Normes sociétales et discours littéraires : le « cas Médée » ou le motif de la mère infanticide dans la littérature germanophone

Ingeborg Rabenstein-Michel
Université Claude Bernard — Lyon 1

Auteure
Résumé
Abstract

Germaniste de formation, Ingeborg Rabenstein-Michel est maîtresse de conférences à l’Université Claude Bernard – Lyon 1. Directrice du Centre de Langues de l’UCBL, elle est aussi membre du Centre de recherche LCE (Langue et cultures européennes/EA 1853-Lyon 2) où elle dirige un axe consacré au genre (Féminin-masculin dans une dialectique du déplacement : évolutions, interactions et perspectives dans les champs artistiques). Ses enseignements comprennent les cours pour germanistes spécialistes, un séminaire consacré à l’International, ainsi que des modules genre dans le cadre du Centre Louise Labé (Université Lumière-Lyon 2) et dans la formation des futurs enseignant-e-s des premier et second cycles. Elle a collaboré au Dictionnaire des femmes créatrices, dans la section « Littérature/Allemagne – Autriche – Pays de langues germaniques ». Ses recherches portent sur les rapports entre littérature et mémoire, sur les écritures autobiographiques féminines, les transpositions fictionnelles du XIXe au XXe siècles) et, récemment sur la bande dessinée de langue allemande.

Médée est triplement barbare en tant que non-grecque, donc non-civilisée, en tant que magicienne et traitresse de son peuple, et en tant que vengeresse meurtrière et infanticide. C’est cette dernière représentation de Médée en mère monstrueuse défiant les normes sociétales et humaines qui nous intéressera ici : en transgressant le rôle fixé et prescrit par un patriarcat soucieux de préserver des prérogatives plus ou moins légitimes, elle porte atteinte aux autorités qui la gouvernent, mari, famille, société, État. L’analyse d’un choix d’œuvres montre comment la littérature de langue allemande a su, de manière continue, non seulement représenter mais aussi prendre à contre-pied des discours législatifs, médicaux et moraux normatifs entièrement centrés sur la nécessité de punir pour donner l’exemple. Au moment où Kant avance une thèse audacieuse pour inviter à changer le regard, ne serait-ce que juridique, qu’on pose sur la « mauvaise mère », le plus souvent victime plus que criminelle, des auteurs majeurs (Bürger, Schiller, Goethe) souvent juristes de formation et témoins et/ou jurés dans des procès d’infanticide créent des archétypes et scenarii que reprennent en les adaptant les écrivains des siècles suivants (Brecht, Struck, Turrini, Vanderbeke). Du crime à la pathologie, de l’aliénation à l’inadaptation, du pénal au social, le « cas Médée » suscite, jusqu’à nos jours, une interrogation vive sur le comportement « hors-normes » de ces nouvelles barbares dorénavant plus étrangères à elles-mêmes qu’à la civilisation qui avait jadis servi de prétexte pour exclure Médée.

Medea, a savage three times over: as non-Greek therefore non-civilised, as a magician and traitor to her people, as a murderous and infanticidal avenger. It is this latter representation of Medea as a monstrous mother defying all societal and human standards that interests us here. By transgressing the role fixed and prescribed by a patriarchy concerned about preserving more or less legitimate prerogatives, she violates the authorities that govern her: husband, family, society, State.

By analysing a selection of works, we can see how the literature written in German was continuously able not only to represent but also to take the opposing view of normative legislative, medical and moral discourses which were completely centered on the need to punish as an example. As soon as Kant put forward an audacious theory to attempt to change at least the legal perspective of the “bad mother”, more often a victim than a criminal, major authors (Bürger, Schiller, Goethe), often legal experts and witnesses and/or jurors during infanticide trials, created archetypes and storylines that were taken up and adapted by writers of the following centuries. Brecht, Struck, Turrini, Vanderbeke and many others dealt with the theme afterwards. From crime to pathology, from alienation to maladjusment, from penal to social, the “Medea case” even today stimulates sharp questioning of the “nonstandard” behaviour of these new savages stranger to themselves than to the civilisation that once served as a pretext to exclude Medea.


