Veux-tu être mon sorcier ?

Rodney Saint-Éloi

Poète, écrivain, essayiste, éditeur, né à Cavaillon (Haïti), Rodney Saint-Éloi est l’auteur d’une quinzaine de livres de poésie, dont Je suis la fille du baobab brûlé (2015, finaliste au prix des Libraires, finaliste au Prix du Gouverneur général), Jacques Roche, je t’écris cette lettre (2013, finaliste au Prix du Gouverneur général). Il dirige plusieurs anthologies. Il a publié Haïti Kenbe la ! en 2010 chez Michel Lafon (préface de Yasmina Khadra). Pour la scène, il a réalisé plusieurs spectacles dont Les Bruits du monde, les Cabarets Roumain, Senghor, Césaire, Frankétienne. Il est l’auteur de l’essai Passion Haïti (Septentrion, 2016). Lui a été décerné le prestigieux prix Charles-Biddle en 2012. Il a été reçu en 2015 à l’Académie des lettres du Québec. Il dirige la maison d’édition Mémoire d’encrier qu’il a fondée en 2003 à Montréal.


Cherches-tu un sorcier ?
Non, je cherche un nègre.
Un nègre est un sorcier dans la neige.
Les sorciers ne traversent pas les océans.
Ils habitent la forêt et se nourrissent de vents, de terre et de mer.
Veux-tu être mon sorcier ?
Oui, je le veux.
Je suis le mouton noir.
Ah, quel doux petit mouton qu’est le mouton noir.
Elle souriait.
Et moi, je la fixais droit dans les yeux.
Tu es trop belle, je lui ai dit.
Elle est trop belle pour un nègre.
Elle a souri encore et elle a répété.
Trop belle pour un nègre. Oui.
Une femme n’est jamais trop belle pour un sorcier.
J’ai souri. Un éclair a jailli sur ses prunelles.
La conversation a pris une heure, puis deux, puis trois, puis…
Au détour d’une rue, je lui lisais un poème de mémoire.
Elle savait déjà que j’étais poète.
Je lui disais qu’au pays, nous sommes tous des orphelins. Nous n’avons rien. Nous n’avons pas de testaments. Nous aboyons avec les chiens. Nous pleurons avec les morts. La poésie est venue avec la pluie comme une consolation. Comme ça, nous avons au moins quelques petites choses : le vaudou, les mots et le bleu, le bleu du ciel et de la mer en abondance.
À bien voir les choses, nous avons un petit point sur un axe infini…

Poète, sorcier ! Pour elle, cela ne faisait pas de différence. Elle le pressentait par mon allure de vieux barbu anarchiste, tiers-mondiste, écolo, dandy, mélancolique, hypersexué et mégalo.
Que de qualificatifs pour un seul homme !
Le poème est la respiration du monde, lui disais-je.
Les poètes ont sur les épaules les fracas du monde. Ils ont alors des désirs insensés. Ils sont la voix des mystères du monde. Et ont un appétit gargantuesque.
Les poètes sont beaux et tristes.
Ils ont la beauté et la mort en héritage.
Elle a souri.
Puis, elle a répété une phrase incompréhensible où résonnaient seulement les mots : Nègre. Sorcier. Poète.
Je suis le mouton noir, disais-je pour finir.
Elle s’en allait avec la nuit, me promettant de revenir.
Je lui ai demandé de me ramener mes rêves qui s’éparpillent dans ses ombres.
Je l’attendrais le lendemain à la même place et à la même heure.

Puis, elle est revenue vêtue de blanc
Elle avait des cheveux mouillés
Elle avait dans les yeux des toucans et des hirondelles
À la même place.
À la même heure.
Elle est revenue avec des seins qui dansaient une étrange musique.
Elle est revenue avec des tempêtes de pluie dans ses cheveux noirs.
Elle était encore plus belle avec sa face d’eau.
Hier soir, elle a rêvé, rêvé dans son sommeil de moutons noirs, de forêts, de mers, d’arcs-en-ciel, de poissons volants. Elle était corps désincarné. Elle était femme papillon. Elle était tortue de mer. Elle était volcan. Elle était océan. Elle était terre et cœur. Elle déplaçait de son rire les collines. Elle voulait naviguer sur le fleuve jusqu’à rencontrer le bout où le fleuve se jette dans la mer. Elle voulait faire tout ce qu’elle n’osait pas. Elle voulait oser oser. Comme dans ses rêves.
Elle me demandait si je connaissais la mer.
Je lui disais que j’étais un homme de mer. Et que j’étais la mer. Et que j’avais la mer dans mes yeux.
Regarde-moi dans les yeux et tu verras la mer, ses houles, ses ressacs et ses vagues.
Tiens ma main, et tu toucheras les écumes.
Je lui promettais d’aller avec elle, loin dans la mer, loin dans le bleu de l’océan. Je lui parle de la sirène, de la baleine. Je lui chante de ma voix monocorde la chanson qui dit La sirène la baleine, mon chapeau est perdu en mer
Je te montrerai le haut vertige de la mer.
De mémoire, je récitais le poème « Omabarigore » de Davertige :

Omabarigore la ville que j’ai créée pour toi
En prenant la mer dans mes bras
Et les paysages autour de ma tête
Toutes les plantes sont ivres et portent leur printemps
Sur leur tige que les vents bâillonnent
Au milieu des forêts qui résonnent de nos sens
Des arbres sont debout qui connaissent nos secrets
Toutes les portes s’ouvrent par la puissance de tes rêves
Chaque musicien a tes sens comme instrument
Et la nuit en collier autour de la danse
Car nous amarrons les orages
Aux bras des ordures de cuisine
La douleur tombe comme les murs de Jéricho
Les portes s’ouvrent par ta seule puissance d’amour
Omabarigore où sonnent
Toutes les cloches de l’amour et de la vie
La carte s’éclaire comme ce visage que j’aime
Deux miroirs recueillant les larmes du passé
Et le peuple de l’aube assiégeant nos regards1.

