Entretien avec Pierre Bartholomée

Pierre Bartholomée
Compositeur de l’opéra La Lumière Antigone

Pierre Bartholomée, chef d’orchestre, pianiste et compositeur belge, membre de l’Académie royale de Belgique, a composé deux opéras où intervient le personnage d’Antigone. En 2003, Œdipe sur la route a été créé d’après le roman d’Henry Bauchau au théâtre de la Monnaie à Bruxelles, sous la direction de Daniele Callegari, dans une mise en scène de Philippe Sireuil, avec Valentina Valente dans le rôle d’Antigone. Puis il a composé La Lumière Antigone sur un livret commandé à Henry Bauchau ; la Première a eu lieu au théâtre de la Monnaie en 2007 sous le direction musicale de Koen Kessels, dans une mise en scène de Philippe Sireuil, avec Mireille Delunsch et Natascha Petrinsky ; l’opéra a ensuite été repris en 2012 à la Chaux-de-Fonds par le Nouvel Ensemble Contemporain sous la direction de Pierre-Alain Monot, dans une mise en scène de Jean-Claude Berutti, avec Tomoko Taguchi et Joëlle Charlier.


Entretien réalisé par Myriam Watthee-Delmotte

16 février 2016


Myriam Watthee-Delmotte

Comment l’idée de réaliser un opéra sur l’Antigone d’Henry Bauchau s’est-elle imposée à vous ? Était-ce pour vous une forme de fidélité au diptyque de l’écrivain Henry Bauchau, dont vous aviez composé le livret d’Œdipe sur la route ?

Centre de culture ABC.

Centre de culture ABC.

Pierre Bartholomée

Il avait fallu de longs efforts pour obtenir d’Henry Bauchau qu’il établisse le livret d’Œdipe sur la route. Comme Antigone, mais de façon évidemment moins héroïque, j’avais décidé d’accompagner Œdipe. Je le faisais, en retrait, mais pas à pas, syllabe après syllabe. Quelques années plus tard, ce premier opéra achevé et représenté, pouvais-je abandonner Antigone au bord de la fresque en feu et du chemin disparu, alors que, comme elle le chantait en une phrase ultime, « Œdipe [était] encore sur la route » ? Cela me semblait impossible. Sans bien l’avoir su, j’avais noué un lien très fort avec cette fille pas comme les autres. J’étais habité par un sentiment étrange. Elle chantait encore en moi. Lorsque, au lendemain des représentations, Bernard Foccroulle, le commanditaire d’Œdipe sur la route, m’appela pour m’encourager à faire un nouvel opéra, je n’ai pas hésité. Ce serait Antigone. Il l’a compris et m’a soutenu.

M. W.-D. : Le roman et la poésie de Bauchau ont-ils tous deux mêmement contribué à vous attacher à son Antigone ? En quoi diffère-t-elle pour vous des autres versions du mythe ?

P. B. : Ce qui ne cesse de me frapper chez Bauchau, c’est le ton. D’autres diraient peut-être le style. Son Antigone semble si proche et elle est tellement marquée par le rêve. Extraordinaire interpénétration de l’humain et du poétique. Elle me semble incarner un au-delà rêvé de l’ordinaire terrestre. Ce qu’elle porte et exprime, sa lumineuse intuition de ce qui est juste, est en conflit avec de terribles visions de désespérance. Des visions qu’elle refuse. Sa jeune expérience de l’humain est riche et tragique mais nourrie d’espoir. Elle est en travail. C’est Œdipe, leur errance commune, leurs travaux et leur victoire sur l’indifférence et la folie. C’est Clios aussi, Diotime et Calliope. C’est la mort d’Alcyon, le révoltant « combat de la danse et de la musique ». C’est aussi le souvenir de Jocaste et surtout une irréductible aspiration à la réconciliation.

 M. W.-D. : Pour le premier opéra, vous avez demandé à l’écrivain d’adapter son roman à l’opéra, mais pour la seconde création, vous lui avez proposé de composer, au départ du roman, un livret sur une autre matière : mettre Antigone en confrontation avec une chanteuse contemporaine qui incarne son rôle sur la scène. Pourquoi cette différence de démarche ?

