En finir avec le beau de la passion : le Don Juan résigné de Walter Siti

Martin Hervé
Chercheur indépendant

Auteur
Résumé
Abstract

Martin Hervé est titulaire d’une maîtrise en études littéraires de l’UQAM. Son mémoire de recherche s’emploie à dégager les motifs et les enjeux d’un rituel sacrificiel et pervers au sein des œuvres romanesques de Jean Genet et de Marcel Jouhandeau. Il s’intéresse également aux représentations artistiques du saint, du monstre et du fou. Anciennement chargé de programmation de la Maison des écrivains et de la littérature en France, il collabore aujourd’hui aux pages critiques de plusieurs magazines et revues, dont Spirale et Salon double.

Avec son deuxième roman traduit en français, Une douleur normale, l’écrivain italien Walter Siti poursuit sa quête métaphysique du désir. Alors qu’il s’est plu à se montrer amant et jouisseur compulsif du corps des hommes dans son premier livre, il se présente ici comme un homosexuel enfermé dans la gangue du couple. Par souci d’exhaustivité – ou bien est-ce dans le projet d’échapper aux rets de l’amour ? – son alter égo fictionnel, Walter, s’acharne à consigner dans le détail les trahisons et les mensonges du quotidien. Si la conjugalité s’avère pour lui impossible, alors seul en réchappera le texte né de cette apocalypse de la banalité. Anti-Don Juan en apparence, le narrateur du livre s’inscrit dans la tradition du séducteur transgressif par l’emploi d’un langage luciférien dont la lumière implacable vient éclairer les zones d’ombre de la passion, afin d’en faire jaillir la vérité crue. Vérité d’un sujet de l’écriture obsédé par la connaissance de soi et la quête de la jouissance, qui partage à ce titre une austère filiation avec un autre écrivain, Marcel Jouhandeau. Chez eux, Don Juan n’entretient qu’une seule et fidèle liaison depuis toujours, celle qu’il a contractée avec l’intraitable littérature.

The Italian writer Walter Siti continues his metaphysical research about desire in his second novel translated into French, Une douleur normale. If in his first novel he enjoyed presenting himself as a compulsive lover of men’s bodies, he portrays himself here as a homosexual trapped in the net of the couple. Siti’s fictive alter ego Walter details the betrayals and lies of everyday life, perhaps because he wants to be exhaustive or maybe even to escape the constraints of love. If life as a couple tends to be impossible for him, then only the writing born from this apocalyptic banality will remain. Anti Don Juan in all respects, the narrator of the book, Walter, represents the classic trespassing seducer, using a luciferian language that illuminates the shadows of passion to reveal passion’s blunt truth. This is the truth of a writer, obsessed with the knowledge of himself, who shares an austere affinity with another writer, Marcel Jouhandeau. For them both, Don Juan has only ever had one love affair, that is, an uncompromising affair with literature.


L’amour peut-il se résumer à une pyramide de faits empilés ? Dans la mire d’une telle œuvre comptable, la vie conjugale se réduirait à l’énumération des scènes attendues, depuis la grandiose genèse de la volupté jusqu’aux heures en demi-teintes des arrangements du quotidien et des défaites successives de soi face à l’autre. Si l’écrivain italien Walter Siti semble s’adonner à cette tâche dans son deuxième livre publié en français aux éditions Verdier, Un dolore normale1 (Une douleur normale), ce n’est pas tant pour dresser le portrait de sa relation avec son amant que pour se dédier à « l’unique chose qui importe vraiment : comprendre2 ». Comprendre ? Comprendre, chez Siti, revient à s’acharner à épingler et à saisir la déréliction, les coups bas et les sacrifices imposés, lui semble-t-il, par le couple. Que de sa plume acérée comme des doigts, il fasse rendre gorge à la passion et récolte, dans son ultime hoquet d’agonie, les syllabes de la vérité crue.

