Merlin et Morgane : magie blanche et magie noire sur petit et grand écrans

Justine Breton
TrAme, Université de Picardie-Jules-Verne

Auteure
Résumé
Abstract

Agrégée de Lettres modernes, Justine Breton est docteure en littérature médiévale de l’Université de Picardie-Jules-Verne et ATER à l’ESPE de Laon. Sa thèse, soutenue en novembre 2016, porte sur la représentation du pouvoir dans la légende arthurienne et sur l’influence des textes médiévaux sur la réception contemporaine du mythe. Elle a notamment publié des travaux sur des films et des séries télévisées consacrés au roi Arthur (Sacré Graal, Kaamelott) et au Moyen Âge de fantasy (Game of Thrones, Warcraft).

La légende du roi Arthur, largement construite sur une logique duelle et manichéenne, oppose deux figures de sorciers qui contribuent au renouvellement constant de la narration : Merlin, l’enchanteur conseiller des souverains, et la fée Morgane, sorcière maléfique et avide de pouvoir. Bien qu’ancrée dans la tradition littéraire médiévale, cette répartition genrée des personnages entre le Bien et le Mal constitue une création du XXe siècle, largement développée par le cinéma et la télévision. Cet article propose un regard diachronique sur la construction de ce couple antithétique, en étudiant l’évolution de ces deux figures essentielles de la légende arthurienne et leurs rapports depuis leur apparition au XIIe siècle, dans les œuvres françaises et anglaises, jusqu’aux productions cinématographiques et télévisuelles majeures de la culture populaire : Les Chevaliers de la Table ronde (1953), Merlin l’Enchanteur (1963), Excalibur (1981), mais aussi les séries télévisées Kaamelott, Merlin et Camelot.

The legend of King Arthur mainly corresponds to a dual organization, and describes the opposition between two magic characters as a key aspect of the narrative : Merlin, the benevolent sorcerer who guides and helps kings, and Morgan le Fay, an evil witch eager for power. Even though this gendered and ethical opposition finds its roots in a medieval and literary tradition, the antagonism between Merlin and Morgan appears to be a modern creation, widely generalized by Arthurian films and TV series. This paper follows a diachronic perspective to study the construction of Merlin and Morgan as an antithetic couple, from their first appearance in French and English medieval literature of the 12th century to the most recent film and TV productions, including Thorpe’s Knights of the Round Table (1953), Disney’s The Sword in the Stone (1963), Boorman’s Excalibur (1981), the French TV series Kaamelott, the BBC’s Merlin and Starz’s Camelot.


S’il existe dans l’imaginaire collectif contemporain, largement développé par le cinéma et la télévision, un personnage de sorcier positif, c’est bien l’enchanteur Merlin. Ce druide et conseiller du roi Arthur apparaît dès le XIIe siècle chez Geoffroy de Monmouth et continue par la suite de hanter la littérature et les arts visuels. Bien que le personnage se caractérise par des desseins politiques ambivalents dans l’Historia Regum Britanniae1, et bien que Robert de Boron au siècle suivant insiste sur sa naissance diabolique2, ces auteurs soulignent rapidement la rédemption de Merlin, qui devient un allié du roi Arthur ainsi qu’une figure prophétique jouant un rôle dans la quête du Graal et permettant dès lors de lier les récits apocryphes consacrés au Christ et les aventures des chevaliers de la Table ronde, retracées par de nombreux textes des XIIe et XIIIe siècles3. Les nombreuses mises en scène et adaptations cinématographiques de la légende arthurienne confirment cette valeur positive du personnage, qui apparaît comme l’une des figures positives de la cour arthurienne. C’est ainsi le cas dans Les Chevaliers de la Table ronde (1953) de Richard Thorpe, dans Lancelot chevalier de la reine (1963) de Cornel Wilde ou encore, plus récemment, dans le téléfilm Merlin (2012) de Stéphane Kappès.

Or, la filmographie arthurienne développée depuis 19504, plus encore que ses sources médiévales, tend à privilégier une logique d’opposition manichéenne des pouvoirs. À l’autorité juste d’Arthur répond la force violente de Mordred ; de même, Merlin doit avoir son adversaire de prédilection afin de faire reposer la narration sur une logique de confrontation. Dans l’univers largement masculin de la légende du roi Arthur, l’opposition que rencontre Merlin se décline sur trois plans, à la fois politique, magique et genré : Morgane, fée, sorcière et sœur du roi Arthur, devient son double maléfique. Alors que Merlin et Morgane ne formaient jamais un couple antithétique dans les sources littéraires de la légende, et ce au moins jusqu’au XVe siècle, le cinéma renouvelle les intrigues au cœur de la légende arthurienne en faisant de la fée Morgane une sorcière ennemie du trône et de Merlin. Cette création du XXe siècle développe de nouvelles perspectives narratives et esthétiques en exploitant la double relation, d’attirance et de confrontation, qu’entretiennent les personnages : la magie noire et destructrice de Morgane se fait le pendant de la magie blanche, nécessairement protectrice, de Merlin. Si le personnage de Morgane est lui aussi hérité de la tradition littéraire médiévale, où elle apparaît de façon ponctuelle et marginale – et le plus souvent en tant qu’adjuvante des héros –, elle acquiert toutefois au cinéma un rôle plus important en tant qu’adversaire de Merlin.

