Pas de vaudou chez les Bernard

Chloé Savoie-Bernard

Chloé Savoie-Bernard est doctorante à l’Université de Montréal. Elle a publié un recueil de poésie (Royaume scotch tape, 2015) et un recueil de nouvelles (Des femmes savantes, 2016), qui a notamment été finaliste au Prix des collégiens. Ses recherches, financées par le CRSH, sont dirigées par Karim Larose. Sa thèse porte sur la construction de la mémoire et de l’histoire dans la poésie féministe québécoise de 1960 à 1980. En outre, elle a signé des chapitres d’ouvrages collectifs, a présenté des communications dans des colloques au Québec, en France et aux États-Unis et a codirigé des numéros de revues. En tant qu’écrivaine, elle a également collaboré à des projets artistiques interdisciplinaires en musique et en arts visuels, ainsi qu’à plusieurs revues (Nouveau Projet, Contre-jour, Françoise Stéréo, Le Crachoir de Flaubert).


Mon père disait qu’il n’y avait pas de vaudou dans sa famille alors qu’il grandissait dans la petite bourgeoisie du nord d’Haïti. Pas de vaudou chez eux, pas de pauvreté chez eux. Rappelle-toi que tu es une Bernard, me disait-il souvent, Que tu viens du Cap, pas de Port-au-Prince, Les habitants du Cap Haïtien ont toujours été différents des autres, affirmait-il avec conviction. La famille de mon père était catholique du côté paternel et protestante du côté maternel, pas de vaudou chez eux mais subsistait une magie dans les histoires de son pays natal. Mon père ne parlait pas beaucoup de lui, mais plus souvent qu’autrement ses paroles concernaient le pays où il était né. Revenait en boucle le récit de son arrivée à l’aéroport de Dorval. Mon père avait vingt-et-un ans. Papa radote encore, répétions-nous, mon frère, ma sœur et moi. Mon père est arrivé en février, il neigeait. Ses vingt-et-une premières années, il en parlait souvent, des maisons coloniales du Cap, couleur beurre frais et rose pamplemousse. Il me parlait des femmes que Papa Doc payait pour balayer les rues, ces femmes avec la fin de la dictature étaient disparues, maintenant, me disait-il, le pays est sale, je ne le reconnais plus. Mon père me parlait des écoles privées françaises qu’il avait fréquentées, où il avait passé un Bac L, lisant dans la chaleur haïtienne Lafontaine et Balzac au lieu de Vieux-Chauvet et Romain. Ceux qui pouvaient payer en redemandaient, de cette culture qui n’était pas la leur. On troquait sans trop d’arrière-pensée Depestre pour Baudelaire. Dans les corridors de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, dans les hauteurs de la ville, on n’avait pas le droit de discuter en créole, le français des jeunes élèves se teintait très vite d’un accent hexagonal, avec l’argent venait le pouvoir de faire un pas de côté pour éluder Haïti, la possibilité de regarder le pays de biais ou de ne pas le regarder du tout, au moins le temps que duraient les cours ; à la Révolution de 1804 on préférait celle de 1799. Déjà mon père commençait cette valse que j’ai poursuivie, danser à l’esquive, danser à l’arrachée. Si je n’ai jamais su chanter, si j’ai hérité de mon père et de ma mère une mauvaise voix qui ne sait ni reconnaître une note ni la tenir, j’ai toujours aimé danser avec une ferveur que je n’ai nulle part ailleurs, j’ai toujours aimé danser avec une passion que je ne me connais pas. Dans les cours de ballet classique que j’ai suivis durant l’enfance, dans les clubs du centre-ville, où à l’adolescence je tendais des fausses cartes afin d’avoir le droit de rentrer, il me semble bien que mon père ait toujours été sur mes épaules, ralentissant mes entrechats, mes jetés et arabesques, pesant sur mes grouillades contre les murs du Muzique et du 1234. J’aurais voulu qu’il descende de sur mon dos, se mette face à moi, devienne mon partenaire. Je n’ai jamais dansé avec mon père, mais si ça avait été le cas il me semble qu’il aurait été capable de déchiffrer ce que mon corps veut me transmettre et que je n’arrive pas à lire. Mes mouvements, je l’espère, me mèneront un jour jusqu’à ce que je cherche, et si mon père avait dansé avec moi peut-être m’aurait-il dit qui de lui ou des autres je dois prendre à bras le corps pour m’atteindre.

Quand mon père avait douze ans, les tontons macoutes ont décidé de mettre toute la famille en prison. D’abord mon oncle Josué, l’aîné, l’intellectuel de la famille. À la radio, il militait pour le communisme et la fin de la dictature. Très vite tous les autres membres de la famille y sont passés, ils ont pisté mon père jusqu’à la maison de campagne à des kilomètres de la ville où il s’était réfugié. Mon père ne l’a jamais dit mais je crois tout de même que les tontons macoutes n’ont pas hésité à le battre, à le frapper, à le torturer. Mon père sur les rares photos d’avant l’emprisonnement a un visage qu’il n’a jamais retrouvé, mon père toute sa vie a fait des cauchemars desquels il se réveillait en sueur, cauchemars de prison, cauchemars de Fort Dimanche. Ma très québécoise mère qui a partagé durant trente ans le même lit que lui en parlait du bout des lèvres, de mon père qui la nuit se réveillait en sursaut de ses rêves où il maugréait en créole. Mon père nous décrivait sans cesse Haïti mais nous ne savions pas trop quoi faire de ses histoires, Haïti était un bibelot cassé dont les éclats étaient dispersés dans toutes les pièces de la maison. Quelques morceaux des récits de mon père me sont restés pris au travers de la gorge, pour ne pas être étouffée je finis parfois par les avaler, quelque part la porcelaine brisée du pays de mon père siège dans mon estomac avec la persistance de ce qu’on ne digérera jamais tout à fait. Quand mon frère, ma sœur ou moi, nous rechignions à faire nos devoirs ou la vaisselle mon père nous rappelait parfois que lui avait eu faim et soif à notre âge, enfermé en prison, faim soif et froid et la crainte d’être fusillé chaque jour, puis après avoir répété cela mon père continuait à ne rien dire et nous, les enfants, ne répondions rien, il n’y avait rien à répondre à tout cela, et peut-être était-ce un mauvais sort, que ni mon frère ni ma sœur ni moi jamais nous ne sommes arrivés à capter tout à fait la douleur de mon père. En orbite autour de moi, parfois la douleur de mon père se dépose dans mes paumes mais très vite elle me tombe des mains comme un savon mouillé.

