Strophes pour plus d’une Antigone et neuf lavis de Colette Deblé

Mireille Calle-Gruber
Université Sorbonne Nouvelle

Mireille Calle-Gruber est écrivain et professeur des Universités en littérature française et esthétique à la Sorbonne Nouvelle où elle dirige le Centre de recherches en Études féminines et de genres / Littératures francophones (CREF&G/LF). Elle est l’auteur de cinq romans dont Tombeau d’Akhnaton (2006) et Consolation (2010) à La Différence. Par ailleurs, elle a publié la biographie de Claude Simon. Une Vie à écrire (Seuil, 2011) et édité les Œuvres complètes de Michel Butor (2006-2010).


pour Myriam et Sarah-Anaïs

I.



1.
Faut-il pleurer sur vous
faut-il pleurer sur lui que vous pleurez
            Antigone
le jumeau l’enfant le mort le non-enseveli
le destiné à charogne
Pleines de larmes sont toutes choses autour de vous
            précipitée sous l’échancrure du ciel immense
que pas une étrave de nuage ne fend
Vous que je vois allant venant
et toujours vous désespérant
            toujours entre Cité et désert désert et Cité
avec la voix qui lamente qui vocifère
et le corps bloc à l’entame tendresse
intraitable Antigone
rendant poussière à la poussière
            dans la première marche
dans la deuxième marche
dans la troisième – arrêtée
Faible de voix mais pas de vouloir
têtu immémorial
et pas de Requiem
            Sur la Terre la Sèche qui fut au troisième jour séparée des eaux
vous avez mille façons de réveiller les morts
de ne pas oublier l’oubli de l’oubli
de performer la mort encore et encore
de n’être pas consolable

Le poème dit (il le dit en russe) :
Je te cacherai dans une sonate que je fais.
Le poème dit : Ce n’est pas sur l’asphalte où tombent les feuilles
                     Que tu devras longuement m’attendre
                     C’est dans un adagio de Vivaldi.


2.
Le monde est plein de larmes errantes
elles mordent au cœur
            Antigone
de ceux qui furent trop aimés
de ceux qui furent sans amour
les maumariés les désenfantés
            les défaits de leur propre main
que paradis ni enfers ne reçoivent
voués à vaguer erratiques et pas de confins
Vous ne pleurerez jamais toutes les larmes Antigone
            la colère est jeune et la désespérance ancestrale
la douleur renaissante la résistance sans commencement ni terme
Vous tremblez comme herbe folle dans le vent
mais jugez aiguë comme lame d’acier
L’eau lustrale est plus vive que flux de mer
            opale bleu salin bleu sapide bleu cristal et pas cri pas ciel
Dans les nuits et les jours du temps compté
dans le temps sans plus de temps
auprès de l’Aimé vous tissez un linceul de mots
à défaut de sépulture
vous bâtissez un sarcophage de phrases
            la parole d’insomnie tourne trame tenace
lame larme lucidité ténèbre
vous accouchez le mort le réenfantez épousez son droit
et la mort vous creuse d’un évidement monstrueux
Antigone hors les lois

Le dramaturge dit (il le dit en allemand) :
Le texte se consume dans la représentation
comme la poudre dans le feu d’artifice.


3.
Vous vous tenez dans la lumière pulvérulente
oublieuse des jardins
            Antigone
qui serrent entre les murs de brique crue des arbres jaspe et or
et les formes de leurs promesses
Vous chassez les pilleurs de mémoire
            vous vous rendez à l’irréversible à l’irrémédiable
vous faites l’impossible

Mais ni libatoire ni parfum n’est versé par votre main
ni bois de rose cèdre cinnamome ni arbre à myrrhe ni encens
            à peine lâche-t-elle quelque cendre
sitôt au vent distraite
La mort son nom est « viens »
vous hèle
hèle votre jeunesse de fille
            et la forme aïeule de votre amour
en souffrance
dans l’exorbitante fidélité à vos appartenances
à l’arbre mort de votre généalogie
Comme un long fil de phrase
votre main Antigone
            tresse les fils de lin qui vous vêtent d’un nœud coulant
comme si c’était la ligne même noueuse retordue
de la filiation monstrueuse
ce péché originel
qui vous enserrait nuque nue dans le lacet de pendue

Le poème dit (il le dit en russe) :
Non ce n’est pas moi
C’est quelqu’un d’autre qui souffre
Moi je ne pourrais pas souffrir autant

II.



