Le retour des Grées

Fabrice Schurmans

Fabrice Schurmans, originaire de Liège, est chercheur au Centre d’Études Sociales de l’Université de Coimbra, dans le cadre du projet de recherche Memoirs financé par une bourse du Conseil Européen de la Recherche (ERC). Ses recherches portent sur les littératures francophones contemporaines, les théories postcoloniales et le théâtre. Il a traduit des dramaturges portugais du XXe siècle, a publié deux livres, des articles (disponibles sur Academia) ainsi que des nouvelles dans les revues Balises, mot dit et Nouvelle Donne.


Les journalistes nous ont souvent demandé de commenter l’histoire de la meute. Au début, nous ne nous sommes pas fait prier, c’était même assez amusant, mais, maintenant, cela suffit. Répéter sans arrêt la même chose, il faut admettre, même à contrecœur, que c’est lassant. Alors voilà, nous avons accepté de faire le chœur une dernière fois avant de tirer notre révérence. Et de partir en guerre. Il est aisé de comprendre pourquoi l’on nous sollicite de la sorte. Depuis notre banc, nous observons la vie du magasin, happons des bribes de conversations et lisons les journaux. D’un œil certes, mais quel œil ! Aussi redoutable que la dent que nous nous prêtons de plus ou moins bon gré. Nous aimerions ne pas prendre parti, mais l’homme s’abandonne si volontiers aux délices du commérage. Exigera-t-on de trois vieilles sorcières de ne pas y céder ?

Ce vendredi-là, il avait plu tout le jour. L’humidité alourdissait le ciel, les esprits et l’atmosphère de la ville. La plupart des gens bougonnaient, jurant plus fortement lorsqu’ils heurtaient une épaule ou écrasaient un pied. En novembre, sous ces latitudes, le temps ne change guère : la pluie colle aux trottoirs, imprègne les vêtements, pèse sur le quotidien. Cet automne perpétuel, associant la grisaille aux exaspérations de la semaine de travail, exacerbait les passions de millions d’individus qui ne trouvaient ainsi ni réconfort ni distraction dans les états du ciel.

Coincés entre les embouteillages, des tâches souvent peu engageantes et les devoirs du ménage, ils ronchonnaient, protestant contre un sort injuste auquel ils rêvaient d’échapper à chaque tirage du loto. De tout cela, découlait un sentiment vague composé d’impuissance, d’amertume et de rancœur. Un ressentiment d’autant plus prégnant qu’il ne s’attachait à aucun objet particulier ; que la moindre contrariété portait à une espèce de paroxysme. Ce mélange instable du temps et des humeurs gagnait en dangerosité le vendredi soir, à l’heure des courses.

Pour nous, le meilleur moment ! Celui où les parents égarent facilement l’un ou l’autre enfant. Il y a deux semaines, Ényo nous a ramené un petit dodu grâce à un paquet de bonbons. Nous l’avons attiré au sous-sol dans ce local oublié de tous. Quel festin ! Bien sûr, il a fallu en garder un morceau pour nos sœurs, nos terribles sœurs.

Ce vendredi-là, une foule dense se pressait sur l’aire de stationnement du Carrefour ; les voitures tournaient nerveusement à la recherche d’une place proche de l’entrée. Le brouillard enserrait l’ensemble dans une nasse au fond de laquelle on se bousculait en s’irritant. De grosses gouttes agitées par le vent luisaient dans le halo des projecteurs, crépitaient sur les carrosseries. Ce tambourinement énervait aussi la clientèle parce que le chariot qu’elle poussait devant elle dégouttait d’une eau sale. Les portes automatiques happaient ces masques rendus plus hargneux encore par la bouffée de chaleur moite les accueillant dès le seuil.

Pemphrédo a bien raison lorsqu’elle évoque la sale gueule des clients du vendredi soir. La gueule fardée, ravagée, les peaux tombantes, marquées par la cigarette ou l’alcool. Quand je pense que l’on moque notre laideur depuis des siècles ! Enfin, ça faisande, ce qui fait notre affaire.

