Entretien avec Hélène Hotton

Réalisé par Jean-Philippe Beaulieu
Juillet 2017

Hélène Hotton

Spécialiste du discours démonologique à la Renaissance, Hélène Hotton a consacré une thèse de doctorat à la construction du motif de la marque diabolique dans les traités de démonologie à la charnière des XVIe et XVIIe siècles, en s’attachant particulièrement à la conception de l’altérité que sous-tend cette étrange sémiologie. Elle est présentement coordonnatrice scientifique du Centre de recherche interuniversitaire sur la la littérature et la culture québécoises à l’Université de Montréal.


Jean-Philippe Beaulieu – Le XIXe siècle, notamment par le truchement de La Sorcière (1862) de Michelet, a associé la sorcellerie au Moyen Âge. Cette association est-elle justifiée ?

Hélène Hotton – L’association de la sorcellerie au Moyen Âge se repère à vrai dire plus tôt encore. Les Encyclopédistes, par exemple, signalent à l’article « sorcellerie » que les sortilèges et les maléfices sont propres aux pays et aux temps d’ignorance et c’est pour cela, ajoutent-ils, que la sorcellerie régnait si fort en France aux XIIIe et XIVe siècles. L’affirmation a de quoi surprendre puisque les bûchers se sont éteints en France en 1682, soit une petite soixantaine d’années seulement avant la rédaction de l’Encyclopédie ! Mais le Moyen Âge auquel les philosophes se réfèrent n’a rien d’historique. Il désigne plutôt un hier barbare et obscurantiste, un monde assez lointain et assez vague pour servir de décor aux excès les plus étranges de l’entendement humain. Michel de Certeau avait une belle expression pour qualifier ce processus : exorcisme historiographique. Certains faits de société paraissent en effet si bizarres qu’ils sont d’office exclus de l’histoire car ils ne sont pas jugés dignes de mémoire ou porteurs d’enseignement. On les réassigne alors ailleurs, loin de nous, dans le no man’s land des productions irrationnelles, comme pour neutraliser l’inquiétude qu’ils suscitent.

L’épisode de la grande chasse aux sorcières se plie très bien à cette forme de réaménagement puisqu’il s’agit d’un phénomène qui n’a jamais vraiment été élucidé. Il ne s’agit pourtant pas d’un problème de sources : nous avons accès à de nombreux textes qui parlent des sorcières et de leurs crimes. Le problème est que ce qu’ils disent ne fait plus sens pour nous. Ce constat peut paraître banal, mais il a déterminé pendant longtemps le regard des chercheurs. En fait, jusqu’aux années 1960, la sorcellerie était une sorte de sujet tabou. Les spécialistes de la Renaissance ne parlaient pas des grandes persécutions qui se sont déployées dans les années 1560 à 1630, et s’ils admettaient leur existence, c’était le plus souvent pour les traiter comme une anomalie historique. À ce silence il faut ajouter le fait que certains travaux du XIXe siècle, dont l’Histoire de l’Inquisition écrite par Étienne-Léon de Lamothe-Langon et publiée en 1829, ont fabriqué de toutes pièces des comptes-rendus de procès. Ces faux registres, sur lesquels s’est d’ailleurs appuyé en partie Michelet pour sa Sorcière, font état des premiers procès pour sorcellerie démoniaque en 1275 et d’exécutions de masse dès 1325, soit plus deux siècles trop tôt. Cela a sans contredit contribué à maintenir la sorcellerie dans ce Moyen Âge imaginaire. Attention toutefois, il y a bel et bien eu des condamnations à mort pour sorcellerie au Moyen Âge, seulement celles-ci étaient moins nombreuses et ce que l’on condamnait était différent. Il ne s’agissait pas encore de sorciers adorateurs du diable rassemblés en une secte et conspirant à la ruine de l’Église et de l’État. Ces motifs arriveront plus tard et c’est à ce moment que le nombre d’exécutions grimpera en flèche.

JPB – Que dire du lien traditionnellement établi entre les femmes et la sorcellerie ?