4.
Antigone qui êtes le nom de toutes les antigones
vous courez aux dangers aux insolations aux abîmes
            Comment pleurer jamais toutes les larmes versées
à corps perdus à perte de vue
outremer bleu nil bleu de blues et pas de ciel
Je vous ai vues affluer en nombre
            stridentes dépoitraillées
répétant l’antique rite des pleureuses
dans la Cité des Morts aux sables des bords du Nil
en lisière de la métropole lancée au ciel et dans ses enjambements
            Je vous ai vues antigones mes contemporaines
vous griffant faces et seins
réveillant par le sang le lien de sang éteint
dans les longues tuniques de lin cru
chargées des volutes ébène de l’écheveau de chevelures
            et couvertes de cendre telles qu’on voit
vos processions aux parois d’hypogées millénaires
Je vous vois mes antigones déplorant
les 39 derniers juifs catalans non convertis expulsés ils marchent
novembre 1493 ils marchent ils embarquent
sur la Santa Maria et le San Cristofol
            J’entends l’appel de leurs noms
larme après larme lettre après lettre
Gaspar Noé – Fuentes – Asday – Stelina – Bendit – Nissim – Salomon
de Larat – Petrossa – de Piera – Nathan Mosse – Jacob – La Lobella
et un enfant           Sont-ils jamais arrivés à un port ?

L’écrivain dit (il le dit en français) :
L’histoire de la reine veuve ingérant les cendres de l’époux
faisant de son corps un mausolée vivant
de son deuil une conservation imputrescible Immortalisante.
Il dit : On touche ici à l’invention de l’âme.


5.
Antigone qui êtes le nom superlatif de la sororité
de l’amour de la sœur pour l’autre le frère pour l’autre la sœur
            pour l’autre le tout autre
et tous les autres autres vous vous répandez
antigones plus fortes que lien de sang
solitude solidaire compassionnelle
            non pas un amour pour la vie mais plus loin
un amour pour la mort
Vous donnez âme à la pourriture force à l’ombre blanche
de la mélancolie des disparus
            Vous appelez le rêve qui voit en nous avant même
que nous ayons vue sur le monde
Vos mains veuves des absents dont elles ne portent pas le poids
sont trouées stigmates de Pietà
antigones de la Place de Mai antigones des marches hebdomadaires
            de protestation de mémoire d’indignation de dignité
Camarades antigones du 61 bataillon de marche de Montmartre
pour la Commune de Paris
incarcérées à Saint-Lazare condamnées à déportation
à vie embarquées sur le Virginie vers Nouméa Numbo baie d’Ouest
Jetant aux vents strophes motifs dessins d’herbier
            lorsqu’il devient trop étroit de vivre
Aisés vous le savez sont à reproduire les rituels du deuil
mais irrépétable insubstituable est le vivant le chaque fois unique
Même et étranger né du même pli
jaillissant spermatique accouché de la nuit à la nuit retourné

Le philosophe dit (il le dit en grec) :
La vie lorsqu’elle se rencontre elle-même
fait résonner un fond d’euphorie aussi insondable
que le profond du ciel sans nuages.


6.
Je vous reconnais antigones qui répétez pourquoi pourquoi
vous emplissez vous videz de sanglots telle une danaïde
            Pietà sans pitié
Votre voix c’est la voix de l’âme de Patrocle
ombre pleurante désolée inétreignable
priant en songe Achille
            faire part de feu part de larmes
et mêler leurs cendres aimantes
dans l’unique urne d’or
Vous avez maudit chanté lamenté la séparation
            entre l’aube et l’aurore
de celle qui n’est pas renée
pas libérée des trajets traqués des lignes
de front de fuite de démarcation de résistance
de l’Histoire endurée indurée enkystée dans son jeune destin
            qui se défait nuque nue dans la corde des cheveux de lin
C’est toute la terre qui verse vertige dans le cercueil de la dépendue
Vous avez prié pleuré supplié gorge nouée
mais comment comment recueillir
dans vos bras de Dolorosa
ceux partis en fumée ni corps ni âme
            dans le ciel d’Oswiecim
qui est le nom d’Auschwitz en polonais
lieu sans lieu nom sans nom
les colonnes des bouleaux sont comme temple d’albâtre
stupeur ivre dans le tremblement argenté de l’air
            comment ?

Le peintre dit (elle le dit en portugais) :
Je lègue à mes amis
un ocre jaune pour accepter la terre
un jaune citron pour la grâce
une terre d’ombre naturelle pour mieux accepter la mélancolie noire
une terre de sienne brûlée pour le sentiment de durée

III.



