Des histoires de sorcières :
Lorsque des récits de « victimes » de sorcellerie de la Lorraine du XXIe siècle dialoguent avec des récits littéraires

Déborah Kessler-Bilthauer
Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales

Auteure
Résumé
Abstract

Docteure en ethnologie, Déborah Kessler-Bilthauer est membre du Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales (EA 3471). Elle a soutenu une thèse en 2012 qui portait sur les guérisseurs et leurs rituels magico-thérapeutiques en Lorraine. À l’observatoire Hommes-Milieux du Pays de Bitche (INEE, CNRS, LabEx DRIIHM), elle est actuellement chargée de recherche. Qualifiée aux fonctions de Maître de conférences en sociologie (section CNU 19) et en anthropologie (section 20), elle est aussi chargée de cours dans plusieurs centres de formation où elle enseigne la sociologie et l’anthropologie.

Cet article aborde les contes de sorcières à travers le prisme de la sorcellerie dans la Lorraine du XXIe siècle. Les représentations de guérisseurs-désenvoûteurs et de leurs clients dévoilent ce que l’on peut appeler un système d’explication du malheur et de la maladie. S’appuyant sur une riche enquête de terrain et une large recherche documentaire, l’article montre, par des détours littéraires et des extraits d’entretien, la relation de contigüité aussi bien que les ruptures entre la sorcière des récits littéraires et les femmes accusées symboliquement d’actes de sorcellerie. Mis en valeur par ses attributs (physiques, comportementaux, moraux) et par ses pouvoirs magiques, ce personnage, à la fois fictif et réel, s’affiche comme malléable à travers les âges. Sa distinction repose sur ses pouvoirs, ses activités et sa méchanceté. Seul un héros sous les traits d’un prince charmant ou d’un désenvoûteur parviendra à libérer la sorcière, victime innocente qui pourrait bien se révéler être une princesse.

This article deals with witches’ tales from contemporary witchcraft in Lorraine. Sorcery and witchcraft is still a method used to understand tragedy, misfortune and sickness for the healers (witch-doctor) and their patients. A large literature research and a rich field investigation have allowed the collection of qualitative facts through several interviews and observations. The author used literary detours and interview extracts to reveal similarities between the witch of tales and women accused of witchcraft. The witch’s attributes (physical, behavioural, moral) and her magic powers define a malleable character crafted by fiction and reality. Specifics to the witch are her powers, her activities and her nastiness. Only a hero such as a prince charming or a healer will be able to release the innocent victim who might be a princess.


Introduction

Cet article se propose de mettre en relation le personnage de la sorcière mise en scène dans les contes avec les femmes accusées d’actes de sorcellerie dans la Lorraine du XXIe siècle. Plutôt que d’étudier l’origine historico-culturelle de ce personnage et de discuter le statut de la femme dans l’imaginaire merveilleux et dans l’ordre social comme de nombreux historiens, littéraires, linguistes, folkloristes, sociologues ou anthropologues ont pu le faire1, nous proposons d’étudier les différences et les similarités de la figure de la sorcière dans des contextes différents ; celui de la fiction, de la littérature, ainsi que celui des guérisseurs et de ceux qu’ils identifient comme étant victimes de leur sorcellerie. Partant d’une riche enquête de terrain réalisée en Lorraine (dans le Nord-Est de la France) de 2005 à 2012 à l’occasion d’une thèse en ethnologie consacrée aux guérisseurs-désenvoûteurs contemporains2, nous chercherons, par-delà la diversité des récits littéraires et des époques convoqués, à étudier la nature et la complexité des liens entre des représentations sociales actuelles et des imaginaires fictifs. Sans prétendre à une étude pluridisciplinaire qui aborderait simultanément le sujet par l’entremise de l’ethnologie, de l’histoire et de la littérature, l’accent est volontairement mis sur les résultats de la recherche menée en Lorraine pour mettre en évidence des spécificités locales et pour les faire dialoguer avec les sources littéraires tour à tour mobilisées de manière à faire émerger des récurrences, des différences et des mutations.

Les guérisseurs-désenvoûteurs lorrains rencontrés, en thérapeutes de l’invisible, prennent en charge les maux communs du corps et les désordres exceptionnels supposément induits par la sorcellerie. Pratiquant une médecine non conventionnelle qui fait appel à des rituels magico-religieux faits d’un subtil mélange de prières, de gestes, de manipulations d’objets et de substances, ces hommes et ces femmes3 détiennent des compétences sur le corps, le mal-être, la maladie et le malheur. La sorcellerie orchestrée par les sorciers et la contre-sorcellerie assurée par les désenvoûteurs grâce à leur « don » et aux secrets qu’ils recèlent, édifient un profond antagonisme où le Mal s’oppose au Bien.

Après avoir détaillé la méthodologie de recherche employée, dans un premier temps, nous allons développer les façons dont sont racontés et sont tus les actes et les pouvoirs des sorcières de Lorraine actuelle pour interroger les liens qui les unissent à des récits littéraires et des textes historiques. Puis dans un second temps, nous verrons dans quels contextes la sorcière émerge dans les discours des guérisseurs et s’immisce dans les parcours biographiques de ceux qui les consultent. Son apparence sera particulièrement analysée pour saisir, par effet de miroir, les correspondances et les ruptures entre œuvres littéraires et récits d’informateurs.