Pierre Bartholomée

Pierre Bartholomée

P. B. : Du roman Antigone, j’avais, d’emblée, voulu n’isoler qu’un instant pour en quelque sorte l’écarteler – le creuser dans la durée. Mon idée initiale : travailler sur le « Cri », ce moment de fulgurance où la voix, abandonnée par les mots, submerge l’être tout entier. Mais, par rapport à mon intuition de l’œuvre à venir, il y avait là une sorte de risque. Ce cri, appel primal, allait imposer une radicalisation simplificatrice en laquelle je ne voulais pas engager mon travail. C’est alors que m’est venue l’idée, à partir du personnage à peine esquissé mais très présent d’Io, « la petite orpheline », d’imaginer Antigone face à elle-même dans une double trajectoire : vers une mort immédiate et dans la remémoration de sa vie. Une image me poursuivait : ces voix étouffées, extérieures à la grotte, voix de la vie, du monde, voix de plus en plus lointaines, que, dans sa définitive solitude, elle continuait de percevoir – derniers vestiges d’une existence, la sienne, bientôt aspirée par le néant.

M. W.-D. : Qui a choisi le titre de l’opéra La lumière Antigone : Henry Bauchau ? Vous-même ? En avez-vous discuté ensemble ? Qu’exprime pour vous ce titre ?

P. B. : La lutte pour décider Henry Bauchau à s’engager dans ce projet a été rude. Il craignait que ses forces l’abandonnent et ses travaux en cours étaient encore nombreux. Il nous disait ne pas trouver de modèle pour le personnage que nous voulions, Philippe Sireuil et moi, nommer Hannah. La question du titre n’est venue qu’assez tard. « La Lumière Antigone » – notez les trois majuscules – j’ai le souvenir d’en avoir fait la proposition alors que l’écriture du poème était près du point final. Dans leur étrange assemblage, ces trois mots nous parlaient. Ils appartiennent à Bauchau. Je les avais trouvés, tels quels, dans un de ses poèmes.

M. W.-D. : Le texte de Bauchau est sous-titré « poème pour le livret de l’opéra de Pierre Bartholomée ». Comment comprenez-vous cette formule ? 

P. B. : Henry Bauchau a, sans doute, voulu marquer une distance à l’égard de ce projet qui lui était un peu venu d’ailleurs. L’idée sous-tendant le projet de nouvel opéra était plus la mienne que la sienne. Même si elle est totalement immergée en Bauchalie. J’avais heureusement deux précieux alliés : Bernard Foccroulle et Philippe Sireuil. Ils pensaient, avec moi, que les clés de ce que nous demandions à Bauchau, cette réflexion sur la mort d’Antigone et ses répercussions jusqu’à nous, étaient à trouver tant dans le diptyque romanesque Œdipe sur la routeAntigone que dans la plus immédiate actualité du monde. Nous lisions et relisions la « Petite Suite au 11 septembre ». Nous ne cessions de le dire à Bauchau qui semblait ne nous écouter que d’un peu loin. Il y avait, miroir tragique, la terrible guerre de Bosnie. Philippe Sireuil était obsédé par les images de toutes ces femmes à la recherche des corps de leurs hommes. Le magnifique poème lyrique que Bauchau nous a finalement offert, bien plus qu’un livret, a transcendé tout cela et répondu au-delà de tout ce que j’espérais à mon désir de l’œuvre qui allait en naître.

M. W.-D. : En quoi le livret écrit par Henry Bauchau sur Antigone vous a-t-il spécialement marqué ? 

P. B. : Je demeure fasciné par son travail sur ce qui, en réponse magnifiquement inspirée à la relative anxiété de mon attente, m’est d’emblée apparu comme la réalisation quasi parfaite d’un dédoublement mémoriel – introspectif et historique – et par la surprenante cohérence de tout ce qui en découle. On est là face à une méditation d’ordre moral qui, à partir des mots les plus simples et dans une surprenante linéarité, porte l’humain à bout de bras apparemment infatigables et interroge les soubresauts du temps et de l’histoire dans l’innocence prophétique d’un refus, d’une négation du désespoir absolu.

