Altérité et métissage dans la saga Harry Potter : une dialectique clandestine

Altérité et métissage dans la saga Harry Potter1 : une dialectique clandestine

Fatima Ouachour
Université de Nantes

Auteure
Résumé
Abstract

Fatima Ouachour est docteure en histoire ancienne et chercheure associée au CRHIA – à l’Université de Nantes. Elle est co-responsable du projet MEDI « Métissages et dialectique identitaire : mondes anciens, mondes contemporains » à l’Université de Nantes (MSH Nantes, 2016-2017). Ses publications récentes comportent : « L’Afrique du Nord ancienne à la croisée des mondes libyque, phénicien et romain : étude des métissages et des processus d’interconnexions et d’entrelacements culturels » (dans S. Capanema, Q. Deluermoz, M. Molin et M. Redon (dir.), Penser les métissages : pratiques, acteurs, concepts, Rennes, PUR, 2015, p. 485-499) ; et « Réflexions sur le concept de Métissage en Afrique du Nord antique » (dans I. Pimouguet-Pédarros, M. Clavel-Levêque et F. Ouachour (dir.), « Hommes, cultures et paysages de l’Antiquité à la période moderne », Mélanges offerts à Jean Peyras, Rennes, PUR, 2013, p. 103-121).

Tout au long de l’histoire, les visages des sorciers et la représentation de la sorcellerie ont été nombreux et variés. Le pouvoir magique s’exerce toujours dans la clandestinité et lorsqu’il est mis au grand jour, celui qui est accusé de magie est menacé de mort ; la magie étant considérée comme un crime capital. Ainsi, Apulée de Madaure, écrivain et rhéteur du IIe siècle de notre ère ayant considérablement marqué la littérature antique, fera l’objet d’une accusation de magie, en vertu de la loi Cornelia. Il composera et prononcera son Apologie pour se défendre de cette accusation, renforcée notamment par ses détracteurs à travers son ascendance et son statut de sang-mêlé. Dans le roman Harry Potter, le statut du sang-mêlé prend également une importance considérable et illustre une catégorisation hiérarchisante omniprésente dans le monde des sorciers. Synonyme de « mélange », de « croisement », « d’hybridité », « d’acculturation », de « fusion » ou, pire, de « miscégination » et d’« abâtardise », le terme de sang-mêlé porte encore les traces implacables et violentes des anciennes idéologies comme des anciennes anthropologies coloniales de dégénérescence génétique, de transgression, d’impureté, de souillure, de péché même. Mais, bien qu’il ne soit jamais nommé explicitement, ce métissage oriente toute la dialectique du mélange entre clandestinité et nécessité. Nous nous demanderons donc de quelle façon ce concept est appréhendé et vécu dans le monde des sorciers proposé par le roman Harry Potter.

Throughout history, numerous references to wizards’ faces tell us on the representation of wizardry. Magic power is always used in secrecy and, once disclosed, the wrongdoer is threatened with death, for magic is considered as a capital offence. Likewise, back in the Second Century, the influent rhetorician Apuleius of Medaura was once accused under the Cornelia law of magic wizardry. This subsequently led him to give his Apology to defend himself against such charges that opponents made even heavier, blaming him for his lineage and mixed blood. In Harry Potter, blood mixing is a major issue ; it illustrates the omnipresence of hierarchical categorisation in the world of wizards. Synonymous with « mixing », « crossbreeding » or « hybridity », « acculturation », « fusion », and, even worse, with « miscegeneration » and « bastardisation », the words « mixed blood » or « half-blood » are the implacable and violent reminiscence of ancient ideologies such as colonial anthropology of genetic degeneration, transgression and impurity, of straining and even of sin. Even though it is not mentioned, the racial mixing leads the whole dialectic of blood mixing halfway between secrecy and necessity. We may thus wonder to what extent this issue is dealt with and experienced in the wizarding world.


