Aime tes ténèbres (extraits)
Nathalie Pilard est chercheuse et écrivaine. Elle a obtenu une thèse de doctorat en sciences religieuses à l’Université d’Aberdeen en Écosse, où elle a enseigné la théorie de la religion. Elle a aussi enseigné la psychologie et la religion à l’Université de Kent en Angleterre. Aime tes ténèbres est un récit de sa bipolarité en deux temps : témoignage puis analyse. Autrice d’articles universitaires, elle a aussi écrit Sur Jung et le Yi King chez Arché (Paris), Jung and Intuition chez Karnac (Londres) et elle a récemment traduit les Jung-White Letters en français pour l’éditeur suisse Georg.
Avant-propos
Ce texte appartient modestement à la littérature de l’indicible, en l’occurrence celui de la folie. L’indicible est ici la cause, l’origine et le paradoxe du témoignage ainsi que la raison de sa forme particulière qui cherche son dépassement. « L’indicible répond à la définition littérale de “ce que l’on ne peut pas dire”, définition aussi simple en apparence qu’elle est abyssale dans les faits1Lucie Bertrand, L’indicible concentrationnaire et génocidaire, Paris, Albin Michel, 2014, p. 17. », écrit Lucie Bertrand. Les moyens que je tente de déployer pour « dire » sont simples : j’essaie tout.
Du fond de l’abîme, j’ai crié2Psaumes, 129.1.
Aucun rescapé n’a droit d’asile instantané. Dès son retour en terre de non-souffrance, le survivant doit narrer, pleurer, rendre au monde ce qu’il a vécu chez les autres, les zombies, les fantômes, les morts. Sans ce rendu officiel il sombre ad vitam à l’orée de la terre ferme, dans toutes les dimensions du sous-monde. Un cercle plus bas dans l’enfer de Dante. Ou le premier du purgatoire.
Le rescapé doit se rapporter à l’autre, l’habitant de la norme, celui, tous ceux, qui se tiendront au fil des ans à la frontière pour demander d’où vous venez et vos papiers que vous aurez perdus. Tous les habitants de la norme sont les gardes-frontières du rescapé. L’habitant de la norme doit dessus le rapport apposer son sceau : l’homme normal a compris l’anormal.
Ce sceau est la terreur de l’anormal. Non parce qu’il craint de ne jamais être compris. Cela il le sait depuis la première seconde de son séjour en terre inconnue. La terreur est celle d’être compris. Entendez « mal compris ». Aurons-nous compris les camps de concentration de Primo Levi grâce à son évocation de la persistance extraordinaire du goût du chou ? On écrira « extraordinaire », mais on ne comprendra pas.
Pire, croyez-vous encore que tous les rescapés des camps entre eux s’entendent à comprendre ce qu’ils ont vécu ? Bien sûr que non. La première chose qui caractérise leur situation est qu’un dispositif de compréhension n’a jamais été créé pour cela et ne le sera jamais. Dans le monde de l’incompréhensible, on est seul, la loi de la différence à l’autre n’est pas abandonnée comme par magie. Et rien n’est magique d’ailleurs dans les ténèbres. Rencontrer Jésus ou même l’être n’a que peu de rapport avec les évangiles.
Être Jésus, bien sûr, demeure mon expérience la plus « extraordinaire ». En dix mots, deux virgules, deux guillemets, vous savez mon mal le plus fort, la difformité de ma raison d’être, de ma raison tout court, mon lot. Vous ne savez rien. Le sceau n’est pas donné. Voilà ce que tous les habitants de l’incompréhensible redoutent : la réduction qu’eux-mêmes imposeront à leur douleur, au handicap de leur vie, à sa force, à sa beauté, à son caractère unique, à l’incommensurable courage de vivre. Dix mots dont un adverbe, le verbe « être » et le lourd « demeurer », la quelconque « expérience » et le commun « extraordinaire » entre guillemets pour l’alourdir encore.
