiète. Ce moment d’apesanteur, qu’il s’inscrive dans le réel ou qu’il relève d’une projection chimérique contredit en quelque sorte l’idée voulant que nous soyons exclusivement à terre, de la terre, charnel.le.s. L’effondrement de repères proprioceptifs rappelle à l’être qui l’expérimente sa proximité avec l’air et convoque une dimension spirituelle sans égard au fait qu’il la nourrissait – ou non – jusqu’alors. En ce sens, de manière précoce, le personnage de Bérénice a compris que nous existons dans des dimensions qui excèdent les apparences et la matière. Elle dit : « Il ne faut pas s’occuper de ce qui arrive à la surface de la terre et à la surface de l’eau. Ça ne change rien à ce qui se passe dans le noir et dans le vide, là où on est19Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 11.. »
L’enfant incarne une perception désarrimée des logiques visibles et mesurables qui l’oppose à son entourage et qui résonne avec le trouble explicité par Dufourmantelle. La reconnaissance de l’obscurité ancre le personnage dans une dimension quasi cosmique qui contrevient à une interprétation solide du monde tel qu’il lui est présenté. Investir cette opacité fondamentale de l’expérience place Bérénice à la lisière de ce qui est immédiatement compréhensible ou partageable. Pour parler de cette solitude fondamentale, elle dit : « mon vent et mon soleil20Ibid., p. 20. ». En convoquant ces éléments impalpables et lointains, elle donne à comprendre que son véritable langage supplante l’intimité et ne vise pas la compréhension.
Avec la terre, le sol
Enfargées puis reçues par le sol, Jeanne et Bérénice ont perdu leurs repères habituels et réinvestissent leur rapport au monde à partir de leurs corps qui ont chutés. À plat ventre dans l’herbe, genoux écorchés sur une racine ou visage défiguré par une roche, elles prennent conscience de leur faillibilité et se découvrent semblables aux bestioles avec qui elles partagent la terre. Le choc de l’atterrissage projette dans une posture de prosternation. S’il laisse ses marques sous forme de fractures dans la structure corps-esprit, amène à reconnaître que la parole ne peut pas rendre justice de ce qui vient d’être vécu. Plutôt, les membres désorganisés accueillis par la terre sans égard qu’ils parlent pierre ou herbe engage une série de rapprochements – avec ce qui fait trébucher, avec ce sur quoi on atterrit, avec la blessure, avec l’autre qui nous recueille, etc. – qui révèlent l’essentiel du soin.
Eau, forêt, arbre, orme, racines, bois, blé, oiseaux, font partie des histoires dans lesquelles évoluent les deux personnages. Les éléments de la nature coexistent sans nécessairement partager une même langue. En ces univers botanique et animalier, ce qu’on dit, le débordement des jeunes filles ne dérange pas. La vie qui babille, gazouille, saute, chante, vole, les accueille avec moins de surprises que ne le font les milieux stricts dans lesquels elles évoluent et qui, faute de les comprendre et de les intégrer, les ensauvagent. La perspicacité des filles quant à l’impossibilité de tout dire est irrecevable pour leur entourage. Par exemple, après être tombée, Bérénice est contrainte à mettre sa chute en mots pour que les adultes qui s’intéressent à ses « petits malheurs d’enfant21Ibid., p. 17. » puissent la comprendre. Elle dit : « Il faut que je leur raconte ce qui s’est passé en long et en large. Je ne dis pas tout22Ibid.. » Semblablement, Jeanne revendique que les noms nous trompent. Elle affirme : « La langue ne sait pas rendre l’illimité de la pensée vivante, sa discontinuité, ses éternels retours, ses incessantes convulsions23Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 91.. » En disant : « vous imaginez tout le potentiel d’une chose qui n’a pas de nom ?24Ibid. », Jeanne avoue le danger de s’attarder davantage aux mots qu’aux êtres, aux situations et aux phénomènes que nous tentons de nommer.