Sur le petit comme sur le grand écran, l’opposition des deux personnages est totale. Comme dans les textes médiévaux en France et en Angleterre, la puissance bénéfique de l’enchanteur est mise au service du roi Arthur et de ses chevaliers dans le but de développer puis de consolider le royaume de Bretagne. Si jusqu’au Morte Darthur (XVe siècle) de Thomas Malory les auteurs suggèrent l’ambiguïté morale de Merlin, en insistant sur le subterfuge magique qu’il emploie pour aider Uther à assouvir son désir envers Igerne et ainsi donner naissance à Arthur5, Merlin demeure néanmoins perçu comme un atout pour le royaume. Le cinéma tend à conserver cette représentation d’un personnage altruiste et d’un bienfaiteur soucieux des enjeux politiques qui dépassent ses ambitions personnelles. Ce statut d’adjuvant du personnage, associé à un certain mystère, est particulièrement souligné dans le téléfilm Merlin (1998) de Steve Barron, qui insiste sur le rôle déterminant de Merlin dans la construction d’un royaume de Bretagne uni et puissant. Le XXe siècle fait cependant du personnage de Morgane une sorcière avide de pouvoir, entièrement dévouée à sa propre quête de puissance ; le XXe siècle rompt en ce sens avec l’héritage médiéval, dans lequel Morgane n’apparaît négativement que sous la plume de Thomas Malory.

Cette divergence dans les objectifs des personnages, qui se manifeste notamment dans leur façon d’employer la magie, se traduit dans leurs représentations contrastées. Alors que Merlin est représenté sous les traits d’un vieillard excentrique mais attachant – image développée par le romancier T. H. White dans son roman en cinq tomes The Once and Future King (publié entre 1938 et 1977) puis popularisée par Disney dans The Sword in the Stone (1963) –, Morgane, en magicienne arrogante et superficielle, ne peut que s’attacher à la jeunesse et à la beauté, comme le souligne habilement John Boorman dans son film Excalibur (1981). À travers une analyse des codes esthétiques et narratifs qui gouvernent la mise en scène des deux personnages, cet article privilégiera une démarche diachronique afin d’étudier la construction d’une opposition manichéenne entre Merlin et Morgane sur les petit et grand écrans6, à partir de l’héritage des œuvres médiévales de France et d’Angleterre (XIIe-XVe siècles). Le sage vieillard et la belle ambitieuse : de ces principes généraux de représentation découlent les usages divergents de la magie – bonté et altruisme d’un côté, vanité et égoïsme de l’autre – que font les deux personnages.

Une Morgane diabolisée

Dans la tradition médiévale en France et en Angleterre, la représentation de Merlin et de Morgane ne repose sur aucun schéma d’opposition. Du XIIe au XVe siècles, alors que fleurit l’essentiel de la littérature arthurienne, les deux personnages évoluent certes dans des sphères distinctes, mais partagent en même temps des caractéristiques merveilleuses. Sans se croiser ni concevoir des plans contradictoires, ils ne peuvent donc pas être conçus dans une logique antithétique. Dans la Vita Merlini (XIIe siècle), consacrée au personnage de Merlin, le clerc Geoffroy de Monmouth suggère même la dimension d’adjuvant de Morgane qui, de fait, ne peut être opposée d’un point de vue narratif à l’enchanteur, et qui est d’ailleurs reconnue pour son savoir et ses talents curatifs : « Morgen ei nomen, didicitque quid utilitatis/Gramina cuncta ferant, ut languida corpora curet7 ». Philippe Walter commente cette brève description du personnage :

Dans cette œuvre, Morgane soigne son frère Arthur qui séjourne avec elle en Avalon après avoir été mortellement blessé. Morgane connaît la vertu des plantes et herbes médicinales ; elle l’enseigne volontiers aux médecins et guérisseuses ; cela explique, sans doute, l’adjectif sage (« savante ») que lui applique Chrétien (v. 2955).8

Cette représentation du savoir guérisseur de Morgane est en effet conservée dans le roman français Yvain ou le Chevalier au Lion, dans lequel Chrétien de Troyes insiste sur la manière dont Morgane vient en aide au héros9. Au XIIe siècle, en France comme en Angleterre, le personnage ne peut être considéré comme l’inverse de Merlin, mais apparaît au contraire comme une forme de double féminin, possédant à son tour une connaissance de la nature qui lui permet d’assister les chevaliers.