Parmi les clients, les Smith et les Martin, deux familles à la marmaille appétissante, tentaient de se frayer un chemin, ce qui n’était pas facile dans ces artères où des théories de caddies reproduisaient les encombrements de circulation qu’ils honnissaient tous les matins. Derrière un volant ou derrière une poignée, les hommes conduisaient de la même façon, brutale, indifférente.

– Hé, avance ! criait monsieur Martin à l’adresse d’une pauvresse indécise sur la voie à emprunter.

– Poussez-vous ! renchérissait monsieur Smith à l’adresse d’une famille extasiée devant un écran plasma grand format.

Du brouhaha fusaient des annonces pour un produit, une voiture mal garée ou un enfant perdu. Ah ! La chasse est ouverte, dis-je alors à mes sœurs. Afin de détendre malgré tout le badaud, de la musique tombait des plafonds, à laquelle personne ne prêtait attention. Vers 19 heures, la tension monta d’un cran car, dans ce pays où l’on soupait tôt, la faim se fit sentir. Des gargouillis troublèrent les esprits. Comme les autres anonymes, les Martin et les Smith avaient une bonne raison de vouloir quitter l’hypermarché au plus vite. Ils avaient prévu une soirée au cours de laquelle on comparerait les collections d’autocollants consacrés à la famille royale et échangerait les doubles, avant de regarder le classico sur une chaîne cryptée. À l’approche des caisses, la rumeur enfla subitement. Des cris passèrent de bouche en bouche : « Scandale ! Pas que ça à faire ! Ah ces caissières ! Fainéantes ! »

C’est moi, Dino, qui possédais l’œil. Alors j’ai tout vu. Tout. Pensez donc : huit caisses sur vingt ! Un vendredi soir ! Les hôtesses de caisse, comme ils disent maintenant, étaient débordées, abandonnées face à la foule. Hadès, le gérant, leur avait dit qu’il devait sortir pour affaires. Le menteur ! Il était attablé à l’Olympe, un restaurant du centre-ville, avec ses collaborateurs. Un bel aréopage de crapules décidant de la vie des mortels. Surtout des mortelles. Méthode Carrefour : moins de personnel pour le même travail. Avant, on respectait les employées. Actuellement, c’est l’enfer. Vous pouvez nous faire confiance, l’enfer, on en connait un bout ! Tenez, la cadence par exemple : 21 articles à la minute ! Une tonne par jour et par personne ! Sans pouvoir échanger un mot avec quiconque. Encore moins avec les collègues puisque le dispositif fait en sorte que tout le monde se tourne le dos. À force de regarder, nous avons compris pourquoi ils les avaient presque enfermées dans leur caisse. Ça les empêche de parler, de s’encourager, de se révolter. Ils ont même réussi à rentabiliser le temps. Poséidon, le chef du personnel, note tout dans un carnet – le rendement de chaque poste, le nombre de fois où l’on passe au cabinet – cela parce que les moindres désordres grèvent les profits de l’entreprise.

Les files s’étiraient le long des rayons et, à chaque instant, un nouveau chariot débordant de marchandises s’ajoutait à la queue. La colère, sourde au départ, mal contenue, rompait peu à peu les digues de la mesure. On s’inquiéta d’abord à cause de la viande congelée dont on craignait qu’elle ne se décomposât. Déjà des ocelles se dessinaient sous les chariots : le carrelage jaune au centre et le sang pour les contours. Ensuite, ce furent les pleurnicheries des enfants que les parents cherchèrent à calmer en distribuant gifles et réprimandes. Les poings se crispaient autour des poignées, les cœurs palpitaient d’impatience, les corps trépignaient. De la rage perçait dans les regards et de la haine dans les voix. Enfin, les clients ne se continrent plus.

– Merde ! gronda monsieur Smith, on va rater le match.

– Zut ! pleurnicha nerveusement madame Smith, on mangera trop tard.

– Ces connasses, plastronna monsieur Martin, on ne leur demande pas de décrocher la lune. Juste de faire leur boulot.