Méthodologie de recherche

Une enquête ethnographique menée durant six années en Lorraine a permis de recueillir des données qualitatives grâce à plusieurs dizaines d’entretiens réalisés avec des guérisseurs-désenvoûteurs et avec des personnes qui sollicitent leur aide et se disent victimes de sorcellerie. Dans des territoires ruraux mais aussi urbains, 56 personnes de milieux socio-professionnels et de catégories d’âge variés ont été rencontrées et interviewées. Les rituels de désenvoûtement qui s’exécutent à l’abri des regards profanes, à savoir au domicile des désenvoûteurs dans une cave, un garage ou une remise, ont aussi pu être observés in situ grâce à une présence prolongée sur le terrain et à la confiance peu à peu gagnée. Ces observations souvent participantes ont permis de distinguer toutes les étapes de ce système d’explication du malheur et de la maladie.

La collecte des données qualitatives a été couplée aux recherches documentaires. Des ouvrages classiques de référence en folklore4, en sociologie et en anthropologie5 sur la magie et la sorcellerie ont d’abord fourni des outils de compréhension nécessaires, d’une part, à l’analyse du sujet dans sa globalité et, d’autre part, au travail de distanciation. La sorcellerie, dans sa morphologie et sa complexité, a ainsi pu être saisie à travers des écrits historiques, des histoires, des contes et des légendes. En parcourant des récits littéraires appartenant à des genres diversifiés6, à des époques différentes7 et rattachés à des aires culturelles variées8 de l’Europe actuelle, l’idée était de repérer l’évolution, la permanence et la variation des contextes sorcellaires et des personnages dits maléfiques qui y surgissaient. Les premiers textes qui ont été analysés sont les traités de démonologie qui couvrent la période du XIe siècle au XVIIe siècle, ceux-ci fournissant des éléments saillants sur la nature des sorciers (mais surtout des sorcières) et des méfaits qui leur sont attribués de même que sur la façon dont ils ont été combattus et condamnés. Dans la continuité de ce travail documentaire chronologique, des récits merveilleux, issus de la tradition écrite, établis à partir du siècle des Lumières ont permis de poursuivre la réflexion sur les acteurs de la sorcellerie modelés par l’imaginaire et la fiction. Certains contes – comme ceux de Perrault9, des frères Grimm10, d’Andersen11 et, plus proches de nous, au XXe siècle, de Dahl12, de Gripari13, de Friot14 et de Clavel15 – ont été particulièrement étudiés, la visée de cette étude étant d’en découvrir l’organisation narrative.

À la lumière des données documentaires et ethnographiques, il apparaît que la sorcière des contes n’est pas seulement une actrice littéraire mythique puisqu’elle prend vie dans la réalité sociale de ceux qui se considèrent victimes de sorcellerie. Car les entretiens réalisés en Lorraine auprès des guérisseurs et de leurs clients révèlent la prégnance de la sorcellerie et font apparaître la figure de la sorcière dans une situation particulière qui exige l’intervention d’un contre-sorcier. Ce personnage merveilleux, bien que maléfique, est agissant et performant dans la mesure où il devient responsable du mal, de la maladie et/ou de(s) malheur(s) qui pèse(nt) sur une personne. Les informateurs que j’ai pu rencontrer ont décrit des sorcières dont l’apparence s’approche de celle des sorcières mises en scène dans les récits littéraires. Cependant, il arrive parfois qu’elles s’en éloignent, nous allons voir comment.

Dire et taire la sorcellerie dans la Lorraine du XXIe siècle

Dans l’histoire et la littérature, la sorcière est un personnage central qui n’a pas cessé d’évoluer. Prenant au fil des récits les allures d’une fée, d’une nymphe, d’une déesse, d’une devineresse, d’un fantôme, d’un druide ou d’une bohémienne, elle est une figure incontournable. Mais en dehors des fictions, subsiste-t-elle ?

Les résultats de l’enquête ethnographique menée en Lorraine révèlent la persistance de ce personnage. Les sorciers et les sorcières prennent en effet vie dans les discours des guérisseurs-désenvoûteurs et des personnes qui se déclarent victimes de leurs pouvoirs. Ces dernières ne souffrent d’aucune maladie mentale, elles ne sont pas excessivement crédules et ne sont pas non plus en marge de la société, comme l’indique Jeanne Favret-Saada16 dans les premières pages de son ouvrage consacré à la sorcellerie des années 1970 en Mayenne (Nord-Ouest de la France). Issus de catégories d’âge et de milieux sociaux divers, des hommes et des femmes habitant en Lorraine en zones rurales et urbaines en viennent à formuler une demande de désenvoûtement auprès d’un guérisseur spécialiste des sorts au terme de trajectoires complexes. Car identifier un symptôme comme relevant d’un fait de sorcellerie résulte d’une démarche particulière : la sorcellerie émerge la plupart du temps lorsque toutes les instances classiques et ordinaires ont été épuisées, comme nous allons le voir.

Les récits recueillis recèlent les vécus subjectifs des ensorcelés et des désenvoûteurs ; leurs propos ouvrent les portes d’un monde où les sorciers et les sorcières ne sont plus des personnages de contes, mais bien des êtres aux redoutables pouvoirs maléfiques pouvant induire l’infortune, la maladie et la mort. Les données récoltées sur le terrain suggèrent que les hommes sont moins nombreux à se rendre coupables de maléfices. Les femmes sont en effet surreprésentées mais il serait faux d’avancer, dans les pas de Dahl, que « les sorcières sont toujours des femmes et jamais des hommes17 ». L’enquête de terrain suggère qu’elles sont à l’origine de la majorité des actes de sorcellerie ayant cours en Lorraine mais, nous nous gardons bien de généraliser cette tendance car la recherche repose sur une approche qualitative qui ne se veut pas représentative d’un territoire ou d’une population.