Médée, mère monstrueuse

Dès l’Antiquité, des discours masculins ont décrit et façonné la fonction maternelle1 et, par conséquent, le personnage de la mère. Mythologiques, médicaux ou philosophiques, ils modèlent, voire modélisent, une représentation résumée alors dans la formule attribuée à Hippocrate : tota mulier in utero. De l’observation biologique (seules les femmes sont dotées d’un appareil permettant de concevoir et porter les enfants, et de les mettre au monde), on déduit ainsi une prédisposition innée au maternage. Et être mère se traduit en termes de dévouement et de sacrifice : dans le Banquet de Platon, la prêtresse et prophétesse Diotime explique que les femelles du monde animal sont prêtes à se battre pour leurs petits et à se sacrifier pour eux, qu’elles consentent à souffrir la torture de la faim pour arriver à nourrir leurs rejetons. Cet admirable dévouement qui ne tient pas compte du fait qu’il existe, chez les animaux, des comportements maternels tout autres, est perçu comme une « loi de la nature » qui doit être tout aussi « naturellement » étendue aux femmes. Honnête, Diotime pose toutefois la question du choix : les femmes ont-elles seulement la possibilité d’échapper aux normes et attentes de la société ?

Cette étude propose une mise en perspective de normes sociétales et de discours littéraires y répondant. Il s’agit ici de montrer comment des auteurs de l’aire germanophone commentent, justifient, anticipent des évolutions juridiques, de l’approche purement répressive et punitive jusqu’à la compréhension pénale de situations individuelles complexes. Dans ces œuvres, le personnage de Médée, fille du roi Aétès de Colchide2, est explicitement et/ou implicitement présent comme archétype de la mère monstrueuse. La « Colchidienne », supposée cruelle, sauvage, voire inhumaine, pour la simple raison qu’elle n’est pas grecque (c’est-à-dire non issue du monde « civilisé3 »), est certes triplement barbare4 pour le monde antique en tant que traitresse, meurtrière, et infanticide, mais c’est autour de cette dernière question que se cristallise, jusqu’à nos jours, la discussion. Déjà chez les auteurs anciens – Euripide et Sénèque5 – le personnage de Médée est controversé. Vengeresse, monstre, sorcière, mais aussi femme bafouée, profondément blessée et, plus tard, perdue, opprimée, responsable, mais non coupable, voire innocente : les variations de cette construction à travers la littérature et les discours législatifs normatifs sont nombreuses.

Le « cas Médée »

Ne pas respecter la nature féminine validée par les institutions signifie, pour la femme et mère, porter atteinte aux autorités qui la gouvernent : mari, famille, société, État. En y contrevenant, elle ouvre par son geste

un abîme d’horreur et d’angoisse. La mère est supposée chérir ses enfants ; on la croit, on la voudrait, disposée à tout subir, à accepter tous les sacrifices, par amour pour eux. Celle qui les détruit renie sa propre nature, crée le scandale suprême, l’anarchie suprême. Elle commet aussi un crime de lèse-paternité. Dans une société patriarcale, le père est propriétaire de ses enfants : la mère qui les tue attente à cette prérogative.6

On voit comment le politique se superpose au discours philosophique et médical, car le scandale souligné par Kniebiehler est en fin de compte non pas l’infanticide lui-même, mais l’infanticide commis par la femme/mère puisque la pratique est acceptée pour les hommes, à qui la loi grecque, puis romaine, accordait le droit de vie ou de mort sur ses enfants. Le pater familias seul pouvait les intégrer dans la famille, en les acceptant des mains de la sage-femme, ou les rejeter (ce qui pouvait être le cas pour un enfant mal formé, une fille en surnombre ou encore un enfant pour lequel sa paternité pouvait sembler insuffisamment prouvée). L’infanticide en tant qu’outil de consolidation du pouvoir (pour empêcher, par exemple, les conflits de succession au sein d’une dynastie) est par ailleurs une pratique admise pour les puissants7. Le discours normatif visant les femmes se construit donc, « pour le bien de tous », sur une loi naturelle érigée en loi sociale dont elle légitime simultanément l’existence et les conséquences : un opportun statut d’infériorité justifiant et renforçant la supériorité du masculin. Notons que, dans ce contexte, le meurtre par sa génitrice d’un enfant mâle apparaît comme plus haïssable encore – et de ce fait condamnable – que celui d’une fille. Rarement, voire jamais, on ne s’interroge sur les raisons de ces actes. On se contente d’établir la culpabilité de la mère qui, en reniant sa « vraie nature », menace un ordre sociétal normatif. Par la suite, les traités d’hygiène et de maternage qui fleuriront à travers les siècles chargeront de plus en plus exclusivement les mères de la responsabilité d’une meilleure préservation de la vie. Eux aussi obéiront moins à des raisons morales qu’utilitaristes. De manière explicite ou implicite, les discours politiques, philosophiques et médicaux convergent ainsi dans un dispositif commun de « normalisation » de la fonction de mère, et de culpabilisation et de répression des femmes. Les mères « déviantes » sont présentées comme des exceptions monstrueuses dont le châtiment se doit d’être exemplaire pour préserver la société dont elles ont renié les conventions.