Admettre une chose et son contraire, la lucidité
La chute engage à prendre conscience de ce que nous sommes à la fois des êtres incorporels et des êtres incarnés. À moins d’avoir recours à l’oxymore, un état et son contraire sont difficilement explicables par le langage courant. Ainsi, concilier l’aspect rêvé voir spirituel de l’existence avec la dimension tangible de notre condition d’être-au-monde nous fait admettre que dire entièrement l’expérience humaine est impossible. Nous n’échappons pourtant pas à la logique et tendons à associer incommunicabilité et motif pathologique – crise ou séquelle. Les chutes physiques, morales, relationnelles, réelles ou imaginaires propulsent une lucidité qui autrement s’acquerrait progressivement au fil de la vie. Je définis la lucidité comme la capacité à reconnaître les lois fondamentales qui régissent les êtres et les choses : leur vulnérabilité, leur mortalité, leur interdépendance. Cette lucidité s’apparente à de la clairvoyance car, n’étant pas partagée par la majorité, elle fonctionne comme une sorte de présage, conférant à ceux.celles qui la possèdent une aura mystérieuse, souvent perçue comme une remise en cause de l’ordre et de la logique établis.
Malgré leur jeune âge, Jeanne et Bérénice sont clairvoyantes en ce sens qu’elles admettent le mystère – la mort et leur solitude existentielle. Elles atteignent une clarté sur ces sujets qui dépasse celle des membres de leur famille que ceux-ci tentent – est-ce injustement ? – de structurer.
Écueil des murs, la clinique
Sitôt l’événement de la chute survenu, les filles sont rapatriées à l’intérieur et alitées. La liberté que leur permettait l’étendue du paysage se cogne contre les murs blancs de la clinique. Là, les syncopes ne sont pas admises. Au chevet de Bérénice qui a perdu quatre dents après être tombée, sa mère la rassure : « Tes dents vont repousser ! Quand on est une petite fille comme toi, tout repousse, tout reprend, tout guérit25Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 42.. » Cet empressement démontre que le choc ne peut être accueilli que sous condition d’être immédiatement effacé par un retour à la normale. Cette même logique se manifeste dans la manière dont la mère de Jeanne explique à sa fille comment une chose et une autre doit être appelée. Elle dit : « Regarde la fleur, regarde le chat, regarde l’oiseau. Ne regarde pas le soleil, c’est dangereux26Ibid., p. 72.. » Elle lui prescrit une manière de se relier au monde qui repose sur la nomination. Pour se faire, elle pointe à sa fille les éléments du paysage. Ce faisant, elle maintient une distance avec ce qu’elle regarde ; il y a une scission – ne serait-ce que la longueur de son bras qui fait interface entre elle et le sujet contemplé. Le langage, au lieu de relier, désigne, découpe, isole.