M. W.-D. : Comment votre opéra reflète-t-il la spécificité de son interprétation du personnage mythique ?

P. B. : Il y avait certainement une dimension narrative et même parfois épique dans Œdipe sur la route – l’opéra. Narration, dimension épique : la musique tendait, au moins dans certaines de ses composantes, vers le récit, les situations dramatiques, la confrontation à des désirs délirants (la vague). Je pense qu’ici, pour s’identifier aux deux personnages, la musique se glisse plutôt dans la trame des mots. Des mots qu’elle assemble à sa façon, dont elle souligne certains aspects sonores ou sémantiques, qu’elle sculpte, écoute, des mots auxquels elle fait écho, qu’elle interroge, annonce parfois, qu’elle inscrit dans une organisation rythmique de la durée et qu’elle peut aller jusqu’à pousser vers certaines formes d’exaspération vocale. Tout cela met en place un ensemble de figures et d’harmonies strictement musicales qui répond à des exigences spécifiques d’ordre syntaxique autant que poétique, pour, finalement, constituer une dramaturgie autonome, directement issue du poème, et qui tente de l’emporter vers les imaginaires conjugués de la musique et du théâtre.

M. W.-D. : L’opéra que vous avez composé au départ d’Œdipe sur la route est très différent de La lumière Antigone. À quoi tient cette différence de traitement musical ?

P. B. : Je pense que ce qui vient d’être dit indique une part essentielle des différences. Il y a aussi que La Lumière Antigone fait appel à des moyens plus modestes : seulement deux personnages et, pour orchestre, un ensemble d’une quinzaine de musiciens solistes. On est donc loin du « tutti » symphonique, même si l’orchestre d’Œdipe sur la route était aussi articulé et différencié que possible pour, lui aussi, offrir trame sonore mouvante à l’action vocale et dramatique. Pour résumer en simplifiant, on pourrait peut-être dire d’Œdipe sur la route qu’il appartient au « grand opéra » tandis que La Lumière Antigone est un « poème lyrique ». 

M. W.-D. : Antigone parle d’emblée dans sa tombe, au début du prologue : « Je suis Antigone/Antigone ensevelie/Coupée à jamais/des vivants ». Punie par où elle a fauté, elle est enterrée vive, radicalement séparée des vivants. Quelle est cette place des morts, et qu’est-ce que l’opéra de Bauchau apporte à cette vision de la place respective des morts et des vivants ?

P. B. : La fonction de la mémoire paraît primordiale dans les textes et dans la pensée de Bauchau. Mémoire de la vie et de la mort. En même temps, la mort, vue comme défaite ou négation de la vie, semble s’effacer dans un processus où la dimension herméneutique du mystère touche à la prémonition : Œdipe ne meurt pas, il disparaît ; quelque chose de cette vie qui ne s’interrompt pas vraiment continue dans les consciences par le théâtre ; à la « mort » d’Antigone, Hannah a, de longue date – des siècles – pris le relais de son combat au cœur des consciences et à travers le théâtre – le théâtre, outil du passage, le théâtre comme exaltation matérielle d’une sorte d’éternité de la vie.

M. W.-D. : Quelles images politiques y a-t-il derrière votre Antigone dédoublée ? 

P. B. : Refus du compromis mais aussi du désespoir : face au cynisme et à la trivialité d’un pouvoir usurpé, l’Antigone de Bauchau est confrontée au dilemme le plus cruel : obligation d’obéissance ou renoncement à la vie. La vie au prix du déni de conscience ? Ou la vie pour, plutôt, dans une consensuelle vision tactique, celle d’Ismène, conserver une capacité d’agir ? Nous voilà dans l’actualité la plus immédiate et la plus intemporelle de la relation au politique. Actualité aussi, permanente et historique, de la création artistique comme lieu de résistance et engagement dans l’avenir.

M. W.-D. : Dans La Lumière Antigone, il est beaucoup question de la mort donnée, avec la suggestion d’un continuum politique de l’Antiquité au monde contemporain. La projection vidéo s’attache à rendre visibles ces morts accumulées, morts en masse, devenues invisibles à force d’être banalisées dans notre quotidien médiatisé. Mais qu’en est-il de la gestion de ces morts ? Qu’est-ce que les deux protagonistes (Antigone et son double, la chanteuse Hannah) apportent à cet égard ?

