Une ténébreuse affaire : La Sorcière de Salem d’Elizabeth Gaskell

Edith Perry
Université de Montréal

Auteure
Résumé
Abstract

Agrégée de lettres modernes et docteure en littérature, Edith Perry est chercheuse indépendante. Sa thèse portait sur l’œuvre romanesque de Julien Green. Elle a aussi publié des articles sur différents auteurs contemporains, tels Marie Nimier, Patrick Modiano, J.M.G Le Clézio, Andréï Makine…

Les sorcières ont cessé de ressembler aux sorcières des contes et légendes. Dans le roman d’Elizabeth Gaskell, la sorcière représente pour les Puritains le passé qu’ils refoulent, l’altérité qu’ils rejettent et le mal qui les habite mais qu’ils ne veulent pas voir. La ville de Salem est sens dessus dessous puisque les victimes et les accusateurs sont en fait coupables tandis que la coupable transformée en bouc émissaire devient par son sacrifice une figure christique. En fin de compte, la sorcière se révèle être une fiction ayant permis de remettre le monde à l’endroit.

Witches aren’t those of tales and legends anymore. In E. Gaskell’s novel, for the Puritans, the witch represents the past that they repress, the otherness that they reject and the evil that lives in them but that they refuse to see. The town of Salem is upside down : the victims and the accusers are found guilty while the guilty, transformed into scapegoats, become, through their sacrifice, Christ figures. Ultimately, the witch is a fiction that allows a return to order.


Si vous aviez compris ce que signifie : C’est l’amour que je veux
et non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné des innocents1.

La sorcière devient, au XIXe siècle, un personnage qui retient l’attention de nombreux écrivains. Le lecteur la découvre, entre autres, dans l’essai de Michelet intitulé La Sorcière et dans celui de Walter Scott, Histoire de la démonologie et de la sorcellerie, aussi bien que dans des romans comme La Petite Fadette de George Sand, L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly ou Lois the Witch d’Elizabeth Gaskell. Cette dernière, qui doit sa célébrité à ses romans industriels et à une biographie de Charlotte Brontë, écrivit également une trentaine de nouvelles réalistes et gothiques, dont ce récit ayant été traduit en français sous le titre La Sorcière de Salem. Il parut pour la première fois en 1859 dans une revue fondée et dirigée par Charles Dickens, All the Year Round.

L’histoire des sorcières de Salem est bien connue de nos contemporains, grâce notamment à la pièce d’Arthur Miller The Crucible, parue en 1952 et réalisée au cinéma par Raymond Rouleau2. En février 1692, à Salem (Massachusetts), deux fillettes, Elizabeth et Abigaïl, respectivement fille et nièce du révérend Samuel Parris, sont saisies de convulsions spectaculaires. Sommées de dénoncer celle qui les a ensorcelées, elles nomment leur servante indienne Tituba, qui leur a montré des tours de magie et leur a prédit l’avenir, grave péché condamné par la Bible. Au cours de l’hiver et du printemps 1692, d’autres filles sont également frappées par ce mal étrange et dénoncent des coupables. S’ouvre alors un procès en sorcellerie au cours duquel Tituba fait une longue confession qui suscite la montée de la peur à Salem Village. Les cas de possession se multiplient, accompagnés de nouvelles dénonciations. La chasse aux sorcières est ouverte, entraînant arrestations et interrogatoires. Dix-neuf personnes seront pendues3. La novella4 de Gaskell transpose cet événement réel dans une fiction tandis que la narratrice mêle au récit des événements passés des commentaires présents, use de modalisateurs et multiplie les marques de jugement pour faire s’immiscer des explications rationnelles dans une histoire apparemment régie par le surnaturel. Son héroïne, Loïs, est une jeune orpheline anglaise qui trouve asile auprès de sa famille américaine et puritaine5 jusqu’au jour où, en présence d’une nombreuse assemblée réunie au temple, sa cousine Prudence, prise de convulsions, l’accuse de sorcellerie. L’histoire familiale croise alors la grande Histoire, le fictif côtoie le factuel tandis que la narratrice fait exploser la frontière entre passé et présent.