Avec Une douleur normale, Siti amorce le second mouvement d’une œuvre métaphysique et incarnée. Critique et essayiste, auteur de huit romans et responsable de l’édition des œuvres complètes de Pasolini dans la prestigieuse collection de Mondadori, Siti est encore trop peu connu au-delà des frontières italiennes. Son travail est pourtant majeur : songeons à sa récente décoration par le prix Strega pour son livre Résister ne sert à rien, traduit en français aux éditions Métailié3.

Obnubilé par l’Éternel masculin, les formes avantageuses de ses pectoraux et de ses fesses, l’auteur révère les jeunes culturistes parés de soleil et de muscles. Ces corps tant aimés, il s’est plu à les raconter encore et encore dans Leçons de nu, son premier roman paru en Italie en 19944. Des scènes d’amour homosexuel flamboyantes et sordides côtoient sur près de six cents pages les traits d’esprit et les railleries du narrateur sur le microcosme de l’université de Pise où il officie. Siti, justement, y fut professeur. On l’aura compris : chez lui, le sujet de l’écriture se coule à plus d’un titre dans le moule de celui qui tient la plume. Il revendique même cette ambition autobiographique, sans toutefois lever les zones d’ombre sur ce qui fut vécu et sur ce qui a été transformé à travers le tamis de la fiction.

La recherche du soi, un autre écrivain hanté par le nu masculin l’a entreprise à sa manière par le passé : Marcel Jouhandeau. Ne le déclara-t-il pas radicalement au critique Henri Rode dans l’un de leurs entretiens ? « [J]e n’estime les gens que dans la mesure où, du moment qu’ils tiennent une plume, ils se séparent de tous pour être eux-mêmes seulement5 ». Une parenté semble donc possible entre eux, un lien symbolique tissé entre la France et l’Italie, le XXe siècle où Jouhandeau a brillé en raison d’une production littéraire considérable, et le présent de Siti et de ses fantasmes de chair lustrée comme le bronze. Le style, éclatant tant chez l’un que chez l’autre, tourné vers la nécessité de creuser le sillon du « vrai-moi », fera office de lien : une corde de rappel tendue au-dessus du précipice de la jouissance et de la mystification.

Don Juan s’endimanche

Walter, alter égo fictionnel de l’auteur, ouvre le récit sur le ton de la désolation. Son second roman a été refusé par son éditeur. Dans celui-ci, il souhaitait sublimer sa relation avec Domenico, « Mimmo », son amant de près de deux fois son cadet. Initialement, le manuscrit est un appel, un don fait à ce dernier cherchant à prouver qu’homosexualité et couple peuvent être envisagés conjointement. Anéanti par ce refus, le narrateur va donc reprendre son ouvrage, le triturer et le remanier en profondeur, accumulant des strates de sous-texte et de commentaires pour que toute vérité soit dite et la coupe bue jusqu’à la lie. Il s’évertue à n’omettre aucun détail, n’épargne ni ne s’épargne aucun des vices et des fracas dont leur relation a résonné au fil des deux années passées ensemble. Si le monde des lettres n’en veut pas, au moins le livre mettra les points sur les i avec Mimmo, mais surtout avec son auteur, quitte à ce que toute illusion de vie commune soit brisée. La littérature réussira là où le sentiment a lamentablement échoué. Elle seule en réchappera.

