Le collier

Martine Delvaux
Université du Québec à Montréal

Martine Delvaux est écrivaine et professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM. Elle a publié des romans C’est quand le bonheur? (Héliotrope, 2007), Rose amer (Héliotrope, 2009) et Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage (Héliotrope, 2012), ainsi que des essais, dont les plus récents sont Les filles en série. Des barbies aux Pussy Riot (Éditions du remue-ménage, 2013) et Nan Goldin. Guerrière et gorgone (Héliotrope, 2014).


Il lui dit : « N’arrête pas. » Il le dit et il le répète plusieurs fois. Elle l’entend. Elle sent comment il maintient le mouvement, régulier, comment il impose l’aller-retour. Ce n’est pas la première fois qu’il exige de la remplir ainsi, pour sentir comment les mots lui donnent la bonne mesure. D’où elle se trouve, elle ne voit pas son visage, mais elle sait qu’il a renversé la tête et fermé les yeux pour s’abandonner à une vie dont elle ne fait pas partie, quelque chose comme un chat qu’on attrape pour le caresser parce qu’on a le droit. À chaque fois, il cajole, il séduit, il supplie, il demande, il exige. L’aiguille saigne les minutes et quand il sent qu’elle hésite, qu’elle ralentit, qu’avec l’épuisement monte une noirceur et qu’elle retient son geste, quand son instinct lui dit que ça va bientôt s’arrêter et que ça pourrait être pire, qu’elle pourrait sortir les griffes, alors il l’attrape d’un coup par la nuque. Pendant un moment, elle ne bouge plus. Il la tient. Il serre les doigts, l’immobilise, s’assure de sa prise. Poupée de chiffon, elle s’affaisse.

Il est plus fort qu’elle. Il est grand et musclé, il a la détermination de ceux qu’on connaît depuis toujours. Calme, assuré, il reprend son mouvement. Son corps se tend comme un arc. Il s’attarde un peu, se retire presque jusqu’au bout et replonge d’un seul coup. Il s’amuse à prendre toute la place. Avec lui, le temps s’étire. Il aime que ça dure. Tout au fond, près des dents, elle sent quelque chose qui accroche, gratte, agace, la panique monte, elle est envahie. De sa main gauche, elle serre le drap entre ses doigts, humide et vaguement froid, elle le tord, se retient de le déchirer, elle ne peut plus respirer. Elle tend l’oreille. Elle cherche quand ralentir ou accélérer pour en finir, mais il préfère retenir le geste, c’est à ça qu’il prend plaisir, à faire tourner le monde autour de lui. Elle sent la salive qui coule jusque dans son cou, refoule un haut-le-cœur. Sa voix est douce, maintenant il dit « s’il te plaît n’arrête pas continue », comme si sa vie en dépendait. Il le dit comme une demande alors que c’est un dû, jamais il ne s’avouera vaincu. À ce moment-là, l’aller-retour s’accélère, sa voix se défait, les gémissements sont rauques, prennent l’allure de grognements, et maintenant il se presse. À chaque mouvement, le goût du sang s’accentue. Elle attrape son image du coin de l’œil, trouve qu’il a l’air d’un drôle d’animal. Le son augmente, les coups sont de plus en plus forts, soudain il pousse un hurlement et le sang devient varech, limier. Il a fermé les poings, elle bouge plus. Ce n’est qu’après qu’il va la lâcher, épuisé dans les draps trempés, écartelé. Et maintenant rien, plus rien n’existe que ce qu’elle est devenue, ramassée sur elle-même au bord du lit.

Il a fait des études de philosophie, le rôle de l’émotion dans l’élaboration de la pensée, puis il a bifurqué. Il parle espagnol, il a travaillé comme interprète pour des réfugiés qui venaient d’arriver au pays, il assistait aux rencontres avec les représentants d’Immigration Canada. C’est après qu’il s’est intéressé aux injustices sociales, à la question du bannissement, au fait que certains citoyens le sont plus que d’autres, c’est après qu’il a passé le barreau et qu’il est devenu un avocat redoutable, l’ardent défenseur des droits et libertés, embauché par l’université pour en former d’autres comme lui, aussi féroces. Quand il était jeune, en rentrant de l’école, le soir, il enjambait son vélo, dévalait la rue, rentrait deux heures plus tard trempé de sueur. Parfois, il tombait, un pneu crevé, forcé de refaire le trajet à pieds. Plus tard, avec ses copains, il a rêvé du Tour de France. Ils faisaient des courses ensemble, le dimanche, participaient à des camps d’entraînement, et pendant les vacances, tous les jours il pédalait le long de la rivière Détroit, remontait Wyandotte jusque vers des chemins éloignés du centre-ville où il croisait des dépouilles d’animaux frappés par des autos, une odeur de mort qui lui collait à la peau. Quand il rentrait, le vélo abandonné contre la façade du bungalow, il retirait le haut de son maillot, le laissait pendre autour de sa taille, se dirigeait vers la salle de bain avec sa bouteille d’eau, prenait un long bain. Il faisait la même chose tous les jours.

