Poupées Gigognes

Léonore Brassard
Université de Montréal

Léonore Brassard est étudiante en Littératures de langue française à l’Université de Montréal. Elle travaille depuis septembre 2014 sur une maîtrise en recherche-création, sous la direction de Catherine Mavrikakis. Ses recherches portent sur le thème de la prostitution et de la performance dans la littérature contemporaine. Elle participe parallèlement à la revue littéraire Le pied, où elle se charge de l’édition web, et y publie sporadiquement.


Ma mère est née le 24 janvier 1960. Ma grand-mère, vidée, violée, aurait dû mourir sur le coup, mais elle vécut encore cinquante-trois ans. Le 24 janvier 1960, et avant qu’elle ne vieillisse, ma grand-mère aurait dû tuer ma mère. Le 24 janvier 1960 ma grand-mère aurait dû mourir, mais elle n’est pas morte.

Ses après-midis de collégienne, de 1972 à 1974, ma mère les a passés dans l’escalier, en jupette rayée, à lire Marguerite Duras. De 1972 à 1974, ma mère atten-dait le retour de mon grand-père, postée en garde-à-vous dans l’escalier. De 1972 à 1974, à chaque après-midi, mon grand-père a enjambé ma mère, et Duras, avant d’entrer dans l’appartement. À chaque après-midi, dans les marches de l’escalier, ma grand-mère aurait dû tuer ma mère, et Duras, qui attendaient quand même le retour de mon grand-père, mais elles ne sont pas mortes.

En 1978, ma grand-mère n’était pas morte et ma mère est entrée à l’Université de Montréal en Études françaises. En juin 1980, ma grand-mère a cassé un cendrier sur la tête de mon grand-père. Mon grand-père aurait dû mourir sur le coup, mais il n’est pas mort. En juillet 1980, mon grand-père est parti. En juillet 1980, ma grand-mère aurait dû tuer ma mère pour venger le départ de mon grand-père; en 1980, ma grand-mère aurait dû mourir, mourir enfin, mais elle n’est pas morte. Un an plus tard, plutôt que de tuer sa mère, ma mère lâche a refermé, ma mère a rangé Duras et n’y est plus retournée : en 1981, ma mère a quitté les Études françaises pour les communications. En 1981, c’est vrai : ma mère aurait mieux fait de tuer ma grand-mère, mais en 1981 ma grand-mère n’est pas morte. En 1982, ma mère a déposé son mémoire; elle est partie de chez ma grand-mère en 1983. En 1983, ma grand-mère aurait dû tuer ma mère. Seule, avec les Duras laissés là et clos par ma mère, et les bas-collants vides dans l’escalier, ma grand-mère aurait dû mourir, mais : en 1983, ma grand-mère n’est pas morte.

En 1987, ma mère a rencontré mon père. Ils se sont mariés en 1989. Ma grand-mère est restée seule avec Duras dans l’escalier et ce jour-là, je crois : ma grand-mère aurait dû être morte.

Ma mère aurait dû tuer ma grand-mère dans le viol par neuf mois incubé du 24 janvier 1960. Le 24 janvier 1960, tout l’échec est là, ma mère aurait dû tuer ma grand-mère, et pour ne plus y penser, ma mère lit Alice Munroe, et Toni Morrison.

Je suis née le 30 septembre 1992. Le 30 septembre 1992, j’ai sans doute violé ma mère, et elle m’a expulsée d’elle comme un cancer, bien fait : gangrène, parasite. Le 30 septembre 1992, ma mère aurait dû mourir de mon corps criant à travers elle, mais elle vivra encore longtemps hors de moi et moi en elle. Le 30 septembre 1992, avant que je ne vieillisse, ma mère aurait dû me tuer, et j’aurais dû mourir. Le 30 septembre 1992, ma mère aurait dû mourir du viol par neuf mois incubé, mais en 1992, ma mère n’est pas morte.

