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Sorcières et sorciers. Figures d’un pouvoir clandestin

Appel à contributions pour le 5e numéro de MuseMedusa

Sous la direction d’Alex Gagnon


Hantise intarissable et croque-mitaine légendaire, personnage multiséculaire et pourtant toujours actuel, la « sorcière », à la fois victime et assaillante, pourchassée mais en même temps hostile et menaçante, est une figure centrale de l’imaginaire social, dont l’identité et la signification se déclinent au pluriel. Ses visages, en effet, sont nombreux et variés. Historiquement, d’abord, parce que la sorcellerie en elle-même, plus ancienne que l’Occident chrétien, existait bien avant l’installation des bûchers à la fin du Moyen Âge et pendant la Renaissance. Culturellement, ensuite, parce que la sorcière, figure folklorique et littéraire, est vulnérable aux réinterprétations et aux resignifications : comme toute injure ou identité stigmatisée1, elle peut faire l’objet d’une appropriation critique par les héritières de celles qui furent naguère les victimes directes et premières des grandes chasses aux sorcières.

Figures omniprésentes et ambivalentes, aux formes et aux significations historiquement changeantes (la magie est parfois noire, parfois blanche), les sorcières et sorciers courent à travers les siècles, peuplent notre culture contemporaine comme ils ont hanté, sur un autre mode sans doute, nos prédécesseurs. Ils passent d’une œuvre à une autre et défient, pour ainsi dire, les frontières nationales de même que celles, sociologiques, entre les champs de grande production et de production restreinte. On les a vus défiler, par exemple, dans l’univers hautement symbolique de l’œuvre d’Anne Hébert2 ; on les a retrouvés aussitôt, le lendemain, dans des best-sellers qui, comme l’ont été par exemple les aventures de Harry Potter, ont suscité des fièvres médiatiques et emporté l’adhésion d’une génération entière. Si le cinéma n’a pas cessé d’exploiter, depuis le film Häxan de Benjamin Christensen en 19213, le thème de la sorcellerie, les séries télévisées ont elles aussi, depuis Bewitched dans les années 1960 et 1970, ratissé le terrain. Mais les sorciers et sorcières s’immiscent aussi dans nos vies quotidiennes, comme le rappellent ces rituelles et enfantines soirées de la fin d’octobre qui déversent dans nos rues décorées des flots de petites sorcières et de petits sorciers. Héritage imaginaire dont les racines historiques, de toute évidence, méritent d’être brièvement rappelées.

Selon l’historien Guy Bechtel, on peut distinguer deux types de sorcellerie. Une sorcellerie « classique », d’une part, présente dans l’Antiquité et associée à la petite magie-sorcellerie des philtres, de la voyance, de la divination et du contact avec les morts, dont se réclament encore de nos jours certaines « sorcières4 » ; la sorcellerie « diabolique », d’autre part, liée au sabbat nocturne et au maître des enfers, invention proprement chrétienne datant des XIVe et XVe siècles5 et, comme on le sait, fortement réprimée par le feu. Les victimes de ces brûlantes persécutions furent innombrables, au sens propre comme au figuré : c’est-à-dire plus qu’abondantes, très certainement, même si leur nombre ne peut être chiffré avec exactitude – plusieurs dizaines de milliers.

L’avènement de cette sorcellerie diabolique a été longuement étudié. « Sorcière » est le nom et le signe d’une altérité radicale, largement fantasmée, dont la stigmatisation s’enracine non seulement dans un climat de tensions engendré, à la fin du Moyen Âge, par des fléaux et catastrophes populationnelles6 de même que par la Réforme protestante, mais aussi dans une peur du diable devenue oppressante et dans une misogynie entretenue, notamment, par l’Église. À l’époque où les dominicains Sprenger et Institoris font paraître leur Malleus Maleficarum (1487) – l’ouvrage connaîtra de nombreuses éditions jusqu’au XVIIe siècle –, la fièvre démonologique se répand en Europe. Le diable devient, dans l’imaginaire, cet être terrifiant qui règne sur des contrées infernales et qui, en même temps, est tapi, telle une constante tentation, dans les tréfonds de l’individu7. Dans ces conditions, la peur du diable tend à devenir un instrument de culpabilisation de l’individu et des femmes en particulier. Comme l’a d’ailleurs brillamment montré Silvia Federici dans Caliban et la Sorcière, les grandes chasses aux sorcières peuvent être comprises comme la campagne de terreur et de répression ayant accompagné, à une époque où la sexualité féminine entre dans le domaine public pour faire l’objet d’un contrôle régulateur accru (qui préfigure à sa manière le « bio-pouvoir8 » dont a parlé Foucault), la disciplinarisation des forces de travail et brisé, en particulier, la potentielle résistance à la progression des rapports capitalistes9.