Les histoires de sorciers et de sorcières, de pactes avec le diable, de sabbat, de possession appellent immanquablement le désir de comprendre, si bien que cet incroyable procès de Salem peut devenir un champ d’investigation privilégié pour étudier ce qui se joue lorsqu’une société entière s’acharne sur une minorité. Le cas de Salem ne nous raconte pas seulement l’histoire de puritains obsédés par Satan, mais nous parle peut-être aussi de nous. Des écrivains des XXe et XXIe siècles l’ont bien compris et ont réécrit le procès pour que le lecteur y trouve comme un reflet de sa propre époque. Ainsi, Arthur Miller a vu dans cette histoire une allégorie du maccarthysme tandis que Maryse Condé a fait de son héroïne, Tituba, une rebelle dénonçant le racisme et l’oppression des femmes6. Antoine Garapon et Denis Salas ont, pour leur part, éclairé les grandes étapes du procès d’Outreau7 par ce procès historique8 et mis à mal ce qu’ils ont appelé « la religion de l’aveu ». La bibliographie concernant cette affaire s’avère importante, car chaque historien propose son interprétation des faits : au XIXe siècle, les uns dénoncent le rôle néfaste du clergé et des magistrats, avant tout soucieux d’asseoir leur autorité9, alors que d’autres affirment, comme Thomas Hutchison10, que les événements de Salem n’ont été que fraude et imposture. Au XXe siècle, on explique que les maux des possédées ont pour cause l’hystérie11 ou on s’intéresse aux motivations des accusatrices, de jeunes orphelines qui se libèrent d’un sentiment de frustration en dénonçant les maîtres12. La fiction de la romancière anglaise constitue ainsi une étape de plus dans cette histoire de l’histoire de Salem, qui mériterait d’être retracée.

Tout en respectant les données de l’histoire, Gaskell les transpose dans une famille imaginaire afin de mieux observer les ressorts psychologiques de l’accusation de sorcellerie portée à l’encontre de sa jeune héroïne, qu’elle a su rendre aimable. Loïs, une orpheline anglaise, arrive en effet dans sa famille puritaine peu avant que les filles du pasteur ne soient prises de convulsions et n’accusent leur servante de les avoir ensorcelées. Prudence, la cousine de Loïs, frappée à son tour du même mal, la dénonce comme sorcière. L’inculpée, incapable de prouver son innocence, abandonnée des siens, est condamnée à mort. Avec ce récit, la romancière entend non seulement divertir son public mais encore éclairer son présent à l’aide du passé. Elle veut comprendre ce qui se cache derrière cette entité qu’est la sorcière ainsi que ce qui s’est joué au cours de ce procès de 1692. Trois moments marqueront notre étude. Nous montrerons d’abord le pouvoir des mots dans la mise en accusation de la sorcière, puis nous nous intéresserons au conflit des interprétations, avant de voir dans l’accusée une victime émissaire.

Les mots et les choses

« Les mots et les choses » : ce titre est emprunté à Foucault mais il aurait été possible de lui en substituer un autre, emprunté cette fois à Austin : « quand dire, c’est faire », et ce pour deux raisons. D’abord parce que dans l’accusation de sorcellerie s’active la fonction performative du langage, ensuite parce que les récits déjà entendus ou déjà lus sont projetés sur les événements de Salem pour leur imposer un sens.

« Voilà qui ressemble aux vieilles histoires que j’entendais conter à Barford, dit Loïs, haletante et terrifiée13. » La déclaration de la jeune fille laisse entendre qu’au commencement des affaires de sorcellerie se trouvent souvent de « vieilles histoires », car c’est grâce à des récits préexistants et partagés que les individus reconnaissent ou suspectent une sorcière. Ainsi Loïs craint-elle Nattee en raison de son physique étrange mais surtout parce que « l’on raconte bien des histoires sur les sorciers indiens14 ». Ces histoires préalables l’autorisent à voir, dans la servante, une sorcière avant même la manifestation de faits incompréhensibles. La servante, stigmatisée par le mot « sorcière », est déjà perçue comme coupable par le biais de cet étiquetage performatif. En ce sens, le mot précède la chose, car l’énonciation seule la fait apparaître et exister. Nommer une femme sorcière, c’est déjà la condamner, faire croire qu’elle a conclu un pacte avec le diable et qu’elle est susceptible d’ensorceler ses victimes15. Archétype de notre culture, la sorcière hante l’imaginaire des peuples et chemine dans les textes et les contes récités au coin du feu, avant de bondir dans le monde réel. Des discours savants sur la sorcellerie sont produits par le clergé, les juristes, les médecins16 qui cautionnent ainsi, par leur autorité, ce passage de la fiction au réel. Interrogées, les accusées devront nécessairement se conformer au portrait qu’on a brossé d’elles. Ainsi le verbe se fait-il chair.

La novella de Gaskell est irriguée de références bibliques, que justifie le milieu puritain dans lequel se déroule l’action. Placée au chevet du capitaine Holdernesse ou entre les mains de Manasseh, citée par de nombreux personnages, la Bible condamne la sorcière, sans d’ailleurs en donner une définition précise : « L’Écriture affirme déjà que nous ne devons pas tolérer sur terre les Sorcières17 », rappelle Loïs. Mais la sorcière est-elle une empoisonneuse, rivalise-t-elle avec Dieu par sa connaissance réelle ou prétendue de l’avenir ? A-t-elle un quelconque pouvoir ? Toujours est-il que le livre sacré authentifie son existence et son crime auprès des Puritains. Si le mot « sorcière » existe, c’est que la réalité qu’il désigne existe aussi.