Dans le contexte de la sorcellerie lorraine, la très grande majorité des enquêtés parlent de sorcellerie et de ceux qui la manipulent avec précaution. Un certain jargon circule et le lexique de la sorcellerie est peu mobilisé : les mots sorcier, sorcière ou sort sont très rarement exprimés. Car les informateurs qui disent avoir connu ou vécu des affaires de sorcellerie ne se risquent pas à en parler ouvertement, par crainte d’être jugés par des personnes qui n’en ont pas fait l’expérience, mais aussi par peur d’être entendus des sorciers, qui pourraient alors s’en prendre à eux. Les locuteurs préfèrent désigner les sorcières comme des « mauvaises » ou des « méchantes gens », des « vilaines femmes », des « voleuses ». Dans la zone d’étude, le terme de sorcier au féminin, et au masculin d’ailleurs, est invariablement associé à la sorcellerie maléfique. Il désigne toujours des individus malfaisants. Pourtant ce mot n’est initialement pas enfermé dans un lexique péjoratif. Dans des sociétés actuelles dites traditionnelles de l’Afrique Noire notamment (Bénin, Togo, Cameroun, etc.18) et dans d’autres régions de France (la Bretagne ou le Centre par exemple19), le sorcier peut être un guérisseur, un panseur ou un rebouteux qui détient un don ou un secret de guérison qu’il met au service de ses clients.

Il y a donc là un premier point de contraste entre les histoires de sorcellerie des Lorrains rencontrés et les récits littéraires fictifs puisque dans les premières, la sorcellerie et ses personnages portent le sceau du tabou et ne sont jamais abordés de façon évidente ou frontale.

En Lorraine, un vocabulaire spécifique répertorie les sinistres activités des sorcières et des sorciers : ils travaillent, bricolent, pompent, détruisent, bouffent, bloquent, attaquent leurs victimes. Ils sont décrits comme un poids qui pèse sur leurs cibles puisqu’ils s’attaquent à ce qui est vital en agissant rituellement sur leur sommeil, sur leur appétit, sur leur santé et celle de leur entourage. Ces figures sont aussi capables de s’en prendre à ce qui constitue leurs revenus en visant leur exploitation agricole ou leur entreprise familiale. Elles sont également connues pour le plaisir qu’elles ont à causer des maladies, des chutes et des accidents de la route. En voleuses de sexe, les sorcières, en particulier, contrairement aux sorciers, seraient aussi passées maîtres dans l’art de provoquer l’infertilité et l’impuissance. Ce guérisseur de 52 ans, ancien sidérurgiste, l’atteste : « Je sais que des gens [sorcières] sont capables de provoquer des choses [par voie de sorcellerie]. Faire que quelqu’un n’arrive pas à avoir d’enfants. Ou n’a plus d’envie. […] J’ai des fois à traiter ça20 ». Les sorcières de la littérature sont, depuis des siècles, accusées de « priver de force et de virilité21 » les hommes qu’elles convoitent ou qu’elles cherchent à envoûter.

Les pouvoirs des sorcières lorraines

Les informateurs prêtent aux sorcières des pouvoirs maléfiques extrahumains qui passent par différentes médiations. Leur toucher, leur regard, leur pensée et les mots qu’elles prononcent sont autant de véhicules maléfiques. Ces capacités se retrouvent dans de très nombreux ouvrages littéraires que l’économie de l’article ne nous permet pas d’énumérer. Ce sont les plus habiles des sorcières qui ne se servent que de leurs mains et de leurs yeux pour jeter des sortilèges, des malédictions et en appeler aux esprits, comme le précise Ovide22. La plupart doivent en effet se résoudre à utiliser un outil emblématique qui représente à lui seul les effroyables pouvoirs des sorcières : la baguette magique. De très nombreuses œuvres insistent sur l’importance de cet instrument, mais aucun informateur lorrain n’a évidemment évoqué la capacité des sorcières à lancer des sorts avec leur baguette.

Dans les représentations collectives lorraines, la sorcellerie peut aussi être pratiquée grâce à des livres dits noirs. Ils ne sont pas sans rappeler, aussi, les grimoires mythiques décrits dans les traités de démonologie de la fin du Moyen Âge et dans les contes d’hier et d’aujourd’hui. Les récits littéraires du genre contes à sorcières, comme celui de Friot23, rapportent que des livres démoniaques sont à l’origine des pouvoirs sorciers. Ils renferment les détails de la composition de potions toxiques. Des recettes infectes sont dans de nombreuses fictions compilées dans de vieux livres qui contiennent aussi les arcanes de la pratique des sortilèges.

Les informateurs lorrains qui manipulent encore le dialecte local germanophone, le Platt, appellent ces manuels diaboliques Schwarz Buch (littéralement, livre noir). Certains enquêtés évoquent même les titres qu’ils peuvent porter : Gross Moses Buch (le Grand livre de Moïse), le sixième et le septième livres de Moïse seraient par exemple des supports permettant aux sorcières d’acquérir des savoirs techniques et des connaissances nécessaires aux rites d’ensorcellement. Les folkloristes, dès la fin du XIXe siècle, se sont particulièrement intéressés à ces écrits apocryphes sur l’ensemble du territoire français. Ils ont recensé Le Dragon rouge, Le Dragon noir, L’Agrippa, Le Grand et Le Petit Albert, Le Livre de Salomon et La Poule noire. En Lorraine, les informateurs indiquent qu’ils sont rédigés en latin ou en allemand24, dans le sens inverse d’écriture, grâce à une plume qui peut être imbibée de sang. Ces recueils transmis de maître à élève, ou au sein d’une famille, demeurent cachés pour éviter qu’ils ne tombent sous des yeux curieux ou en des mains inexpérimentées. L’ethnologue folkloriste Seignolle avance que ces livres ont encore fasciné les « couches inférieures des peuples civilisés25 » au XIXe siècle. Il est convaincu que « cette littérature n’a plus à présent qu’un intérêt folklorique26 ». Pourtant, ces mystérieux ouvrages se retrouvent de manière récurrente dans les propos des enquêtés, quels que soient leur milieu socio-culturel d’appartenance et leur conviction religieuse. Dans les discours recueillis, les traditions orales et les récits fictifs, ils inspirent encore la peur et la fascination.