Albrecht Dürer , 1500-1501, [La sorcière], estampe, 11,5 x 7 cm, coll. Bibliothèque nationale de France.

Albrecht Dürer , 1500-1501, [La sorcière], estampe, 11,5 x 7 cm, coll. Bibliothèque nationale de France.

HH – L’association de la sorcellerie au sexe féminin n’a, pour sa part, rien d’imaginaire. Michelet en a fait le cœur de son ouvrage et quoi que l’on puisse penser de sa lecture ou de ses méthodes, il ne manquait pas de sources pour s’appuyer. Dès l’entrée en matière, il cite le plus célèbre des traités de démonologie, le Marteau des sorcières (1486) qui deviendra une référence obligée pour tous les démonologues à venir. Les auteurs du Marteau consacrent tout un chapitre à expliquer pourquoi il faut dire l’hérésie des sorcières, non pas des sorciers, en invoquant à peu près tous les lieux communs misogynes de l’époque. La femme est plus crédule, plus méchante, plus orgueilleuse, plus volage, plus jalouse, bref elle est naturellement sorcière. Ces idées ne sont pas neuves, mais le Marteau des sorcières leur donne une portée jamais atteinte jusqu’alors. Il relie la femme, la sorcellerie et le diable par le fil rigoureux de l’hérésie. C’est une figure monstrueuse que ce livre propulse à l’avant-scène, une sorcière terrifiante qui cumule tous les traits de l’ennemi absolu. Il va sans dire que des hommes aussi ont été brûlés pour crime de sorcellerie, les pièces des procès comme les traités démonologiques des XVIe et XVIIe siècles le montrent clairement. Mais sur le plan théorique comme sur celui de la justice, le ton était donné. Tout était en place pour que la femme soit perçue comme l’alliée par excellence de Satan.

JPB – De quelle façon les travaux historiques récents, en se penchant davantage sur la démonologie, c’est-à-dire les discours de l’époque sur la sorcellerie, ont-ils éclairé certaines des zones d’ombre que vous avez évoquées, comme les grandes persécutions de la fin de la Renaissance ?

Jean Bodin, La Démonomanie des sorciers, Paris, J. Du Puys, 1580.

Jean Bodin, La Démonomanie des sorciers, Paris, J. Du Puys, 1580.

HH – Les travaux menés sur la sorcellerie dans les quarante dernières années ne tentent plus de justifier l’existence de la démonologie sur la plateforme intellectuelle et culturelle de l’Ancien Régime. Leur intérêt est précisément de s’interroger non pas seulement sur les mécanismes qui ont rendu possible et pensable une persécution aussi acharnée au début de la modernité, mais aussi sur l’armature des pensées qui modèle la réalité de la sorcellerie à une époque où le diable et les démons faisaient partie de la nature et de la vie quotidienne. La démonologie nous permet d’accéder à cette réalité, c’est-à-dire que son étude nous permet de reconstituer le point de vue de ceux qui ont été directement impliqués dans la grande chasse, qu’ils s’agissent des accusés, de leurs accusateurs, des juges, des démonologues ou de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, discourent sur la sorcellerie à cette époque. Là se trouve toute la difficulté de ce sujet, car nous ne savons que peu de choses des accusés eux-mêmes, issus pour la plupart des communautés rurales. Leur parole n’est accessible que par le truchement des textes savants et administratifs qui la reformulent ou la travestissent. En examinant à la fois les pièces des procès et les textes démonologiques, les historiens ont toutefois pu mettre en évidence combien les démonologues et les accusés ne parlent pas de la même chose. Tandis que les paysans dénoncent des maléfices causant des dommages aux biens, aux bêtes et aux gens ou pointent du doigt le pouvoir individuel de telle personne réputée posséder un don particulier, les savants font référence à un complot, à une secte et à des messes blasphématoires. La confrontation violente de ces deux univers nous informe sur les changements profonds qui se sont opérés dans les savoirs, les doctrines religieuses et les mentalités à cette époque charnière. Si l’on resserre l’objectif uniquement sur les sciences du diable, on remarque également à quel point le diable n’intéresse pas seulement une poignée d’intellectuels fanatiques ; il est au contraire un objet de discours pour de nombreux savants appartenant à des disciplines variées. À la fin de la Renaissance, quand les textes démonologiques se multiplient, c’est une véritable fascination qui s’exprime, une volonté de tout connaître du diable à travers la parole et le corps des sorcières mais aussi des possédées démoniaques.