Dans le récit, la tradition est également présentée comme faisant autorité, ainsi qu’en témoigne ce souvenir qui hante la mémoire de Loïs. Enfant, elle a vu une sorcière qu’on avait jetée à l’eau et que la foule regardait en silence. Ne doutant pas des pouvoirs maléfiques de la vieille Hannah, elle affirme que « les sorcières sont des êtres terrifiants18 ». Pourtant, à travers le récit de la jeune fille, il semble bien que cette femme soit appelée sorcière moins parce qu’elle a des pouvoirs surnaturels que parce qu’âgée et pauvre, qu’elle vit en marge de la communauté, se nourrissant d’orties et de bêtes prises au lacet et, surtout, parce qu’elle possède un chat. Elle correspond donc à l’archétype de la vieille sorcière, celle qu’on rencontre dans des contes comme « Hänsel et Gretel19 », par exemple. Elle est sorcière par son corps et sa façon de vivre avant d’en avoir donné la preuve par des actes condamnables. Le nom sorcière, qui la désigne comme une altérité menaçante, fait d’elle la coupable parfaite lorsque des événements tragiques frappent le village. Quand, par la suite, elle maudit Loïs et prophétise son avenir (« nul ne te sauvera quand on te prendra pour une sorcière »), elle se conforme à l’image traditionnelle de la sorcière ou de la mauvaise fée, soit celle qui apparaît près du berceau de la Belle au Bois Dormant pour lui annoncer sa mort précoce, répondant ainsi aux attentes du public villageois et des lecteurs de contes. Enfermée dans le mot « sorcière » par lequel on la désigne, elle devient sorcière au regard des témoins, avant d’agir en sorcière au sens étymologique du terme. Née des mots, elle se conforme au mot « sorcière » et maîtrise à son tour les mots pour en faire des maux.

De la même façon, on n’aura aucun mal à reconnaître en Nattee, la servante Indienne des Hickson, le corps et les attributs traditionnels de la sorcière. Loïs la perçoit comme une vieille femme au teint brun-olivâtre, qui, « desséchée et courbée par l’âge20 », chantonne des refrains étranges. Mais encore une fois la perception du personnage est informée par les nombreuses histoires qu’on colporte sur les sorciers indiens21. Des récits informent le réel autant qu’ils le déforment, si bien qu’il finit par se conformer à ce qu’on en dit. Loïs, elle-même dénoncée comme sorcière, en arrive à croire en ses possibles pouvoirs de nuisance. Dans la cellule où on l’a jetée, le doute l’assaille : « Cela était-il vrai que Satan avait obtenu un pouvoir terrifiant sur elle et sa volonté, selon lequel elle avait lu et appris ? Pouvait-elle être vraiment possédée par un démon et être vraiment une sorcière, et jusqu’à cet instant en être restée inconsciente22 ? » Le mot sorcière devient un mot magique susceptible de modifier le rapport des personnages aux autres et à eux-mêmes. Un véritable cercle vicieux se met en place, comme en témoigne encore ce qui se passe au cours des procès, quand les accusées avouent les fantasmagories qu’attendent les juges, lecteurs de traités de démonologie. Si certains avouent parce qu’on leur promet le pardon, d’autres le font parce qu’ils croient être ce qu’on dit qu’ils sont : ils « en venaient à se persuader de leur culpabilité par suite de troubles d’imagination23 ».

Les récits de Nattee affolent les auditrices dans la mesure où ces « histoires terrifiantes relatives aux sorciers de sa race » modifient leur perception du réel. Soudain, de chaque roncier peut surgir le serpent à deux têtes qui les entraînera vers un wigwam indien où elles renieront leur religion. Les mots contaminent la réalité, ils la transforment : dire, c’est faire surgir dans le monde la chose dite. Il a suffi qu’Abigaël crie que Satan se trouvait derrière le dos de Grace pour que celle-ci, se retournant, « vit effectivement un être pareil à une ombre qui disparaissait24 ». La frontière entre le monde des récits et le monde réel devient si poreuse qu’ils se confondent.

Les mots sont ainsi fortement performatifs. Toute l’histoire de Loïs se résume dans ce passage du mot « sorcière », de son sens figuré à son sens propre : au commencement du récit, alors que l’Anglaise vient tout juste d’arriver en Amérique, la veuve Smith, pour faire diversion lors d’une conversation qui prend un tour tragique, suppose que la jolie jeune fille « a ensorcelé » plus d’un jeune homme. Plus tard, Prudence, effrayée par les histoires racontées par sa cousine, use d’un comparatif (« elle a parlé comme une sorcière »). Enfin, Faith, pour l’offenser, la désigne métaphoriquement par ce vocable, avant que sa jeune soeur ne se le réapproprie dans son sens propre pour accuser sa cousine devant les juges. Ces derniers, quant à eux, ont, avant l’interrogatoire de Hota, la servante indienne des Tappau, « soigneusement relu les confessions des sorcières jugées auparavant en Angleterre25 ». Ils s’appuient une fois encore sur un modèle écrit et reproduisent d’autres scénarios déjà maintes fois éprouvés. La tradition générant la reproduction, la sorcière indienne devient un nouvel avatar de la sorcière anglaise : « elle reconnaissait avoir signé un certain livret rouge que Satan lui aurait remis ; elle avait assisté à des sacrements impies, chevauché dans les airs jusqu’aux chutes de Newburg26. » Aveux aberrants puisque l’Indienne, n’étant pas chrétienne, ne peut être accusée d’impiété. Mais grâce à cet acquiescement, le réel conforte l’écrit, qui modèle lui-même la perception du réel – les deux sont ainsi liés par une relation circulaire.