La répétition des mots ouverture, bouche, dents dans les deux œuvres cristallise le lieu de la parole comme un point de fixation qui renchérit la porosité des personnages aux choses et aux êtres. Jeanne insiste sur son état-orifice, elle « demeure pour ainsi dire bloquée à l’état d’hébétude dans une sorte de sidération perpétuelle un irréparable silence la bouche ouverte qui ne dit rien et s’ouvre pourtant27Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 112. ». Cette posture rend manifeste son refus de ressembler à sa mère qui tente de colmater toutes les trouées – la mère de Jeanne dit « Ferme ta bouche ça donne l’air abruti de garder la bouche ouverte comme ça28Ibid., p. 68. » « Ferme ta bouche quand tu ne parles pas29Ibid., p. 101. », « Ferme-la ! Ferme-la ! Ferme-la !30Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 120. ». La jeune fille se dit « effrayée par [s]es propres dents31Ibid., p. 97. », elle « tente d’oublier qu’elles existent32Ibid. ». Cette méfiance donne à comprendre que la langue maternelle amène promet une expérience de communication qui repose sur la scission, privation douloureuse, trahison fondatrice contre laquelle elle se révolte. Dans le cas de Bérénice, la désarticulation du langage est incarnée par une accentuation sur le fait qu’ « elle sent qu’il manque quelque chose dans sa bouche33Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 17. ». Quelques pages plus loin, elle dit que sa « solitude est [s]on palais34Ibid., p. 20.. » Bien que le mot soit utilisé dans le sens d’une résidence vaste et somptueuse, en raison de la relation d’homonymie, j’imagine que le personnage revendique la partie supérieure de sa bouche comme étant le lieu de son ravissement et de sa satisfaction. Or, tous les adultes qui savent qu’elle est allée à l’hôpital se rabattent sur elle, « lui font ouvrir [l]a bouche et […] plongent des regards extrêmement tristes dedans35Ibid., p. 17.. » Bérénice dit « Parfois, je suis absente de mon palais. Alors il y en a qui en profitent pour s’y glisser36Ibid., p. 20.. »
De manière similaire aux personnages qui veulent mettre des mots dans la bouche de la jeune fille, le système clinique exige que la personne patiente soit apte à trouver des phrases pour rapporter son expérience de la douleur. Le soin qu’on lui accorde est conditionnel à cette articulation, car elle permet d’établir l’étiologie de la maladie. La capacité de verbaliser sa condition requise pour recevoir des soins participe à l’attachement que le sujet patient a à l’endroit du récit qu’il se fait de lui-même. Ainsi, l’anamnèse renforce cette impression de devoir se définir par une identité fixe. Pour répondre à l’exigence de se raconter, le.la patient.e développe une présence à lui.elle-même centrée sur une recherche d’intelligibilité. Cela ne favorise pas la déprise.
Bérénice dit : « Quand on vient de soi, on sait d’où l’on vient. Il faut tourner le dos au destin qui nous mène et nous en faire un autre. […] Il faut se recréer, se remettre au monde37Ibid., p. 42.. » Dans le carnet, je note : Est-ce qu’il faudrait intégrer une anamnèse du futur aux questionnaires médicaux ? Y aurait-il dans l’imaginé une réconciliation possible avec la condition de la maladie ? Nous cessons de reconduire une version de nous-mêmes de laquelle nous sommes pris.e.s.
Élargir les corps, l’amitié
Dans l’usage courant, l’empathie peut être définie comme la « capacité de s’identifier à autrui, de ressentir ce qu’il ressent38Edith Simon, « Processus de conceptualisation d’« empathie » », Recherche en soins infirmiers, vol. 3, nᵒ 98, 2009, en ligne, <https://www.cairn.info/revue-recherche-en-soins-infirmiers-2009-3-page-28.htm?ref=doi>, consulté le 6 février 2026, p. 28.. » Toutefois, le mot anglais découle de l’allemand et du grec. Einfülhung est encore le mot allemand en usage et signifie le rapport qu’un sujet entretient avec une œuvre d’art, lui permettant d’accéder à son sens39Ibid.. Prendre conscience de cette origine moderne du mot nous renseigne sur le fait qu’être empathique n’est d’abord pas s’établir en relation à l’autre, mais à ce qui est vécu en soi – en l’occurrence comment l’œuvre nous affecte. Selon le philosophe allemand Theodor Lipps tel que rapporté par l’infirmière Edith Simon, « le sujet accède à la compréhension d’une chose en faisant l’expérience de lui-même se sentant dans la chose40Ibid. ». Ce ne serait donc suite et à partir de cette aptitude à percevoir ce qui se passe affectivement et cognitivement à l’intérieur de soi que nous pourrions attribuer des sensations et des émotions à autrui. L’accès aux vécus des autres n’est jamais absolu et, aussi, est imaginaire. L’illustre figure de la psychologie humaniste nord-américaine, Carl Ransom Rogers développe une théorie de la relation d’aide centrée sur la personne qui repose essentiellement sur la capacité du thérapeute à percevoir en lui-même les réactions du.de la patient.e pour les lui refléter. Il avise quiconque adoptant son modèle que percevoir le cadre de référence « d’autrui aussi précisément que possible et avec les composants émotionnels et les significations qui lui appartiennent comme si l’on était cette personne nécessite qu’on ne perde jamais de vue la condition du comme si41Ibid., p. 29. », c’est-à-dire la part – et l’apport – de la spéculation dans le processus.