C’est ainsi qu’ils se parlaient d’amour donnant dos au fleuve
C’est ainsi que leur rêve avait commencé au bas du fleuve, dans un tonnerre de baisers. Elle avait dit : simplement OUI… OUI, mon sorcier d’amour. Je vais oser oser. Fermer les yeux et oser tout ce que je ne suis pas. Tout ce que je n’avais pas osé. Elle avait peur. La première fois, quand il l’avait embrassée, elle fermait les yeux, donnant sa bouche, sa langue, son corps. Elle se voyait incendiée, possédée par la foudre des bras trop grands. Elle se voyait mangée, digérée, il ne resterait plus rien après qu’un paquet d’os. Des jours après, elle avait peur. Peur de ces sentiments qui l’éveillaient la nuit et qui tourmentaient sa chair. Peur de ses drôles de rêves qui ne la quittaient plus. Comme si elle vivait sous la dictée d’un sortilège. Elle imaginait ce sorcier nègre lui faire l’amour tous les jours. Elle touchait ses tresses comme on toucherait précautionneusement un nid de couleuvres. Elle ne savait pas. Elle ne pouvait pas juger. Elle ne savait rien. Elle entendait sa voix dans sa tête. Elle s’abandonnait à la musique de ce corps, qui bougeait tellement, et cet homme si noir, guerrier, son guerrier rompu au combat, et qui entre dans sa chair comme dans un petit ruisseau au petit matin. Elle écoutait les cascades et toutes les eaux déferler dans son corps. C’est un guerrier qui rentre au port, déposer sa fatigue. C’est un guerrier qui ne peut en aucun cas se dépendre de l’appétit du monde.
Elle avait aimé ce grand goût d’elle et du monde.
Elle était le ruisseau.
Lui, il était la tempête.
Elle était la musique dans le vent
Lui, il était la furie, le feu brûlant.
Jamais personne ne l’avait tant désirée de sa vie de femme. Jamais personne ne l’avait aimée comme il l’a aimée, dans chaque fibre de son corps, dans la profondeur de son âme, dans la chair de son esprit.
Jamais personne ne l’avait regardée comme ça avant. Ce regard noir qui fouillait dans sa peau, et qui la lavait de ses vies d’avant. Ce regard-là qui l’exultait et la tournait dans les airs sous de beaux petits nuages doux.

Cela a dû te rappeler Frida.
Oui, tu disais Frida. Et tu te blottissais dans ta mémoire secrète. Tu avais encore peur.
Frida était pour toi l’autre corps de toi-même. L’autre versant de cette femme que tu voulais être. Ta part de lumière et de révolte.
C’était Frida, celle qui guidait ton existence vers ta propre vérité.
Malgré tout, tu ne savais pas te défaire de ton ancienne peau et des regards.
Peur de ce que dira la ville.
Un nègre.
Une Viet.
Avec des fleurs, des poèmes et des gâteaux
Au bras du fleuve.
Faisant l’amour sous les étoiles.

Tu appelais Frida.
Et dans l’ampleur de ton corps de femme, tu disais qu’il devait te boire à ta dernière goutte de femme. Qu’il devait te cueillir comme une fleur. Qu’il devait t’arracher à toi-même, et à cette petite vie bien comptée, bien calculée, bien arrangée. Il devait te sortir de toi-même et de ton monde. Tu as dû tout de suite changer de vie. Rompre. Avec fracas. Et ce jeune homme qui pleurait pendant des mois sous ta fenêtre sans trop savoir pourquoi il pleurait. Ce jeune homme dont la vie était tracée, et qui déjà cotisait pour sa mort, et qui devait dans quelque mois remplacer son père à son cabinet. Ce jeune homme si frêle, qui te promettait une vie bonne à l’ennui et à tous les conforts, ce jeune homme qui ne disait rien, et qui, de toute façon, n’avait rien à dire.
Veux-tu être mon sorcier ?
J’ai mangé ta chair.
J’ai volé ton corps.
J’ai bu ton sang.
J’ai bu ton eau.
Le soir, au restaurant, dans ce décor tamisé, je dévorais mon plat comme un ogre, je lui ai dit la vérité sur les guerres que j’ai menées. Je lui ai dit la vérité sur ma vie de sorcier. Mon père est un cannibale. Il tourbillonne dans les labyrinthes de la ville de Port-au-Prince. Mon père est un vieux poète fou, qui chante L’Oiseau schizophone et qui entretient d’étranges conversations avec la mer les soirs de pleine lune. Je lui ai confié mes blessures, mes combats. Je lui dis qu’avec moi, elle aura la belle part du monde, moitié douleur, moitié beauté. Je lui dis que le chemin va être de pierre, d’angoisse, de tourments, de miel et d’amour. Le fleuve ne sera pas tranquille. Je te promets tous les grands dangers de la vie. Je te promets tellement de nuits d’insomnie. Je te promets tellement de secousses dans ce corps si beau et si désirable. Je suis un sorcier, et les sorciers mangent les petites filles crues.
Elle a répondu :
Je veux être mangée tout de suite.
Je veux être engloutie en toi comme une crevette.
Je veux être mangée comme un sorcier mange une petite fille.
Elle a fermé les yeux.
Je l’ai embrassée toute la nuit.


Pour citer cette page

Rodney Saint-Éloi, « Veux-tu être mon sorcier ? », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/saint-eloi/> (Page consultée le 23 août 2017).


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