Un autre récit permettra de condamner Loïs. Il est proposé par Cotton Mather, mais un commentaire de la narratrice met en évidence l’art oratoire de ce dernier, « s’arrangeant pour que ce qu’il dirait le soit avec autant d’habileté que lorsqu’Antoine parla aux Romains après le meurtre de César27 ». Pathos et ethos sont mis en œuvre pour gagner l’auditoire à sa thèse. Une scène dramatique décrivant les horribles tourments subis par les quatre enfants de Mr Goodwin ne peut qu’émouvoir l’auditoire. L’orateur est d’autant plus fiable qu’il a été témoin de ce cas de possession, si bien que le récit des différentes expériences qu’il a réalisées lui permet de convaincre l’assemblée que Satan habite l’un des enfants, et de conclure qu’ils ont été envoûtés par une sorcière irlandaise. Le capitaine Holdernesse, autre figure d’autorité, dans un discours rationnel, accueillera l’irrationnel comme possible en prenant textes et discours comme référents : « Les Écritures saintes parlent de sorcières et de magiciens, témoins des pouvoirs du Malin dans les lieux écartés ; même dans la mère patrie nous avons entendu parler de ceux qui ont vendu leur âme pour toujours contre l’acquisition d’une infime puissance28… » Le lecteur peut alors entendre dans cette phrase le bruissement d’autres textes connus29.

Dans le récit de la romancière, la rumeur joue un rôle similaire à celui de la prédication : elle s’impose, condamne et propose une autre version du réel. Soudain, tout individu devient susceptible d’être identifié comme sorcier. Les histoires les plus étranges se mettent à circuler : un habitant qui vient de perdre un cheval voit lui filer entre les jambes une souris qui émet « un cri pareil à celui d’un être humain » et « s’enfuit dans la cheminée sans souci des flammes ni de la fumée30 ». Tout événement peut devenir signe d’ensorcellement : la vache a manqué de lait, le pasteur a commis un lapsus… Le seul mot « sorcière » ébranle les assises du monde familier et génère dans la communauté un véritable délire d’interprétation. Les histoires de sorcières appellent une réflexion sur les mots qui, par leur pouvoir de dire la vérité et le mensonge, la réalité et la fiction, peuvent faire d’une ville un pandémonium. Elles invitent également à penser que grossissent la cohorte des sorcières tous ceux qui savent manipuler le langage et persuader leur auditoire que les événements inexplicables ont à voir avec la sorcellerie.

Derrière l’écran

Une documentation sérieuse a nourri le roman de Gaskell. Elle a lu Rachel Dyer31, le premier roman écrit sur Salem, et l’essai de Charles W. Upham paru en 1831 : Lectures on Witchcraft, Comprising a History of the Delusion in Salem in 1692. Elle élude néanmoins tout ce qui pourrait choquer son public victorien lors des scènes de Sabbat. Et même si elle tente de rendre compte d’une vision du monde qui nous est étrangère, elle est aussi consciente de l’effet d’estrangement32 que peut produire sur le lecteur un tel récit : « “Le Péché de Sorcellerie”. Certes, nous le connaissons par nos lectures, mais l’ayant jugé extérieurement nous comprenons mal la terreur qu’il a pu produire33 ». Si la peur du contact physique avec la sorcière montre que la plupart des personnages croient en son pouvoir, la narration prend en charge le point de vue des accusateurs crédules et les enrichit des analyses de la narratrice. L’intrigue, en se concentrant sur la famille Hickson, montre le jeu des passions qui l’agitent afin de comprendre la manière dont l’un de ses membres peut être dénoncé par ses proches. Il est alors permis de supposer que la famille apparaît comme le microcosme de la société entière de Salem.

Gaskell, en tant qu’unitarienne, appartient à une tradition qui voit la raison et les sciences comme moyens de révéler la création divine. Son projet vise à rendre intelligible ce qui s’est joué dans cette ville grâce à l’insertion d’énoncés ayant trait à l’histoire ou à la psychologie, si bien que pour le lecteur, l’hésitation entre rationnel et surnaturel propre au registre fantastique prend la forme d’une interrogation sur le degré de culpabilité des habitants.