Clients et guérisseurs rapportent que dans la pénombre ou dans l’obscurité, les sorcières concoctent des sortilèges, de préférence à huis clos pour ne pas être vues et dérangées. Dans les récits littéraires aussi, comme ceux d’Ovide27, les sorcières se plaisent à vivre la nuit. Si l’ambiance vespérale est partagée, les informateurs font cependant une description très différente de l’antre des sorcières. Là où les auteurs, à la manière de Gripari28, mettent en scène leur demeure insalubre au service de leur art maléfique, souillée de poussière et de toiles d’araignées, les enquêtés considèrent bien souvent que les sorcières résident dans des habitations tout à fait conventionnelles. Les femmes actuellement présumées sorcières en Lorraine n’utilisent que dans des cas exceptionnels leur chaudron. Finement décrit dans les textes littéraires, l’immense âtre qui accueille une grosse marmite bosselée destinée aux poisons qu’elles s’emploient à préparer tient une place anecdotique dans les récits des « ensorcelés ». Il en est de même pour les ingrédients mobilisés par les sorcières en vue de la préparation des philtres dont elles ont le secret. La bave de crapaud, les écailles de dragon, le venin de serpent ont complétement disparu des discours des guérisseurs et de ceux qui se déclarent victimes de l’influx des sorcières. Seuls les extraits de plantes douteuses et hautement toxiques soigneusement conservés dans des bocaux ou des terrines continueraient à être employés par celles-ci. Le décor crasseux et sinistre qui tient une place centrale dans les histoires et que beaucoup d’auteurs tiennent à décrire finement, à la manière d’Homère29, tend donc à laisser la place à un environnement magique moins spectaculaire mais tout aussi inquiétant et dangereux. Car il arrive encore, comme le rapporte cette mère de famille de trois enfants, assistante familiale en Moselle, que les sorcières s’adonnent à des préparations funestes :

Je fréquentais à ce moment-là un copain qui habitait dans un patelin près de chez moi. Et là-bas, il me le disait, il y avait des bonnes femmes [des sorcières] qui jetaient plein de mauvais sorts. Elles avaient un autel et elles avaient mis un livre noir dessus. Une messe avait été faite dessus alors il avait vraiment des pouvoirs. […] Elles tuaient des coqs, des poules. Des mauvais sorts, elles jetaient. On disait même qu’elles faisaient des choses horribles. Des sacrifices humains ! Avec des bébés, des enfants, des nouveau-nés !30

Pour certains maléfices, les sorcières n’hésiteraient pas à sacrifier quelques animaux ou avortons. Cependant les sorcières, sur le terrain d’enquête, ne sont pas qualifiées d’anthropophages, un penchant qui revient pourtant avec récurrence dans la littérature, notamment chez les frères Grimm31.

Les sorcières des informateurs lorrains sont néanmoins contraintes à quelques escapades nocturnes pour déposer des objets qu’elles auront préalablement chargés d’influence néfaste aux abords des habitations de leurs victimes. Bien qu’elles soient consciencieusement dissimulées, les victimes de sorcellerie rencontrées se plaignent de retrouver ces objets-sorts dans leur jardin, sous leur terrasse ou à proximité de leur porte d’entrée. « Un jour, j’étais tranquillement en train de ranger sous ma terrasse et j’ai trouvé des trucs bizarres : des œufs cachés et des paquets de feuilles que j’ai jamais vus. Elle [la sorcière] a dû venir la nuit les mettre parce qu’on a rien vu et rien entendu. Même pas notre chien. Ça a l’air de rien le pain, mais c’est très puissant32 ». Les morceaux de pain ou les œufs semblent être des supports maléfiques plutôt locaux car aucun texte évoquant la sorcellerie n’évoque l’usage maléfique de ces aliments. Chargés négativement, ils sont connus en Lorraine pour être particulièrement efficaces pour répandre et sceller les sorts envoyés par des sorcières.

De quelques représentations contemporaines du sabbat

Dans les représentations des désenvoûteurs et des ensorcelés, les sorcières se rendent complices de rituels maléfiques pratiqués collectivement. Largement nourris par l’imaginaire folklorique médiéval, les attributs, les pouvoirs et les habitudes prêtés aux sorcières coïncident avec les théories démonologiques qui ont longtemps circulé. Le Manuel des inquisiteurs33 et Le Marteau des sorcières34 étaient des références en la matière. Ce dernier traité de poche à l’heure du développement de l’imprimerie a pu fournir, à la manière d’une encyclopédie, des savoirs sur la sorcellerie et le cadre des procès.

Durant le sabbat, dans l’imaginaire collectif du XVIe siècle, toutes les normes sociales et sexuelles sont transgressées. Bien que les réunions vespérales narrées par les informateurs lorrains ne portent pas, ou plus, le nom de sabbat, elles présentent des traits communs avec celui-ci. Les guérisseurs et lesdites victimes de sorcellerie sont convaincus que les sorcières se retrouvent dans des endroits hautement symboliques pour préparer et échanger les savoirs maléfiques. Car ces rassemblements sont l’occasion pour les sorcières d’augmenter leurs pouvoirs et leurs domaines de compétences. Lieu étrange vecteur de croyances et de pratiques, un ancien site païen, une grotte ou une source peut devenir un point de ralliement pour les sorcières. Les forêts lorraines seraient d’après les informateurs très prisées par les sorcières locales. Des récits de locuteurs font entendre que des sociétés secrètes se retrouvent encore sous des feuillus pour invoquer le Mal et initier des novices. Dans la littérature contemporaine, les sorcières de Clavel35 et de Montelle36 participent encore à ces fêtes blasphématoires, quoique plutôt bon enfant. Isolées dans l’obscurité, elles y chantent, y dansent autour d’un grand feu. Mais elles en profitent aussi pour s’échanger des tours et les secrets des charmes maléfiques.