Or cette figure de la sorcière, régulièrement revisitée, n’a pas cessé de faire l’objet de reprises, d’appropriations critiques et de réactualisations. D’abord repoussoir, elle a été placée, à l’époque romantique, au centre d’un nouvel héroïsme. De la sorcière, Michelet fut sans doute moins l’historien que le mythographe. Porté par une farouche compassion, le récit qu’il esquisse dans La sorcière (1862), où la verve narrative et polémique de l’idéologue l’emporte nettement sur la rigueur et la sobriété énonciative de l’historien, se porte à la défense du « peuple » souffrant, écrasé par la servitude qui le comprime mais dont il tire en même temps la force de se lever pour contester le pouvoir des maîtres : c’est de la misère et du désespoir du peuple que, selon Michelet, la sorcellerie du Moyen Âge tire son origine. On en vient à Satan « en désespoir de toute chose, sous la pression terrible des outrages et des misères10 ». Les sorcières semblent figurer, sous la plume de Michelet, comme des étincelles, symboles d’un éveil, d’une lumière fragile dans l’obscurité de l’Occident chrétien11. C’est en ce sens que, selon l’expression de Roland Barthes, La sorcière, entre « Histoire et Roman », fonde une « mythologie historique12 », présentant les parias du passé comme les martyrs d’un progrès civilisationnel chèrement payé, porte-étendards des « forces progressistes de l’histoire13 ». Mais la sorcière, mobilisée dans les contes et légendes traditionnels – que l’on pense, au Québec par exemple, au célèbre cas de « la Corriveau14 » –, a également fait l’objet de nombreuses appropriations littéraires. Dans la mesure où, comme le souligne Lori Saint-Martin, la « revalorisation de figures féminines […] dévalorisées par la culture masculine15 » constitue une démarche fondamentale de la pensée féministe, la « sorcière » est aussi devenue, dans les dernières décennies du XXe siècle, un personnage marquant dans l’écriture des femmes.

Nombreux sont donc, dans les productions littéraires et culturelles modernes, les usages, les sens et les visages de la sorcière. Pour des raisons historiques évidentes, la sorcellerie a presque toujours été pensée et représentée au féminin, sa répression ayant, dans les faits, touché beaucoup plus durement les femmes que les hommes : on « appelle cette hérésie non des sorciers mais des sorcières, car le nom se prend du plus important », écrivent en 1487 Sprenger et Institoris16. Mais qu’en est-il de la figure du sorcier ? Comment les représentations de la sorcellerie croisent-elles et posent-elle la question de la « différence des sexes » ? Le sorcier est-il toujours, à l’instar du diable, celui qui possède la sorcière « possédée », bref qui joue le rôle actif de celui qui ensorcèle les passives ensorcelées ? L’étude des représentations du sorcier permettrait ainsi sans doute, en fonctionnant comme une sorte de contrepoint, de jeter une nouvelle lumière sur le phénomène de la sorcellerie, essentiellement associé au féminin.

Mais surtout, comment expliquer la remarquable durabilité et malléabilité de ces figures dans l’imaginaire social ? Quels sont les modulations, les points tournants ou les permanences dans l’évolution historique des représentations de la sorcière et/ou du sorcier ? Cette évolution est-elle, au-delà de l’éparpillement (dans l’espace et dans le temps), marquée par une cohérence globale ? Que deviennent sorcières et sorciers dans la littérature et les arts de la période moderne, du XIXe siècle à nos jours ? Y a-t-il un fil historique ou culturel qui relie les bûchers d’antan aux sorcières de Walt Disney ? De la folie dominicaine aux balais et chapeaux pointus qui défilent, en objets, sur les tablettes de nos centres commerciaux, y a-t-il une continuité ? Quel lien faut-il dessiner entre le sabbat des vieux démonologues et l’Halloween sucrée de nos quartiers résidentiels actuels ? C’est à l’exploration de ces questions que le présent dossier sera consacré.

Les contributions, qui veilleront à replacer l’analyse et l’histoire littéraires dans le cadre plus large d’une histoire culturelle, pourront privilégier tant les études de cas ou d’œuvres particulières que les perspectives historiques ou comparatives embrassant la longue durée. En français ou en anglais (maximum de 30 000 signes, espaces comprises), ces contributions doivent être accompagnées d’un résumé (français et anglais) ainsi que d’une notice biobibliographique et sont à envoyer à Alex Gagnon et à MuseMedusa avant le 1er mars 2017. Prière de suivre les consignes précises du protocole de rédaction.