Dans la réalité historique comme dans le roman, l’affaire démarrant par quelques cas de possession, il peut paraître surprenant que, contrairement à ce qui se produit dans l’Évangile, un intermédiaire désigné comme sorcière soit nécessaire pour rendre compte de cet événement dérangeant. Les possédées habitées par des démons deviennent, grâce à ce subterfuge, victimes de la malignité d’une femme ayant pactisé avec Satan en échange de merveilleux avantages, au demeurant jamais précisés. Le regard de la sorcière, de même que le contact de sa main, sont susceptibles de provoquer d’épouvantables convulsions chez ses malheureuses proies, sans que jamais l’authenticité de ces crises ne soit remise en question, puisque les textes lus les cautionnent. Il suffit que Loïs dirige son regard vers Prudence pour que celle-ci se pétrifie, se taise et que les juges affirment qu’« elle avait été rendue muette par sorcellerie34 ».

Plusieurs personnages tentent cependant de garder la raison. Aux affirmations péremptoires d’Elder concernant la filiation satanique des Indiens, Loïs oppose un doute prudent (« Mais tout cela est-il vrai35 ? »). De même, lorsque Mr Nolan prétend que la mort du cheval de Sheningham résulte d’un tour de sorcellerie, elle émet l’hypothèse d’une mort naturelle. Parmi les membres du peuple élu que constituent les Puritains se font donc entendre quelques voix dissidentes, échos des désaccords qui divisent la congrégation tout entière. Gaskell met en fiction le contexte de crise dans lequel s’est déroulée l’affaire. La discorde règne en effet à Salem Village36. Les plus âgés, qui sont aussi les plus rigoristes, s’agrègent autour du révérend Tappau tandis qu’un autre pasteur, Mr Nolan, bénéficie de l’adhésion de la jeune génération. Il est alors facile de comprendre que la kyrielle de dénonciations que génère la recherche des sorcières pourrait permettre à certains de l’emporter dans cette querelle de clochers : « On discutait fort des difficultés paroissiales et des litiges portés devant la Cour Suprême. Chaque parti espérait, si les événements lui étaient favorables, chasser le pasteur et ses fidèles de la faction rivale37. »

Le capitaine Holdernesse apporte lui aussi un éclairage rationnel réfutant cette fois l’origine satanique des Indiens. Leurs attaques répondent simplement, selon lui, à la colonisation de leur terre par les Blancs. En faire des démons revient à faire passer l’expression « diaboliser l’ennemi » du sens métaphorique au sens propre et à justifier de la sorte le vol commis par les Puritains. La conquête européenne de la Nouvelle-Angleterre, qui s’apparente dans cette optique à une croisade engagée contre « les créatures du mal » dont parlent les saintes écritures, autorise toutes les exactions. Néanmoins, Holdernesse tempère cette dénonciation en faisant valoir une explication psychologique : « Les gens ont la terreur de vrais dangers et dans leur peur peut-être en imaginent qui n’existent pas38 ». La narratrice développera la même théorie pour rendre compte de l’imagination débridée des jeunes auditrices de Nattee, de la peur et de la cruauté qui en résultent : « la couardise nous rendant tous cruels, des hommes qui dans la vie courante étaient sans reproche et même dignes d’éloges sur certains points, devenaient par superstition de cruels persécuteurs, sans aucune pitié envers ceux qu’ils croyaient les alliés du Malin39. » Le récit rejette par de tels commentaires toute vision manichéenne pour s’efforcer de comprendre ceux qu’a priori on tendrait à condamner. Grâce à cette faculté de la narratrice de s’altérer40, c’est-à-dire de privilégier une approche empathique, les circonstances atténuantes ne sont jamais négligées. Parfois, au contraire, Gaskell laisse la parole aux protagonistes pour rendre perceptible leur système de représentation. Le récit de la scène de possession, centré sur les filles du pasteur, est pris en charge par Grace, un témoin bouleversé qui déclare à trois reprises : « À coup sûr, Satan est en liberté parmi nous. » Les historiens, pour leur part, nous apprennent que les convulsions des deux fillettes du pasteur Parris sont à mettre en relation avec les jeux divinatoires auxquels elles se seraient prêtées avec leur servante indienne. La séquence est transposée par Gaskell dans la famille Hickson. Loïs, évoquant les vieilles coutumes anglaises qui permettent de connaître le visage du futur époux, suscite l’épouvante de Prudence qui, sachant de telles pratiques condamnées par la Bible, associera désormais Loïs à une sorcière. Gaskell annonce ainsi les études ultérieures ayant montré que la cause des crises n’était pas la sorcellerie mais la peur de la sorcellerie41. Cette peur éprouvée par Prudence, d’abord réelle, finit par être simulée dès qu’elle découvre que par ses sanglots, elle peut capter l’attention d’autrui, devenir un centre d’intérêt pour la communauté tout entière.