C’est donc à un Don Juan bien singulier que le lecteur a affaire ici6. Homosexuel rangé, Walter s’est résolu au pacte de la fidélité en s’embarquant aux côtés de Mimmo. Il s’emploie à remiser dans le placard de son inconscient les muscles « bodybuildés » qui ont tant suscité son plaisir par le passé. Pour satisfaire son appétit charnel, il doit désormais se cantonner aux seuls membres de Domenico, à ses formes asymétriques qui font de lui « un étrange animal mythologique, paradis devant et purgatoire derrière7 ». S’il reconnaît l’attrait de son regard et la taille délicieuse de sa verge, le dos de Mimmo provoque chez Walter un certain dédain. L’amour impose ses compromis. Le narrateur ne cache pas ses propres tares physiques : obèse, dans la cinquantaine au moment de la rédaction du récit, il ne peut se targuer de répondre aux critères d’une culture contemporaine tournée vers la jeunesse et les beautés sculpturales. Son charme réside plutôt dans son aura d’intellectuel. Pour preuve en est la tentative de Domenico, venu vers lui après avoir lu dans le journal une annonce pour une rencontre littéraire en son honneur. En cela, leur rencontre rappelle la liaison sulfureuse de Jouhandeau avec un de ses amants, un jeune peintre nommé J. St., dont sa Chronique d’une passion livre les péripéties dramatiques8. En effet, si J. St. a cherché à rejoindre l’auguste écrivain de Guéret, ce fut principalement en raison de ses mots qui le troublèrent. Le prestige de la langue comme matrice de la séduction ? Don Juan ne saurait nous contredire ; Don Juan, dont Jouhandeau fît une figure tutélaire de son œuvre. S’il dissimula longtemps la vraie nature de ses sentiments à l’égard des hommes, l’auteur français composa plusieurs livres ornés de la figure du sublime bonimenteur9, avant d’exposer de façon anonyme ses passions masculines dans De l’abjection10, puis en 1947 dans un tome qui sera inclus dans le cycle des « Écrits secrets » : Carnets de Don Juan11. L’objectif visé par ce catalogue des nuits et des jours de Jouhandeau aux côtés des hommes qu’il aime peut se résumer par ces quelques mots : « À des rapports prétendus inavouables il s’agit de donner un tour d’autant plus noble, de faire de son complice un ami, d’inaugurer une sorte de pureté dans le pire12. » Si Siti ne semble pas poussé par le même impératif de justifier pour lui-même son homosexualité, il demeure que tous deux partagent la volonté de trouver, à travers l’objet de leur désir, leur moi profond et singulier. L’autre n’est pourtant pas uniquement un prétexte, mais dans la volupté qu’il procure, dans les sentiments qu’il remue, l’autre ouvre la voie à une connaissance de soi-même inaccessible par d’autres sentiers moins torturés.

L’entreprise littéraire et mémorielle du narrateur sitien n’épargne donc rien à la vie conjugale. Il confesse les soumissions à l’amant, à ses goûts et à ses besoins. Le moi parfois s’oublie au profit de l’idéal projeté d’un ensemble. Les jours alors se muent en de parfaites scènes allégoriques. Les événements et les gestes les plus anodins, les moins ragoûtants même, vont acquérir le statut de scènes bibliques : « Quand je t’enfile le suppositoire d’aspirine tu me souris comme le faisaient les bergers juifs qui offraient à Dieu le plus bel agneau du troupeau sans avoir peur qu’il le refuse13. » Parfaite concorde de l’amour en partage, de deux hommes pulvérisés par l’amour et rassemblés en un sujet unique, recomposé à partir des fragments des anciennes altérités. Pourtant, les fissures ne se résorbent que pour mieux se rouvrir. Se perdre dans l’autre conduit à s’immoler soi-même sans espoir de s’unir totalement et parfaitement à l’aimé, et la musique du couple se révèle rythmée par le refrain du « je te salissais, je t’alourdissais, je te contraignais à émettre de vulgaires revendications de propriétaire14 ». Chacun se sait odieux, et pourtant le mensonge conjugal continue d’épanouir son sourire énigmatique. Au cours des déjeuners dans le jardin ensoleillé de la famille de Mimmo, face aux salamis et aux tomates juteuses, Walter ne parvient plus à faire taire sa jalousie et sa frustration. S’il s’enferme dans la chambre qu’on lui a alloué, il ne déchiffre dans les ombres des murs que la lâcheté de son amant, publiquement connu comme hétérosexuel, entretenant même une pseudo-fiancée pour étouffer toute éventuelle rumeur.