Bientôt, ce sera Noël.

Il est presque dix-neuf heures, ils ont une réservation : « Si on ne part pas bientôt il faut téléphoner pour annuler. » Elle ne sent rien d’autre que cette odeur profonde, sur son visage, dans son cou, ses mains, cette chose vaguement âcre. Il a quitté la chambre pour prendre un jean et une chemise dans la machine à laver, il reste dans la salle de bains pour se raser, elle est toujours recroquevillée sur le lit quand il revient. « Tu as décidé ? »

C’est alors que d’un bond, elle se lève. L’encolure de son t-shirt est trempée, ses boucles sont empesées comme après une journée passée au bord de la mer. Elle garde les traces, elle ne change rien. Dans sa tête, il y a le brouillard d’une frénésie d’animal chassé trouvé.

Ils quittent le studio en vitesse : « L’heure de la réservation est passée, prenons le risque même si c’est samedi soir. » On est en décembre, le vent s’est levé, la voiture est gelée. Le fleuve est tout près derrière l’immeuble, après le loft et la cour intérieure, les bureaux chics, les touristes et le métronome des chevaux dont les sabots résonnent sur les pavés. La Volvo prend la rue Viger, remonte Berri, tourne sur Rachel. Le serveur le connaît bien, c’est un habitué, lui donne la meilleure table au fond du restaurant pour plus d’intimité. Ils s’assoient, il tend le bras au-dessus de la nappe blanche pour lui caresser la main. Elle le laisse faire sans dire un mot. On apporte les entrées. Il enfile un à un les petits escargots, il boit du vin, il dit « je t’aime » entre deux gorgées. Autour d’eux, le bruit ne cesse de monter. Les plats passent, côtes de veau et carrés d’agneau tenus à bout de bras par les serveurs en costard, suivis du regard par les clients affamés qui tendent le cou pour voir ce qu’il y a dans les assiettes des autres.

Elle mange en prenant de petites bouchées. Elle saucissonne les tubes de pâte qui flottent dans la béchamel, leur farce anonyme donne l’impression d’avoir été cuisinée avec des abats. Les murs du restaurant sont très hauts et les miroirs sont immenses. Devant sa moue et son visage de poupée, ses six pieds cent soixante livres et ses diplômes, elle se sent minuscule. Parfois, quand il vient la trouver le soir, il jouit à l’intérieur d’elle en quelques coups rapides et brefs, des droites de boxeur. Un désir si grand qu’il ne peut pas se contrôler. Elle se dit que c’est pour donner l’impression que tout va bien, comme on donne un os à un chien.

Sa tête penchée sur son assiette, maintenant, elle ne le regarde pas. Elle fait glisser les bouchées sur les dents de sa fourchette, lève la main, dépose le métal sur sa langue, ferme les lèvres. Elle mâche lentement. Elle sent son regard posé sur elle, qui insiste sous des airs de chien fidèle.

Il a bu presque toute la bouteille de bourgogne. L’émail de ses dents est légèrement violet. La chaussée est glissante, il commande un café. « Dessert ? »

Elle avance en cercles concentriques avec le bout de sa cuillère jusqu’au centre de l’écuelle en grès. Il lui dit « tu es belle » pendant qu’elle déguste la crème caramel. Il le dit par acquit de conscience. Il raconte que quand le caniche de son enfance souffrait de défaillance cardiaque et que sa mère voulait l’euthanasier, il lui massait la poitrine pour l’oxygéner. Il dit que les animaux doivent avoir le droit de vivre leur vie.

Quand elle redresse la tête, elle voit qu’il lui sourit et qu’il pose sur elle le regard piteux qu’il a quand il quitte le lit, et qu’il dit d’une petite voix que promis, c’était la dernière fois. C’est alors qu’elle se lève. Elle enfile chapeau, écharpe, manteau, et sans rien dire elle quitte la table.

Quand je l’ai rencontrée, elle était de retour à l’université. Elle avait erré pendant des années, elle disait qu’elle était allée jusqu’au bout de la nuit et qu’elle en était revenue.

Elle disait que les chiens retrouvent toujours leur chemin.


Pour citer cette page

Martine Delvaux, « Le collier » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_2/martine_delvaux/> (Page consultée le 23 juin 2017).


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