Désignée comme cause de la crise, Loïs se découvre un étrange pouvoir, qu’elle ignorait posséder. Les gesticulations des fillettes, évoquées dans le récit, sont provoquées par des femmes (Hota, Nattee, Loïs) alors que les faits historiques font également état de la présence de sorciers. Il semble que chez Gaskell, les femmes sont seules susceptibles de céder à la tentation d’un pacte avec Satan ; les dernières pages du texte évoqueront cependant la présence d’hommes parmi les accusés42. Reste que ce n’est sans doute pas un hasard si l’un des moyens de connaître l’avenir est celui de la pomme croquée devant un miroir, puis saisie par le futur mari, se révélant ainsi à la jeune fille au cours d’une scène qui n’est pas sans évoquer celle de la tentation à l’orée de la Genèse. La sorcière permet de justifier, grâce à cette familiarité légendaire qu’elle entretient avec le démon, la présence du mal et des désordres incompréhensibles qui bouleversent la ville.

De la condamnation de Loïs, la famille et plus largement la communauté ne retirent que des avantages. L’honorabilité et la paix reviennent chez les Hickson puisque Manasseh, n’étant plus fou mais seulement ensorcelé par cette fille, peut reprendre sa place de chef de famille, tandis que Faith, qui voit en Loïs une rivale, se venge à bon compte de son échec auprès de Mr Nolan, l’homme qu’elle aime secrètement. Chacun se libère également grâce à elle d’une culpabilité qu’il ne veut guère assumer, ainsi qu’en témoigne le cas de Manasseh. Ravagé de désirs condamnés par le puritanisme, le jeune homme rejette sur la sorcière son propre péché : « Elle me cause des pensées mauvaises et pécheresses43. » Sa cousine, qui ne cherche qu’à l’éviter, devient par un renversement des rôles la tentatrice, l’agent d’actions dont il est la victime innocente. Quant au clergé, cette affaire lui permet de renforcer son autorité, comme le montre l’homélie de Cotton Mather, grand manipulateur de foule.

Ainsi l’intrigue met en évidence la culpabilité de chacun. Prudence, l’enfant que la tradition qualifie « d’innocente », sera désignée par le syntagme « diabolique enfant » tandis que Faith, se confiant à Loïs, lui demande si elle n’est jamais tentée et que Manasseh avoue se sentir parfois envahi « par une influence qui engendre de mauvaises pensées et des actes inouïs44 ». Au bout du compte, l’interprétation que donne Elder Hawkins du meurtre d’une femme par les pirates préfigure ce qui aura lieu à Salem. Dans les deux cas, personne ne venant au secours de la victime, il suppose que l’affaire était peut-être « un stratagème de Satan pour passer au crible la population de Marblehead et voir quelle était sa doctrine pour pouvoir la condamner devant le seigneur45 ». Les Puritains ne sont pas les êtres purs qu’ils prétendent être ; ils seraient habités par l’envie, la jalousie, le désir de nuire et l’orgueil, autrement dit le péché. L’affaire de Salem met à mal leurs prétentions.

En suivant cette logique, les prétendus pouvoirs de Loïs la sorcière lui ont été attribués par la communauté qui lui fait porter le fardeau du malheur, de la maladie et du mal qui l’habite. Elle est, pour la collectivité représentée dans le récit, un bouc émissaire : la communauté projette sur elle un mal qui, en fait, gît au plus profond d’elle-même et qu’incarne, pour le lecteur, la foule vociférante, haineuse et impitoyable qui réclame sa mort. La Nouvelle Jérusalem devient un enfer, les Purs se révèlent aussi pécheurs que les autres hommes et les innocentes possédées s’avèrent coupables. Alors la sorcière n’est-elle pas innocente dans ce monde à l’envers où les mots ne signifient plus exactement ce qu’ils veulent dire habituellement ?

Portrait de la sorcière en martyre

Les sorcières évoquées par le roman coïncident avec le stéréotype de la sorcière, comme le révèle le portrait de la vieille Hannah ou celui de Nattee, l’indienne qui murmure une mélopée étrange au-dessus de sa marmite dont le contenu n’a, de toute évidence, d’autre pouvoir que celui de rendre espoir à la malheureuse Faith. Lorsque Loïs évoque les usages anciens de son pays, elle vise avant tout à soulager son auditrice de son chagrin, de sorte qu’il semble bien que les prétendus pouvoirs de la sorcière relèvent plus de la psychothérapie que de la magie. L’effet apaisant de la voix de la jeune Anglaise sur son cousin en serait au besoin une autre preuve.

Nattee et Hota se distinguent par leur origine, par leur culture et par leur religion de tous les autres qui se désignent comme les Purs, catégorie présupposant l’existence des Impurs. En recourant à ses philtres, la vieille indienne reconquiert ce pouvoir dont elle est privée dans la famille, en tant que quasi-esclave, et semble même à l’origine de la « maladie de Salem ». N’a-t-elle pas, complice de Hota, perturbé le sommeil de la famille Tappau et dérangé l’esprit des deux fillettes qui entreront en phase de convulsion ? Les histoires de sorciers qu’elle raconte chez Grace épouvantent son auditoire et lui confèrent un pouvoir sur « cette race des oppresseurs qui l’avait abaissée à un rang proche de l’esclavage et réduit les siens à vivre en proscrits sur les terrains de chasse volés à leurs pères46 ». La sorcellerie figure ainsi comme un contre-pouvoir, une vengeance d’autant plus efficace que l’adversaire a de bonnes raisons de craindre ceux qu’il a spoliés. La crise des fillettes sera perçue comme une manifestation de ce pouvoir qu’il convient d’éradiquer. Mais une fois encore, cette emprise, comme le montre le récit, a des causes psychologiques et non démonologiques47.