JPB – Parmi les questionnements et les réflexions que formulent les démonologues, pourquoi l’identification de la marque du diable occupe-t-elle une place aussi centrale ?

HH – La marque du diable est un motif qui témoigne de cette fascination. On croyait alors que le diable au cours du sabbat, le plus souvent suivant immédiatement la conclusion du pacte satanique, marquait le corps de ses confédérés d’une empreinte insensible et exsangue afin de sceller leur nouvelle appartenance. Pour trouver cette marque et s’assurer de son caractère extraordinaire, un chirurgien piquait le corps des accusés à l’aide une longue aiguille : le point qui restait « blanc », c’est-à-dire sans expression de douleur ni écoulement de sang, était ainsi susceptible d’être une marque diabolique. Ce qui rend ce motif si particulier est le fait qu’il est apparu tardivement dans la démonologie comme dans les procès. Il n’apparaît pas dans les premiers traités inquisitoriaux ni dans Le Marteau des sorcières. Et si des auteurs connus comme Jean Bodin ou Jean Wier l’évoquent dans leurs ouvrages (De la démonomanie des sorciers, paru en 1580, et Histoires, disputes et discours des illusions et impostures du diable, publié en 1563), c’est de manière très sommaire, sans lui accorder vraiment d’intérêt. La marque devient un élément-clé de la démonologie à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, un moment où s’affirment de plus en plus dans les savoirs les vertus de l’empirisme, de l’observation et de la méthode expérimentale. Le corps des accusés devient alors le lieu privilégié où se trouve et se dit l’altérité diabolique. Il faut dire que pour les démonologues, la marque du diable avait de quoi séduire : elle apportait au crime de sorcellerie sa première preuve de visu, plus concluante que les aveux multiples des inculpés qui racontaient des événements auxquels personne n’avait pu assister à moins d’être sorcier soi-même. Ce désir de localiser le Mal, de le toucher littéralement du doigt instaure un nouveau rapport de force entre le savant et le diable, comme s’ils pouvaient maintenant s’affronter sur le même terrain en se passant d’intermédiaire.

JPB – Le développement de cet intérêt pour la marque du diable coïncide avec le point culminant des procès de sorcellerie, mais éventuellement, aussi, avec leur fin au courant du XVIIe siècle. La conception de l’altérité qui soutenait cet intérêt – et qui incitait le démonologue à débusquer, chez tout individu, les signes d’une influence diabolique – n’était-elle pas vouée, par son caractère excessif, à disparaître ? Qu’est-ce qui en a subsisté dans la modernité ?