« Être Jésus, bien sûr, demeure mon expérience la plus extraordinaire. » La phrase n’est pas froide, scientifique, elle n’utilise ni litote, ni drame, ni poésie. Elle admet son échec dès le départ à pouvoir rendre un vécu qui pourtant ne peut être au plus proche de l’être et ne peut le définir qu’au plus précis. Savez-vous ce que c’est d’être sans-papier dans un monde qui n’a pas construit la machine à faire votre carte d’identité ? Non. Et je ne vous donne pas l’espoir qu’à la fin de mon récit vous le saurez mieux. Et pourtant je vous l’assure, le sceau vous me le donnerez. Car je veux vivre. Vivre, c’est tout.
À ma rescousse, Immanuel Kant. Oui, je suis la première étonnée. Cela dit, si vous attendez Bouddha, Lao Zi, les saintes catholiques, ou le retour à la vie grâce à une quelconque sagesse millénaire, changez de texte. Je suis énervée, enragée, et totalement frustrée. Sage ? Bien entendu que je suis sage. Je n’ai pas eu d’autre choix.
Revenons à Kant. L’épistémologie de la théologie négative ou donc, les raisons pour lesquelles on ne sait rien. Par exemple, Kant distingue l’intuition sensuelle de l’intuition intellectuelle. L’intuition sensuelle fait partie de notre monde, nous la savons, elle appartient au phénomène. L’intuition intellectuelle, en revanche, appartient au « noumène », qui nous est hors d’atteinte. Dieu appartient à ce monde. Notre entendement ne peut que conceptualiser cet espace ou ce temps de manière apophatique (négative). Kant ne décrit pas Dieu tel qu’il est, mais tel qu’il n’est pas. Kant m’est utile par ce système. Je vais vous décrire mes ténèbres par ce qu’elles ne sont pas. Les ténèbres n’appartiennent pas au noumène. Kant n’a écrit aucun au-delà, bien au contraire. Mais Kant a écrit la limite. Et c’est là toujours que nous nous donnons rendez-vous.
De la taille des ténèbres
Les ténèbres sont une maison, un endroit où l’on vit. Il y a plus de sens à les comparer à un appartement qu’à aucun élément de l’astronomie. Vivre dans les ténèbres ne ressemble pas du tout à la vie dans l’espace. Exit aussi la vie sur un nuage, au-delà de l’arc-en-ciel, une traversée du désert, vingt-mille lieues sous les mers, un repli dans l’arche de Noé, la grotte de Platon. Quand je parle du premier cercle de l’enfer de Dante aussi, c’est une métaphore. Une image de l’intellect, rien de sensible.
Les ténèbres ne ressemblent pas à un cauchemar. Pas aux miens en tout cas, même les pires. La nuit dernière, j’ai rêvé que j’accouchais d’un singe. Ce n’est pas très agréable, je vous l’accorde, mais cela n’a rien de commun avec la grandeur de l’horreur des ténèbres. Elles sont plus grandes que l’espace de mes cauchemars.
2025
Ce nouveau chapitre m’impose un changement radical de point de vue. Il me faut passer de mon vécu intérieur au monde des autres, au monde de l’homme normal. On verra rapidement que la norme est au mieux un extérieur qui ne me concerne pas, au pire une invasion. 2025 est officiellement l’année de la santé mentale en France. Cette annonce du gouvernement Barnier a été faite au début du mois d’octobre 2024. À la mi-octobre, un tiers des notifications Google sur mon smartphone titraient sur le sujet, les photos et les accroches des revues médicales étant les plus effrayantes. Déjà depuis des années, nous savions que tous les imbéciles étaient en réalité des hyperdoués et que les désordonnés étaient auto-déclarés TDAH. Pour faire le test, il suffit d’acheter Télé 7 Jours. En 2026, à cette allure, nous serons encore plus certains que le voisin d’en face est un pervers narcissique et que le petit du premier est bipolaire. Si le sceau de la normalité est hors d’atteinte, dans l’autre sens, en revanche, on devient soi-disant fou en claquant des doigts.