– Et après, continua madame Martin, ça viendra faire grève quand le patron les mettra à la porte !

– Tu as raison, enchaîna madame Smith, une incompétence qui coûte cher. J’ai vingt kilos de côtelettes surgelées. Bientôt, elles ne seront plus bonnes pour personne.

En tout cas, nos sœurs, nos terribles sœurs, tapies dans l’antre dont nous gardons furieusement l’accès, s’en sont délectées de ces côtelettes crues. Sanguinolentes comme un guerrier occis par l’une de leurs flèches.

Le tocsin de la jacquerie courut d’un bout à l’autre de la file. La marmaille, que l’on avait renoncé à tenir, harcelait le convoi en poussant des cris de Sioux. Chacun de leurs cris nous arrachait des grognements de plaisir. Nous les imaginions rendant gorge sous la lame. Les pépés et les mémés, que l’on avait soutirés de leur résidence pour un jour de fête, demandaient quand ce cirque finirait. Un brouet de voix couvrait les allées du magasin ; certaines, plus fortes que d’autres, graillaient de manière désagréable. Un peu comme les nôtres lorsque l’on se dispute un jarret. Monsieur Smith, lassé de la rumeur, décida de se rendre aux nouvelles. Il remonta la colonne en précisant bien qu’il ne cherchait à dépasser personne. Sage précaution car des intrépides avaient disparu des grandes surfaces pour moins que cela. Il parvint sans peine au chariot de tête. Un trentenaire obèse – nous en aurions fait notre ordinaire – insultait la caissière. Monsieur Smith n’hésita pas à renchérir.

– Nous, ça fait une demi-heure qu’on est dans la queue. Vous ne pourriez pas accélérer ?

La caissière, toute à sa tâche, ne leva pas le regard sur les deux hommes. D’une main tremblante, elle dépêchait les articles aussi vite que possible. Les assaillants ne perçurent pas le regard humide ni la larme dansant à la commissure des yeux. Monsieur Smith avisa l’insigne qu’elle portait sur la poitrine. Sa pupille se dilata, sa voix se fit plus perçante, plus agressive.

– Papadopoulou, pas vraiment de chez nous un nom pareil. Les Grecs ! Des œufs sous les bras, ces gens-là !

Nous, on les aime bien les Grecs. Plus savoureux que les autres. Ah les filles, vous souvenez-vous de ce soldat parfumé au basilic et à l’huile d’olive ?

– Ah oui ! souffla l’obèse. Toujours à nous pourrir la vie, ces margoulins !

Sous le regard admiratif de monsieur Smith, l’homme empoigna une partie de ses achats qu’il jeta au visage de la caissière. Celle-ci, surprise par l’attaque, s’écroula sous le poids des victuailles. Un gigot l’atteignit à la tête, ce qui l’obligea à battre en retraite.

Une déléguée syndicale, alarmée par la confusion, abandonna sa caisse sous les protestations d’autres chalands afin de prendre la défense de sa collègue.

– Votre comportement est inadmissible, lança-t-elle au bouffobole. C’est une agression caractérisée.

Sans attendre de réponse de la part de l’obèse, elle apostropha les femmes, leur enjoignant d’arrêter le travail. Il n’était plus décemment possible d’exercer dans de telles conditions. Fallait-il, littéralement, se tuer à la tâche ? Et cela au nom de la rentabilité ? Non ! Plutôt la grève ! Les insultes, ainsi que quelques fruits et légumes, s’abattirent sur les réfractaires. Rien n’y fit : les employées battirent en retraite dans le local du personnel. Pendant un court instant, le silence régna au sein d’assaillants décontenancés par une telle attitude. La musique d’ambiance et les piaillements des moineaux occupèrent un espace subitement vierge d’éructations. Le flottement ne dura guère. Le trentenaire fessu, resté d’abord bouche bée, les bras ballants et la triple caroncule branlante, saisit tout le parti à tirer de cette situation inédite.

– Bon, puisque c’est comme ça, je pars sans payer.

