Je suis faite pour partager l’amour non la haine

Béatrice Bonhomme
Université de Nice Sophia Antipolis

Béatrice Bonhomme, poète, directrice de Revue, professeure à l’Université de Nice Sophia Antipolis, spécialiste XX-XXIèmes siècles, a créé, en 2003, un axe de recherche dédié à la poésie, POIEMA, au sein du CTEL, Centre qu’elle a dirigé de 2008 à 2012. Elle a fondé avec Hervé Bosio, en 1994, la Revue Nu(e), revue de poésie et d’art, qui a consacré à ce jour 60 dossiers à l’œuvre des poètes contemporains et elle dirige avec Jean-Yves Masson La Société des lecteurs de Pierre Jean Jouve. Elle a coordonné plusieurs colloques à Cerisy sur des poètes contemporains et elle a publié de nombreux articles et ouvrages critiques sur la poésie moderne et contemporaine.

Citons parmi ses ouvrages critiques : Mémoire et chemins vers le monde (une étude qui s’inscrit comme un hommage à de nombreux poètes contemporains) (Melis, 2009), Pierre Jean Jouve ou la quête intérieure (Aden, 2009), Jude Stéfan, le festoyant français, (Champion, 2014), La poésie comme espace méditatif (Garnier, 2015), Babel aimée (L’Harmattan, 2015), René Depestre, le soleil devant (Hermann, 2016).

Béatrice Bonhomme a également publié des livres de poèmes. On peut citer : Cimetière étoilé de la mer (Mélis, 2004), La Maison abandonnée (Mélis, 2006), Mutilation d’arbre (Collodion, 2008), Passant de la lumière (L’Arrière-Pays, 2008), Variations du visage et de la rose (L’Arrière-Pays, 2013), L’Indien au bouclier (Collodion, 2013). Une pièce de théâtre La Fin de l’éternité a été créée en 2009 à Grenade. Un ouvrage collectif a été consacré à l’œuvre poétique de Béatrice Bonhomme, Le mot, la mort, l’amour (Peter Lang, Oxford, 2013).


Illustration de Stello Bonhomme
Université de Nice Sophia Antipolis

Peintre et Professeur de Philosophie, Stello Bonhomme poursuit une recherche de Doctorat à l’Université de Nice Sophia Antipolis sur la « Représentation vidéoludique » sous la direction de Carole Talon-Hugon. Son travail pictural a fait l’objet de nombreuses expositions.


Illustration de Stello Bonhomme

Stello Bonhomme, Je suis faite pour partager l’amour non la haine, 2016




Antigone guide Œdipe sur la route et ensevelit Polynice.

Elle accomplit le rite des vivants et des morts.

Œdipe est toujours sur la route, parmi la vie et les vivants.

Antigone s’est endormie dans la cabane avec, sur son visage, ce sourire dont Œdipe croit sentir la présence dans ses paumes. Ce qu’elle appelle l’amour a pénétré en lui comme l’inspiration quand il chante.

Accomplir le rituel pour guider les siens, les vivants sur la route, puis ensevelir les morts, les morts de sa famille, les proches, les siens.

Je suis de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent.

– Où es-tu, Antigone ?

Cette jeune fille qu’on a surprise en train d’arranger la sépulture.

Répéter les gestes ancestraux d’un peu de terre, d’un peu de mots jetés sur le corps de nos morts.

Il y a de l’indécence sans doute à couvrir ce corps de terre, à bâtir ce tombeau de mots, à maçonner ce mur de mots.

Ensevelir nos morts dans la terre, dans les mots cérémoniels.

Descends donc là-bas, et, s’il te faut aimer à tout prix, aime les morts. Moi vivant, ce n’est pas une femme qui fera la loi.

Préserver le corps du frère comme une relique. Préserver l’âme du frère pour qu’il puisse reposer en paix.

Préserver le corps du frère pour permettre le passage, le faire passer vers l’autre rive.

Le corps retrouverait alors son lien à la terre, au cosmos.

Antigone, es-tu celle qui accompagne, qui fait passer selon les rites ?

Antigone, pourquoi braves-tu l’interdit ?

Une façon de dire que l’amour fraternel est plus fort que la loi. Une façon de dire que le devoir est plus fort que la mort. Une façon de dire que le lien familial est plus fort que la cité. Une façon de dire que les lois divines sont plus fortes que les lois humaines. Une façon de dire que les rites et les cérémonies sont plus fortes que les lois humaines.

– Es-tu en nous, Antigone ?

Elle reste la gardienne de l’alliance où se nouent les mains de vie et de marbre, sur la table de sang et de cire.

Elle grattait la terre avec ses mains 

Pour lui permettre une autre vie.