Sous l’influence d’une certaine méfiance chrétienne vis-à-vis des pouvoirs féminins, certaines versions de la légende commencent dès le XIIIe siècle à suggérer le potentiel néfaste de Morgane10, ce qui s’accentue progressivement tout au long du Bas Moyen Âge11. Néanmoins, même dans ce contexte de diabolisation de certaines figures féminines, la littérature médiévale ne dresse aucun système d’oppositions entre Merlin et Morgane. Ils appartiennent tous deux à la cour arthurienne, mais ne semblent pas entretenir de relation – d’opposition ou autre – particulière. Les deux personnages sont indépendants l’un de l’autre. De fait, la construction d’un lien et d’une opposition entre eux n’apparaît véritablement qu’à l’époque contemporaine.

La conception grandement manichéenne de la légende invite alors à rapprocher autant qu’à opposer les figures de l’enchanteur et de la fée, laquelle devient peu à peu l’incarnation d’une magie noire12. Ce n’est qu’avec la progressive diabolisation du personnage, qui accède pleinement au statut de sorcière – dans une conception diabolique –, qu’une image duelle de la magie peut se mettre en place à travers le couple antithétique Merlin-Morgane. En devenant une figure maléfique aux capacités surnaturelles, le personnage féminin apparaît de fait comme le miroir négatif de l’enchanteur. Le cinéma, puis la télévision, accentuent nettement cette opposition en germe. Le développement de ce couple dans les différentes versions contemporaines de la légende contribue autant à valoriser Merlin qu’à diaboliser Morgane. Le critique François Amy de la Bretèque précise d’ailleurs qu’au « fil du temps, cette dernière s’imposera comme l’anti-Merlin13. » Le détournement négatif du personnage permet de développer de nouvelles intrigues, davantage centrées sur Merlin et sur la représentation de la magie.

Attribuer à Morgane un rôle d’ennemi aux capacités merveilleuses similaires à celles de Merlin offre de nouvelles perspectives narratives et esthétiques – d’autant plus que les auteurs et réalisateurs disposent d’une grande latitude puisqu’ils ne s’appuient pas sur des récits médiévaux existants. Dès le XIXe siècle, et de façon accrue au siècle suivant, la légende arthurienne se divise en deux branches correspondant au développement de la fantasy14 : l’axe féodal – consacré au roi, à ses chevaliers et à la Table ronde –, et l’axe merveilleux – représentant les pratiques magiques et l’affrontement de créatures légendaires. Si ces deux axes peuvent parfois se superposer, c’est surtout le second qui met en scène l’opposition de Merlin et de Morgane, en conférant une dimension politique aux représentations des pratiques magiques.

Magie et pouvoir

Dans l’ensemble des films et programmes télévisés consacrés au roi Arthur, Merlin et Morgane entretiennent des relations différentes au pouvoir, qu’il s’agisse du pouvoir royal ou de leurs pouvoirs magiques. La représentation cinématographique de Merlin reprend généralement la conception médiévale du personnage, lequel est avant tout un adjuvant qui met ses dons magiques au service de l’autorité royale. Depuis l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, Merlin apparaît comme un soutien et un conseiller des souverains. Il n’est donc pas intéressé par le pouvoir royal, au sens où il ne souhaite pas régner lui-même, mais se contente de guider les rois – avant même Arthur – afin d’assurer la paix et la prospérité du royaume15. Il est à noter que cette représentation dominante exclut le célèbre roman A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court (1889) de Mark Twain, ainsi que toutes ses adaptations audiovisuelles, dans lesquelles Merlin est une figure néfaste convoitant le trône. Le plus souvent, l’enchanteur constitue le principal défenseur du pouvoir royal. Dans le téléfilm Merlin (1998) de Steve Barron, tout comme dans le film d’animation français Merlin l’Enchanteur (2006) de Patrick Chéreau et Jean-Marc Leprêtre16, Merlin travaille activement à la construction du royaume et souhaite donner à la Bretagne un bon roi, apte à mettre fin aux nombreux conflits internes17. Le règne d’Arthur est conçu comme une solution aux luttes fratricides : pour Merlin, le pouvoir royal est un outil au service d’une construction pacifique. À l’inverse dans ces productions, Morgane convoite le trône pour elle seule, alors même qu’elle ne possède aucune légitimité politique ni héréditaire18. Alors que Merlin refuse de développer ses capacités magiques à leur maximum, de peur d’en perdre le contrôle, Morgane cherche par tous les moyens à augmenter sa puissance, choisissant pour cela la tromperie et la dissimulation19 : ses pouvoirs magiques sont mis au service de sa quête désespérée du trône, et le pouvoir royal constitue donc pour elle une fin en soi.