P. B. : Ce qu’Antigone et Hannah apportent à la vision rétrospective des drames affectant le monde et la conscience collective, c’est probablement l’humanité de leur regard, ce regard intense et le passage, la transmission des forces qui vont d’Antigone à Hannah. Regard double et uni, empli de douleurs mais aussi de déni du fatalisme. Passage de la conviction fondamentale. Ensemble, elles regardent sans comprendre mais sans rien admettre. C’est le sens même de cette vie qu’elles ne cessent de se transmettre l’une à l’autre et dont elles se nourrissent. Je voyais là, j’y vois encore, un des plus beaux modèles pour un compositeur. Hannah et Antigone sont la musique même : simple polyphonie à deux voix, matière complexe pour explorer le temps.

 

M. W.-D. : Jocaste, qui chez Sophocle donne à Antigone la possibilité de se suicider, est absente ici. Pourquoi ?

P. B. : Est-elle vraiment absente ? Elle ne peut pas l’être puisque nous sommes à la fois dans la remémoration, le questionnement et la volonté de dépassement. Jocaste et Œdipe ont divergé dans leur réponse au destin. Désir de mort, désir de vie. Si proches. Ce n’est pas de rédemption qu’il s’agit ici mais de foi en la volonté et la force du refus. Bauchau nous conduit au plus profond d’une question morale essentielle – bien loin de la naïveté dont quelques esprits chagrins ont cru bon parfois d’affubler la radicale lucidité de sa démarche poétique.

 

M. W.-D. : Qu’est-ce que le fait d’avoir travaillé sur le mythe d’Antigone a changé dans votre vie de créateur ?

P. B. : Probablement tout. Mais qu’est-ce que ce « tout » veut dire ? Empathie et distanciation n’ont-elles pas leurs limites ? Il n’empêche : on ne travaille pas impunément, deux ans durant, au cœur des mots de cette Antigone-là, de son irréductible vérité, de son incarnation dans une voix, de son intrépide vision d’espérance en l’humain.

M. W.-D. : Comment définiriez-vous votre rôle en tant que mythographe ?

P. B. : Je n’ai fait que me glisser dans un processus poïétique ancestral. Je n’ai pu le faire qu’avec les outils du langage aux limites assez floues qui constitue mon horizon de travail, en ouvrant cet horizon à mon propre imaginaire. Questionner ou se soumettre ? Musique et théâtre – ici en symbiose : l’opéra (poésie aussi) – sont de précieux outils pour arracher du sens aux mystères du monde. Mythographe ? Peut-être. Les artistes sont un peu comme les chercheurs : ils travaillent dans l’inconnu. De génération en génération, à la manière des philosophes, ils se passent les grilles toujours inachevées d’une quête inépuisable, celle du sens.

Théâtre royal de la Monnaie

Théâtre royal de la Monnaie

M. W.-D. : Qu’est-ce que la mise en scène a apporté à votre opéra ?

P. B. : Il y a eu, à ce jour, deux productions, donc deux mises en scène. Très différentes, elles faisaient place, toutes les deux, à une sorte de dédoublement de ces personnages eux-mêmes dédoublés, Antigone et Hannah, par la projection d’images en mouvement de leurs visages et de leurs corps, surtout leurs visages. Ces deux approches réalisées dans des conditions et des lieux sans commune mesure m’ont paru être, l’une et l’autre, dans la fidélité à ce tournoiement si propre à la musique produit par l’interrogation des mots (leur mise en voix, leur immersion dans les sons, l’harmonie et les couleurs) et l’agencement des situations dramatiques. Fidélité à l’œuvre ? Accomplissement, en tout cas. Efficace, je pense, dans les deux cas. Directement inspirées par la matière poético-musicale, ces deux approches ne sont évidemment pas les deux seules possibles. Elles s’inscrivent dans la très vaste, l’infinie problématique de l’interprétation.


Pour citer cette page

Myriam Watthee-Delmotte, « Entretien avec Pierre Bartholomée », MuseMedusa, no 4, 2016, <http://musemedusa.com/dossier_4/entretien-avec-pierre-bartholomee/> (Page consultée le 13 décembre 2017).


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