HH – L’intérêt pour la marque du diable se déploie en effet à un moment décisif. Au tournant des deux siècles, non seulement les procès pour sorcellerie sont-ils à leur paroxysme mais ils s’accompagnent depuis peu d’un autre phénomène, celui des retentissantes affaires de possessions démoniaques collectives dans des couvents féminins. Les cas de possessions conventuelles – les plus célèbres étant ceux d’Aix-en-Provence (1609-1611), de Loudun (1632-1640) et de Louviers (1642-1647) – sont des événements autrement plus spectaculaires que les procès de sorcellerie. Ils donnent lieu à de bruyantes séances publiques d’exorcismes et suscitent de vives polémiques entre les médecins, les magistrats et les ecclésiastiques qui s’y rassemblent pour juger des faits. Ce qu’on remarque dans le théâtre des possessions, c’est combien les savants ne s’entendent plus sur la signification des différentes manifestations du diable, comme si le diabolique était devenu si opaque, si chaotique, qu’il fallait à tout prix y remettre de l’ordre. La fascination des démonologues pour la marque du diable avait d’ailleurs créé un glissement important dans la conception de l’altérité qui n’ira qu’en s’affirmant : le diable n’est plus dans les faits et gestes, comme c’était le cas pour les crimes abominables reprochés aux sorciers, il s’est complètement intériorisé dans le corps et la psyché humaines. Devant une telle conception, il n’y a rien d’étonnant à ce que les médecins soient de plus en plus conviés à se prononcer sur les signes du diable. Et ils le feront en se réclamant uniquement des principes médicaux, renvoyant aux théologiens un grand nombre de questions sur le surnaturel, celles-là mêmes qui avaient mobilisé des générations de démonologues avant eux. Voilà en partie ce qui explique, à mon avis, le déclin de cette vision du diable portée par la chasse aux sorcières. Ce n’est pas tant qu’elle a disparu, c’est qu’elle a été réintégrée dans les dérangements du corps et de l’esprit en même temps que se dessinait une nouvelle répartition des faits au cœur d’une Nature autonome et de plus en plus laïque. Les aliénistes du XIXe siècle se passionneront d’ailleurs pour les traités de démonologie et les relations de procès. Ils y puiseront tels quels les symptômes de manie et d’hystérie, notamment. Même la marque du diable se verra transformée en marque insensible d’hystérie ! Entre la sorcière, la possédée et l’aliénée, il existe de nombreuses ressemblances même si le langage pour définir leur mal est différent.

JPB – Si la sorcellerie est présente dans la culture populaire d’aujourd’hui, on a parfois l’impression qu’elle intéresse moins en elle-même et qu’il faut l’associer, de manière syncrétique, à d’autres manifestations du surnaturel (tels les vampires et les loups-garous), ainsi que le montrent des séries télévisées comme Supernatural ou, de manière encore plus nette, Penny Dreadful. Quel regard l’historienne que vous êtes pose-t-elle sur ces représentations ?

Marcantonio Raimondi , 1506-1534, [Scène fantastique dite « la Carcasse »] , estampe, 300 x 545 mm, coll. Bibliothèque nationale de France.

Marcantonio Raimondi , 1506-1534, [Scène fantastique dite « la Carcasse »] , estampe, 300 x 545 mm, coll. Bibliothèque nationale de France.

HH – Il est vrai que la sorcellerie dans la culture populaire actuelle a perdu son aura terrifiante pour être réintégrée à la fantasy au sens large. Elle est devenue une manifestation parmi tant d’autres d’un surnaturel qui ne suscite plus ni la peur ni l’angoisse mais qui fascine et divertit. Et ce qui me paraît important de noter : toute composante religieuse en est à présent évacuée. À ce titre, la sorcière peut facilement rejoindre un monde imaginaire où se côtoient d’autres créatures mythiques comme les vampires et les loups-garous mais aussi les dragons, les sirènes et les centaures comme on a pu le lire dans la série d’Harry Potter. Cela dit, un autre genre très populaire explore un surnaturel plus inquiétant : les séries qui se présentent comme de la téléréalité ou du docu-réalité du type Chasseurs de fantômes, Hantises ou Most Haunted. Les fantômes surtout, mais aussi parfois les démons, ne sont pas donnés comme imaginaires. Le monde paranormal où ils évoluent, bien qu’il ne soit plus tellement religieux lui non plus, reste dans le domaine du réel, du factuel même, et se pare d’accents scientifiques. On retrouve d’ailleurs dans ces émissions cette volonté dont je parlais chez les démonologues d’éprouver le surnaturel par l’expérimentation, lorsque les chasseurs de fantômes tentent, par exemple, de détecter les esprits à l’aide de caméras thermiques, d’enregistreuses ou de lecteurs de champs électromagnétiques. Ces deux genres me paraissent bien résumer l’attitude que nous avons de nos jours devant le surnaturel : une distance s’est instaurée devant certaines manifestations qui ne font résolument plus partie de notre quotidien, mais une crainte demeure devant d’autres qui relèvent du domaine du possible. Autrement dit, on n’y croit plus tellement, mais on continue d’en avoir peur.


Pour citer cette page

Jean-Philippe Beaulieu, « Entretien avec Hélène Hotton », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/hotton/> (Page consultée le 12 décembre 2017).


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