Développer une éthique de l’empathie est d’autant plus important qu’il serait facile d’attribuer aux œuvres littéraires la vertu de pratiquer le.la lecteur.trice à entrer en empathie avec autrui, faisant de lui.d’elle des êtres plus compatissants ou sensibles. Cette identification illusoire renforcerait une sorte d’égocentrisme sournois par lequel l’attention se retournerait plus instinctivement vers soi qu’envers ce avec quoi ou avec qui l’on prétend s’engager confortant la personne lisant dans la sensation fallacieuse de comprendre totalement l’autre.
Continuité d’être, le jardin
Dans le bureau du médecin, l’extérieur, l’à côté des causes probables de la maladie sont rendues insignifiantes en l’absence de possible comorbidité. Les framboises dont on a rêvé, qu’on a cueillies et mangées sont d’emblée évacuées de l’évaluation et dans le traitement. Pourtant, les relations que les personnages de Jeanne et de Bérénice entretiennent avec le cheval, l’orme, les oiseaux, les fleurs nous laissent entrevoir une appartenance non négligeable, qui pourrait être envisagée comme un secours par lequel elles se sortiraient de leur alitement. Ainsi, chez le thérapeute – médecin, psychologue, ou même en médecine alternative –, le cadre de la clinique fait en sorte que l’individu perdre des appartenances précieuses pour démédicaliser le soin. Par exemple, en me laissant imaginer le déroulement d’une rencontre médicale autour de la chute de Bérénice, je suppose qu’on parlerait du mouvement qui l’a fait tomber, puisqu’on pathologiserait sa réaction de colère qui s’en est suivie. Pourtant, ce qui l’a fait chuter est son imaginaire – elle transforme l’orme qu’elle escalade en navire. Si on prive le personnage de sa capacité d’invention, on le dépossède aussi de sa capacité à s’inventer une histoire dans laquelle elle pourrait se sauver du statut de patiente.
Chez Jeanne, l’envie d’être son cheval rend manifeste son sentiment de proximité avec l’animal de même que son aspiration de liberté qui lui permet de croire qu’elle peut tout devenir.
Je voudrais être le cheval qui me porte / Il est souple et n’a pas de nom / Sa queue est une traîne / Sa crinière est faite de cours d’eau emmêlés / Ses dents sont des coquillages blancs / Et sa robe est un nuage sombre42Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 96..
Pareillement, la tombée de Bérénice incarne un brouillage entre les éléments. Elle dit :
En tombant, mon visage cogne une pierre et je m’évanouis, et je glisse jusqu’au fond de l’océan sourd et noir. Je suis noyée. L’orme vogue à la dérive, quille par-dessus pont. Je me retrouve sur un lit d’hôpital43Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 17..
