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# Dibutade : l’origine de la création

Appel à contributions pour le 6e numéro de MuseMedusa

Sous la direction de Servanne Monjour


Figure maîtresse des arts visuels, Dibutade est l’héroïne bien involontaire du mythe fondateur de la peinture et du dessin : attristée par le départ imminent de son amant (pour un long voyage ou, selon les versions plus tardives et dramatiques du mythe, pour la guerre), la jeune corinthienne en aurait tracé le profil contre un mur, suivant le contour de son ombre projetée. Il faut pourtant le reconnaître, Dibutade bénéficie d’une présence aussi inconditionnelle qu’anecdotique dans la plupart des textes théoriques et critiques consacrés à l’art pictural et ses disciplines connexes : le mythe des origines, justement, sert avec efficacité différentes stratégies introductives, sans faire l’objet de plus d’attention. Cette place liminaire, mais limitée, explique sans doute le manque de popularité d’une figure dont les lecteurs n’ont souvent qu’une connaissance approximative.

Si Dibutade n’a jamais eu l’aura des célèbres Muses, Méduse, Narcisse ou Pygmalion, omniprésents dans les écrits sur l’art, c’est peut-être avant tout parce qu’elle n’existe pas… L’extrait d’Histoire naturelle de Pline – consacré d’ailleurs à la sculpture plutôt qu’à la peinture – dans lequel la jeune femme est mentionnée pour la toute première fois, fait en effet office d’acte de naissance manqué :

En voilà assez et trop sur la peinture. Il convient maintenant de parler de l’art de modeler, ou plastique. Butades de Sicyone, potier de terre, fut le premier qui inventa, à Corinthe, l’art de faire des portraits avec cette même terre dont il se servait, grâce toutefois à sa fille : celle-ci, amoureuse d’un jeune homme qui partait pour un lointain voyage, renferma dans des lignes l’ombre de son visage projeté sur une muraille par la lumière d’une lampe ; le père appliqua de l’argile sur ce trait, et en fit un modèle qu’il mit au feu avec ses autres poteries. On rapporte que ce premier type se conserva dans le Nymphaeum jusqu’à la destruction de Corinthe par Mummius. D’autres prétendent que les premiers inventeurs de la plastique furent Rhoecus et Théodore, à Samos, longtemps avant l’expulsion des Bacchiades hors de Corinthe ; que Démarate, qui s’enfuyait de cette ville, et qui, en Étrurie, donna le jour à Tarquin l’Ancien, roi du peuple romain, était accompagné des modeleurs Euchlr, Diopus et Eugramme, et que ces artistes transmirent la plastique à l’Italie. L’invention de Butades serait alors d’avoir mêlé de la rubrique à l’argile, ou d’avoir modelé avec de la terre rouge.1

Point de Dibutade, donc, mais une « fille de Butadès », potier de son état, à qui l’on devrait l’invention du bas-relief réalisé à partir du profil que sa fille avait tracé au mur. Ce n’est que bien plus tard, à la Renaissance, que cette inventrice inventée – selon l’expression de Françoise Frontisi-Ducroux – réapparaît en tant que Dibutade (probablement à partir d’une déformation de l’expression figlia di Butadès figurant dans les traités de la Renaissance) sous une forme qui nous est désormais familière, d’abord au sein de traités consacrés à la peinture, puis dans des œuvres picturales ou littéraires globalement mineures.

Depuis son invention tardive, à partir d’un passage mal traduit – ou sur-traduit à dessein – de l’œuvre de Pline, le mythe de Dibutade n’a donc cessé d’être reformulé et réinvesti en fonction des nouveaux enjeux de la représentation artistique. Dibutade vient ainsi répondre à ce besoin d’établir les origines de l’art et des médias, afin d’expliquer sans doute ce qui motive la création artistique. C’est ainsi que la jeune corinthienne s’est à la fois prêtée au discours sur le dessin, la gravure, la peinture, la sculpture… et même, plus récemment, au discours sur la photographie dont elle rappellerait le principe d’indicialité, ainsi que le suggère Jacques Derrida dans Mémoires d’aveugle2 :

Dibutade ne voit pas son amant, soit qu’elle lui tourne le dos, plus constante qu’un Orphée, soit qu’il lui tourne le dos ou que leurs regards ne puissent en tout cas se croiser […] : comme si voir était interdit pour dessiner, comme si on ne dessinait qu’à la condition de ne pas voir, comme si le dessin était une déclaration d’amour destinée ou ordonnée à l’invisibilité de l’autre, à moins qu’elle ne naisse de voir l’autre soustrait au voir. Que Dibutade, la main parfois guidée par Cupidon (un Amour qui voit et qui n’a pas ici les yeux bandés) suive alors les traits d’une ombre ou d’une silhouette, qu’elle dessine sur la paroi d’un mur ou sur un voile, dans tous les cas une skiagraphia, cette écriture de l’ombre, inaugure un art de l’aveuglement. La perception appartient dès l’origine au souvenir. Elle écrit, donc elle aime déjà dans la nostalgie. Détachée du présent de la perception, tombée de la chose même qui se partage ainsi, une ombre est une mémoire simultanée, la baguette de Dibutade est un bâton d’aveugle.