Loïs, contrairement à Nattee et Hota, s’écarte du portrait attendu de la sorcière parce qu’elle est jeune et jolie48. Elle partage néanmoins quelques traits avec les Indiennes. En effet, elle vient d’ailleurs et le texte la désigne le plus souvent comme « l’étrangère » ou « l’Anglaise » : elle appartient au vieux monde, celui que les Puritains (aussi appelés les Dissenters) ont jadis quitté pour fuir les persécutions dont ils furent l’objet jusqu’à la révolution de 1688. Depuis, ils ont fait souche et leurs descendants se réclament de cette Nouvelle-Angleterre où ils sont nés, ce qui ne les empêche pas de nourrir du ressentiment à l’égard du passé qui fit d’eux des victimes. Étrangère, Loïs l’est encore par sa religion. Dès son arrivée, sa tante lui rappelle son lourd héritage : elle est la fille d’un homme resté fidèle à Charles Stuart et à l’archevêque Laud, elle est l’épiscopalienne dont on attend la conversion, car elle menace l’homogénéité de la communauté. Loïs « n’avait-elle pas apporté les erreurs de l’étranger même en franchissant l’océan ? Cette mauvaise graine allait donc produire un arbre maléfique sous lequel tout être malhonnête allait trouver un abri49 ». La contagiosité menace, comme l’indique la violence de Grace lors du procès d’Hota : « C’était un bienfait que toute sorcière disparaisse de la face de la terre, Indienne, Anglaise, païenne ou, pire, chrétienne baptisée qui avait trahi le Seigneur, comme Judas, et rejoint Satan50 ». Être sorcière, c’est ne pas être puritaine ; la sorcellerie est une hérésie. Loïs détiendrait ce pernicieux pouvoir de faire des prosélytes, de gagner par sa douceur, son sourire et son charme certains membres de cette communauté déjà fragilisée par ses divisions internes.

La jeune fille met donc potentiellement en péril l’ordre social. C’est ce qu’elle fera effectivement dans la famille Hickson puisque le fils s’éprend d’elle et veut l’épouser, dérangeant du même coup les ambitieux projets maternels. Mais il y a pire : le consentement de Grace étant obtenu, elle refuse ce mariage, voulant demeurer fidèle au jeune homme aimé resté en Angleterre. Elle va ainsi, bien malgré elle, aggraver la maladie mentale de son cousin et la rendre visible aux yeux de tous. Enfin, par ses récits, elle suscite la peur de Prudence et, en s’attirant l’amour de Mr Nolan, devient la rivale de Faith. Non seulement elle résiste à l’assimilation dans la communauté puritaine en refusant la conversion comme le mariage, mais elle refuse aussi de devenir ce qu’on veut qu’elle soit : une sorcière. Son seul pouvoir consiste à résister jusqu’au bout en affirmant : « je ne suis pas une sorcière ».

Dans la communauté que nous avons présentée comme divisée va alors s’opérer ce que la théorie girardienne désigne comme le mécanisme du bouc émissaire51, victime expiatoire sur laquelle va s’acharner le groupe social pour s’exonérer de sa propre faute. René Girard, étudiant les persécutions collectives, en a repéré les principes constitutifs : elles se déroulent en période de crise, les suspects sont accusés de crimes qui s’attaquent au fondement de l’ordre culturel (inceste, parricide, crimes religieux) et ils présentent des qualités victimaires (appartenance à une minorité ethnique ou religieuse). Le sacrifice, servant en quelque sorte d’exutoire à la violence, permet à la communauté de se ressouder.