Ainsi, contrairement à Morgane, la puissance de Merlin demeure contrôlée : dans toutes les représentations, sa magie est placée sous l’empire de la raison. Cette image d’un pouvoir surnaturel guidé par la sagesse est particulièrement mise en évidence par T. H. White. Dans The Sword in the Stone (1938), premier tome de The Once and Future King, le personnage de Merlin fait en effet une mise en garde contre les facilités de la magie. L’enchanteur fait comprendre au jeune Arthur, son élève, que tout ne peut pas se résoudre d’un coup de baguette. À propos de Merlin, Arthur précise par la suite : « He said he would not use magic. He said you could not use magic in Great Arts, just as it would be unfair to make a great statue by magic. You have to cut it out with a chisel, you see20. » Cette affirmation est reprise dans l’adaptation cinématographique des studios Disney, où, dès leur première rencontre, l’enchanteur explique à Arthur que la magie n’est pas la solution à toutes les difficultés21. Toutefois, chez Disney, le pouvoir divertissant de l’image prend rapidement le pas sur le message moralisateur de Merlin : l’enchanteur emploie ses talents magiques pour donner vie aux ustensiles de cuisine, aidant ainsi le jeune héros dans ses corvées de ménage et de vaisselle22… De façon générale, le personnage de Merlin refuse toujours la commodité de la magie, y compris de la magie noire, laquelle consisterait à utiliser ses dons à des fins personnelles. La série télévisée britannique Merlin (2008-2012) rappelle qu’il s’agit d’un choix éthique et moral de l’enchanteur, et non d’une limite de sa puissance23. Or Merlin, figure de héros, ne peut que faire preuve d’abnégation et de grandeur d’âme.

À cette conception de la magie comme force difficilement contrôlable et à utiliser avec parcimonie, incarnée par Merlin, s’oppose la conception utilitaire de Morgane. Pour le personnage féminin, la puissance magique constitue un moyen d’accession privilégié à un pouvoir temporel et royal : la magie est une arme. Ce décalage entre les deux personnages est particulièrement souligné dans la série canado-irlandaise Camelot (2011), où ils pratiquent tous deux la magie, mais dans des perspectives divergentes. Si Merlin craint de perdre tout contrôle lorsqu’il fait appel à ses capacités surnaturelles, et limite donc ses actions magiques24, Morgane, au contraire, cherche à accroître toujours plus sa puissance, allant pour cela jusqu’à mettre sa vie en péril25. Ici, Morgane ne semble d’ailleurs jamais libre, malgré son affirmation répétée d’indépendance. Tandis que Merlin guide habilement le jeune Arthur afin de former un roi légendaire, Morgane de son côté est manipulée par Sybil, une religieuse qui prend part à ses décisions et contrôle même son apparence26. Ce personnage notamment fait écho au Morte Darthur, qui précise que l’éducation de Morgane à la magie noire a lieu dans un couvent : « And the thyrd syster, Morgan le Fey, was put to scole in a nonnery, and ther she lerned so moche that she was a grete clerke of nygromancye27 ». Thomas Malory détourne ici l’enseignement reçu par le personnage, déjà évoqué, de façon positive cette fois, dans le cycle du Lancelot-Graal28. La puissance magique de Morgane apparaît comme une application pervertie des enseignements religieux reçus par la jeune femme dans un couvent. Dans cette perspective, la série Camelot insiste sur le caractère corrupteur du personnage de Sybil, qui soutient Morgane dans son désir de puissance.

Morgane convoite un double pouvoir, à la fois magique et royal, le premier étant perçu comme un moyen d’accéder au second. Ce lien entre deux puissances de natures différentes est particulièrement développé dans le film Excalibur de John Boorman. Lorsque Morgane demande à recevoir l’enseignement de Merlin, celui-ci la met en garde contre la solitude qu’implique une telle quête de pouvoir. Morgane ne perçoit pas les conséquences négatives de la pratique de la magie et ne retient que la puissance politique qu’elle peut en tirer. Cette relation pervertie au pouvoir condamne la sorcière : à la veille de la dernière bataille du roi Arthur, c’est en piégeant Morgane au sujet de son pouvoir et de sa vanité que Merlin parvient à orienter l’issue du combat29. Par fierté, elle s’épuise afin de prouver l’étendue de sa puissance magique, et perd ainsi sa beauté figée. Son propre fils, découvrant cette vieille femme qu’il ne reconnait plus, prend peur et la tue30. C’est l’orgueil de Morgane, tant vis-à-vis de sa puissance magique que de sa beauté, qui provoque sa chute. Ce n’est pas par manque de pouvoir que le personnage se condamne, mais par absence de raison : les œuvres audiovisuelles insistent sur cette distinction entre Merlin et Morgane, qui repose avant tout sur leurs usages divergents des dons surnaturels qu’ils partagent.