Normes sociétales et discours littéraires

Dans l’aire germanophone, de nombreux contes8 mettent très tôt en scène des mères qui, faisant fi de leur sens du sacrifice réputé « inné », commandent la mort d’un enfant (Schneewittchen/Blanche-Neige), essaient de l’éliminer par la maltraitance (Aschenputtel/Cendrillon) ou l’abandonnent, le plus souvent en poussant un mari à le faire, comme dans Hänsel et Gretel (Jeannot et Margot). Ces formes « indirectes » d’infanticide s’expliquent le plus souvent par la jalousie (il s’agit d’éclipser une fille ou une belle-fille à la beauté offensante ou dérangeante pour une succession) ou par des raisons économiques : dans Hänsel et Gretel, les parents sont trop pauvres pour nourrir toutes les bouches. Mais surprise : dans ce dernier conte, le crime reste impuni, et les rejetons abandonnés non seulement survivent et reviennent chez eux, mais deviennent, par un retournement de situation (ils ont mis la main sur le magot de la sorcière), les sauveurs de la famille.

Dans la plupart de ces contes, le clivage du personnage maternel en mère biologique généreuse, aimante et souvent disparue, et en marâtre cruelle qui a pris la place de la première et à laquelle peuvent plus facilement être attribués la maltraitance, voire les intentions et/ou actes de meurtre, permet alors de préserver l’ordre moral et social : les défaillances de la mère biologique sont rejetées sur son alter ego négatif9, le discours sur la féminité et la maternité est sauvegardé et l’appareil légal de répression justifié. La littérature de langue allemande a cependant commencé dès le XVIIIe siècle, où le thème de la mère infanticide est particulièrement présent10, à refigurer le personnage en le contextualisant. Des œuvres de Gottfried August Bürger, Friedrich Schiller et Johann Wolfgang Goethe pourront ici servir d’exemples. En 1778, Bürger (qui sera en 1781 juge dans l’affaire de l’infanticide de Catarina Erdmann) décrit, dans sa longue ballade Die Tochter des Pfarrers von Taubenhain (La fille du curé de Taubenhain), le destin de Rosette, jeune fille innocente et sage qui refuse tous les prétendants jusqu’à sa rencontre avec le jeune Falkenstein. Séduite par la beauté de ce jeune noble, par ses cadeaux et ses promesses, elle succombe et se retrouve enceinte. Battue et jetée à la rue par son père, un curé, elle supplie Falkenstein de rétablir son honneur en l’épousant comme il l’avait promis. Celui-ci refuse une telle mésalliance, mais lui propose de devenir sa maîtresse attitrée. Désespérée, elle s’enfuit, accouche seule d’un garçon qu’elle tue en lui enfonçant une épingle en argent dans le cœur avant de creuser sa petite tombe de ses mains nues. Découverte, elle expie son crime sur la roue.

Quatre ans plus tard, en 1782, Friedrich Schiller reprend le thème dans Die Kindsmörderin (« L’infanticide »). Louise, trahie et abandonnée par son séducteur, qui lui avait, une fois de plus, tout promis, égorge le fils qu’elle vient de mettre au monde. Condamnée à la peine de mort, elle refuse de demander grâce et se contente de supplier le bourreau de manier d’une main ferme la hache qui séparera sa tête de son cou.

