Dakota

Thara Charland

Thara Charland est doctorante et chargée de cours au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur l’héritage littéraire et la filiation intellectuelle au sein de la littérature québécoise contemporaine ainsi que sur les liens entre le territoire, la mémoire et la transmission.


J’ai plusieurs fois fantasmé un accident qui m’ouvrirait le sourcil en deux, un accident qui laisserait une cicatrice nette sur ma peau. La nuit je revis ce fantasme en boucle. Sans cesse je rêve du sang qui coule. La moquette grise s’imbibe. Ma tête se fracasse contre une lourde table. Je me réveille, je tâte mon visage. Il n’y a jamais de sang.

Le matin, je prends délicatement avec la pince rouillée les poils, ne pas arracher la peau au passage. Se créer une cicatrice artificielle qui sectionne le sourcil, comme elle, ma préférée. Piper ma préférée, mais surtout pas Prue et ses taches de rousseur que Florence tente de reproduire avec le crayon khôl de sa mère. Elle le cherche partout dans la maison le crayon, crie qu’il y a un esprit qui avale tous ses objets, les dévore. Je hais Prue et je ne le dis pas à Florence parce que c’est plus drôle de rire d’elle et de son amour saphique pour l’aînée des Halliwell. Les poils tombent un à un sur le rebord du lavabo, la cicatrice prend forme. Une fine ligne blanche et oblique apparaît lentement.

***

Dans la chambre de Dakota en bas, nous habituons tranquillement nos yeux à l’obscurité. Florence et moi dormons souvent chez Dakota parce que sa chambre est la plus grande, qu’on peut déposer un matelas double au sol et sentir le froid de la terre battue enfouie sous le ciment.

Ce soir, ses parents sont sortis, on a la maison pour nous seules. Il nous suffit de nous débarrasser de ses petits frères en les enfermant dans la salle de bains. Au sous-sol, on allume toutes les bougies qu’on trouve. Elles sentent le cèdre, la cannelle et la main de Dakota est pesante dans la mienne. Nous sommes en cercle, assises sur le ciment de sa chambre et nous entendons les plaintes étouffées de ses petits frères qui gémissent. Nous nous sommes pourtant assurées qu’ils nous ont bien comprises, qu’on brûlera jusqu’au dernier de leurs jouets s’ils chignent.

Au centre de notre cercle, une réplique parfaite du Livre des ombres, le même que dans Charmed. Florence, Dakota et moi ne sommes pas sœurs, mais l’an dernier, nous avons mélangé notre sang. Avec le long couteau à pain de la cuisine, nous avons scié nos cuisses. Dans le plus grand plat de service, nous avons brassé notre récolte. La lueur des chandelles éclairait mal la blancheur de nos peaux nues et les motifs grenat dessinés avec les pinceaux à maquillage de la mère de Florence.

***

Les cris des gamins se font de plus en plus insistants, mais j’ai le mamelon de Dakota dans ma bouche et je n’ai pas l’intention de le lâcher. Elle ne gémit pas, n’a pas l’air d’aimer particulièrement ça, mais elle se laisse faire mollement. Je comprends bien que je suis la seule à profiter de ce moment, qu’elle me fait une fleur.

À côté de nous, les cheveux dangereusement près d’une bougie, Florence dort, saoule. On la trouve particulièrement dégoûtante dans l’éclairage glauque du sous-sol, Florence et ses fausses taches de rousseur qui ont commencé à dégouliner sur ses joues. Quand mes mains arrivent à la culotte de Dakota, son corps se raidit, c’est terminé, mes mains retombent, grossières. Dakota crie qu’elle a une idée de génie, on va tatouer au sharpie la peau de Florence pour qu’elle ne vole plus jamais le crayon de sa mère.

***

La préférée de Dakota, c’est Phoebe, la plus jeune des Halliwell. C’est elle qui a le don de prémonition, qui voit toujours les démons avant qu’ils n’arrivent à San Francisco pour attaquer les sœurs sorcières. Dakota a peur de l’avenir et, avec Phoebe, elle apprend à l’apprivoiser.

Chaque fois que nous sommes dans sa chambre, Dakota nous oblige à nous dévêtir. La magie opère mieux à nu. Elle observe longuement nos corps, j’essaie toujours d’être la plus attirante. Dakota murmure qu’elle a eu une vision, qu’elle nous a vues toutes les trois à San Francisco combattre les forces du mal. Nous partirons dans la nuit du 17 mai, après la diffusion du dernier épisode de la troisième saison.

***

Il ne reste que quelques minutes. Tout San Francisco sait désormais que les sœurs Halliwell sont des sorcières. On retient notre souffle quand l’épisode se termine sur la mort de Prue.

Florence se lève violemment du sofa où nous étions collées. Elle donne un coup de pied dans le téléviseur, la vitre craque. Dakota ricane tranquillement à mes côtés, évite le regard de Florence. Je lève les yeux vers son visage barbouillé de larmes.

Florence, ma sœur, nous partirons sans toi pour San Francisco.


Pour citer cette page

Thara Charland, « Dakota », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/charland/> (Page consultée le 21 octobre 2017).


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