Du séjour de mon père en prison je ne sais presque rien. Par contre comme son sommeil ses nerfs sont sensibles, il ne supporte ni les bruits inattendus ni qu’on élève la voix ; si j’ai toujours eu du mal à définir ce que mon père m’a transmis, je ne peux pourtant entendre une porte claquer sans que mes épaules tressaillent et plus souvent qu’à mon tour mes nuits sont émaillées de cauchemars ; ils puisent leur source dans des angoisses qui m’échappent. Être une Bernard c’est avoir la tête haute, me disait mon père, être une Bernard, c’est aussi être possédée par la rémanence d’une histoire dont je ne connais pas les détails. Sans que je ne sache exactement ce qu’ils contiennent, je sais pourtant que mon père m’a transmis un peu de ses souvenirs, qu’il m’a légué dans ma chair et dans mon sang, dans ce qui m’irrigue et ce qui m’échappe, un peu de son drame. Distillée, transformée de son sang à mon sang, sa détresse n’est pas ma détresse mais elle me hante avec la persistance des drames que l’on n’arrive pas à épuiser. Ma peur du noir vient-elle de lui qui, je le crois, a dû vivre sans lumière tout le temps qu’il a passé à Fort Dimanche ? Et ma claustrophobie latente est-elle le legs de son séjour dans l’étroitesse d’une cellule ? Par quelle sorte de sorcellerie les images de ses parents deviennent-elles les nôtres ? J’ai beaucoup de questions, mais mon père depuis plusieurs années s’est mis à perdre la mémoire, petits bouts par petits bouts, à chaque crise de l’épilepsie qu’il ne soigne pas, des souvenirs prennent le large, vogue, vogue, la mémoire, mon père boit trop et ne prend pas ses médicaments, ses souvenirs et son intelligence se dissolvent dans les cicatrices de son cerveau.

Quand je compare ce que m’a raconté mon père de son histoire avec ce que dit Wikipédia de Papa puis de Bébé Doc, quand je mesure l’histoire de mon père avec les témoignages des prisonniers politiques haïtiens qu’a réunis Amnistie Internationale, certaines faits ne concordent pas tout à fait, ça coince comme un tiroir mal coupé qu’on essaie de remettre dans un meuble, mais peut-être est-ce moi qui calcule mal, peut-être est-ce ma propre mémoire qui fait défaut. Préférer une encyclopédie collective sur le net aux paroles de mon père est médiocre et je ne sais pas si je me pardonnerai jamais de l’avoir fait, de le refaire encore. C’est qu’à mon père je n’ose plus demander quoique ce soit, plus il perd la tête moins il y a d’espace afin qu’ensemble nous revoyons l’histoire, mon père, oui, est toujours sur mes épaules mais jamais en face de moi. Il n’y avait pas de vaudou dans sa famille, me disait-il dans des périodes plus heureuses, avant qu’il ne se mette à cacher des bouteilles de fort sous la galerie de la maison familiale, mais pour qu’enfin je puisse me reconnaître comme une Bernard lorsque je me regarderai dans le miroir, peut-être faudra-t-il qu’une fois pour toutes je me fasse la saignée, magie noire, magie blanche, ouvrir mes bras et regarder ce qui en coule, quel globule porte mon histoire en propre, et quel globule transporte la sienne, est-il possible de séparer mon sang de son sang ? Il n’y avait pas de vaudou chez les Bernard mais cela ne m’empêchera d’apprendre les formules qu’il faut, on dit que pour être mambo il faut que son père soit houngan ou sa mère mambo. Papa, Maman, vous n’étiez ni l’un ni l’autre, mais Wikipédia affirme aussi que certaines mambos viennent de familles bien comme il le faut, de familles catholiques, protestantes, que c’est en rêve qu’elles ont compris leur destinée ; si Wikipédia le dit sans doute est-ce vrai, voilà peut-être la signification de mes cauchemars, il faut que je les agite, mes rêves, les fasse tourner sur eux-mêmes afin qu’ils me révèlent à moi, qu’ils mènent la danse. Wikipédia me dit aussi qu’une fois passée la semaine d’initiation pour être mambo, un esprit vaudou, un lwa, siège pour toujours sur nos épaules afin de nous protéger des mauvais sorts, et Papa, quelle chance et quel hasard, tu y es déjà.


Pour citer cette page

Chloé Savoie-Bernard, « Pas de vaudou chez les Bernard », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/savoie-bernard/> (Page consultée le 23 août 2017).


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