En proposant cette archéologie surprenante de la photographie, Derrida achève de déposséder la jeune femme de son œuvre pour l’attribuer à l’Amour, ou plus exactement au caecus amor : l’art, tout comme la passion, aurait partie liée avec l’aveuglement. Aux origines de la création, ce besoin de conserver la trace, de combler l’absence ou de conjurer la disparition, aurait ainsi façonné une figure de l’artiste irrémédiablement désirante et nostalgique. Ce numéro de MuseMedusa propose d’explorer l’histoire et l’actualité du mythe de Dibutade afin de réfléchir à la notion de création artistique. Parmi les questions et les sujets qui pourront être traités, citons en particulier :

  • L’invention des arts et des médias. La fable de Dibutade révèle d’abord l’importance des discours – et en particulier des discours littéraires – dans la construction des médias. Ainsi, comment le discours sur l’art, et en particulier les arts visuels, traite-t-il la question de l’invention et de l’origine (des arts, des médias, ou encore de l’œuvre elle-même). Quelle est la part du hasard – certains parleront de sérendipité – dans la création artistique ?
  • La figure de la femme artiste. Souvent reléguée au statut de muse, la femme en tant qu’artiste ou auteur a bénéficié d’une reconnaissance tardive – les mésaventures de Dibutade, dont le mythe est tardivement devenu féministe, en sont la preuve. Comment s’est construite, au cours de l’histoire, la figure de la femme artiste ou femme auteur ? L’acte de création au féminin est-il encore associé à des topoï (passion aveuglante et caecus amor) qui, tout comme Dibutade, la dépossèdent de son statut d’auteur ou d’artiste ?
  • L’esthétique du profil. Étroitement associée au mythe de Dibutade, la forme de profil s’inscrit dans une longue et riche tradition artistique, depuis la peinture pariétale à l’art de la silhouette qui, au XVIIIe siècle, qualifia un tout nouveau genre de portrait. Associé à l’idée d’esquisse, ou même de brouillon, le profil vient aussi désigner cette tension entre ce qui reste à moitié révélé, mais aussi à moitié dissimulé. Comment cette esthétique du profil s’est-elle manifestée dans l’histoire de la littérature et des arts visuels ? Quelle en est l’actualité à l’heure où notre identité numérique est notamment forgée par nos profils d’utilisateurs en ligne ?
  • Présences de la disparition. Si, comme le dit Derrida, Dibutade « aime déjà dans la nostalgie », c’est que son geste de création est intimement lié à la perte – à l’idée même de la perte et de l’absence de l’être aimé. En traçant ainsi le contour de l’ombre projetée de son amant, Dibutade en représente d’abord la disparition, et non la présence. C’est en ce sens d’ailleurs aussi que Derrida parle d’un art de l’aveuglement. On pourra donc enfin se demander comment agit cet art de l’aveuglement, et analyser la puissance créatrice de l’absence et de la disparition.

Les contributions pourront privilégier tant les études de cas ou d’œuvres particulières que les perspectives historiques ou comparatives. En français ou en anglais (maximum de 30 000 signes, espaces compris), ces contributions doivent être accompagnées d’un résumé (français et anglais), de mots clés ainsi que d’une brève notice biobibliographique. Les textes sont à envoyer à Servanne Monjour et à MuseMedusa avant le 1er mars 2018. Prière de suivre les consignes précises du protocole de rédaction.


# Dibutade : the origin of creation

Call for papers (contributions) for the sixth edition of MuseMedusa

Under the supervision of Servanne Monjour


Regarded as a master figure of the visual arts, Dibutade is the involuntary heroine in the founding myth of painting and drawing; saddened by the imminent departure of her lover (for a long journey or, according to the more dramatic and later versions of the myth, for war), the young Corinthian reportedly drew his profile on a wall, following the outline of his projected shadow. However, it must be recognized that Dibutade benefits from an unconditional but anecdotal presence in most theoretical and critical texts on pictorial art and its related disciplines; precisely, the myth of origins efficiently serves different introductory strategies without being subject to further attention. This primary but limited place probably explains the lack of popularity of a figure of which readers have only a passing knowledge.