Comme tous les grands succès populaires, la saga Harry Potter a suscité « louanges, critiques et débats contradictoires ». Pour ses partisans2, c’est un roman de « qualité littéraire, aux valeurs généreuses ». Pour ses détracteurs3, il s’agit d’une « œuvre sexiste, raciste et élitiste ». Différentes lectures4 ont été proposées (littéraire, politique, psychologique, philosophique, sociale) et les allusions au nazisme par la mise en scène du personnage de Voldemort (et des initiales de l’ancêtre auquel il se rattache : Salazar Serpentard) ainsi que l’imaginaire de la pureté du sang sont manifestes5. La notion d’hybridité, à opposer à celle de pureté, est en effet récurrente dans l’œuvre. Témoin d’un refus des métissages, ce terme illustre une catégorisation hiérarchisante dans le monde des sorciers. Synonyme de « mélange », de « croisement », de « miscégination » et d’« abâtardise », ce vocable porte encore les traces implacables et violentes des anciennes idéologies totalitaires et eugénistes comme des anciennes anthropologies coloniales6 de la dégénérescence génétique, de la transgression, de l’impureté et de la souillure. Ces idéologies n’ont cessé de chercher les origines, l’authenticité, le pur et le « premier », les mélanges étant dès lors le plus souvent perçus comme néfastes, et le métis comme élément venant perturber l’ordre des choses7. Ainsi, bien que la question du métissage8 soit abordée superficiellement dans la saga Harry Potter, elle justifie l’opposition continue, clandestine et nécessaire entre Sorciers tenants du sang-pur et Moldus ne possédant aucun pouvoir magique. Comment le mélange biologique se trouve-t-il appréhendé dans ce roman ? Quelles catégories différenciées sont mises en place dans le monde des Sorciers ? Enfin, quels sont les enjeux à l’œuvre dans la relation à l’altérité ? Notre analyse, qui se veut modeste et qui sera fondée sur la traduction française de la saga Harry Potter, souhaite donc interroger, par une lecture lexicographique, la conception du métissage dans l’univers populaire créé par J. K. Rowling.

Pureté et impureté : une conception de l’altérité à nuances masquées

Ce qui interpelle, de prime abord, est le nombre de mots chargés de connotations qui qualifient les différents groupes de personnages dans les romans Harry Potter. Dans la traduction française, le lexique est varié : Sorciers, Moldus (muggles), Cracmols (squib), Hybrides (half-breed), Sang-Pur (pure-blood9) Sang-Mêlé (half-blood), Nés-Moldus, Sang-de-Bourbe (mudblood), Elfes de maisons, Gobelins, Géants, Vélanes, Détraqueurs. Ce monde des Sorciers catégorise et hiérarchise les êtres en castes et suppose une séparation exclusive entre humains, métis et monstres. La question de la parenté et de l’ascendance prend dès lors toute son importance et oppose nettement le monde des Sorciers, figurant au sommet de la hiérarchie, pourvu de pouvoirs magiques et se réclamant d’un sang pur, et le monde des Moldus ne possédant aucun pouvoir magique. Dès le premier livre, la séparation opérée lors de la rencontre entre les principaux personnages en témoigne10. Ainsi Drago Malefoy, rival d’Harry Potter, pense que l’école de sorcellerie de Poudlard, où sont scolarisés sans exception tous les enfants possédant des qualités magiques, devrait être réservée aux « enfants issus de vieilles familles de sorciers11 ». Les Malefoy tirent une fierté de leur sang pur et quiconque descend de parents Moldus, comme Hermione, une des meilleures amies d’Harry Potter, leur apparaît « comme un sorcier de seconde classe12 ». Cette identité du sang pur est renforcée, entre autres, par les armoiries13 d’une des célèbres familles de Sorciers, les Black, dont la devise est « La noble et très ancienne maison des Black. Toujours Pur ». La littérature n’est pas en reste, puisqu’il existe aussi un ouvrage intitulé « Nobles par nature : une généalogie des sorciers », qui retrace la liste des familles de sang pur sans postérité mâle14. Enfin, certains personnages se justifient parfois en évoquant leur généalogie pour éviter d’être inquiétés ou pour revendiquer leur appartenance. C’est le cas du personnage d’Ernie Macmillan, élève de Poufsouffle (une des quatre maisons de l’école de Poudlard), qui affirme que « sa famille ne comporte que des sorciers et des sorcières depuis neuf générations, et son sang est tout ce qu’il y a de plus pur15 ».