Quand je reprends la plume pour ajouter ce court paragraphe en juin, les articles et les posts sur les réseaux pullulent, mais se sont affinés. D’un côté les psychiatres se succèdent pour clairement expliquer les symptômes et la médication de la bipolarité (pour ce qui me concerne ici). De l’autre, des témoignages de patients nous donnent à comprendre le quotidien des bipolaires. Tout cela est bel et bien beau, mais ne donne que « l’extérieur » d’une maladie qui est de bout en bout « intérieure ».
Tout ce tapage me donne l’impression, et, je le crains, à beaucoup d’autres, d’une intrusion dans ma maison. Imaginez : vous étiez dans le sous-monde de la folie et, avec le temps, vous avez passé la frontière de la normalité et avez créé un chez-vous, petit, un peu caché et protégé par des habitudes, des gestes, des amis, des règles à vous. Et puis d’un coup on tente de vous cambrioler pour mettre un coup de karcher sur vos souffrances afin de les expliquer au plus grand nombre. En plus d’être invasive et douloureuse, je crois la manœuvre contre-productive.
Comment faire connaître la maladie mentale comme le voudrait notre ex-Premier ministre ? Le problème, bien sûr, c’est qu’on ne propose pas à des gens qui ne savent rien de passer une semaine dans un hôpital psychiatrique pour qu’ils sachent ce que c’est. Parce que oui, ils le sauraient. Mais l’offre est indécente. Le problème, bien sûr, le premier et le plus important, est le suivant. C’est que lorsque vous souffrez de folie, vous êtes enfermé dans un hôpital psychiatrique, qui, trop souvent, n’a d’hôpital que le nom.
Y a-t-il un seul hôpital psychiatrique qui ne pratique pas le carcan chimique ? Eh bien, non. Nous n’avons plus de chaînes comme au XIXe siècle même si j’ai eu des sangles de compression à de nombreuses reprises. Surtout, il nous reste la salle d’isolement, oh pardon, la « chambre thérapeutique ». C’est un lieu qui vous fait aller jusqu’au bout de vous-même, aux limites de la vie dont vous ne voulez plus, qui fait prier les mécréants et les athées les plus convaincus.
J’ai vu sur le site du Premier ministre qu’il reprenait le programme d’action 2018-2023 dont le premier enjeu était le droit des patients et notamment celui des soins psychiatriques sans consentement.
Ici, plusieurs choses me viennent immédiatement à l’esprit sans même y penser :
Le fait que la priorité de la psychiatrie soit les droits des patients en dit long sur la manière dont les droits des patients sont violés dans ce domaine médical.
Cette façon de voir les choses explique sans doute l’expression pour le moins hypocrite « soins psychiatriques sans consentement ».
Parle-t-on réellement des droits des patients ici ? Bien sûr, on ne parle que du personnel qui les entoure, qui a tous les droits et qui les maltraite, qui a le droit d’infantiliser, de priver le malade de toute dignité humaine, d’humilier, de discréditer, et ainsi de suite dans la mesure où l’organisme qui l’embauche l’encourage à le faire et que la société n’y trouve absolument rien à redire.
L’hôpital psychiatrique, c’est avant tout une zone de non-droit où il faut se taire et se dire que tout va bien. J’ai eu la chance de connaître un établissement où ce n’était pas le cas, je suppose et j’espère qu’il y en a d’autres. Mais cette hiérarchie des problèmes posés par le gouvernement, le fait de devoir repenser les droits des patients en priorité, montre à quel point l’équation du mal est inversée. Quand vous allez chez un médecin, son urgence et sa raison d’être est de vous soigner. Il n’y a que le flic qui, au moment de vous arrêter, se soucie de vos droits.
La société ne considère pas les maladies mentales comme des souffrances, mais, pour une raison quelconque, comme un problème pour la société. On pourrait penser que le personnel en contact avec la maladie mentale pense différemment puisqu’il connaît la chose. Eh bien, non. Certains professionnels détestent ce qu’ils font. D’autres trouvent cela extraordinaire. Peu de gens aiment leur travail et le font très bien. Ils doivent eux-mêmes faire face aux préjugés des autres, c’est-à-dire de tous les autres, puisque la société a toujours son mot à dire en la matière, matière qu’elle ne connaît pas.
