Scaphandre

Scaphandre

en écho à Diamanda Galas de Catherine Mavrikakis

Patrick Autréaux

Ancien psychiatre, Patrick Autréaux s’est fait connaître pour ses livres sur le moi malade. Il a publié une douzaine de récits et de romans aux éditions Gallimard et Verdier. Ont paru récemment L’Époux (Gallimard, 2025) et Avenue des Amériques (Gallimard, 2026) qui font partie d’un ensemble autobiographique intitulé Constat.

Adolescent, j’ai écouté des centaines de fois un opéra dont Cassandre était une des principales héroïnes. J’attendais qu’il n’y ait personne chez moi et je descendais au cœur du désastre. Avec un lyrisme tragique à outrance, elle s’alarmait de la soudaine disparition des Grecs, de ses visions de spectres errant sur les remparts ; elle prévenait son fiancé de leurs noces de sang, criait de détruire le cheval. Mais les dieux voulaient la perte de la Ville et conduisaient le peuple à l’abîme en lui fermant les yeux1Hector Berlioz, Les Troyens.. Son destin s’achevait avec les prêtresses qu’elle incitait au suicide et se poignardait enfin devant les pillards pour éviter l’esclavage –  Tiens ! la douleur n’est rien !2Ibid.

J’étais tout ébouriffé par la fresque sonore. C’était une version déformée du mythe, je le savais, et j’aimais la métamorphose romantique de ce personnage. Même si son ombre portée s’unissait, dans mon esprit, à la figure hiératique de son double eschyléen – violée sur l’autel de la déesse, emportée par le vainqueur, rappelant aux Atrides leurs terribles crimes et se voyant assassinée.

Ainsi suivais-je avec exaltation cette sainte au supplice ; avec elle, je voulais mourir, moi aussi enivré par les morts – réels ou imaginaires – et tout un tas de noms héroïques, en me jetant des hauteurs sacrées de la malheureuse cité. Sans que je comprenne bien pourquoi, je répétais ces paroles de sacrifice prophétisant l’étrange salut de la Ville par celui qui s’enfuit et la perpétue en Italie. Berlioz avait écrit son livret d’après l’Énéide – poème de fondation. C’était cela : il s’agissait non de mourir, mais de sauver par la mort ce qui avait échappé au désastre. Cassandre n’annonçait pas chaos et néant, mais un salut possible. En ce sens, elle était christique.

On disait que j’avais l’âme inquiète, je me tapissais d’un décor obscur où je me retirais. Tout allait bien pourtant. Peut-être cette fille ombrageuse me donnait-elle à éprouver le deuil qui vient avant l’effondrement, ce qu’on ne peut repousser et dont on sait qu’il surgira. Cassandre est partout autour de nous, si l’on y prête tant soit peu attention. Même s’il faut un grand événement pour que sa silhouette prenne toute son épaisseur et s’anime. On la choisit parce qu’elle nous aide à pressentir la trame cachée des choses.

Or en fin d’adolescence, le noir aspect du ciel était devenu une réalité : des conflits alambiqués, farcis de secrets, déchiraient mes parents. J’étais celui qui tentait d’amortir, de prévenir ou de taire, et qui regardait avec effroi aller la maison entière à sa dislocation. Cela prendrait dix ans – une Iliade domestique, où, comme pour détruire la cité mère, s’allieraient des forces masquées, et après quoi rien ne serait plus comme avant. Quand tout fut accompli, ce personnage resta uni au souvenir des prémonitions de mon adolescence, et incarnerait plus tard le fantôme qui m’épaulerait chaque fois face à des séparations, à la maladie des autres, à l’anxiété politique. Je savais lire dans le futur quelquefois, moins prédire que trop bien voir. Non parce que j’étais voyant, mais parce que je ne pouvais pas ne pas regarder. Ceux qu’on dit visionnaires sont clairvoyants sans doute par leur aptitude à se retirer les écailles des yeux, à voir sans déni ce qui les entoure. Cette clairvoyance et cette vision pénétrante les piègent dans une singulière et paradoxale prison : celui qui voit ne peut que constater l’isolement où il vit. Ceux qui font du virtuel un monde réel vivent dans des bulles protectrices, et ce sont paradoxalement les autres qu’ils pensent enfermés dans des scaphandres de mélancolie ou de folie. Cassandre voyait le réel, elle criait de très loin, déjà au bord des ténèbres comme souvent ceux qui hurlent avec raison et qu’on ne peut écouter. C’est ainsi que par une déformation la compagne de mon adolescence, portée par la cantatrice dans l’opéra, se doubla peu à peu de l’image d’un être englué dans la vie sous-marine de la vérité en devenir, avançant avec peine, inécoutable, non écoutée et enfouie dans ce que personne ne peut ni veut voir au fond de tout ce qui le dénie : Cassandre, c’était le cri dans un scaphandre. Femme, esclave et voix rendue mineure ; mais aussi le poète pas encore né, encore trop meurtri ou effrayé ou indigné par la contemplation impuissante de toute la souffrance au monde qu’il faut traverser pour devenir poète3Claude-Edmonde Magny, Lettre sur le pouvoir d’écrire.. D’abord il fallait percer le scaphandre. Et apprendre à chanter en se noyant.