Il fourgonna un moment dans le contenu de son caddie, s’assura qu’il n’avait rien oublié avant de franchir les limites physiques de la caisse quelque peu inquiet, car, en agissant de la sorte, il transgressait également les limites de la légalité. Un vigile allait-il surgir, lui poser une main sur l’épaule, le sommer de le suivre ? Rien de cela n’arriva et monsieur Smith regarda le fantastique fessier remuer jusqu’à la sortie.

Ényo et Pemphrédo se glissèrent parmi la meute. Pour une fois, que celle-ci ne s’en prenait pas aux sorcières, il fallait en profiter. D’un côté, les clients hurlaient, de l’autre, les caissières pleuraient en silence. Il faut reconnaitre que les clients ne se comportent pas tous de la sorte. L’année passée à Pâques, une dame de notre âge – une sorcière très puissante contre laquelle nous ne pouvons rien – a offert un bel œuf en chocolat à une des filles. Elle lui a dit : « C’est pour vos enfants. Avec ce que vous gagnez, cela ne doit pas être commode pour eux. » Rapport au salaire, elle avait raison. Nous savons que Jacqueline ne gagne que 1050 euros par mois pour trente-cinq heures par semaine. Après plus de trente ans dans la boutique. Et l’autre petite. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah oui, Nadine. Eh bien, elle en touche 700 pour un temps partiel dont elle ne voulait même pas. Il y a une semaine, elle est venue s’asseoir à côté de nous avec une amie. Elle racontait, des sanglots dans la voix, qu’avec le loyer et les deux enfants, elle n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Bon, ces gosses-là, on n’y touche pas. Jamais. Question de morale. Celui qui ne pleure pas, c’est Zeus, le grand patron, qui est parti avec un cadeau en or. Pas un stylo ni une montre ! L’équivalent de trois cent cinquante années de salaire d’une caissière. Bien sûr, on dira que le patron, c’est le patron, qu’il dirige la manœuvre, oriente Carrefour dans la jungle du commerce mondial. Mais il ne faudrait tout de même pas oublier qui tient la machette.

Les clients n’hésitèrent pas longtemps. Pourquoi ne pas profiter de l’aubaine ? Cela risquait bien de ne plus jamais se reproduire. Monsieur Smith regagna sa place dans le convoi au moment où celui-ci s’ébranlait.

– Alors ? questionna monsieur Martin.

– Prépare-toi à foncer, mon vieux. Les caissières font grève.

– Mais alors… mais alors… balbutia madame Smith.

L’idée seule de la rapine et du bénéfice qu’ils pouvaient en tirer provoqua un frisson d’excitation. Quelque part dans le bas-ventre, une crampe similaire à celle du désir saisit les deux couples. Un peu comme nous, quand on ramène une proie dans la pièce du sous-sol. Mais les autorités n’y verraient-elles pas un vol ? À cette interrogation de sa femme, monsieur Smith eut ces mots définitifs :

– Tu les vois quelque part, les autorités ? Nous sommes livrés à nous-mêmes. Saisissons notre chance.

Les hommes foncèrent devant eux sans prêter aucunement attention aux plus faibles. On bousculait, on renversait, on piétinait sans la moindre commisération. Dans la confusion, des chariots emboutirent les offres de la semaine : des amoncellements de grenades, des architectures fragiles de bordeaux. Tout cela croula dans un vacarme impressionnant. Qu’à cela ne tienne, l’on fonça dans le mélange de verres brisés et de jus dans lequel les moins habiles dérapèrent avant de perdre l’équilibre et de tomber. Le sang se mélangea au vin pour former une mélasse où pataugeaient les blessés. Pour les Grées, ce fut Byzance ! Nous n’eûmes qu’à nous baisser pour razzier le champ de bataille. Quel festin également pour nos sœurs, nos terribles sœurs ! Après des siècles de persécutions, de bûchers, d’ordalies, ces chairs possédaient le goût suave de la vengeance.