Le malade mental est le réceptacle de toutes les projections possibles du non-malade, d’une époque et de ses peurs les plus absurdes. Les gens ne savent rien de ce que vous vivez, et encore moins pourquoi vous souffrez. Ils sont empêtrés dans des certitudes, coincés dans leur mini souffrance qu’ils projettent comme des imbéciles sur la vôtre. « Mini souffrance » ? Oui. Personne ne comparera jamais un mal de tête à une commotion cérébrale grave ou à un coma. Avez-vous déjà dit à une personne atteinte d’un cancer du côlon que vous comprenez ce qu’elle vit parce que vous souffrez également de douleurs abdominales hyper-aiguës ? Non. Tout le monde, cependant, pense qu’il sait ce que vous traversez quand vous dites que vous souffrez de bipolarité. Les gens éduqués comme les autres. La semaine dernière sur Substack, le réseau social d’auteur·es que j’adore, un imbécile a écrit qu’il était un écrivain bipolaire en expliquant, fier de sa trouvaille, que parfois il écrivait très mal et parfois il écrivait très bien. Je vais donc lui répondre ici, parce que c’est ma maison, c’est mon texte. 1. On n’est pas un écrivain pour écrire des conneries (surtout quand on ne s’en rend pas compte) ; 2. Se définir par un diagnostic usurpé n’est pas un bon début de carrière. Bref, comme vous l’aurez compris, l’usage métaphorique qui est fait de la bipolarité pour se donner l’air cool ou intelligent m’exaspère, car il ne coûte rien au non-bipolaire tandis que le bipolaire, lui, prend le risque certain d’être ostracisé quand il ose parler de son trouble.
C’est pourquoi je crains que cette très belle idée gouvernementale de déclarer 2025 « année de la santé mentale » afin d’éclairer les gens sur les maladies mentales ou de donner des moyens à des structures de soins qui en manquent cruellement, ne devienne rapidement un faux débat sociétal qui pourrait renforcer les idées préconçues d’une population qui, dans le meilleur des cas, ne veut rien savoir. Je ne pense pas que les gens en sauront plus sur la maladie mentale à la fin de l’année, ou qu’ils trouveront des moyens de la prévenir.
Mais mais mais peut-être que les allopathes français feront des percées grâce à de nouvelles molécules, que l’on créera des lieux de résidence adaptés qui accueilleront les malades, que de vraies vocations de soigner, d’aider, d’accompagner, verront le jour. Pour cela il faudra comprendre, pour commencer, que les ténèbres sont une maison et non une simple façade, ou pire, un hall de gare.
C’est cet espoir qui me fait publier ce témoignage aujourd’hui. Il est cru, sans concession, parfois parfaitement incompréhensible. Pourtant son but est d’éclairer et on n’éclaire pas en simplifiant. Au volet « témoignage » succède celui de l’analyse. L’un et l’autre ont des temporalités différentes. L’écrivaine et la chercheuse s’y rencontrent pour tenter de mettre au jour ce qui ressemble assez, jusqu’à présent du moins, à un tabou de société.
L’écriture de l’indicible et sa réception sont participatives. L’auteur, l’autrice donne aux lecteur·ices l’espace de le recevoir ou non, c’est un espace de transformation et de réalisation qui demeure ouvert. Cette ouverture est aussi créée par le temps. Il faut parfois du temps pour témoigner comme il en faut peut-être pour entendre un témoignage. Le « je » de ce récit sait car il a vécu la chose et survécu. Mais ce « je » n’a pu témoigner que des années après les faits. Encore après, le « je » est celui d’une personne essayant d’éclairer son propre témoignage par des explications, des chemins possibles d’analyse. L’analyse n’est pas le récit. Elle ne tente pas de dire, mais de traduire afin de rendre possible la vie avec l’indicible. Elle fait tenir ensemble les « je », les fait tenir debout.
Mots-clés :
- 1Lucie Bertrand, L’indicible concentrationnaire et génocidaire, Paris, Albin Michel, 2014, p. 17.
- 2Psaumes, 129.1.