On ne sait pas toujours à quoi ou à qui on doit ces distorsions incongrues qui nous rapprochent de temps pas oubliés mais délaissés. Moins des distorsions peut-être que des boucles ou courts-circuits sur la spirale qui remet face contre face avec ce qui s’était enfoui dans sa crypte. Pour ce qui est de la rencontre que je fis adolescent avec la Troyenne, je crois savoir : ce fut un autre cri dans cette guerre qui ravageait mes parents – une de ces discordances qu’on est surpris soudain de percevoir. Pas vraiment un cri, à y bien réfléchir, ni un chant, crissement ou sifflement, ni un écho. Peut-être une trace ? Celle d’une voix. Une rayure qui se découvre, et si profonde qu’elle semble une faille qui parle. À moins que de faille il ne s’agisse de paupières s’ouvrant au bruit d’une pupille qui voit en mots. Mais quoi ? L’ange, esprit ou destin, dit-on, ne contemple derrière soi que le champ de ruines alors qu’il recule dos à l’avenir. On ne peut voir que destruction quand on voit – c’est-à-dire une apocalypse consommée4Antonin Artaud, Van Gogh ou Le Suicidé de la société.. On devient devin ou pythie que le don pousse dans l’avenir, et à qui s’offre le panorama de la ruine mouvante qu’est l’Histoire. Et rien ne peut en être dit ni décrit, sinon ce qui retentit de réalité et de désarroi – la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi5Ibid..

La Troyenne, j’entends son désespoir tragique, son chant d’effroi, sa colère ; j’entends son silence sidéré. Un semblable silence fait pulser les mots hors du scaphandre. Ils viennent donner corps à cette ombre sonore dans la faille qui voit et sait trop. Trop voir n’est-ce pas ne rien voir qui puisse être représenté ? Et dans cette enveloppe intérieure, dans ce qui ne sait encore être audible parce que la langue manque, parce qu’un dieu a craché dans notre bouche, ce sont des ondes qui résonnent, des sons et une musique peut-être, où se distingue une silhouette franche : la voyante troyenne vouée au chant de la mort. Un peu comme la cantatrice des souris, créature d’un autre voyant, Kafka, et qui elle grince ou crisse ou stridule. Infime animal, elle fait entendre ce qui traverse l’univers et le temps jusqu’à moi qui suis entraîné vers ce futur où tout ce que je pressentais, le croyant œuvre de ma mélancolie ou de deuils passés, est bien sur le point de s’accomplir. Et je vois le char revenir avec le corps des aimés ; je vois le viol et le meurtre ; je vois le dieu qui ne protège jamais et la faille encore où nous plonge la mort sans justice, la mort violente et l’oubli lugubre des visages. Oblitérante vision, je vois que rien d’extérieur à l’humanité ne nous aime, ni aide à faire prévaloir la vérité et la justice devant la force brutale, et que, si les êtres meurent sous le ciel vide en chantant parfois, rien ne nous secourt que nous-mêmes ; je vois que les souris oublient leur cantatrice dans la légende, faisant d’elle le fantôme répété de qui s’éteint avant qu’on ait pu le connaître. Est-ce bien cela le gouffre au timbre déraisonnable ? Toi qui m’entraînes, où m’as-tu menée, vers quelle demeure6Eschyle, Agamemnon. ? Cette rayure du futur qui dit : j’aurais pu t’aimer et te croire ; non, tu n’auras pas été seule, même si je suis venu après toi. Toi, autre moi, autre nous, disparue sans que je puisse entendre quel cri tu as poussé sur ta pauvre vie qui se terminait. Te voici à nous hanter, toi qui erres dans ton scaphandre de temps et dans cet aveuglant savoir où personne ne parvient à déceler un temporaire salut.

Étrange de vivre en un temps où l’on sait tant de choses sur tout et de voir grandir l’obscurité, étrange de sentir tant de catastrophes dont on dévoile les causes, à nous qui sommes si puissamment enfouis dans le déni pour satisfaire notre avidité de pouvoir, de sexe et de mort, comme l’ont rappelé les chastes scaphandriers de l’inconscient. Et oui ! La conscience malade a un intérêt capital à cette heure à ne pas sortir de sa maladie7Antonin Artaud, op. cit..

Scaphandre : je ne sais si Kafka a employé ce mot une seule fois dans son œuvre. Il me semble qu’il lui va bien. Je ne sais pas plus s’il a évoqué Cassandre. Tous deux piégés, locked-in, nous parlent en clignant leurs paupières de mots, tentant de donner forme aux muettes scansions d’un terrible savoir, et leurs voix nous heurtent au présent. Mais la destruction n’est pas assez certaine pour qu’on veuille vraiment les écouter. Et puis, qui sait si un dieu n’a pas besoin de nous vivants, pour pouvoir nous tuer8Heiner Müller. ?

  • 1
    Hector Berlioz, Les Troyens.
  • 2
    Ibid.
  • 3
    Claude-Edmonde Magny, Lettre sur le pouvoir d’écrire.
  • 4
    Antonin Artaud, Van Gogh ou Le Suicidé de la société.
  • 5
    Ibid.
  • 6
    Eschyle, Agamemnon.
  • 7
    Antonin Artaud, op. cit.
  • 8
    Heiner Müller.