Pour se rendre à ces assemblées, les sorcières sont encore soupçonnées par les Lorrains interrogés de prendre l’apparence d’un animal, un chat ou une chauve-souris le plus souvent, pour ne pas se faire repérer. Dans les contes, ceux des frères Grimm37 notamment, les sorcières sont également capables de changer à leur gré d’apparence. Dans la littérature, elles se montrent, selon les auteurs et les époques, en serpent, en rat, en grenouille38, en chat39. La sorcière peut aussi se présenter sous la forme d’une chèvre, d’un corbeau, d’une chouette, d’un chien40 ou d’un loup. Ces animaux bien souvent de couleur sombre rappellent sa noirceur et son caractère maléfique. Ce bestiaire de la sorcellerie, qui fait appel à un imaginaire fécond, compte des animaux plutôt dangereux, sauvages ou inquiétants41. Les sorcières, créatures mi-femmes mi-animales, sont ainsi le résultat d’une hybridation qui leur accorde des capacités extraordinaires. Métamorphosées, elles se voient dotées de l’agilité, de la force, de la souplesse ou de la rapidité de l’animal choisi. Les traitements qu’elles subissent sous cette forme les touchent néanmoins ; c’est le prix à payer pour les sorcières qui détiennent ce pouvoir. Lorsqu’elles recouvrent leur apparence humaine, elles portent les traces voire les blessures de leurs échappées nocturnes. Les sorcières se plaisent néanmoins à jouer avec leur propre ambiguïté corporelle42 et à multiplier les ruses pour ne pas se faire repérer. Les propos des informateurs en Lorraine rapportent que les sorcières peuvent garder leur apparence humaine pour se déplacer. Ils n’ont cependant fait aucune évocation du vol à califourchon des sorcières sur un dragon43, ou encore sur un balai chez Montelle44 – un objet-symbole de son activité et de son statut. Sans doute cette représentation est-elle trop éloignée de leur réalité et de la façon dont ils conçoivent les sorcières et leurs capacités agissantes.

Être la victime d’une sorcière : manifestations de l’emprise sorcière et prise en charge rituelle

Voyons comment et dans quelles circonstances une femme désignée comme une sorcière est à l’origine de la maladie, du malheur ou de l’infortune d’un individu.

Il est des signes qui renseignent sur la nature sorcellaire de certains symptômes. Tout comme dans le Bocage français où Favret-Saada45 étudie la sorcellerie, en Lorraine, l’indice le plus classique est l’apparition de malheurs répétés dans une période considérée comme courte. Par exemple, la mauvaise santé de l’entreprise familiale s’accompagne d’une maladie que les médecins ne parviennent pas à traiter. À cela s’ajoute une maladie soudaine, une impuissance sexuelle et des insomnies récurrentes dont les périodes de réveil interviennent toujours aux mêmes heures. Pour les exploitants agricoles, les problèmes sont d’un autre ordre. Ils voient sous leurs yeux impuissants leurs machines agricoles tomber en panne, leurs meilleures génisses avorter, leurs vaches laitières se tarir sans que le vétérinaire n’y puisse rien. La sorcellerie en Lorraine se fait donc plutôt à distance, elle se montre insidieuse, souterraine et silencieuse, ce qui contraste avec la sorcellerie présente dans les textes littéraires, qui rapportent souvent des situations brutales de face-à-face où la sorcière s’en prend directement à sa victime qui ne peut pas ignorer ses attaques.

Les symptômes décrits par les informateurs et traités par les guérisseurs n’ont le plus souvent pas pu être expliqués par les personnes compétentes consultées habituellement (le mécanicien, le vétérinaire, le médecin). Une fois le sort suspecté, les personnes sont amenées à se diriger (ou à être dirigés par un proche) vers des experts spécialisés dans la gestion des envoûtements. Deux types de personnages peuvent intervenir sur cette question. Le prêtre exorciste demeure un professionnel institué ; il est choisi et nommé par l’évêque pour ses qualités de prières, d’écoute et de discernement. De nos jours, en France, chaque diocèse catholique dispose d’un exorciste et les demandes de prise en charge sont fréquentes46. Ce type de recours religieux est cependant loin d’être systématique car il implique une démarche personnelle et un déplacement dans une cathédrale. De plus, les prêtres exorcistes renvoient une image plutôt négative de leur ministère qui a été notamment initié par la diffusion du film L’Exorciste47. Les potentiels ensorcelés se tournent davantage vers les désenvoûteurs grâce aux réseaux d’interconnaissance. Loin d’être des marginaux ou des ermites, les guérisseurs-désenvoûteurs sont salariés ou des retraités de la mine, professionnels de santé ou employés de bureau. Ils appartiennent à des clubs sportifs, des conseils municipaux, ils sont investis dans des associations locales. Moyennant quelques dizaines d’euros, ils mobilisent leurs pouvoirs de divination, leur ressenti et font usage d’instruments (pendule, cartes, baguettes) pour identifier, dans un premier temps, la nature et les causes des troubles décrits. Si la sorcellerie est détectée ou confirmée, des actes rituels de contre-sorcellerie s’imposent dans un deuxième temps.