Magie : point commun et source de conflit

La diabolisation de Morgane au cinéma et à la télévision passe par une représentation négative de son utilisation de la magie, celle-ci n’étant pas soumise à des règles restreignant sa portée. Dans plusieurs adaptations audiovisuelles de la légende arthurienne, la magie est décrite comme une pratique dangereuse qui exige un long apprentissage et appelle d’importantes restrictions. Les exemples sont nombreux : la série états-unienne Monsieur Merlin (1981-1982), le téléfilm L’Apprenti de Merlin (2006) de David Wu, le film Merlin et la guerre des dragons (2008) de Mark Atkins, la série britannique Merlin (2008-2012), etc. Que Merlin apparaisse comme l’élève ou comme le professeur, ces représentations insistent continuellement sur sa capacité à comprendre et à intérioriser des normes de conduite afin de pratiquer une magie sage et raisonnée.

Au-delà de la question de genre, l’opposition entre Merlin et Morgane repose sur leur relation au pouvoir. Dans le film d’animation peu connu Merlin l’Enchanteur (2006), de Patrick Chéreau et Jean-Marc Leprêtre, Morgane convoite l’autorité de Merlin : elle profite de sa disparition temporaire pour tenter de prendre sa place auprès d’Arthur et ainsi usurper le pouvoir31. L’opposition des deux personnages présuppose une parenté, une ressemblance : c’est parce que Morgane partage certains des pouvoirs magiques de Merlin qu’elle peut espérer le remplacer à la fois dans son statut d’enchanteur et dans celui de conseiller du jeune roi Arthur. Par les capacités magiques qu’elle possède – grâce à l’enseignement de Merlin lui-même –, Morgane s’estime apte à le remplacer à la cour, voire à le surpasser. Cette représentation suggère que la magie constitue l’essentiel dénominateur commun des deux personnages, dont l’opposition n’est que secondaire. De même, la série télévisée française Kaamelott (2005-2010) fait de la magie le principal point commun unissant Merlin et Morgane, qui n’apparaît que très peu ici32 : tandis que l’enchanteur et la fée expriment certains désaccords dans une forme de rivalité bon enfant, ils demeurent des figures proches, unies par leur connaissance partagée des pratiques magiques33.

Au petit écran, les pouvoirs magiques de Merlin et de Morgane ne jouent donc pas nécessairement le même rôle, mais contribuent pourtant chaque fois à définir la relation unissant les deux personnages. Dans la même perspective, le téléfilm Les Brumes d’Avalon d’Uli Edel (2001), adaptation des romans de Marion Zimmer Bradley, tend à unir Merlin et Morgane, qui partagent une volonté de valorisation de l’ancienne religion païenne – par opposition au christianisme romain en train de se répandre sur le territoire breton34. Ce n’est que dans un second temps que Morgane prend ses distances avec cette magie, et donc avec l’enchanteur. Malgré certaines divergences d’opinions ponctuelles, ils ne sont pas ennemis. Il est à noter cependant que, dans cette adaptation visant à valoriser la perspective féminine dans la légende arthurienne, et privilégiant donc les personnages féminins, Merlin n’apparaît que comme un assistant de la Dame du Lac, grande prêtresse d’Avalon35. L’enchanteur meurt d’ailleurs dans la seconde moitié du téléfilm, permettant à la Dame du Lac d’accroître à la fois sa présence et son pouvoir.

Malgré ces quelques exceptions, la relation entre Merlin et Morgane, telle qu’elle apparaît au petit et au grand écran, repose principalement sur une confrontation croissante. Le plus souvent, cette opposition n’est pas donnée comme situation initiale, mais apparaît comme la conséquence de rivalités personnelles et de désaccords politiques : les cinéastes tendent ainsi à mettre en scène le moment de rupture qui, faisant basculer le pouvoir de Morgane, instaure en même temps son opposition avec l’enchanteur. Dans un premier temps, les adaptations audiovisuelles de la légende suggèrent que Merlin et Morgane entretiennent des relations amicales et positives, lesquelles établissent un important contraste avec leur affrontement mis en scène par la suite. En effet, l’harmonie entre les pouvoirs magiques masculin et féminin ne semble guère pouvoir durer, ce qui alimente l’intrigue. Les séries télévisées consacrées au roi Arthur, tout particulièrement, profitent du temps long de leur narration pour représenter cette évolution de la relation entre les deux personnages. La série Merlin propose ainsi une focalisation sur le jeune enchanteur et accorde une place privilégiée aux liens qu’il entretient avec Morgane. Dans la première saison, une différence sociale et hiérarchique semble séparer les personnages, puisque Merlin est engagé comme serviteur d’Arthur, alors que Morgane est décrite comme la fille adoptive du roi Uther.