La « mauvaise mère » emblématique de la littérature allemande est la Marguerite de Goethe11. Séduite par Faust à qui Méphistophélès, son mauvais génie, avait promis connaissances et conquêtes féminines, elle succombe à ses stratégies de séduction : regards admiratifs, main serrée passionnément, bras négligemment glissé autour de la taille fine de l’objet du désir, belles paroles, déclarations enflammées, cadeaux et promesses. Faust a paru mu par de si honnêtes intentions… Abandonnée comme ses sœurs Rosette et Louise, Marguerite tue son nouveau-né et se fait arrêter12. La dernière scène du drame nous la montre, devenue folle, dans son cachot, attendant son exécution.

Le scénario est identique dans les trois cas : une mère absente ou défaillante, car trop faible ; une jeune fille innocente séduite et abandonnée. L’infanticide est présenté comme une conséquence inévitable du péché, une vaine tentative d’échapper à la mise au ban de la société et au châtiment en faisant disparaître, au sens littéral du terme, le corps du délit. Seule Louise proclame avoir aussi voulu épargner à son fils (notons que les trois enfants tués sont des garçons) le poids de la bâtardise. Une fois découvertes et jugées, leur mort seule peut rétablir l’ordre moral et social. Trahies comme Médée, mais loin d’être des vengeresses flamboyantes comme leur sœur colchidienne, elles sont de naïves victimes issues de la petite bourgeoisie, des proies faciles pour leurs peu scrupuleux séducteurs.

Des voix, et non les moindres, s’élèvent pourtant à la même époque pour dénoncer le traitement réservé aux mères infanticides, au-delà du simple discours de compassion et de miséricorde. Dans Grundlegung zur Metaphysik der Sitten (Fondement de la métaphysique des mœurs), Kant défend, en 1785, dans la partie traitant du droit pénal et du droit de grâce, un point de vue inattendu : la suppression d’un être dépourvu d’existence légale, puisque de naissance illégitime, lui semble logiquement ne pas devoir tomber sous le coup de la loi. L’infanticidum maternale13, c’est-à-dire la suppression d’un enfant par sa fille-mère dont la honte (Schande) ne peut pas être effacée par le séducteur ou par l’État, serait de ce fait un crime que l’État pourrait se permettre d’ignorer. Irrecevable bien sûr au XVIIIe siècle, l’argument le sera encore moins au siècle suivant où s’achève, parallèlement à la construction de l’image de la « bonne mère », la stigmatisation de la mère défaillante ou meurtrière. Rejoignant les discours politiques et moraux, les discours médicaux – donc scientifiques – sur l’allaitement, l’abandon du maillot, la propreté et l’exercice physique insistent sur le dévouement maternel sans limites comme condition essentielle au renversement de la courbe de la mortalité infantile, ainsi que sur la nouvelle fonction de la mère comme première éducatrice de ses enfants. Au XIXe siècle, à une époque marquée par cet intérêt nouveau accordé dorénavant à l’enfant, la mère est aimante ou n’est pas14. Moins que jamais Médée ne pourra compter sur l’indulgence de la société et des juges. Et les discours psychologiques et analytiques du début du XXe siècle viendront compléter et renforcer l’image d’Épinal de la « bonne mère » en pathologisant la mauvaise mère forcément monstrueuse, caractérisée par l’a-moralité, l’a-normalité, voire l’aliénation. L’infanticide est un acte considéré comme défiant les lois de la nature, de la société et de l’Église, et dorénavant aussi de la science.

Dans les œuvres littéraires, les filles-mères infanticides changent alors de profil. Elles continuent d’être séduites et abandonnées, mais ne sont plus ces oies blanches issues de la petite bourgeoisie. Elles sont dorénavant ouvrières, travailleuses à domicile, filles d’artisans, domestiques souvent transplantées de la campagne dans la complexité des milieux urbains. Leurs séducteurs, voire violeurs, – souvent leurs propres patrons et employeurs – ne sont pas plus inquiétés qu’auparavant. À la honte de la stigmatisation sociale s’ajoute désormais la peur de la perte d’emploi au nom de la préservation des bonnes mœurs, à une époque où les tours du Moyen Âge qui avaient permis d’accueillir dans les institutions religieuses les nouveau-nés non désirés ont disparu. L’alternative que la société réserve à celles qui décideraient de garder et d’élever le bébé (et qui se montreraient ainsi paradoxalement « bonne » mère) se résume alors le plus souvent à la prostitution. Pour les infanticides, il n’y a aucune circonstance atténuante15. Au contraire, la législation se durcit encore, tout comme pour l’avortement (faiseuses d’anges et clientes).