Protocole de désenvoûtement chez les guérisseurs en Lorraine

Les rituels de sorcellerie consistent, pour les guérisseurs rencontrés, à libérer la victime de l’emprise de la sorcière puis à renvoyer le sort à son expéditeur. Si les contes à sorcières insistent peu sur le processus de délivrance des proies des sorcières, ils partagent, avec les récits des informateurs rencontrés, une structure identique. La figure littéraire de la sorcière, qu’elle vive dans un château, une grotte ou une cabane délabrée, déverse sa haine, sa méchanceté et sa jalousie sur d’innocentes victimes : de petits enfants, des femmes généreuses ou de braves hommes. Notons qu’en Lorraine actuelle, les individus de toutes les catégories sociales et d’âge peuvent être attaqués par d’infâmes sorcières, mais l’innocence est aussi une qualité prêtée aux personnes qui sont identifiées comme étant sous la coupe d’une sorcière. Dans les fictions littéraires, la magicienne maléfique ne retient qu’un temps sa malheureuse victime qui sera finalement délivrée par un tiers. La sorcière subira alors une punition qui consistera bien souvent en des châtiments corporels ou en sa mise à mort par le feu – par exemple dans les histoires de Grimm « Jeannot et Margot » et « Le Tambour » 48. Elle peut néanmoins être épargnée mais privée de ses pouvoirs maléfiques et rendue inoffensive, comme dans les contes de fées de Madame d’Aulnoy au XVIIe siècle49. Quelle que soit l’intrigue, tous les contes et les histoires à sorcières se terminent par sa disparition ou par sa neutralisation. Cette fin est la clé de ces œuvres littéraires, qui assurent un dénouement heureux. Autrement dit, le Bien triomphe toujours du Mal dans la littérature, mais aussi dans les récits de sorcellerie relatés par les guérisseurs et leurs clients. Voyons comment.

L’essentiel des rituels des guérisseurs-désenvoûteurs, contrairement à ce qui a été décrit et analysé par Favret-Saada, tient à des prières capables d’invoquer les saints influents connus pour avoir défier les forces du Mal, comme par exemple saint Cyprien, saint Michel, saint Antoine, saint Benoît ou La Vierge, qui n’est autre que l’antithèse de la sorcière. Le désenvoûteur reproduit aussi des gestes religieux, des signes de croix et des impositions des mains50 sur la victime, pour activer la délivrance par l’intermédiaire des saints. Les rituels de délivrance sont composés d’une subtile combinaison de paroles, de gestes, de substances et d’objets hétéroclites contre-sorts massivement religieux. Le désenvoûteur distribue fréquemment des ingrédients bénis à fonction apotropaïque tels que l’eau, le sel, l’huile ou des objets religieux (médaille, chapelet, image pieuse, etc.). Cet ensemble concourt à l’efficacité des actes rituels du guérisseur-désenvoûteur qui cherche à annuler l’emprise maléfique.

Pour mettre fin au malheur individuel ou familial, le guérisseur contre-sorcier doit reconnaître et localiser l’objet-support du sort en vue de sa destruction par le feu. Sa clairvoyance et des voyages extracorporels l’aideront dans cette entreprise. L’objet-sort peut être un objet déposé par la sorcière ou bien un artefact personnel de la victime touché par la sorcière : un vêtement, une peluche, un bijou, un porte-clés, par exemple. Le désenvoûteur doit aussi identifier le sorcier ou la sorcière qui peut être un voisin, un collègue, un ami ou un parent au sens large – une constante relevée par l’ensemble des ethnologues et anthropologues comme Evans-Pritchard51, Mauss52, Favret-Saada53 pour ne citer que les « grands » qui ont enquêté au cours du XXe siècle, sur les phénomènes de sorcellerie. Les victimes font partie invariablement de l’entourage de la sorcière présumée puisque d’un point de vue pratique, elles sont plus faciles à atteindre. Dans les contes, la marâtre, la méchante belle-mère, est une figure maléfique récurrente mais il arrive aussi que la sorcière vive recluse et éloignée de toute forme de vie.

Grâce à leurs pouvoirs et à l’appui des personnages saints, les guérisseurs parviennent à dresser très précisément le portrait physique de la sorcière. Son image leur apparaîtrait en observant l’envoûté qui porte son sceau et divulgue son identité. L’image de la sorcière leur parviendrait de façon très nette, si bien qu’ils sont capables d’établir une description fine. À haute voix, les guérisseurs indiquent la taille, la corpulence, le type de coiffure, la couleur des yeux et tout autre signe distinctif qui caractérise la sorcière. Dans la majorité des cas, l’auteur des sorts est une sorcière, une femme âgée, sans beauté et plutôt isolée. Les propos recueillis confirment que son profil correspond assez souvent à l’image brossée dans les contes modelés par la chrétienté occidentale. Voici la révélation d’un guérisseur qui confie à une victime de sorcellerie :

Je vois que c’est une très vieille femme. Elle vit seule. C’est quelqu’un que tu vois souvent, presque tous les jours. Elle est petite, maigre et toute voûtée. Elle a les cheveux blancs et elle a toujours un tablier. Mal habillée. Elle porte aussi un fichu. Tu vois qui c’est ?54

Cette autre description faite par un désenvoûteur à sa cliente s’inscrit dans le même registre :

Il [le guérisseur] m’a décrit la dame : une vieille dame de 80 ans. J’ai des mamies autour de moi… Je me suis tout de suite demandée : Mais qui ?! J’ai pensé à des mémés, des gens que j’aimais bien et je me suis dit : C’est quand même pas eux ! Et d’un coup, il m’a dit : Non, elle a un fichu. C’est là que j’ai trouvé. Je m’suis dit : Il a raison… C’est une vieille, dans la rue en plus !55

Cette guérisseuse rapporte les visions qui se sont présentées à elle lorsqu’elle a tenté d’identifier le responsable des faits de sorcellerie ayant pris pour victime une dame venue la consulter :