Witches and Wizards. Figures of a Clandestine Power

Call for papers for the fifth issue of MuseMedusa

Edited by Alex Gagnon


Untiring haunt and legendary bogeyman, centuries-old figure who nevertheless remains as current as ever, the “witch”, both victim and assailant, persecuted while remaining hostile and threatening, is a central figure of our social imagination. Its different identities and significances can only be expressed in the plural, as its faces are verily numerous and varied. Considered historically, witchcraft is, in itself, older than Western Christianity, as it existed much earlier than the establishment of the stake at the end of the Middle Ages and during the Renaissance. Further, when considered culturally as a folkloric and literary figure, the witch is vulnerable to reinterpretations: much like any insult or stigmatized identity17, it can continually be subject to a critical re-appropriation by the heirs of the the first and direct victims of the great witch hunts.

Omnipresent and ambivalent figures with varying forms and historical significance (as magic can be either black or white), witches and wizards have inhabited our culture throughout the centuries, and haunt us today as they did our predecessors, though undoubtedly in a different way. By traversing literary works in the way that they do, witches and wizards defy national frontiers, as well as sociological limits between the fields of large-scale and restricted literary production. Indeed, the highly symbolic world of Anne Hébert’s oeuvre18 abounds with witches and wizards, figures which would soon be found in best-sellers everywhere: the example of Harry Potter’s adventures being the most eloquent as it generated a frenzy in the media of great magnitude, and claimed the endorsement of an entire generation. And while cinema has not stopped revisiting the theme of witchcraft ever since Benjamin Christensen’s Häxan in 1921 (Boza, 16-7), television has, for its part, well explored it since Bewitched in the 1960’s and 1970’s. But witches and wizards have also permeated our everyday lives, as the innocent strolls of their young ambassadors down our decorated streets on ritual October evenings confirm. The historical origins of this rich heritage of the imaginary evidently deserve to be briefly recalled.

Guy Bechtel, historian, distinguishes two types of witchcraft19: on one hand, a “classic” sorcery, found in Antiquity and still claimed by “witches” today (Gaboury, 133-147), associated to a minor magical mastering of potions, clairvoyance, divination and contact with the dead; on the other hand, a “diabolical” witchcraft, relating to the Witches’ Sabbath and to the Ruler of the Underworld, a witchcraft that, as we know, was strongly repressed with the use of fire, but that initially was a purely Christian invention of the 14th and 15th centuries (Bechtel, 120). The victims of these blazing persecutions were countless: although their exact number remains unknown, there certainly were several tens of thousands.

The advent of this diabolical witchcraft has long been studied. “Witch” is the name and the sign of a widely fantasized radical otherness. Its stigmatization is rooted in a climate of tension during the medieval period, which was caused by great scourges, catastrophes (Bechtel, 136), and by the Protestant Reformation. The onset of this witchcraft was also kindled by the combination of an oppressive fear of the devil and a misogyny sustained by the Church. While the Dominicans Sprenger and Institoris publish their Malleus Maleficarum (1487), which will appear in numerous editions until the 17th century, Europe is seized by the fever of demonology. During this period, the devil was apprehended in the imagination as a terrifying being who not only ruled the infernal regions, but who also dwelt in the depths of the individual (Muchembled, 49), crouched like a constant temptation. In such conditions, the profound terror in which were kept the people, and especially the women, inevitably led them to feelings of guilt and shame. As Silvia Federici brilliantly describes in Caliban and the Witch, hinting at Foucault’s idea of “biopower” (Foucault, 183-185), the great witch hunts can be understood as a terror and repression campaign waged at a time where female sexuality was entering the public domain, consequently becoming subject to a greater regulating control. This campaign came with the disciplinarization of the labour force to effectively destroy any potential resistance to the growth of the capitalist relation.

Constantly revisited and revived by critical re-enactments and re-actualizations, the figure of the witch was used by the Christian world as a foil, until it was placed at the center of a new heroism during the Romantic era. As Michelet describes the origins and the nature of the witch in Satanism and Witchcraft (published in French in 1862 and translated in 1863), it becomes quite apparent that he is less a rigid and restrained historian, and more a mythographer of the witch, with a narrative and political verve characteristic of the ideologist. He shows great sympathy towards the suffering folk as he compassionately describes the oppression that characterized its medieval existence. According to Michelet, witchcraft in the Middle Ages originated in the people’s despair: their misery was so great that it gave them the strength to rebel against their rulers. The “people never resorted to such extremes” as invoking Satan “except as a last resource, in utter despair, under the awful pressure of unending wrong and wretchedness” (Michelet, 33). In his writing, witches appear as sparks, as emblems of an awakening, as he shows the delicate light they represented amidst the darkness of the Christian West. Roland Barthes points out that Satanism and Witchcraft, “at once history and novel”, initiates a “historical mythology” (Barthes 103) by presenting the pariahs of the past as martyrs of a civilizational progress that was acquired at great cost, making them the standard-bearers for the “progressive forces of history” (Barthes 105). And while the witch is a recurring motif in traditional tales and legends, of which the famous case of “la Corriveau20” in Quebec is a prime example, the witch has also been the subject of numerous literary appropriations. As Lori Saint-Martin notes, insofar as the rehabilitation of feminine figures devalued by masculine culture is a fundamental step in the feminist approach, the “witch” became, in the last decades of the 20th century, a notable and leading figure in women’s writing (166).