En commentant dans son journal le fait divers relatant l’histoire d’une jeune servante qui, abandonnée par son amant, avait étranglé son nouveau-né, Franz Kafka constate la fatalité d’un « schéma tragiquement immuable16 ». Ce scénario « classique » est actualisé et radicalisé par Bertolt Brecht, en 1922, dans son poème « Von der Kindsmörderin Marie Farrar »17 (« De Marie Farrar, mère infanticide »). En décrivant le chemin de croix de Marie (tentatives d’avortement risquées et ratées, tâches lourdes assumées jusqu’au début du travail, accouchement solitaire dans les latrines des domestiques, meurtre de l’enfant qui risquait de la trahir par ses cris), il s’interroge sur son destin : rachitique, presque simple d’esprit et sans attraits, elle n’est pas perdue à cause de sa beauté comme jadis Rosette, Louise ou Marguerite. Opprimée et exploitée, cette misérable infanticide est chez Brecht une prolétaire terrorisée qui aurait peut-être bien voulu être comme ces « bonnes » mères qui ont la chance d’accoucher dans des lits conjugaux douillets et rassurants et qui peuvent se permettre de considérer leurs enfants comme une bénédiction. Condamnée par la froide et impitoyable sévérité de ses juges, qui ne voient que sa « dépravation », Marie Farrar meurt faute d’avoir eu le choix d’être mère. Ni folle, ni contestataire de l’ordre social, dont elle est pourtant la victime, Marie Farrar, à qui les bien-pensants se plaisent à refuser leur compassion, paie de sa vie son infériorité sociale. Sa cause est perdue d’avance. L’existence de cette dérisoire Médée, cible facile d’une inhumaine justice humaine18, se trouve résumée dans trois laconiques lignes du poème, qui sonnent comme une lugubre épitaphe : « Marie Farrar, geboren im April / Gestorben im Gefängnishaus zu Meissen / Ledige Kindesmutter, abgeurteilt […]19. »

Après la Seconde Guerre mondiale, et surtout à partir des années soixante, le thème de l’infanticide devient central dans la littérature20, le plus souvent en thématisant l’avortement dans le contexte du combat pour sa légalisation et le droit à la contraception. Karin Struck en fait, en 1977, le sujet de son roman Lieben21 (Aimer). Lotte, sage-femme de trente ans, subit, en Hollande, une interruption de grossesse que le paragraphe 218, qui ne sera abrogé qu’en 199522, interdit alors formellement en Allemagne. Quatre titres de chapitre sur neuf du roman incluent le terme23, attirant ainsi l’attention sur la décision toujours traumatisante de tuer l’enfant dans son ventre : « Lotte se sent amputée, écrit Struck, amputée en tant que femme. Sa maternité mutilée. Elle rêve de la mort. Sa souffrance pourrait s’y dissoudre. Mais on ne meurt pas si vite 24 ».

Dans la refiguration par Struck, politique et corps sont explicitement liés comme ils l’étaient chez Simone de Beauvoir en 1949. Dans le prolongement de Bürger et de Brecht25, Struck décrit minutieusement la réalité de ces corps de femme meurtris, l’insurmontable blessure d’une décision « jamais prise à la légère », comme le souligne Simone Veil devant l’Assemblée nationale française, où elle défend la dépénalisation de l’IVG le 26 novembre 1974. L’infanticide à proprement dit est de son côté traité sous un angle nouveau par Peter Turrini qui, dans sa pièce Kindsmord26 (Infanticide, littéralement « meurtre d’enfant »), entend dénoncer, en 1973, « un système patriarcal bourgeois qui perpétue, même sous des dehors des plus feutrés, l’oppression des femmes27 ». Basée sur un fait réel (au domicile de ses parents, une jeune femme de milieu aisé, que Turrini avait rencontrée en prison après son arrestation, tua, en l’étranglant dans son bain, sa petite fille de 10 jours), créée simultanément à Klagenfurt et Darmstadt28, la pièce met en scène une accusée dorénavant anonyme (« elle ») qui, face au juge, à son père et à son ami – rien que des hommes – se montre incapable de justifier ou, au moins, d’expliquer un acte qui ne semble plus correspondre à aucun des motifs connus : désir de vengeance (elle n’est pas trahie par son ami qui s’était même montré content de sa future paternité), peur de la honte (son père médecin se réjouit de la grossesse de sa fille, sa mère tricote la layette), raisons économiques ou oppression (« elle » évolue dans un milieu aisé), militantisme (« mon ventre est à moi »), mais à un facteur nouveau : le sentiment d’une profonde inadaptation à la société et d’incompréhension de ses normes. « Elle » dit :