Néanmoins, la série suggère un effacement des barrières sociales : si une structure féodale demeure, elle n’empêche pas la représentation de liens d’amitié entre les jeunes gens. Merlin insiste sur les points communs partagés par Merlin et Morgane – qui sont alors plus perçus comme de jeunes adultes que véritablement comme de puissants sorciers36. Outre leurs dons magiques, ils interviennent tous deux en tant qu’intermédiaires entre Arthur et Guenièvre, dont les amours naissantes s’étendent sur plusieurs saisons. Les scénaristes jouent d’ailleurs sur cette proximité de Merlin et de Morgane, qui emploient parfois les mêmes phrases37. La série propose une « humanisation » des personnages, perçus pour leur statut de jeunes gens et pour les liens qu’ils entretiennent, plus que pour leurs spécificités merveilleuses. Les premiers épisodes de la série mettant en scène la relation entre Merlin et Morgane sont consacrés à des questions de rivalités sociales ou de sentiments naissants, et non à des questions de pratiques magiques. Avant d’être des sorciers, Merlin et Morgane sont de jeunes adultes auxquels le spectateur peut s’identifier. Ce n’est qu’une fois leurs capacités magiques révélées plus amplement que Merlin et Morgane commencent à se désolidariser pour finir par s’affronter ouvertement. La classification des personnages en tant que « sorcier » et « sorcière » opère dès lors une division : paradoxalement, la pratique commune de la magie constitue en même temps un séparateur.

Structures amoureuse et familiale

Si la série Merlin s’évertue à placer Merlin et Morgane sur un pied d’égalité, l’évolution de la relation des deux personnages repose le plus souvent, au cinéma et à la télévision, sur deux divergences : la différence d’âge et la différence de sexe.

La différence d’âge, d’abord, ajoute à cette relation une dimension pédagogique, en faisant de la jeune Morgane une élève du vieil enchanteur. Morgane se trouve ainsi partiellement investie des traits qui, dans la tradition médiévale, sont associés à la figure de Viviane, qui est à la fois l’élève et l’amante de Merlin. Cette représentation est privilégiée par John Boorman dans Excalibur, où Morgane est tour à tour l’élève, l’amie puis l’ennemie de Merlin. La relation d’opposition n’apparaît que dans un second temps, une fois l’ambition et la volonté destructrice de Morgane entièrement développées. D’abord, le personnage féminin peut être perçu dans la lignée du pouvoir magique de l’enchanteur, reprenant en apparence les caractéristiques de la relation puer-senex qui unit Arthur et Merlin38. Vis-à-vis de Merlin, Morgane apparaît en ce sens comme un avatar de la fée-amante ainsi que comme une figure de l’élève, au même titre qu’Arthur.

Dans un grand nombre d’adaptations audiovisuelles, l’étude de la relation entre Merlin et Morgane exige que l’on tienne compte de la présence du personnage du roi. La naissance d’Arthur suscite un déplacement de l’attention de Merlin, déjà adulte et qui se consacre dès lors à l’éducation du futur souverain, délaissant Morgane qui n’est encore qu’une enfant. Cette approche psychologique et familiale, qui souligne la position d’Arthur en tant que second enfant du foyer, place Merlin dans un rôle parental : à la naissance de l’enfant-roi, au sens littéral ici, le « père » que représente Merlin détourne son attention de la jeune Morgane pour se consacrer exclusivement au nourrisson. L’enfant plus âgée, Morgane, ressent ainsi une forme d’abandon de la part de Merlin, ce qui provoque un sentiment de jalousie à l’égard de son jeune frère – ou demi-frère, selon les diverses versions du récit.

Si cette perspective n’est que suggérée dans le film de Boorman39, elle est plus directement exploitée dans Merlin l’Enchanteur de Chéreau et Leprêtre. Le film visant un jeune public propose une justification du caractère destructeur de Morgane en mettant en évidence le sentiment de rejet vécu par l’enfant lors de la naissance d’Arthur. Merlin est ici le précepteur de Morgane avant d’être celui d’Arthur. Alors que celle-ci est ravie de montrer à son tuteur ses progrès dans la pratique de la magie, celui-ci ne prête pas attention à la petite fille. L’abandon par Merlin est clairement exprimé : « I don’t have time now. I’ve come for your brother […]. Your brother has a destiny, he was born to live a different life. I can’t take you40. » Ces propos du sorcier sont accompagnés d’un geste de la main, qui repousse la jeune enfant afin d’accéder au berceau d’Arthur, si bien que le rejet est marqué à la fois verbalement et physiquement, et est directement suivi du départ de Merlin. Ici, la magie ne joue qu’un rôle secondaire dans l’évolution de leur relation, laquelle est interprétée au prisme d’une structure familiale traditionnelle.