Croire à tous les possibles témoigne d’une force vive : le désir de vaincre les inhibitions d’autodétermination. La vulnérabilité dont la chute fait prendre conscience, il faut s’en préoccuper. Toutefois, à l’intérieur de la clinique on est appelé.e.s à la protéger outre mesure et, parfois, quand on est très protégé.e.s, on est très seul.e. À l’extérieur, dans l’espace que j’appelle jardin, nous devons nous demander à quoi elle se relie pour se renforcer. Relier les personnages aux animaux, aux végétaux comme à un espace-prière renverse l’oracle selon lequel maladie va de pair avec isolement. Que notre mal puisse permettre le lien démantèle un peu la croyance selon laquelle être en mal serait une condition dont nous devrions sortir à tout prix pour demeurer part du monde. La poète Jane Hirshfield éclaire l’idée que le lien constitue l’essence du soin ; elle propose l’idée que de ne pas considérer l’autopréservation comme les lunettes à travers lesquelles on perçoit le monde est une avenue pour parvenir à vivre plus harmonieusement avec les écureuils. Elle dit :
The truly great mystics are able to practice compassion even when they are cold, hungry, or facing hardship. Perhaps this is one of the things that meditation, prayer, or a deep, abiding sense of the divine—or whatever language one chooses to describe this experience—reveals the understanding that you are always safe and the world is inherently abundant, as long as your next meal is not your only concern44Jane Hirshfield, « On Time. Mystery and Kinship », Emergence Magazine Podcast [podcast], 29 octobre 2024, [https://open.spotify.com/episode/6ruYuU6lYW0rULSvLNVuls]..
C’est précisément ici que la littérature se distingue de la clinique. Le livre nous transporte dans une histoire, mais au contraire des bureaux de professionnels de la santé, nous le transportons dans la vie : nous le lisons dans la salle d’attente, au parc, dans le jardin, en compagnie d’oiseaux, sous un orme. Grâce à son récit, nous rêvons d’un cheval, nous nous interrogeons sur la mort. J’estime que la littérature peut être un objet de sagesse pour la médecine dans la mesure où, en faisant le portrait de la vie d’un personnage sans omettre ses motivations intérieures, en le présentant en lien à son environnement, elle permet au.à la lecteur.trice d’appréhender le fait que la maladie puisse exister parmi et avec le reste plutôt qu’à part. Cette inclusion rétablit une vision de la santé en tant que continuum qui n’oppose pas le bien-être (ou le mieux-être comme il est à la mode de l’appeler en suivant une logique méliorative) physique et psychique à la maladie. Autrement dit, le mal-être n’empêcherait pas l’épanouissement personnel. En ce sens, ne jugeant plus la santé comme mauvaise si elle ne correspond pas à nos impératifs d’un corps-esprit efficace, sans douleur, il est possible de cesser les métaphores guerrières et de renoncer à une observation de soi contre la maladie. Par la cohabitation que permet la lecture, nous alphabétisons de manière nouvelle nos rapports à la souffrance.
C’est le médical qui la ramène dans un corps délimité par des contours, comme s’il n’y avait qu’un corps possible – le sien –, le reste étant de la fantaisie enfantine. Pourtant, tournées vers les oiseaux, hybridées avec le cheval, noyées par un arbre, les jeunes filles Bérénice et Jeanne développent une attention aux présences et aux vocabulaires autres qu’humains. Elles confirment une prédisposition à s’accorder les un.e.s aux autres, tout en s’engageant envers les profondeurs et le mystère. Appliquée au contexte médical, cette disposition d’ouverture pourrait nous renseigner sur l’importance d’un soin qui ne se résume pas aux mots.
Choisir de prendre repos, l’assise
À partir du moment où on prend conscience qu’il y a en nous-même la solitude, la maladie et la mort en germe, il s’agit de les apprivoiser plutôt que de les repousser. Les sujets empruntent une posture assise, mais cette fois-ci choisie pour méditer la douleur, la solitude, la mort.
C’est à cette conciliation que nous pratique la lecture d’œuvres comme La vie utile et L’Avalée des avalés en ce qu’elles prédisposent le.la lecteur.trice à la posture impopulaire d’observer les heurts en lui.elle-même, de s’y acclimater tout en conjuguant l’acceptation avec le désir d’un idéal – de santé.