Rien ne va de soi pour moi. J’observe comment font les autres. Je fais des mouvements comme si je marchais. Je parle comme on parle. Tout imiter, c’est ma seule chance – sans ça, je n’existerais pas. […] J’ai toujours peur que quelqu’un ne vienne et remarque que je suis transparente…29

« Elle » devient ainsi une « nouvelle barbare », une étrangère à l’instar de Médée : auteure d’un crime monstrueux, mais surtout exclue/s’excluant d’une société dans laquelle elle est incapable de trouver sa place. « Elle » évolue à la marge, dans les marges, comme le font aujourd’hui celles qui défraient régulièrement la chronique des faits divers : dans le contexte de la régulière remise en question du droit à l’avortement et d’une construction de l’identité féminine toujours aussi complexe, la meurtrière inconsciente/innocente de Kindsmord avait en quelque sorte anticipé un désarroi qui montre que le clivage entre la représentation idéalisée de la mère et la réalité de la maternité perdure. On pourrait même parler d’une radicalisation du phénomène au vu des cas récents d’infanticides souvent perpétrés, suite à de farouches dénis de grossesse, par des femmes considérées jusque-là comme « normales » et souvent déjà (bonnes) mères.

L’infanticide serait-il alors globalement un fantasme féminin malgré les avancées de la législation ? En 1990, Birgit Vanderbeke l’affirme dans son roman Das Muschelessen (Le dîner de moules)30 où la minutieuse et ennuyeuse préparation du traditionnel repas de moules débouche sur un aveu inattendu. En l’absence du père, et devant les enfants ébahis, la déclaration de la mère fait exploser un univers bourgeois bien ordonné et un peu terne, et brise brutalement l’image si laborieusement construite de l’idylle familiale :

Et puis il s’est avéré qu’en secret, ma mère avait toujours vénéré et admiré Médée, nous avons d’abord été vraiment terrifiés, quand elle a dit Médée, parce que nous étions les enfants, et en fin de compte c’est nous qui y serions passés, mais ma mère a dit, ce sont juste des fantasmes, les empoisonner tous, et puis la paix. […] ; dès qu’elle avait dit ça, Médée, les empoisonner tous et puis la paix, elle s’est sentie profondément mauvaise… […] ; mais elle n’a pas voulu en démordre, elle avait vénéré et admiré Médée, pourtant, vous représentez tout pour moi, a-t-elle dit, parce qu’elle ne se comprenait plus elle-même, personne n’a douté que nous représentions tout pour notre mère, et personne ne doutait que Médée avait aimé ses enfants, ma mère n’a pas compris où s’en était allée la bonté qui était en elle.31

« L’abominable forfait », selon l’expression d’Euripide, devenu meurtre par amour tout en continuant de représenter l’ultime négation du principe maternel cher à Goethe32, fonctionne dès lors comme l’inquiétant révélateur des « dissonances grandissantes » entre individu et société33.

Justice pour Médée

La liste des auteurs (et auteures) de langue allemande ayant thématisé le mythe de Médée est longue34. Soulignons que certains sont juristes de formation, ont suivi ou étaient impliqués dans des procès pour infanticide, ont tenu à rencontrer ces meurtrières d’enfant qui inspireront leurs œuvres. Celles-ci montrent que, quel que soit l’éclairage choisi (furie incontrôlable, impitoyable vengeresse, femelle dépravée, innocence séduite, simple d’esprit abusée, victime exploitée, folle, rebelle, actrice plus ou moins monstrueuse de sa propre émancipation…) et malgré une évolution évidente des discours littéraires et législatifs qui tendent à converger dans un refus de la condamnation, le désarroi devant un comportement féminin « hors normes » reste palpable.