« Tu me donneras la main pour m’enseigner le passage dans un dialogue avec toi qui ne finira que quand je te rejoindrai sous la terre. Car j’ai donné naissance à ta nouvelle vie qui est la tienne en moi et je ne te quitte pas ».

Cette cérémonie de protection et d’ensevelissement, l’accomplir dans la tendresse, ce rituel d’enfant.

Avec une petite pelle de fer qui nous servait à faire des châteaux de sable sur la plage.

Une petite pelle d’enfant toute vieille, toute rouillée.

C’était la pelle de Polynice. Il avait gravé son nom au couteau sur le manche.

« Tu reviens la nuit même de ta mort et tu me dis en souriant : Bébé, entre nous, c’est une histoire de poupées. »

Ces quelques gestes ne sont qu’un seul geste, celui de tenir serré tout contre elle son frère jusqu’à son cœur. Un geste où le cœur d’Antigone ne fait qu’un avec le cœur du frère.

Seulement un peu de terre… Mais assez tout de même pour le cacher aux vautours.

L’entendez-vous ? Elle reste avec lui au centre de son cœur, la terre est à jeter rituellement sur le corps de son frère, dans ce sentiment d’absence de recours. Et l’entendez-vous au plus près ? Il est question qu’elle veille désormais à ses côtés, plus vivante de son dénuement, de la déposition de son corps.

« Tu bats le cœur du monde au centre de mon cœur. Tu es couvert d’amour dans le dormant du cœur. »

Non, le sort qui m’attend n’a rien qui me tourmente. Si j’avais dû laisser sans sépulture un corps que ma mère a mis au monde, je ne m’en serais jamais consolée.

« La veille de ta mort, un sentiment de déjà vu, comme si je me trouvais déjà dans un cauchemar à l’issue duquel on me disait : Ton frère est mort. La nuit suivante. Ce coup de fil cinglant dans le silence, ce malaise et l’annonce de ta mort comme un blanc dans le creux du jour. J’attends que le jour se lève pour avoir l’horrible courage de le dire à notre mère. Le jour s’arrêtera au cri qu’elle a poussé quand elle a compris qu’elle avait perdu son enfant. »

Le frère, lancé dans la bataille de la vie, il se brûle lui-même. À corps perdu, à vivre et à mourir. Comme ce qui emprisonne désormais le mouvement et ne laisse que quelques instants fixes de lui.

Nous apercevons la fillette qui pousse des lamentations aiguës, comme fait un oiseau affolé, quand il arrive au nid et n’y trouve plus ses petits. Elle aussi, en voyant le corps exhumé, elle se prend à gémir, à crier, à maudire les auteurs du sacrilège. De ses mains, elle amasse à nouveau de la poussière ; puis levant un beau vase de bronze, elle couronne le cadavre d’une triple libation.

« Je suis restée gardienne de ce corps où gît ton cœur de jeune homme. Je suis désormais gardienne de ce corps et je dois, au prix même de ma vie, le recouvrir d’un peu de terre, selon les rites. Je suis restée seule avec toi, dépositaire du cœur de mon frère, et j’ai eu l’impression d’avoir porté un jeune homme en terre. Tu avais toujours été dans la vie et dans le cœur des choses et tu étais mort jeune, plus vivant que tant de vivants. »

La terre était jetée sur lui. Selon les rites.

Cendres, cérémonies de deuil, il a rejoint la terre.

« Je suis restée avec toi, car tu es en moi, devenu moi par notre agonie, comme si j’avais accouché d’un jeune homme intouchable, rituellement recouvert de terre. »

Pour avoir pris soin de ta dépouille.

« Tu as commencé ce chemin vers la mort qui me semble maintenant si familier. Jamais un mort ne m’a été plus familier que toi, comme une partie de moi-même, de ma propre chair que l’on mettrait, un peu plus tard, vivante au tombeau. Rien n’était plus simple, plus familier que toi dans la mort. Tu as juste commencé ce chemin avant moi, par la blancheur de cire de tes mains de gisant. »

Il n’y a point de honte à honorer ceux de notre sang.

Puis devenu si vulnérable, un visage au-dessus d’un berceau.

C’était beau. Tout était gris. Le jardin dormait encore. Courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre.

Pour vivre encore un peu de nuit.

Rien qu’un pas plus léger qu’un passage d’oiseau.

Ceux qu’on n’enterre pas errent éternellement sans jamais trouver le repos.

Celle qui guide leur permet de rester en vie, parmi la vie et les vivants.



Pour citer cette page

Béatrice Bonhomme, « Je suis faite pour partager l’amour non la haine », MuseMedusa, no 4, 2016, <http://musemedusa.com/dossier_4/beatrice-bonhomme/> (Page consultée le 23 août 2017).


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