C’est la question même des origines16 supposées qui entre en jeu dans la façon dont ces groupes doivent « se dire ». Pour atténuer la part d’étrangeté, il semble qu’il y ait toujours la nécessité pour un groupe de se présenter sous un aspect homogène avec des références cohérentes, séculaires et authentiques. D’où le besoin des traditions classiques qui cherchent systématiquement à rattacher les personnages à des origines très anciennes afin qu’ils puissent avoir un lien de parenté soit avec des héros, soit avec des Sorciers exceptionnels tels les quatre fondateurs de l’école de Poudlard. Et ce sont ces référents17 lointains et mystérieux, dont les origines sont incertaines, qui se voient symboliquement érigés en marqueurs identitaires. Or, en tant que mythe originel, ces symboles ne constituent qu’une stratégie de légitimation sociale composant avec des identités mouvantes18. À ce titre, la littérature anthropologique et historique a largement montré que les récits fondateurs ont toujours pour fonction de légitimer et d’essentialiser l’origine et l’identité d’un groupe d’individus, et d’exclure de son champ un certain nombre d’autres groupes19. Ces récits fabriquent « la cohésion d’un groupe en proposant une généalogie20 », d’où l’importance attachée, dans la saga Harry Potter, au lien de parenté et à la filiation qui mêlent, notamment, les ancêtres prestigieux aux Sorciers.

Dans le cadre de cette saga, les qualificatifs utilisés pour renforcer l’idée du sang pur (honneur, dignité, finesse des traits et des caractères, richesse, noblesse) montrent que l’importance démesurée donnée au sang trahit une profonde influence de l’idéologie nobiliaire21, associant noblesse de sang et pureté du sang. Vertus dénoncées par un des personnages de la saga, Sirius Black : « mes parents avec leur manie du sang pur, qui étaient convaincus qu’être un Black donnait quasiment un rang royal22 ». Traditionnellement, tant dans la réalité historique dans le cadre du roman Harry Potter, la noblesse explique sa suprématie par la qualité toute particulière de son sang, siège des vertus nobiliaires. Comme le souligne Jean-Paul Zuñiga, « le concept de pureté de sang épouse ainsi entièrement les caractéristiques formelles et les éléments de définition de la noblesse de sang octroyant au sang et à l’ancienneté du lignage un rôle prépondérant. Et son utilité fondamentale est celle d’exclure à des fins de pouvoir23 ».

Cette discrimination atteint d’ailleurs son point culminant dans le dernier volume de la saga Harry Potter, au moment de la prise du pouvoir sur le monde des Sorciers par le personnage de Voldemort, qui par une loi va faire surveiller toute la population des Sorciers dès leur enfance. Pour avoir le droit d’être scolarisé dans la célèbre école de sorcellerie, chaque élève devra produire un certificat attestant la pureté de son sang24, prouvant qu’il est issu d’une lignée de sorciers. Finalement, l’analyse des groupes touchés par cette discrimination montre que le sang impur est une menace brandie contre tout personnage ou groupe que l’on veut éliminer25.