It becomes apparent that the uses, meanings and faces of the witch in modern literary and cultural works are as numerous as they are varied. For apparent historical reasons, witchcraft has almost always been conceived and represented as a feminized issue, and its repression victimized women far more often than it did men. As Sprenger and Institoris observed in 1487, the term “witch hunt” borrows from the most important figure of witchcraft: the female witch, and not the male wizard21. But what of the portrayal of the latter? How do the different representations of witchcraft effectively stir and address the question of the “difference between the sexes”? Is the wizard forever the one who possesses the possessed witch? In short, does the male bewitcher eternally play the active role, vis-à-vis a passive female victim? An investigation into the representation of the wizard, read as a counterpoint, certainly could shed new light on the phenomenon of witchcraft and its seemingly inherent femininity.

But above all, how can the remarkable durability and malleability of these figures in the social imagination be explained? What are the modulations, turning points and constancies in the historical evolution of the witch’s and/or the wizard’s portrayal? Is there some sort of global consistency in said evolution, beyond its scattering in space and time? What becomes of witches and wizards in the literature and the arts of the modern period, from the 19th century onwards? Is there a historical or cultural bond that links the stakes of yore to Walt Disney’s witches? And are the Dominican idea of insanity and the phenomenon of broomsticks and pointed hats on store shelves in continuity with one another? What link must be established between old demonologists’ Sabbath gatherings and our current residential neighborhoods’ delectably sweet Halloweens? These are some of the questions that will be explored and addressed in this issue.

The call is for papers which will place their literary analysis and history within a broader cultural history. The contributions can either be focused case studies of specific works, or historical and/or comparative works set on a longer period. The papers may be written in either English or French (with a maximum of 30 000 characters, spaces included), and must be presented with a summary (in both French and English), as well as a biobibliography. The papers must to be sent to both Alex Gagnon (alex.gagnon.1@umontreal.ca) and MuseMedusa (revue@musemedusa.com) before March 1st, 2017. Please follow the specific instructions of the editorial protocol.

Works Cited

Barthes, Roland. La Sorcière, in Critical Essays. Trans. Richard Howard. Evanston: Northwestern University Press, 1972. Print.

Bechtel, Guy. « La sorcière », in Les quatre femmes de Dieu. La putain, la sorcière, la sainte & Bécassine. Paris: Plon, 2000. Print.

Boza, Alexandre. « L’écran maléfique », Textes et documents pour la classe, dossier « Sorciers, sorcières », issue # 947, January 2008. Print.

Butler, Judith. Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif. Trans. Charlotte Nordmann, Jérôme Vidal. Paris: Éditions Amsterdam, 2004. Print.

Federici, Silvia. Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Trans. Senonevero, Julien Guazzini. Marseille, Geneva, Paris: Entremonde, Senonevero, 2014. Print.

Ferland, Catherine, Dave Corriveau. La Corriveau. De l’histoire à la légende. Quebec: Septentrion, 2014. Print.

Foucault, Michel. La volonté de savoir. Histoire de la sexualité I. Paris: Gallimard (Tel), 1976. Print.

Gaboury, Ève. « Enquête sur le monde des sorcières. De nouveaux voisinages pour l’imaginaire féminin », Recherches féministes, vol. 3, # 2, 1990. Print.

Michelet, Jules, Satanism and Witchcraft: A Study in Medieval Superstition. Trans. A.R. Allinson. Secaucus: Citadel Press, 1973. Print.

Muchembled, Robert. Une histoire du diable (xiie siècle – xxe siècle. Paris: Seuil (Points), 2000. Print.

Planté et al. Sorcières et sorcelleries, Préface. Lyon: Presses universitaires de Lyon (Cahiers masculin/féminin), 2002. Print.

Saint-Martin, Lori. « Figures de la sorcière dans l’écriture des femmes au Québec », Contre-voix. Essais de critique au féminin. Quebec: Nuit blanche (Essais critiques), 1997. Print.