Cependant, un autre danger menaçait la chevauchée de la clientèle. Lancés à pleine vitesse, les caddies s’encastraient dans l’entonnoir formé par l’entrée des caisses. Tous voulaient passer, fuir avec le butin, mais, au lieu de s’organiser, on emboutissait son voisin, on reculait sans concertation afin de prendre un peu d’élan et, de nouveau, les ferrailles s’encastraient l’une dans l’autre. L’embouteillage prit alors des allures de confusion et les pillards en vinrent aux mains. Chaque membre de la tribu participa alors à la curée : les femmes en se crêpant le chignon, les enfants en se tirant la langue et les hommes, respectueux de la tradition, en tentant d’arracher un testicule à leur adversaire. Quel bonheur nous éprouvâmes à les voir se quereller de la sorte ! Malgré tout, cela passait et des hurlements de joie résonnaient lorsqu’une famille franchissait les portes de la grande surface.

À l’arrière, monsieur Martin eut une vision qui, comme toutes les visions, le paralysa pendant quelques secondes.

– Qu’as-tu ? demanda sa femme.

– L’électroménager, articula-t-il difficilement.

– Quoi l’électroménager ?

– Il n’y a plus personne. Les DVD, les caméras numériques, les LCD…

L’excitation était à son comble ; le groupe dégageait quelque chose de l’animal en rut. Des mains avides décrochèrent les objets de leur présentoir pour les entasser au-dessus de la nourriture sans plus se soucier de l’état de celle-ci. Une jeune vendeuse fit mine de résister ; on la bouscula et, sans la présence des épouses, la bande se fût sans doute livrée au viol. Cela se sait peu, mais les sorcières les plus jeunes eurent à souffrir pareille engeance. Nous étions damnées, filles du démon, bêtes malfaisantes, mais cela n’empêchait pas le stupre. C’est arrivé à l’une de nos sœurs, jolie comme un cœur. Victime et pourtant ce fut elle que l’on damna. Depuis lors, elle tranche le phallus des mâles assez sots pour s’aventurer sur notre territoire. Lorsqu’il apparut qu’il n’était pas sage de s’attarder plus longuement, le groupe repartit en sens inverse, prêt à tuer, s’il le fallait, pour s’ouvrir un passage. Les pères distribuaient des coups de pied à leurs petits afin qu’ils se hâtassent. Ceux-ci, ayant vite assimilé la nouvelle logique éducative des parents, réclamèrent des consoles.

– Des consoles ! protesta monsieur Martin. N’en as-tu pas assez ?

– Et des télés, répliqua le gamin, il y en a trois à la maison.

– Quand je dis non, c’est non ! asséna le père Martin en ponctuant la négation d’un époustouflant soufflet.

Du côté des caisses, les maraudeurs avaient fini par organiser le mouvement ; les chariots se succédaient maintenant à un rythme régulier, sans à-coups ni arrêts. Les nouveaux venus, interdits dès l’entrée devant ce spectacle inhabituel, entendaient rapidement tout l’intérêt à tirer des circonstances. Rares furent ceux qui renoncèrent au pillage. Cela haletait, transpirait, crachait des glaires plus consistantes à cause de la production exceptionnelle d’acide.

Les Martin et Les Smith avançaient lentement vers la sortie, épuisés par les courses, défaits par l’agitation, mais heureux d’avoir satisfait un appétit de consommation décuplé par une conjoncture favorable. L’écran plat, l’enregistreur Blu-ray, les films en éditions de luxe, tout ce dont ils avaient rêvé, et dont un salaire moyen les avait frustrés jusque-là, leur appartenait maintenant. Monsieur Martin et monsieur Smith caressaient ces objets comme ils l’eussent fait de leur chien.

À cause du charroi continu, les portes coulissantes du Carrefour restaient ouvertes sur la nuit. L’air vicié de celui-ci se mélangeait à la fraîcheur humide pour composer une atmosphère étrange dans laquelle baignaient les gueux qui, pendant quelques secondes, ne savaient plus s’ils se trouvaient toujours dans le magasin ou déjà à l’extérieur.

Dans certaines familles, les pleurs s’unissaient aux rires, les hommes se congratulaient, les femmes lançaient des invitations entre anciens de ce que la presse appellerait bientôt « Le grand pillage du vendredi soir », les enfants se poursuivaient entre les voitures, gagnés par l’électricité émanant des adultes.