Le sang pur des Sorciers s’oppose donc au sang impur des Moldus, les Non-Sorciers auprès desquels les Sorciers vivent de façon clandestine. Ils ne possèdent aucun pouvoir magique et ne semblent pas soupçonner l’existence du monde des Sorciers. Pourtant, certaines familles de Moldus peuvent avoir une descendance possédant des qualités magiques, ce qui signifie que des Sorciers peuvent être enfantés par des Moldus. Pour les adeptes du sang pur, c’est une véritable hérésie, et le terme utilisé pour qualifier ces enfants témoigne d’un profond mépris à leur égard. Il s’agit de l’expression « Sang-de-Bourbe », qui, selon les mots d’un des personnages, Ronald Weasley, « est la chose la plus insultante qu’on puisse imaginer. C’est une injure odieuse […] une injure répugnante, comme si on disait à quelqu’un que son sang est sale26 ». Le champ lexical qui se rattache à cette expression présente les « Sang-de-Bourbe » comme des « voleurs, des saletés, des résidus de pourriture et d’abjection27 », de « la racaille aux veines souillées, de la vermine, vecteurs d’opprobre et de déshonneur28 », du « chancre qui infecte29 », des « animaux sales et stupides30 ».

Le concept de sang pur repose donc sur la conviction qu’il existe un sang infect et que ce sang souille l’ensemble de la lignée. Les Sang-de-Bourbe apparaissent comme la souillure et l’impureté pour les Sorciers tenants du sang pur et sont, dans certains contextes, menacés de mort. Cette appellation se transforme dans le dernier volume en une catégorie illégale : les Nés-Moldus. Nous passons d’une catégorie clandestine à une classification identitaire dépréciative officiellement illégale faisant l’objet d’un recensement par le ministère de la Magie, dès que celui-ci tombe aux mains de Voldemort et de ses partisans. « Le ministère est déterminé à éradiquer ces usurpateurs de la puissance magique et invite donc à cette fin tous ceux qui entrent dans la catégorie des nés-Moldus à se présenter pour un entretien devant la Commission d’enregistrement des nés-Moldus, récemment nommée31 ». Le personnage de Voldemort, figure autoritaire et dictatoriale, tente d’imposer clairement une idéologie marquée par la revendication identitaire de la pureté et par la discrimination, le rejet de toute forme de métissage.

Pourtant, dans cette hiérarchie discriminante, une catégorie d’individus vient ébranler le fondement sur lequel s’appuie la séparation entre le pur et l’impur : il s’agit du Cracmol, personne « née dans une famille de sorciers mais qui n’a aucun pouvoir magique32 ». En dépit de sa rareté, « le Cracmol est secret, caché, clandestin, considéré parfois comme immonde33 », traître « à son sang, monstrueux, n’étant pas un sorcier à part entière34 ». Il perturbe l’ordre établi et remet en question l’importance de l’hérédité et de la généalogie, inhérentes aux revendications identitaires liées à la pureté. Le pouvoir magique n’est donc pas héréditaire. Ni tout à fait Sorciers, ni tout à fait Moldus, les Cracmols incarnent une figure de l’entre-deux oscillant entre deux mondes35, qui s’apparente en ce sens au processus même du métissage. Comme le métis, les Cracmols viennent brouiller l’ordre des choses et les normes établies dans les deux mondes, dont les frontières sont finalement beaucoup plus perméables. Et comme le métis, il n’est ni une figure du même, ni une figure de l’autre, mais bien le même et l’autre entremêlés36.

Quant aux autres groupes d’individus vivant dans le monde des Sorciers (Gobelins, Géants, Elfes de maison, Vélanes, Détraqueurs), leur identité et leur appartenance à ce monde sont niées, leur hiérarchisation allant du moins monstrueux au plus monstrueux. La rhétorique de l’altérité est là aussi bien en place. L’obsession du sang pur renforce donc en permanence la séparation entre ce qui apparaît comme civilisé et barbare, monstrueux et inhumain, relevant parfois du monde animal.

Mais ce sont surtout les termes « Hybride37 » et « Sang-Mêlé », qui connotent à la fois la souillure et la monstruosité, qui traduisent cette répulsion à l’égard des mélanges.