Et là, je vois une femme, alors que je ne l’avais jamais vue, avec un foulard comme une sorcière mais, qui ricane et qui se penche contre elle [la victime}. Elle venait avec ses mains, elle voulait l’étrangler. Je la voyais, elle voulait l’étouffer !56

À partir du Moyen Âge, les intrigues à sorcières s’articulent régulièrement autour d’une même trame en faisant appel au personnage de la sorcière sous des traits typiques : elle est vieille, laide, puante, maigre, plutôt sale, parfois rousse, difforme et monstrueuse (bossue, borgne, unijambiste…). Rabelais dans le Tiers livre57 synthétise son apparence : « La vieille était mal fichue, mal vêtue, mal nourrie, édentée, chassieuse, toute voûtée, morveuse, souffreteuse ». Dans les contes, le visage de la sorcière particulièrement repoussant est recouvert d’affreuses verrues et d’un duvet. Ses yeux rouges (comme dans « Le Tambour » de Grimm58), exorbités et cernés, son nez et son menton crochus, sa bouche édentée et ses pommettes saillantes et ridées, rajoutent un peu d’horreur au personnage. Sa voix perçante est tout aussi effrayante. Ses haillons comme son chapeau ne laissent apparaître aucune coquetterie. Tous ces attributs concourent à reproduire une image inesthétique, une antithèse de la beauté, de la féminité et de la maternité.

La sorcière des contes n’a pas été capable d’enfanter. Il est rare, en effet, qu’elle ait une descendance, sinon une descendance monstrueuse (cf. Grimm, « Roland le bien-aimé59 »). Les discours des informateurs lorrains sont plus nuancés. Les sorcières peuvent avoir une descendance, nombreuse même, à qui elles vont avoir soin de transmettre leurs capacités maléfiques. Car les enquêtés considèrent que l’origine des pouvoirs des sorcières tient à des facultés malfaisantes héréditaires ou héritées qui leur ont été transmises par un proche parent. Aux dires des informateurs, les pouvoirs sorciers se perpétueraient habituellement de génération en génération. Sont alors désignés comme sorciers tous les membres d’une même famille puisque chacun est censé y pratiquer, à sa manière, des rites d’ensorcellement. Dans plusieurs zones d’études, certains noms de famille sont ainsi réputés pour leurs activités de sorcellerie et une certaine prudence est d’ailleurs vivement recommandée à leur égard.

Dans la littérature et dans les récits des informateurs, la sorcière ne prend pas toujours les traits d’une vieille dame esseulée. Car les guérisseurs mettent en garde : les sorcières se délectent de prendre l’apparence de la normalité et de participer à la vie de la cité pour mieux tromper celles et ceux qu’elles ont pris pour cible.

Les vraies sorcières s’habillent normalement, et ressemblent à la plupart des femmes. Elles vivent dans des maisons qui n’ont rien d’extraordinaire, et elles exercent des métiers tout à fait courants. Voilà pourquoi elles sont si difficiles à repérer. […] Mais il y a un certain nombre de petits signes et de petites habitudes bizarres que partagent toutes les sorcières. Et si vous les connaissez, alors, vous pourrez échapper à la moulinette pendant qu’il est encore temps !60

Cet extrait d’un roman pour enfants écrit par Roald Dahl parvient à synthétiser la façon dont les guérisseurs et les personnes présumées victimes des pouvoirs sorciers envisagent, décrivent et craignent les sorcières qui s’éloignent du stéréotype classique pour mieux cacher leurs intentions malsaines. « La femme-là [la sorcière dont il est victime], elle avait l’air de rien cette femme. On n’aurait pas dit en la voyant qu’elle faisait ça [de la sorcellerie] », comme le précise cet homme de 30 ans qui rapporte les insomnies qu’il a connues alors qu’il était enfant à l’action d’une sorcière de son village. Quelques enquêtés affirment que certaines sorcières peuvent même être particulièrement belles et séductrices ; leur beauté n’est alors qu’un piège tendu aux hommes pour les ensorceler.

Dans le protocole de désenvoûtement assuré par les guérisseurs, la description dense qu’ils font de la sorcière, qu’elle soit vieille et laide ou jeune et belle, invite la victime à la reconnaître parmi les personnes qu’elle fréquente. Avec l’aide du désenvoûteur et des détails qu’il livre, le client est amené à réfléchir sur son entourage et à suspecter les comportements inhabituels, louches, des éloges excessifs ou des imprécations marmonnées qui ont pu survenir au moment de l’apparition des premiers troubles. Toute situation ou événement étrange ou exceptionnel peut conduire sur la piste de la sorcière et irrémédiablement trahir la responsable des malheurs. Les guérisseurs cherchent aussi à repérer, dans la discussion avec les ensorcelés, les discordes et les confrontations dans lesquelles ils sont pris. Nés d’un certain type de relations sociales, les sorts peuvent voir le jour dans un contexte de tensions, de jalousies, de conflits entre proches.

Aucune accusation de sorcellerie publique et aucun règlement de compte ne verra néanmoins le jour car les guérisseurs tiennent à garder le contrôle de la situation et par là, le monopole de la gestion de la sorcellerie par les voies magico-religieuses. Les victimes de sorcellerie sont tout de même enjointes à éviter tout contact avec la sorcière tout en entretenant des relations cordiales. Il est préférable que la sorcière ne sache pas qu’elle a été découverte car elle pourrait redoubler ses attaques envers sa victime et envers le guérisseur qui cherche à s’interposer.