Évidemment, les retardataires ne sont pas parvenus à fuir comme les autres. Le gérant et ses adjoints ont rappliqué avec la police. Ensemble, ils ont rétabli l’ordre dans les rayons. Nous, les Grées, gardiennes de l’antre de nos sœurs, nos terribles sœurs, avons regagné notre banc. Un peu inquiètes car l’un des policiers nous observait avec insistance, un large bouclier lui couvrant les flancs. Après, le Boss a convoqué les caissières afin de les sermonner. Les filles ne se sont pas laissé faire. Jacqueline a dit que ce n’était pas humain d’obliger les gens à travailler dans de telles conditions. Valérie a renchéri : c’était de l’esclavage, du travail à la chaîne.

D’après ce qu’on glane à droite et à gauche, il serait assez courant maintenant de maltraiter les gens au travail. Alors, attendez voir… Si notre mémoire ne nous trahit pas, une spécialiste a dit quelque part que beaucoup de travailleurs avaient peur. Peur de ne pas arriver à atteindre les objectifs fixés, peur de se voir remis en cause dans ce qu’ils font de mieux, peur de perdre leur emploi. Nadine a dit d’une voix ferme : « Maintenant, c’est plus vite, toujours plus vite. Plus de camaraderie. On ne s’aide plus, on s’espionne. »

Hadès, ébahi, incrédule, regardait cette révolte de femmes, se contentant de répéter les valeurs de la chaîne : « Solidarité – Progrès (élément moteur) – Partage – Responsabilité (Je suis responsable de mes actes) – Respect – Intégrité. » Marie a dit d’une voix plus douce : « On pète les plombs. Il y a des filles qui ont mal au dos, d’autres des maladies de peau et toutes des problèmes de sommeil. Pourquoi croyez-vous qu’on se balade avec du Lexomil dans la poche ? » Les petits chefs tentaient de reprendre la barre. Il fallait les voir trépigner ! Toujours à émerger quelque part entre le marteau et l’enclume, ceux-là. Une espèce que nous ne connaissons que trop bien. Toutes nos sœurs en ont souffert, sauf celles dont nous gardons l’antre.

Après, les journalistes sont venus et ont cherché à interroger les participants au drame. Pas facile, car ici la parole privée n’existe pas. Il y a toujours une oreille de chef qui traîne du côté des latrines. On nous a harcelées, rapport à notre point de vue privilégié. On nous a demandé de décrire dix fois les mêmes scènes. De situer les acteurs par rapport aux caisses, de répéter jusqu’à plus soif le dialogue entre le gros monsieur du début et la caissière. De décrire la confusion, les disputes, les chariots encastrés les uns dans les autres. Nous aurions voulu leur dire que cet incident, ce n’était que la pointe de l’iceberg. Que c’est partout comme ici et que le spectaculaire importe peu finalement. Mais la plupart des journalistes ne se préoccupent guère de ce qui se passe sous la surface. Dommage. S’ils savaient les méandres cachés sous celle-ci. Le local où nous dévorons nos proies. L’antre où se tapissent nos sœurs, nos terribles sœurs.

Pensez donc. Trois vieilles biques, affalées sur un banc, regardant le monde comme il va, mais les Martin et les Smith n’en ont rien à faire. Ils se gaussent des trois sorcières qui passent leur temps dans un hypermarché. « Pauvres connes… rien de plus intéressant à faire ? » Alors voilà, nous vous avions prévenus. À partir de maintenant, c’est silence et, avec l’aide de nos sœurs, guerre totale ! Il faudra cependant garder l’œil vigilant, ne point perdre de vue ce policier au bouclier impressionnant, portant une espèce de glaive ainsi qu’une inhabituelle besace. Heureusement, nous avons la dent dure avec les importuns.


Pour citer cette page

Fabrice Schurmans, « Le retour des Grées », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/schurmans/> (Page consultée le 21 octobre 2017).


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