Chaque époque façonne et représente Médée à sa façon35. Les variations dans la littérature de langue allemande dessinent une image multiple dont nous trouvons l’écho dans la peinture : Médée tuant ses enfants sur un vase grec, Médée héroïne sur les fresques de Pompéi. La représentation la plus connue, celle à laquelle il est régulièrement fait appel quand il s’agit d’illustrer le personnage, est sans doute celle de Delacroix : sa Médée furieuse, peinte entre 1936 et 1838, présentée au public pour la première fois en 1840, est représentée devant une coulisse de rochers (une nature agressive et sauvage), le couteau à la main, serrant contre elle ses deux fils encore vivants et nus. Sur le point de commettre son crime, elle apparaît littéralement comme « umnachtet », c’est-à-dire plongée dans la nuit (Nacht) du désespoir, de la vengeance, de la folie par un effet d’ombre qui voile son regard. Un demi-siècle plus tard, une lithographie de Mucha annonçant, en 1898, une représentation théâtrale où Sarah Bernhardt incarne le personnage principal, montre en revanche une Médée impérieuse brandissant presque triomphalement l’arme du crime au-dessus des enfants égorgés qui gisent aux pieds de leur mère.

Mais la plus inquiétante et dérangeante représentation picturale pourrait être aujourd’hui encore celle de Bernard Safran (1924-1995) qui, en 1964, représente Médée en bourgeoise avant le crime. Vêtements sombres et stricts, double rang de perles, elle pose avec ses deux garçons dans le halo d’un ciel d’orage. Rigide, le regard fixe et un peu vide, cette mère si convenable semble à même de réaliser à tout moment le fantasme décrit par Vanderbeke. Safran saisit sa Medea juste avant le fatal pas de côté qui la situera au-delà de l’explication et de la compréhension. Elle incarne une de ces nouvelles Médée qui, plus qu’étrangères à la société, sont dorénavant étrangères à elles-mêmes.

Aujourd’hui comme hier, le personnage de Médée en tant qu’incarnation de la mère infanticide suscite la fascination autant que la répulsion : mais les auteurs semblent de nos jours embarrassés de rendre compte des nouvelles formes que prend l’infanticide. Comment, en effet, traiter de cette mère qui tue, en février 2007, à Esslingen, ses deux garçons de huit et dix ans à cause de ses problèmes familiaux et conjugaux ? Ou de cette mère de trois enfants qui tue et enterre dans des pots de fleurs et dans un aquarium ses neuf bébés suivants (affaire découverte en 2008 dans le Land de Brandebourg) ? De cette jeune policière qui, en janvier 2011, tue d’un coup de couteau son nourrisson non désiré qui risquait de la gêner dans sa carrière et de l’obliger à diminuer son train de vie ? Ou encore de cette jeune femme de dix-neuf ans qui étouffe son bébé et le dépose dans une gouttière au mois d’août de cette même année ? La littérature allemande semble actuellement un peu à court de mots pour en parler – peut-être, simple hypothèse qui reste à vérifier, à cause de la surmédiatisation de ces affaires dans la presse.

Le social ayant progressivement remplacé le pénal, nous sommes aujourd’hui fort heureusement très loin de la Lex Carolina (et plus particulièrement de son article 131). Promulguée par Charles Quint en 1532, cette loi condamnait à la peine de mort, sur la roue, par enterrement vivant, empalement et/ou démembrement, les mères qui, selon la formulation de l’époque, « tuaient leur fruit » – une injustice et une cruauté qui se trouvaient déjà à l’époque brocardées dans des discours de simple bon sens (pamphlets, libelles et littérature) ayant aussitôt pris le contre-pied du discours répressif. Depuis 1998, la loi allemande assimile l’infanticide à un homicide. Les peines prononcées ces dernières années sont souvent assez légères, et il y a eu des acquittements. De plus, l’article 6, alinéa 4 de la loi fondamentale allemande (Grundgesetz) protège dorénavant la mère.

En 2007, un « sommet des enfants » avait proposé de légiférer sur le droit de l’enfant à la santé, au développement et à l’épanouissement36. Un événement que la presse allemande n’avait alors pas hésité à couvrir en titrant « Gretchen 2007 » (Marguerite 2007).

Médée n’a pas fini de nous interpeller.


Pour citer cette page

Ingeborg Rabenstein-Michel, « Normes sociétales et discours littéraires : le “cas Médée” ou le motif de la mère infanticide dans la littérature germanophone » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_3/rabenstein-michel/> (Page consultée le 23 juin 2017).