De l’Hybride au Sang-Mêlé : la figure du métis

Dans la traduction française, le terme « hybride » est prononcé pour la première fois par le personnage de Dolores Ombrage à propos du professeur Remus Lupin, un loup-garou (semi-homme, semi-loup), qu’elle considère comme un « hybride particulièrement dangereux38 ». Nous apprenons alors que des lois39 contre les loups-garous ont été promulguées, leur interdisant pratiquement de trouver du travail40. Cette obsession41 de l’hybride est renforcée par la figure de Hagrid (semi-homme, semi-géant), que Dolores Ombrage définit comme « un hybride arriéré et incapable d’enseigner dans le monde des Sorciers42 ». Cette crainte de l’hybride se transforme en haine à l’égard des Centaures (semi-homme, semi-cheval), qui sont alors considérés « comme des bêtes sauvages et répugnantes, ou encore, des animaux déchainés43 », faisant également l’objet de menaces par le Ministère de la Magie44.

Le lexique utilisé induit une séparation nette entre ce qui est défini comme pur dans le monde des Sorciers, en opposition avec le métis et ce qui est considéré comme impur, dont l’hybride et le sang-mêlé sont les archétypes. Carole Mulliez45 a bien montré, à partir de la version anglaise de la saga Harry Potter, que le terme de « half », utilisé comme suffixe, adjectif ou adverbe et utilisé comme élément antéposé dans un mot composé, exprime « la moitié de » ou « partiellement ». Il en va ainsi de « half-giant » pour caractériser Hagrid, de « half-breed » au sujet des centaures et autres êtres multiraciaux et de « half-blood » pour désigner les sang-mêlés ou métis tels Harry Potter.

La figure de l’hybride est donc chargée d’une forte connotation négative. Sur le plan étymologique, il est communément admis que le terme « hybride » est issu du latin Hybrida. Celui-ci est souvent traduit comme signifiant « sang mêlé » avec parfois le sens de « bâtard », et ayant pour équivalents des termes comme « croisement » ou « métis ». Cette assertion est confortée par les travaux de la linguiste Frédérique Biville, qui précise que dans les termes anciens, « l’hybridation et le métissage se traduisent souvent par un entre-deux hétérogène ; une entité mixte qui porte la marque de sa disparité et de sa dualité d’origine46 ». Comme le montre également les travaux de Jean Peyras, c’est au tournant de l’ère chrétienne « que l’hybride va être considéré comme un métis, à la fois de sang-mêlé et dangereux pour la morale et les coutumes, symbole d’un être qui a contribué à détruire l’âge d’or47 ». Et dans ce cadre, il n’est pas anodin que le terme hybrida se rattache au terme grec hubridès, que les Grecs reliaient à hybris, cet « orgueil » et cette « démesure » qui valaient inévitablement à ceux qui s’en étaient rendus coupables un châtiment terrible. L’hybride est, en ce sens, celui qui dépasse les normes du monde humain.

L’hybride se définit alors dans les siècles suivants comme le résultat effrayant et dérangeant, au sein d’un univers rempli d’unions et d’affrontements. Pour Serge Gruzinski, « l’ambivalence s’attachant à cette figure peut s’interpréter comme une inquiétude devant une métamorphose ratée ou inachevée48 ». Cette peur de l’hybridation sera d’ailleurs exacerbée par les politiques nazies et eugénistes en Europe et ailleurs, qui se focaliseront notamment sur les risques de l’hybridation perçue comme la contamination ou l’empoisonnement d’une race pure. Ainsi, comme le « métis », le terme « hybride » porte en lui le sens péjoratif de « mélange », de « souillure », de « monstruosité ». Il correspond à un « assemblage » de pièces différentes dont le produit n’appartient à aucune catégorie. La dimension raciale est également affirmée avec l’idée que l’hybride, a fortiori lorsqu’il s’agit d’un être humain, serait « dégénéré » par rapport à la pureté de la forme supposée originelle. L’hybride est souvent perçu comme le produit d’un mouvement, d’une instabilité structurelle des choses, une forme transitoire, une étape de passage et de transformation jamais aboutie. Les figures hybrides maintiennent par leur monstruosité, la séparation et la coupure, et montrent les préjugés concernant le mélange une marque de dégénérescence d’une pureté culturelle originelle.

