Rencontre

Caroline Hogue
Université de Montréal

Caroline Hogue termine son baccalauréat en Littératures de langue française à l’Université de Montréal, au cours duquel elle a passé un an à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Elle entamera une maîtrise en janvier 2016, sous la direction d’Andrea Oberhuber ; son mémoire portera sur la tauromachie comme représentation de l’écriture chez Michel Leiris et Ernest Hemingway.


Comme tous les premiers dimanches du mois, je me rends à ce café de Villeray, situé à mi-chemin entre sa maison et mon appartement. Le décor de notre lieu de rencontre est neutre, la clientèle est uniforme, le café y est souvent fade. Nous avons tout prévu pour contourner le moindre émoi. L’heure sera interminable mais nécessaire. Pourquoi endurer le supplice des secondes lourdes de silences ? Ça vaut mieux que de ne pas avoir de mère, disent certaines de mes amies. Ma mère et moi coulons sans nous débattre, les pieds liés par les chaînes massives de la mémoire. Ce rendez-vous chronique nous colle à la peau — cette peau moite et transparente que nous partageons encore sans qu’elle nous relie. Deux corps prisonniers l’un de l’autre.

Le premier dimanche de chaque mois rythme nos vies comme un glas ; il célèbre l’étreinte qui se resserre un peu plus autour de nous. La chair partagée sera bientôt trop petite pour nous deux.

Dès que nous sommes face à face, les secondes se dilatent. Le temps devient une mare poisseuse de laquelle nous tentons de ressortir propres. Prendre le café une fois par mois est devenue une routine, la seule que nous ayons trouvée pour maintenir le contact. Jamais l’une de nous n’a manqué une seule représentation du spectacle sans intrigue ni rebondissements. Le drame de notre relation se déploie à l’intérieur des limites formées par nos deux corps. Entre nous, un bloc de glace que nous tentons en vain de faire fondre par la parole. La mère voit sa fille, la fille observe sa mère la regarder. Cette mise en scène est devenue vitale, comme le cœur de cette créature étrange que nous formons. Sans elle, nous nous éparpillerions. Elle est la tête, je suis le reste du corps. Les regards échangés tentent parfois de mimer le lien originel, celui d’avant la cassure.

*

L’arène est déserte, alors que les premiers rayons du soleil dessinent les circonvolutions qui en marquent le centre. On entend le vent s’introduire dans les fissures de la roche, mais l’immobilité de la scène donne l’impression d’un temps arrêté. Le sable rouge frémit, tel le pouls d’un nouveau-né. La fébrilité qui précède le théâtre trouble le calme de la scène.

*

C’est aujourd’hui le premier dimanche du mois et j’arrive au café après le déjeuner. Au moment où j’aperçois sa voiture à travers la vitre, ma gorge se serre. Mes muscles contractés tiennent mon corps en un morceau, alors que l’intérieur de mon ventre se déchire.

Elle entre dans le café et me salue. Je la hais.

Notre pacte tacite nous engage à rester ensemble, face à face, pendant une heure. Nos regards sont plongés l’un dans l’autre. Une joute sans gagnante ni perdante.

Lors des occasions spéciales, elle glisse vers moi une carte contenant un chèque. La séance est alors encore pire. Elle sourit, ivre de la reconnaissance que je devrais lui exprimer, gorgée de ce sentiment maternel qui m’étouffe. Elle se gonfle jusqu’à remplir tout notre espace. Je suffoque.

Aujourd’hui, c’est un dimanche comme les autres. Elle est particulièrement belle, et je remarque à quel point je ne lui ressemble pas. Elle a toujours dit, satisfaite, que j’avais les traits de mon père.

Son veston gris parfaitement ajusté s’ouvre sur un chemisier de soie jaune. Ses cheveux sont noués en un chignon négligé, et sa main droite est plongée dans son sac à main, comme si elle était occupée à chercher ses clefs. Cette manie l’empêche d’avoir l’air terrifié. Aussi longtemps qu’elle fait quelque chose, elle peut soutenir mon regard. Notre rencontre devient intolérable lorsqu’elle devient intransitive. J’assiste alors à la tragédie de son visage pétrifié par l’indifférence.

Elle voudrait me détester mais elle ne ressent rien. Prisonnière de notre peau, elle est paralysée. Le spectacle redondant, parfois, se confond avec la réalité. L’illusion est presque parfaite. Elle commente le menu, elle cherche son téléphone, elle déplace le sel. C’est sa manière d’implorer les dieux, de supplier qu’une quelconque force vienne la sauver juste avant la catastrophe. Elle gratte la peinture de la table, elle ajuste ses lunettes. Des passants, dehors, assistent à la scène, comme autant de témoins qui approuvent notre théâtre intime, en attendant la chute des héroïnes. Ils ont l’air libre, comme s’ils avaient réussi à percer cette peau épaisse qui les étouffait. Nous, au contraire, sommes soudées par la cicatrice d’une peau trop de fois malmenée.

*

Lentement, les spectateurs qui formeront bientôt une mer humaine prennent place autour de la scène. Vue de haut, l’arène se constelle de petites taches blanches, seules, erratiques. Un bourdonnement lointain grandit. Quand le soleil sera au zénith, une seule membrane enveloppera de cris les tragédiens. Le chœur s’installe, il est prêt à commenter la scène, à imposer sa voix, à hurler.

*

En ajustant sa boucle d’oreille, elle se lance dans une description détaillée des rénovations de la galerie du voisin d’en face. Elle me raconte comment le père de sa collègue a succombé en quelques jours à la bactérie mangeuse de chair. Elle chuchote, sur le ton de la confidence, que le nouveau directeur général de la compagnie lui fait des avances. Je hoche de la tête. Les spectateurs n’ont aucun moyen de savoir que mes oreilles sillent et que mes dents sont serrées jusqu’à en faire mal. Mon corps se contracte, mes mains se crispent.

Chaque question devient le miroir de ses propres ambitions, rituel circulaire qui vise à asseoir son autorité. Soumise à cette machine infernale, je déclame les mêmes répliques sur l’université, sur mon appartement, sur mon travail. L’une de nous flanchera, il le faut. La membrane qui nous confine se rétrécit, l’air se raréfie, nos corps se confondent. Je me sens faiblir, et ma voix se transforme en un souffle aigu, alors que son regard m’absorbe lentement. Elle m’avale.

Elle sursaute, les yeux penchés sur ses mains ouvertes. Surprise et dégoûtée, elle regarde ses doigts tachés de rose. Elle se plaint d’avoir dû faire une salade de betteraves le matin pour l’anniversaire de sa cousine. Elle se frotte vigoureusement les mains avec une serviette de table, mais les taches roses persistent.

*

Un tonnerre d’applaudissements submerge les acteurs épuisés. Sous un soleil de plomb, le public baigne dans une énergie en suspens, comme s’il retenait son souffle. Les larmes et la sueur fusionnent, les cris s’allient pour accueillir une même vérité.

*

Une nausée violente m’oblige à sortir du café. J’ai échoué. Adossée au mur extérieur, je respire profondément, les yeux fermés. Mes idées s’éclaircissent et je retrouve peu à peu la sensation dans mes membres engourdis. Je replace une mèche de mes cheveux, je soupire et j’allume une cigarette. À l’intérieur du café, elle replace une mèche de ses cheveux, elle soupire et elle allume une cigarette.


Pour citer cette page

Caroline Hogue, « Rencontre » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_3/hogue/> (Page consultée le 23 juin 2017).


Page précédente
Médée dans l’espace