Entrerions-nous en paix avec la langue, avec l’angoisse, avec les symptômes de nos maladies de même qu’avec notre potentiel de rémission spontanée si nous déchargions la parole de tout dire ? Y aurait-il une médecine dans le fait d’admettre que ce serait même sa fonction, à la parole, d’être limitée, ses lacunes laissant présager des mystères à rencontrer.
En méditation comme dans ces ouvrages que je cite, l’indicible est admis. Ces parts de silences permettent d’investir la présence comme qualité d’être essentielle du soin.
Mots-clés :
- 1Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2017 [1966], p. 11.
- 2Citation sur le site de l’Espace Go à propos du chantier d’écriture mené par Evelyne de la Chenelière (Évelyne de la Chenelière, « Artiste en résidence (Cycle 2) », 2016, [https://espacego.com/une-maison-dartistes/evelyne-de-la-cheneliere-an-3/], consulté le 8 février 2026).
- 3Pema Chödrön, Coming Closer to Ourselves: Making Everything the Path [livre audio], Boulder, Sounds True, 2012.
- 4Nathalie Plaat, « La riche valeur constructive de la souffrance », À la recherche du soi perdu [podcast], Radio-Canada Ohdio, 6 janvier 2025, [https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/a-la-recherche-du-soi-perdu/segments/rattrapage/1953634/rapport-a-soi-avec-nathalie-plaat].
- 5Virginia Woolf, De la maladie, Paris, Rivages, 2018, p. 100.
- 6Céline Lefève, « La philosophie du soin », La Matière et l’esprit, nᵒ 4, Université de Mons-Hainaut, 2006, p. 4.
- 7Ghayda Hassan, « Le rôle de la culture dans le développement et la formation de la personnalité », cours Psychologie de la personnalité, Université du Québec à Montréal, 11 mars 2025.
- 8Céline Lefève, « La philosophie du soin », loc. cit., p. 7.
- 9Ibid.
- 10Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, Paris, Payot et Rivages, 2013, p. 29.
- 11Ibid., p. 21.
- 12Céline Lefève, « La philosophie du soin », loc. cit., p. 2.
- 13Ibid., p. 17.
- 14Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, op. cit., p. 17.
- 15Havi Hannah Carel, « Illness, phenomenology, and philosophical method », Theoretical Medicine and Bioethics, vol. 34, nᵒ 4, 2013, en ligne, <doi: 10.1007/s11017-013-9265-1>, p. 348.
- 16Évelyne de la Chenelière, La vie utile : théâtre. Précédé de Errance et tremblements : essai, Montréal, Les Herbes rouges, 2019, p. 78.
- 17Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, op. cit., p. 59.
- 18Ibid.
- 19Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 11.
- 20Ibid., p. 20.
- 21Ibid., p. 17.
- 22Ibid.
- 23Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 91.
- 24Ibid.
- 25Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 42.
- 26Ibid., p. 72.
- 27Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 112.
- 28Ibid., p. 68.
- 29Ibid., p. 101.
- 30Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 120.
- 31Ibid., p. 97.
- 32Ibid.
- 33Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 17.
- 34Ibid., p. 20.
- 35Ibid., p. 17.
- 36Ibid., p. 20.
- 37Ibid., p. 42.
- 38Edith Simon, « Processus de conceptualisation d’« empathie » », Recherche en soins infirmiers, vol. 3, nᵒ 98, 2009, en ligne, <https://www.cairn.info/revue-recherche-en-soins-infirmiers-2009-3-page-28.htm?ref=doi>, consulté le 6 février 2026, p. 28.
- 39Ibid.
- 40Ibid.
- 41Ibid., p. 29.
- 42Évelyne de la Chenelière, La vie utile , op. cit., p. 96.
- 43Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés, op. cit., p. 17.
- 44Jane Hirshfield, « On Time. Mystery and Kinship », Emergence Magazine Podcast [podcast], 29 octobre 2024, [https://open.spotify.com/episode/6ruYuU6lYW0rULSvLNVuls].