Dans la saga Harry Potter, les Sorciers tenants du sang-pur affichent également leur rejet des Sang-Mêlés. De ceux-ci, Harry Potter est le symbole. Né d’un père sorcier et d’une mère moldue, il est le seul personnage à être qualifié explicitement de métis49 par Drago Malefoy, alors qu’il existe dans l’intrigue50, de nombreux individus51 au sang mêlé.

Le Sang-Mêlé, à la fois symbole de souillure52 et de bâtardise, incarne l’ambivalence même du mélange qui suscite à la fois fascination et répulsion, fierté et déshonneur, et dont la seule issue est celle du rejet et de l’exclusion. Le sang-mêlé dérange. Il questionne la légitimité du sang pur : tous les Sorciers ne peuvent pas être des sang-pur sinon « ils auraient disparu depuis longtemps53 », affirme Ronald Weasley, l’ami de Harry Potter. Réflexion clairvoyante confortée par les aveux des deux personnages centraux du Prince de Sang-Mêlé, pour qui seuls les Sorciers de pure ascendance sont dignes de ce nom, et qui n’ont de cesse de masquer la réalité de leur propre métissage : Severus Rogue et Voldemort. Comme Harry Potter, ils sont des sang-mêlés, mais à l’inverse de celui-ci, tous deux sont nés de pères moldus et de mères sorcières. Ils sont, de ce fait, « obsédés par leurs origines54 ».

Un métissage masqué mais omniprésent

Malgré ces contradictions, l’honneur et la pureté du sang demeurent des facteurs d’occultation du métissage, appréhendé comme producteur de désordre social dans le monde des Sorciers. Dans le roman, le terme même de « métissage » est complètement absent du champ lexical lié au mélange. Et quand il s’agit de mélange, cela ne concerne que les opérations magiques impliquant des ingrédients pour la préparation de potions ou les sentiments alternant systématiquement entre stupeur et émerveillement. Pourtant, l’idée et la réalité même des métissages sont omniprésentes dans cette saga. En dépit de la hiérarchisation des individus reliée à l’ascendance et à la parenté, la définition de l’altérité est reliée clairement à la perception du métissage. Cette clandestinité du mélange s’opère à travers la peur de voir se diluer les qualités et les attributs supposés n’appartenir qu’au monde des Sorciers. Quoi qu’il en soit, ce métissage existe sous plusieurs formes et certaines catégories de personnages représentent la complexité de ce phénomène.

C’est notamment le cas des Cracmols, enfants de Sorciers dépourvus de pouvoirs magiques, et des Nés-Moldus, enfants de Moldus possédant des pouvoirs magiques. Ces deux catégories représentent les figures de passage entre deux mondes ; un entre-deux fragile, menacé, précaire comme un objet transitionnel où évolue la pensée métisse. À l’instar du métissage, cet entre-deux est « un processus en perpétuel mouvement de désappropriation, à la fois dans la différence et la pluralité55 ». Ces métis sont particuliers puisqu’ils agissent comme des charnières dans leur société. Ils opèrent comme des passeurs et des intermédiaires entre des mondes différents. Ce sont eux qui rattachent ces mondes les uns aux autres en exploitant leur connaissance de ceux-ci56. C’est également le cas des Hybrides et des Sang-mêlés, qui symbolisent la dimension biologique du métissage.