D’autres adaptations audiovisuelles de la légende accentuent encore la confusion entre Morgane et Viviane vis-à-vis de Merlin, en mettant en évidence les sentiments amoureux de la jeune femme à l’égard de l’enchanteur, qu’il soit ou non son tuteur. Le téléfilm Merlin (1998) de Steve Barron évoque la curiosité de Morgane, encore enfant, face à un Merlin déjà adulte41. Il s’agit donc d’une relation dissymétrique, nécessairement inaboutie, et qui repose principalement sur la fascination de Morgane pour les pouvoirs magiques de Merlin. Cette représentation est reprise dans la série canado-irlandaise Camelot : une fois adulte, Morgane avoue à Merlin que, lorsqu’elle était enfant, elle rêvait de l’épouser42. L’attirance de la jeune femme pour l’enchanteur constitue le prolongement du sentiment d’admiration de la petite fille envers un homme déjà puissant : Morgane est attirée à la fois par Merlin et par le pouvoir qu’il incarne. Ce sentiment double se complexifie par la suite, à mesure que Morgane accède à l’âge adulte et qu’une attirance amoureuse et sexuelle s’ajoute à son admiration. Cependant, Merlin repousse la jeune femme, ne la percevant que comme l’ennemie du pouvoir arthurien qu’il souhaite instaurer. Le plus souvent, alors que Morgane est un personnage hautement sexualisé, tant dans son apparence que dans la valorisation de ses désirs, Merlin est au contraire désincarné et sa sexualité est effacée. Cette divergence dans les désirs des personnages est liée à leur différence d’âge, mais aussi à leur capacité ou non à contrôler leurs émotions. De fait, malgré les nombreux points communs partagés par les deux personnages dans l’ensemble des œuvres audiovisuelles, et malgré l’attirance fréquemment mise en scène de Morgane pour l’enchanteur, Merlin rejette le plus souvent l’amour de la jeune femme. Leur relation, qu’elle soit celle reliant le maître et son élève ou celle entre deux magiciens, n’est jamais de nature physique. Seule la série Camelot propose une exception notable, en insistant par la même occasion sur le caractère trompeur de Morgane : profitant d’une métamorphose qui lui confère l’apparence de la mère d’Arthur – qui selon cette adaptation est veuve et très proche de Merlin –, Morgane parvient à passer la nuit avec Merlin, qui ignore cette dissimulation43. Plus que la consommation d’un amour à sens unique, cette scène apparaît comme l’assouvissement d’un désir de puissance par la tromperie.

Quelques autres interprétations de la légende suggèrent une inversion de l’attirance, où Merlin aime en vain Morgane, comme c’est le cas dans la série Merlin44. Les représentations cinématographiques et télévisuelles établissent toutefois une distinction entre les éventuels sentiments éprouvés respectivement par Merlin et Morgane. Lorsque l’enchanteur éprouve des sentiments pour la jeune femme, il s’agit d’une affection sincère, soit liée à une relation de maître à élève, soit liée à des sentiments amoureux – le personnage de Morgane étant dès lors assimilé à Viviane. Cependant, lorsque la relation est inversée, comme c’est le plus souvent le cas, Morgane est principalement attirée par Merlin en tant que figure d’autorité et d’homme puissant. Par conséquent, la jeune femme semble aimer le pouvoir de Merlin plus que Merlin lui-même. Cette assimilation de l’amour et du désir de puissance est soulignée dans Excalibur de John Boorman, à travers ce dialogue :

Morgane : Your eyes never leave me, Merlin.
Merlin : Can’t I acknowledge beauty ?
Morgane : Can’t you acknowledge love ? Perhaps you ache for what you’ve never known
Merlin : Perhaps you lust for what you cannot have.
Morgane : Cannot have ? But you promised ! All your secrets, you said you’d show me everything !
Merlin : I’ve shown you too much already.45

Merlin et Morgane entretiennent une relation digne de Pygmalion et Galatée, qui oscille entre l’attirance et la transmission de savoir. Leur échange, guidé d’abord par la nature sentimentale de leurs liens, dérive sur le sujet de l’enseignement magique que l’enchanteur livre à la jeune femme. La réaction de Morgane trahit son désir de pouvoir, supérieur aux éventuels sentiments amoureux qu’elle pourrait avoir pour Merlin. Avant d’être opposés par leurs ambitions contraires, Merlin et Morgane constituent donc deux figures proches, unies par une relation parfois ambiguë.