Si Loïs avait confessé sa faute, elle aurait pu l’expier et vivre « une vie de honte amère, évitée par tous les hommes52 », tel le bouc émissaire du Lévitique, chassé dans le désert d’Azazel pour tenir les péchés à distance. Le rite du bouc émissaire transforme le tous contre tous en tous contre un, comme l’indiquent les vociférations de la foule lors des pendaisons. Toutes les pulsions se libèrent sur cette victime marginale et perçue comme coupable. Mais tant que la foule n’a pas pris conscience de l’innocence de la victime, les sacrifices se multiplient53 car, ainsi que le signale Girard, le mécanisme victimaire exige l’ignorance des persécuteurs : ils ne savent pas ce qu’ils font. Seule la miraculeuse découverte de l’innocence de Loïs et de leur propre culpabilité mettra fin à l’hécatombe de Salem : « Aussitôt après, le corps de Loïs la sorcière se balança dans les airs et chacun eut la respiration coupée, comme si une question soudaine – telle la peur d’un crime inexpiable – venait de leur être révélée54. » L’essai d’Upham souligne lui aussi le brutal renversement de l’opinion, la disparition des visions qui avaient hanté les accusateurs et le retour de la raison. Il rappelle que vingt victimes innocentes du crime qui leur était imputé ont préféré mourir plutôt que de conforter l’erreur du temps par une confession. Pour rendre hommage à ces victimes, il donne la liste de leur nom. On cherchera vainement parmi elles Loïs Barclay, personnage de fiction qui les représente toutes et qui invite à établir une corrélation entre ce qui eut lieu à Salem et ce qui se passa ailleurs en d’autres temps, car les grandes causes que défendront les philosophes des Lumières n’ont pas de frontières et restent malheureusement, à l’époque de Gaskell, d’actualité55. L’intolérance, le racisme, la question de l’assimilation, de la torture et de la peine de mort traversent cette ténébreuse affaire que d’autres écrivains réécriront pour que leur lecteur repère des similitudes entre cette époque et la leur.

Innocente victime, héroïne émouvante de cette novella, Loïs est persécutée pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle fait. Elle incarne l’innocence opprimée. La romancière, par son récit, parle à la place de ceux qui n’ont pu parler pour se défendre. À plusieurs reprises, Loïs reste sans voix devant les accusations qui la frappent. La disjonction entre ce qu’elle veut (aimer et aider) et l’attitude hostile des puritains cause la tragédie. L’autre est l’ennemi, bientôt assimilé à l’Ennemi, autrement dit Satan. L’autre est diabolisé au sens propre du terme. Nous voici revenus aux mots et à leur pouvoir. Non seulement ils peuvent produire ce qu’ils disent, mais ils détiennent aussi un pouvoir de falsification mis en évidence dans le choix paradoxal des anthroponymes, puisque Faith avait perdu la foi, Prudence avait toutes les audaces et Grace était une femme revêche.

Loïs la sorcière apparaît même comme une figure christique. Le récit de son interrogatoire et de son supplice peut être rapproché de celui de l’Évangile. Comme le Christ, appelé aussi l’Agneau de Dieu56, elle est abandonnée, et comme lui elle meurt face à une « masse en furie ». Son parcours a valeur exemplaire. L’intrigue met en évidence l’opposition entre l’innocence de ses actes et les accusations que sa famille, puis la communauté, dirigent vers elle. Fidèle au jeune homme aimé, soucieuse d’aider ses proches, dépourvue de rancoeur, elle s’apitoie sur le sort des sorcières, condamne la violence qu’elles subissent et loue l’esprit miséricordieux du Sauveur. Elle fait triompher les valeurs chrétiennes de l’amour, de la compassion, de l’altruisme et du pardon et brise tout ce qui avait animé les habitants de Salem : la haine, l’indifférence, l’égoïsme, la vengeance.

Par-delà la mort, Loïs triomphe. Son sacrifice a permis aux habitants de prendre conscience de leur erreur, de se repentir et de prier Dieu de leur pardonner leur offense. Ils ont perdu de leur orgueil dans les dernières pages du récit, car leurs certitudes se sont effritées. De fait, il ressort de cet épisode que le peuple de Salem a subi l’ascendant de Satan, maître du mensonge et des illusions57, et que seuls ont échappé à son pouvoir ceux ayant été condamnés pour avoir dit la vérité et avoir refusé toute assignation à une identité. La sorcière, en dernière analyse, a eu le pouvoir de rendre visibles les perversions d’un monde qui, ayant l’illusion d’être pur et voulant faire l’ange, a fait la bête. Le texte montre que le monde à l’envers de Salem se remet grâce à elle à l’endroit : les coupables s’avèrent innocents, leurs victimes se révèlent coupables, tandis que les juges reconnaissent avoir été abusés. La sorcière, mot magique qui crée ce qu’il énonce et bouleverse tout un village, a pris en charge le mal à l’œuvre dans la communauté avant de le révéler aux yeux de tous.

En réduisant le nombre de personnages et en focalisant son attention sur deux familles, Elizabeth Gaskell a refusé de donner une seule interprétation à une affaire complexe. Elle a su mettre en fiction l’intrication des problèmes familiaux et de la vie sociale, elle-même conflictuelle. S’entrelacent dans son récit les croyances de l’époque, les intérêts personnels et le contexte historique pour permettre au lecteur d’avoir une vision totalisante de la situation. Mais l’intérêt de ce texte tient surtout à ce que la romancière, lectrice attentive de la Bible, laisse lire en palimpseste dans la condamnation de Loïs la passion du Christ. Elle propose ainsi une critique de la persécution en proclamant l’innocence de la victime et met en fiction le mécanisme victimaire que René Girard analysera plus de cent ans plus tard.


Pour citer cette page

Edith Perry, « Une ténébreuse affaire : La Sorcière de Salem d’Elizabeth Gaskell », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/perry/> (Page consultée le 23 août 2017).