Bien que ce terme même de métissage soit ambigu et absent du lexique dans la saga Harry Potter, il est l’objet de représentations variables dans le monde des Sorciers puisqu’il décrit à la fois un processus biologique, social et culturel. Il est chargé de valeurs contrastées oscillant entre la fascination, à travers notamment l’évocation de sa dimension charnelle, et la répulsion à l’égard de l’idée d’impureté sous-tendue par les définitions du mot métissage. Le Sang-Mêlé révèle au grand jour le mensonge qui établit la croyance en la suprématie de la pureté d’essence57. Les trois Sorciers aux pouvoirs et aux qualités exceptionnelles sont des Sang-Mêlés : Voldemort, Severus Rogue et Harry Potter. Le premier excelle dans les forces du mal tandis que le second, tout en jouant sur ses deux identités de sang-mêlé et de sang-pur, possède entre autres une grande connaissance des potions et des sortilèges liés aux forces du mal. Quant au troisième, il est l’Élu de la prophétie58, celui que Voldemort marquera comme son égal59 et à qui il devra sa perte.

La perception de l’altérité et la répulsion à l’égard du métissage sont également brouillées par le statut même des héros. Les trois principaux sorciers qui vont vivre des aventures de plus en plus dangereuses condensent l’ensemble des différences existant dans le monde des Sorciers. Si Ronald Weasley est un Sang-Pur, en tant qu’ami des Moldus, lui et sa famille sont considérés comme des « traîtres à leur sang, ce qui est aussi grave que d’être nés chez les Moldus60 » ; Harry Potter est un Sang-Mêlé, tandis qu’Hermione Granger est une Née-Moldue. C’est la combinaison de trois mondes différents et la concentration de leurs qualités et de leurs aptitudes qui vont leur permettre de vaincre le plus terrible mage noir et son idéologie, en contredisant l’idée même que seuls les sorciers au sang pur possèdent de grands pouvoirs.

Ainsi, bien que le Sang-mêlé, le Métis et l’Hybride semblent troubler l’ordre des choses dans des mondes qui se veulent figés et immuables, ils renforcent la réalité des contacts entre des mondes sans contours fixes. Chaque groupe, que ce soit celui des Sorciers ou des Moldus, a besoin d’une connexion avec les autres mondes pour pouvoir vivre. En dépit des fictions du sang pur, chaque groupe est le produit d’un métissage. En définitive, ce sont des enjeux de pouvoirs davantage que des enjeux identitaires qui sont à l’œuvre dans l’approche des mélanges et des métissages dans la saga Harry Potter.

Ubique Populus61 ?

En définitive, l’aventure du personnage Harry Potter présente un monde sorcier divisé, organisé sous forme de castes. Chaque groupe semble condamné par la caste au pouvoir, soit celle des Sorciers, tout en vivant plus ou moins clandestinement. La conscience de l’existence de personnages ne répondant pas à la définition des groupes souche « Sorciers » et « Moldus » amène ce monde à créer un arsenal de termes désignant ce qui est différent, fruit de mélanges singuliers. Le vocabulaire utilisé pour rendre compte de ce qui est conçu comme un mélange de souches différentes est aussi celui qui sert à expliquer l’hérédité des vices et des vertus dans le lignage, c’est-à-dire la terminologie du sang62. Pourtant, c’est l’imbroglio même de départ qui vient brouiller la représentation de l’altérité et du métissage. En effet, le métissage, malgré son rejet et sa condamnation par un groupe dominant, est à l’œuvre de fait, sans qu’il soit provoqué ou pensé puisque les familles moldues peuvent donner naissance à des enfants sorciers, et à l’inverse, les familles de Sorciers peuvent enfanter des enfants moldus. Le lecteur se trouve en présence de deux mondes séparés mais au sein desquels le métissage est en fait omniprésent. Ainsi, les phénomènes de mélange, de mixité et de métissage sont de puissants révélateurs des mécanismes et des logiques identitaires à l’œuvre en un temps et un lieu donnés, mais aussi de la manière dont les catégories sociales se créent, se transforment et produisent de l’inclusion et de l’exclusion.


Pour citer cette page

Fatima Ouachour, « Altérité et métissage dans la saga Harry Potter : une dialectique clandestine », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/ouachour/> (Page consultée le 21 octobre 2017).