Les cinéastes, de Richard Thorpe à Steve Barron, s’appuient régulièrement sur le potentiel narratif de ce couple antithétique. La série Merlin conserve un rythme soutenu malgré ses cinq saisons en développant la double opposition des personnages principaux : Morgane et Arthur d’une part, dans une perspective de puissance politique et guerrière, et d’autre part Morgane et Merlin, les deux personnages constituant des adversaires sur le plan magique. La narration, fidèle à la construction traditionnelle de la fantasy, repose ainsi sur deux axes principaux : l’axe politique et l’axe merveilleux. En agissant sur ces deux axes complémentaires, le personnage de Morgane oblige Merlin, personnage central de la série, à s’investir dans tous les aspects de la construction du pouvoir au sein du royaume, afin de contrer les actes destructeurs de Morgane. La polyvalence de cette dernière, au sens où son action vise à la fois à s’emparer du trône et à s’opposer à Merlin, ainsi que sa progressive diabolisation, permettent d’étoffer la structure narrative de la série en proposant un fil conducteur sur l’ensemble des cinq saisons. À propos de Morgane, le dragon mis en scène dans la série, incarnation d’une sagesse qui veut que la fin justifie les moyens, explique au jeune sorcier : « She is the darkness to your light, the hatred to your love46. » Les personnages semblent à la fois liés et opposés, dans la mesure où la puissance de l’un constitue l’envers de celle de l’autre, et dans la mesure où la disparition de l’une implique la fin des aventures magiques et politiques pour l’autre.

Cette représentation négative de Morgane dans les films et programmes télévisés arthuriens est parfois étudiée dans la perspective des gender studies47. La diabolisation du personnage serait alors liée à la mise en scène dépréciative d’un personnage féminin puissant, ce qui établit un contraste avec le pouvoir masculin de Merlin. Cependant, la figure de Morgane prend des apparences variées dans les différentes réécritures et adaptations de la légende, et peut même être réinterprétée de façon masculine, comme c’est le cas dans le roman A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court de Mark Twain, où le héros se nomme Hank Morgan. Alban Gautier observe :

Ce n’est pas pour rien que le principal opposant de [Hank] Morgan est Merlin – ce qui laisse d’ailleurs supposer que le nom même de Morgan n’est pas choisi au hasard : la fée Morgane n’est-elle pas une ennemie traditionnelle du monde élaboré par le roi Arthur et par son enchanteur, une source de déstabilisation au sein même de cet univers dont elle conteste les valeurs ?48

L’opposition entre Merlin et Morgane peut être déclinée de différentes façons, renversant à la fois les codes de genre et l’interprétation narrative : dans le roman de Mark Twain, ainsi que dans les nombreux films adaptés de cette œuvre, c’est Merlin qui apparaît comme le personnage néfaste et avide de pouvoir. Le couple antithétique demeure, mais prend une forme différente, qui tend à valoriser Morgane sous une identité masculine. Si le caractère néfaste de Morgane est parfois expliqué par une approche biographique mettant en lumière des traumatismes d’enfance, il est à noter que le personnage ne peut véritablement être valorisé contre Merlin que lorsqu’il prend un visage masculin.

La notion de genre apparaît donc essentielle dans la compréhension de la relation des personnages, puisque la diabolisation de la sorcière s’oppose à la valorisation constante de l’enchanteur. Bien que la conception de Merlin et de Morgane comme couple antithétique soit une création récente, l’ancrage médiéval des personnages apparaît nettement dans cette conception d’un pouvoir genré : la tradition littéraire et chrétienne reconnaît en la puissance masculine une force positive contrôlée par la raison, tandis que la puissance féminine apparaît incontrôlable et soumise aux passions49. Les représentations proposées par le cinéma et la télévision accentuent cette bicatégorisation, célébrant toujours Merlin au détriment de Morgane50. S’écartant des représentations médiévales, cette perspective est largement développée par des intermédiaires modernes de la légende, en particulier The Once and Future King de T.H. White et l’adaptation de son premier tome, The Sword in the Stone, par Disney. Depuis cette généralisation opposant radicalement les pouvoirs féminin et masculin, la seule évolution notable réside dans la tentative de justification du caractère destructeur de la sorcière, processus qui reste bien éloigné de la représentation médiévale d’une fée guérisseuse.


Pour citer cette page

Justine Breton, « Merlin et Morgane : magie blanche et magie noire sur petit et grand écrans », MuseMedusa, no 5, 2017, <http://musemedusa.com/dossier_5/breton/> (Page consultée le 21 octobre 2017).