If Dibutade never had the aura of famous Muses such as Medusa, Narcissus or Pygmalion, it is perhaps above all because she does not exist… The excerpt from Pliny the Elder’s Natural History – incidentally devoted moreover to sculpture rather than to painting – in which the young woman is mentioned for the very first time, indeed acts as a missing birth certificate:

On painting we now have said enough and more than enough. It is now appropriate to consider modelling or plastic art. Butades, a potter of Sicyon, was the first, in Corinth, to invent the art of making portraits with the same earth which he used in his trade, thanks however to his daughter who, in love with a young man about to depart for a distant journey, traced the shadow of his face as thrown upon the wall by the light of a lamp; the father applied clay to this feature and made it a model that he hardened by fire along with his other articles of his pottery. It is reported that this first model was preserved in the Nymphaeum, until the destruction of Corinth by Mummius. Others claim that the first inventors of plastic arts were Rhoecus and Theodorus, in Samos, long before the expulsion of the Bacchiades from Corinth; and that Demaratus, who was fleeing from this city, and who, in Etruria, gave birth to Tarquin the Elder, King of the Roman People, was accompanied by the modellers Euchir, Diopus and Eugrammus, who were among the first to introduce fine arts to Italy. The invention of Butades would then be to have mixed rubric with clay, or else to have modelled his material with red clay.3

Thus, no Dibutade but a “daughter of Butades”, a potter who is generally regarded as the inventor of the bas-relief created from the profile that his daughter had drawn on the wall. It is not until much later, during the Renaissance, that this invented inventor – to use Françoise Frontisi-Ducroux’s expression – reappears as Dibutade (probably from the distortion of the expression figlia di Butadès used in the treaties of the Renaissance) in a more common form that is now familiar to us, first within treaties devoted to painting, then in minor pictorial or literary works.

Since his late invention from a mistranslated passage (perhaps over-translated on purpose) fromPliny the Elder’s work, the myth of Dibutade has not ceased to be reformulated and reinvested in line with the new stakes of artistic expression. Dibutade thus responds to the need to establish the origins of the arts and media, probably in order to explain what motivates artistic creation. In this way, the young Corinthian has at the same time lent herself to the discourse on drawing, etching, painting, sculpture… and even, more recently, to the discourse on photography of which she would recall the principle of indicial theory, as suggested by Derrida in Memoirs of the Blind4:

Dibutade does not see her lover, either because she turns her back on him, more abiding than an Orpheus, or because he turns his back on her, or again because their gazes cannot cross …: as if watching was forbidden in order to draw, as if one drew only on the condition of not seeing, as if the drawing were a declaration of love destined for or suited to the invisibility of the other, unless it is born from seeing the other withdrawn from sight. Whether Dibutade, her hand sometimes guided by Cupid (a Love who sees and is not blindfolded here) follows the features of a shadow or a silhouette, or whether she draws on the surface of a wall or on a veil, in each case a skiagraphia, this writing of the shade, inaugurates an art of blindness. From the outset, perception belongs to the memory. Dibutade writes, hence she already loves in nostalgia. Detached from the present of perception, fallen from the very thing thus divided, a shadow is a simultaneous memory and Butades’ stick is a staff of the blind.

Providing this surprising archaeology of photography, Derrida ends up dispossessing the young woman of her work, attributing it to Love instead, or more exactly to the caecus amor: art, just as passion, appears to be partly related to blindness. From the beginnings of creation, this need to preserve a trace, to fill an absence or to ward off disappearance, would thus have shaped an irrevocably desirous and nostalgic figure of the artist. This edition of MuseMedusa intends to explore the history and timeliness of the myth of Dibutade in order to challenge the notion of artistic creation. Among the issues and topics that can be addressed, let us in particular mention:

  • The invention of the arts and (the) media. From the outset, the fable of Dibutade reveals the importance of discourse – in particular literary discourse – in the construction of media. How does the discourse on art, and in particular the visual arts, then deal with the question of invention and the origin (of the arts, media, or the work itself)? What is the part of chance – some may say serendipity – in the act of creation?
  • The image of the female artist. Often relegated to the status of a muse, the woman as an artist or author has received belated recognition, evidenced by the misadventures of Dibutade whose myth subsequently became feminist. How was the figure of the female artist or author constructed throughout the course of history? Is the feminine act of creation still associated with topoi (dazzling passion and caecus amor) that, like Dibutade, dispossess her of the status of author or artist?
  • The aesthetics of the profile. Closely associated with the myth of Dibutade, the profile (shape) is part of a long and rich artistic tradition, from cave paintings to the art of the silhouette, which in the 18th century involved a whole new kind of portrait. Associated with the idea of sketching, or even of a rough draft, the profile also describes what remains half revealed, yet also half concealed. How has this aesthetic of the profile manifested itself in the history of literature and the visual arts? What is its timeliness at a time when our digital identity is notably being shaped by our user profiles online?
  • Presence of disappearance. If, as Derrida puts it, Dibutade “already loves in nostalgia”, it is because her gesture of creation is closely tied to loss – to the very idea of the loss and absence of the loved being. Tracing the profile of her lover’s projected shadow in this way, Dibutade initially represents a disappearing, not a presence. Moreover, Derrida speaks of an art of blindness. Finally, we can ask ourselves how this art of blindness operates, and analyse its creative power of absence and disappearance.

Contributions may focus on case studies and particular works as well as historical or comparative perspectives. In French or English (maximum 30 000 signs, including spaces), these contributions must be accompanied by a summary (French and English), key words and a brief bibliographic record. The texts are to be sent to Servanne Monjour and to MuseMedusa before 1 March 2018. Please follow the precise instructions of the drafting guidelines.