En dehors du rituel de désenvoûtement, en l’absence de la victime de sorcellerie, le combat entre la sorcière et le désenvoûteur s’organise. La sorcière doit être combattue et punie par les voies magiques et symboliques. Le guérisseur répond donc aux agressions de la sorcière qui a initié les hostilités en s’attaquant à une innocente victime. Grâce à des incantations, des manipulations d’objets et des symboles magico-religieux, il riposte. Le contre-sorcier subit alors personnellement les assauts de la part de la sorcière qui s’en prend à lui. En se plaçant entre la sorcière et sa proie, il devient lui-même victime. De ce dangereux investissement dépend le dénouement heureux de l’histoire. Le désenvoûteur prend ainsi le sort sur lui et dans un désir de justice va se charger de le renvoyer. Contrainte d’abdiquer devant sa puissance, la sorcière subira les conséquences de ses actes et les dommages qu’elle avait initialement causés à sa victime. Son identité et ses intentions maléfiques seront trahies lorsqu’elle sera atteinte des mêmes troubles que sa victime. Ce retour inévitable qui peut se traduire par une maladie, un mal-être ou un accident de voiture atteste aussi l’efficacité du rituel de désenvoûtement exercé par le guérisseur. Si les pouvoirs du contre-sorcier sont suffisamment puissants, la sorcière peut même être neutralisée ou mise à mort à distance61. De son côté, la victime sort progressivement d’une situation de crise pour retrouver une vie normale. Pour clôturer le désenvoûtement, la personne désormais libérée devra néanmoins remercier les saints influents en réalisant un pèlerinage dans un lieu saint pour y déposer un ex-voto.

Conclusion : La sorcière : une figure de style… maléfique

Cette contribution a permis d’analyser les points de convergence et de divergence entre les contes d’hier et d’aujourd’hui et la manière dont des guérisseurs et des individus qualifiés de victimes de faits de sorcellerie en Lorraine pensent et vivent leur réalité. Elle montre comment un personnage mythique et imaginaire émerge dans une accusation symbolique de sorcellerie où des femmes bien réelles deviennent des sorcières combattues puis punies rituellement et symboliquement pour leurs méfaits. Ce faisant, l’analyse met en lumière l’articulation entre la représentation fictionnelle de la sorcière dans les contes et la construction culturelle d’une figure de sorcière dans la Lorraine du XXIe siècle.

La sorcière se montre ainsi comme une figure merveilleuse, symbolique et culturelle. Même si elle se montre invariablement sous des traits distinctifs plutôt maléfiques, pour être facilement identifiable, il serait faux de croire que ce personnage n’a pas changé. Les auteurs littéraires et les informateurs lorrains lui donnent des formes variées, s’autorisant des manipulations et certaines innovations, même si l’organisation narrative des histoires fait montre d’une cohérence et d’une permanence structurelles.

Dans les fictions, la sorcière présente la plus grande forme de souplesse quant au(x) rôle(s) qui peu(ven)t lui être attribué(s). Elle peut être une méchante-gentille, comme dans l’œuvre d’Andersen62 par exemple. Elle peut même devenir attachante lorsqu’elle se trouve elle-même victime de sa méchanceté. Le lecteur peut alors éprouver envers elle de la pitié ou même de la compassion. Afin de garantir une certaine stabilité et un sens aux intrigues, ses qualités parfois singulières n’en font pas pour autant un personnage sympathique ; elles ne l’empêcheront pas de recevoir une sévère correction pour ses mauvaises actions. Sous leurs attraits divertissants et ludiques et leur apparente légèreté, les récits merveilleux et fabuleux dissimulent actuellement leur fonction pédagogique, socialisatrice et psychologique63. En médiateurs, ils transmettent un ensemble de normes, de valeurs, de vertus et les bases de la « régulation normative64 » c’est pourquoi, ils sont construits sur un schéma récurrent : des méfaits perpétrés appellent à être réparés. L’auteure du forfait est convenablement punie et ce châtiment qui lui est infligé permet de restaurer une situation initiale d’équilibre. Cette architecture littéraire caricaturale n’a pas fini d’être appliquée puisqu’elle permet aux individus (enfants et adultes) d’identifier les figures du Mal, tout en légitimant la violence de la justice. L’image de la sorcière transposée dans les rituels de désenvoûtement fait appel à cet imaginaire collectif agissant. Les sorcières des contes se retrouvent ainsi dans les récits des victimes de sorcellerie et des guérisseurs qui s’attèlent à les combattre. Les rituels de contre-sorcellerie dirigés par les guérisseurs-désenvoûteurs sont des temps de permissivité où les normes sociales sont momentanément suspendues, où il est autorisé, pour rétablir l’ordre, de faire usage de la force magique et d’assouvir un désir de vengeance. La victime est ainsi libérée des griffes de la sorcière grâce au désenvoûteur qui a livré un éprouvant combat physique et magique. Les représentations collectives portant sur ce personnage sont en effet largement influencées par les récits merveilleux même si parfois elles s’en distinguent. La société engendre ainsi des récits littéraires du genre, notamment des contes à sorcières, mais elle est elle-même nourrie par ces derniers.

Loin d’être une survivance, l’image figurative de la sorcière est toujours efficace pour incarner l’insaisissable. La sorcière cristallise des sentiments de peur, d’insécurité, de haine et de fascination et peut constituer une réponse à la douleur, la maladie, le malheur et la mort. Elle est une sorte de victime sociale virtuelle, pour reprendre les mots de Fredrikson65. Entre les récits littéraires, les représentations subjectives et les expériences vécues par les « ensorcelés » contemporains, il n’y a en effet qu’un pas. Mais contrairement au conte, la belle et innocente victime qui peut néanmoins être une princesse ne partira qu’exceptionnellement avec le magicien qui l’a délivrée.


Pour citer cette page

Déborah Kessler-Bilthauer, « Des histoires de sorcières : Lorsque des récits de « victimes » de sorcellerie de la Lorraine du XXIe siècle dialoguent avec des récits littéraires », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/kessler-bilthauer/> (Page consultée le 13 décembre 2017).