7.
Faut-il pleurer sur vous
faut-il pleurer sur nous qui ne pleurons
            Antigone
ni ne veillons ni n’accueillons
les morts Leurs voix cependant pulsent
dans les lignes des livres
            portant à traversées secrètes
à hasarder la ponctuation démembrer remembrer
labeur labour des textes à réciter interpréter
ouvrir à double tour
            afin qu’arrive l’arrivance de ce qui nous arrive
les héritages illisibles à l’œil mais
sensibles sur la page nue où jouent
le filigrane des mots en caravanes
l’entame des formes l’entrave des phrases
            l’invention de lois liens
de concorde sororité où s’attendre à l’arrivante
la-mort-la-vivante-tombe-lumière
Pas un memento mori
mais grâce rendue à tous les règnes de la vie
Et qui dira la découpure d’une feuille
            sa palpitation bois plume miel lymphe
les joues de la feuille l’épiderme lustré
sa main digitée
la force vive transportée nervurée étoilée
minuscules épanchements sinon le Chant-Poème ?

Antigone dit (elle le dit en grec, en traductions allemande, française et cinématographique) :
Pourtant, pourtant il vous faudra
témoigner pour moi un jour… Moi
pas aux mortels
et pas aux ombres associée,
à la vie, pas à la mort.
Elle dit encore :
Et pourtant j’ai seulement poussé à bout le sacré de façon sacrée.


8.
Jamais assez de déploration
de colère ni de résistance
            Antigone
ni d’imagination pour les images sans monde
ni de poussière pour la poussière
de terre à sépulture
            Il n’y a plus de terre Antigone
Fukushima la mort de la Terre est à pleurer
Tout s’est tu tué The Silent Views
Le photographe          s’est retiré          n’a rien pris
            seule la machine à enregistrer
dépeuplement déshérence désaffection
désordre déportation
des vues tues des vues tuantes
pour aucun œil aucun doigt aucune lèvre aucun deuil
            Et personne pour bercer la mort qui vit exubérante
prolifère brousse brouillée sempervirente
vert acide vert cru malachite vert pomme bleu d’Anvers
lèpre de fleurs cancer des végétations sans nom
Sous les toits pagode les dragons
du temple étranglés dans les lianes
            Et personne pour déplorer sangloter prier
Les vues de rues désédentarisent
désédimentent décèdent
précipitent le temps au passé
Les humains ne furent pas toujours

La philosophie dit (elle le dit en espagnol) :
Le temps ouvre en forme de rose. Tout ce qui s’ouvre en donnant à voir dans l’unité ce qui est apparu comme fragmentaire, voire isolé et de rencontre, il le sauve sous forme de rose. Dans tout fragment, il y a une menace ou un appel à l’aide, comme une chose qui se noie et demande à être sauvée.


9.
Tous les pleurs que vous versez
de tous les corps de tout temps
            Antigones
m’arrivent dans les illuminations du peintre la sœur
Elle fait lavis des larmes lave des émotions
l’aveu d’indiscipline Porte la vie du deuil
            Coulée couleurs portée giclée
débrident les formes pleuvent micas stellaires éclaboussures
vous penchent sur rien pesant gouttes pigment dépôts
vous liquéfient vous versent renversent décomposée
            trouée creusée des couleurs de l’ombre
corps-espace ventre-espace vivant temple
La peinture vous trempe
une lame une force à tout rompre
entame au-dedans résistance au-dehors
            Tu es une sans-trêve Antigone enfin je te dis tu
les strophes tournent phrases comme fil de corde
autour de toi portant le manque pas supportable
portant pitié du monde
pas sur un dos de géant
mais dans le vide immense de tes bras désenfantés
            Trop-plein houleux, le lavis lessive les apparences
laisse l’âme à nu
usée creusée comme l’âme des marches de pierre
que le pied obstinément n’a cessé de monter descendre
cendre sans s’en

Le Poème dit (il le dit en allemand) :
Mais s’ils nous éveillaient, les morts infiniment, une parabole,
vois, ils nous montreraient peut-être les chatons dans
le noisetier vide, les suspendus, ou bien
désigneraient la pluie tombant sur un humus obscur au printemps –,
Et nous qui pensons à un bonheur
en montée, nous ressentirions l’émoi
qui presque nous atterre, quand un être heureux tombe.

Strophes pour plus d’une Antigone et neuf lavis de Colette Deblé fait écho aux écrits de Anna Akhmatova (Requiem) ; Sophocle/Hölderlin/ Bertolt Brecht/Danièle Huillet/ Jean-Marie Straub (Antigone) ; Pascal Quignard (Vie secrète, Dernier Royaume VIII) ; Epicure ; Maria-Helena Vieira da Silva (Testament) ; Maria Zambrano (La Rose du temps. Notes pour une Méthode) ; Rainer Maria Rilke (La Dixième des Elégies de Duino).


Pour citer cette page

Mireille Calle-Gruber, « Strophes pour plus d’une Antigone et neuf lavis de Colette Deblé », MuseMedusa, no 4, 2016, <http://musemedusa.com/dossier_4/mireille-calle-gruber/> (Page consultée le 13 décembre 2017).


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