Ses après-midis, de 1994 à 1997, ma mère les a passés postée dans la cuisine à lire des livres de recettes en attendant le retour de mon père. De 1994 à 1997, j’aurais dû tuer ma mère de rester là au poste, mais de 1994 à 1997, ma mère n’est pas morte, et moi dans ses jupes ne l’ai pas tuée. En 1996, j’ai bien appris le français par elle et d’elle. En 1998, mon père est parti avec une autre femme, plus jeune et au ventre surtout plus ferme et en 1998 : ma mère aurait dû me tuer du départ de mon père pour son ventre lâche gâché par mes cris, et le viol du 30 septembre 1992.

En 1998, j’aurais dû tuer déjà ma mère avant que je ne vieillisse enchaînée à son ventre lâche comme moi de n’avoir pas su tuer ma mère en 1998. En 2009, ma mère aurait dû me tuer de ce que trop grande, et trop grosse, et nos langues emmêlées, je ne pou-vais plus rentrer dans son ventre lâche depuis le 30 septembre 1992. En 2009 j’ai arrêté de man-ger pour mon ventre trop gros qui ne rentrait plus dans le sien et ses livres de recettes; en 2009, affamée, j’ai voulu me tuer au ralenti pour la venger du viol du 30 septembre 1992 et délier nos langues. En 2009, j’aurais dû tuer ma mère et avoir la place et : sortir de son ventre lâche de mère et en janvier 2009 j’aurais dû : tuer ma mère lâche, au ventre lâche de m’avoir portée. En 2009 j’aurais dû : tuer ma mère. En 2010 je suis entrée en Littératures de langue française à l’Université de Montréal et j’aurais dû : tuer ma mère, pour m’en libérer mais on ne s’en libère pas alors j’ai répété sa langue, et j’ai répété, et celle de ma grand-mère, et j’aurais dû : tuer ma mère et la langue des livres de cuisine. En 2010 j’ai répété et : je suis entrée en littérature de langue française, à l’Université de Montréal.

En 2013 : j’ai quitté ma mère lâche, et je suis partie très seule avec un homme, comme elle, et comme ma grand-mère avant elle, en appartement. Et : j’aurais dû être morte, ou elles, mais voilà, maintenant, quoi, quoi dire, et en juillet 2013 je suis partie très seule, et nous sommes parties très seules, et seules toutes les deux, ou toutes les trois, et toutes celles d’avant l’une dans l’autre et dans la langue de l’autre, et l’une après l’autre de nos meurtres incubés. En juillet 2013 j’aurais dû : tuer ma mère, ou ma mère aurait dû : me tuer, ou : tuer sa mère. En juillet 2013 — mais elle m’est restée logée dans le ventre et dans la gueule à m’empêcher de sa langue et dans l’escalier à attendre son père avec Marguerite Duras. En 2013 mon père parti aurait dû mourir, mais : il n’est pas mort et j’aurais : tuer ma mère et en 2013 ma mère aurait dû : me tuer. En 2013, encore, j’aurais dû : tuer ma mère, et comme sa mère avant elle, et comme une langue bloquée, et morte, jusqu’au fond de son ventre lâche à elle ouvert par moi. En 2013 j’aurais dû : tuer ma mère, tuer ma mère, lâche de Marguerite Duras remisée, j’aurais dû : tuer ma mère de n’avoir : elle, bêtement pas su tuer ma grand-mère le 24 janvier 1960; de n’avoir : moi, bêtement pas su tuer ma mère le 30 septembre 1992. Et : quoi faire, maintenant, quoi dire au fond, bloquée dans ma mère jusque dans sa langue maternelle, et les communications; et que dire, bloquée comme le lait maternel putride, dans une langue et : bloquées en elles, dans nos gorges, de ma mère et ma grand-mère et toutes celles d’avant dans notre langue butée comme dans un ventre, en poupées gigognes, encore, et quand elles se survi-vent et : qu’en penses-tu, Médée? Toutes les mères devraient mourir en couches.


Pour citer cette page

Léonore Brassard, « Poupées Gigognes » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_3/brassard/> (Page consultée le 21 octobre 2017).


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