À la défaite des esprits se double la débâcle du sexe. Walter et Domenico font de plus en plus rarement l’amour. La volupté tant célébrée dans les premières aubes de la passion est prise en défaut, s’avoue vulgaire. Les caresses deviennent rituelles, automatiques. « Ne sachant éprouver l’amour, je l’invente15 », nous dit Walter. Or, comme toute invention humaine, matérielle ou spirituelle, l’amour serait-il voué à la disparition ? L’amour construit n’aurait d’horizon que la ruine. Au gré du livre, le narrateur et Mimmo se disputent, s’éloignent et se retrouvent dans un ballet orchestré par la banalité. Walter épaule son amant lorsque celui-ci reprend le chemin des études. Mimmo tente de ne plus être entretenu par le salaire de son conjoint, et ce même lorsqu’il doit tremper dans de louches affaires de trafic d’organes. Siti ne fait donc pas l’économie du présent. Son œuvre s’enracine dans les bas-fonds du monde et dans son actualité poissée d’affaires louches.

Malgré les épreuves, jamais la passion ne ressort grandie. Elle est modulée, répliquée plutôt dans une tentative de faire tenir l’édifice conjugal coûte que coûte. Par les mots, Walter se présente pourtant en creux comme le fossoyeur de leur relation – tout comme J. St. aimait à baptiser Jouhandeau « le Fossoyeur16 »… Tel un psychopompe portant le corps agonisant d’Eros dans la gueule de Thanatos, il guide l’amour jusqu’à sa fin. Son livre s’apparente à un mausolée dressé en hommage à leur couple (à sa crudité, à sa trivialité) avant même la séparation. Walter : mi-guide, mi-bourreau ? Difficile de répondre dans cette mascarade des faux-semblants et de la reconstruction littéraire. Pour Walter, aimer ne semble pas de son monde, « [s]on érotisme ne réside que dans la négation17 ». Les poèmes sibyllins qu’il projette sur sa prose resserrée ne portent-ils pas le germe de la destruction conjugale ? « Si les vers que je mets dans ce livre sont ampoulés et gauches, c’est que mon amour est gauche – la première trahison est esthétique […] les vers sont le corps du délit18. » La langue doit aiguiller, mieux même, restituer la vérité à celui qui saura la déchiffrer. Là repose sa vertu princeps pour l’écrivain. Elle est l’oracle de la fin de la passion et le chantre de son éloge funèbre. Derniers bastions où la vérité peut éclore et conserver un semblant de sens, les mots sauvent le narrateur d’une liaison qui demeure à tout jamais virtuelle à ses yeux : à la dissolution de l’amour, « [s]eul contrepoids : écrire la vérité qu’on n’a pas le courage de dire19. » Walter serait-il trop lucide et intelligent pour aimer, mais trop lâche pour l’avouer à l’autre ?

Le Don Juan selon Siti est donc à bien des égards un anti-Don-Juan. Alourdi par l’obésité et l’âge, il n’est plus le total jouisseur et charmeur hors pair du mythe. Désormais, il se trouve prisonnier de la gangue de l’amour et de la norme. Sa sexualité transgressive et censément libérée ne fait elle-même plus autant rougir que par le passé. Don Juan endimanché, Don Juan encagé20. Alors, toujours Don Juan ? Sans conteste, le narrateur sitien demeure un Don Juan en vertu du langage et de l’usage tout personnel qu’il en fait, à la manière de Jouhandeau, autre Don Juan de fiction : dans l’écriture, « [i]l ne s’agit pour moi jamais de la sincérité des autres, mais de la mienne seule21 », nous dit ce dernier. Qu’importent les supercheries et les trahisons faites ou subies, la vérité que Walter recherche dans la passion ne tient qu’à lui.

Le Commandeur à la Syringe

À défaut de pouvoir aimer franchement, reste à Walter à réussir son roman, ce qui revient à congédier l’amant. La séparation sera même le gage de la réussite de son pari littéraire. Trempée dans un pessimisme déroutant, sa langue virevolte, se déroule et frappe, tel un serpent de lumière cruelle épinglant froidement les siens et le monde alentour. Walter se plie à ce qu’il ne nomme des « exercices de rhétorique infernale22 ». Certains des énoncés de sa première rédaction sont ainsi annotés d’une « traduction luciférienne23 », c’est-à-dire qu’ils sont assortis d’un nouveau commentaire d’un cynisme consommé. Les paroles et les mots doux échangés par le narrateur et Mimmo se transmuent, par cette opération alchimique et diabolique, en des augures annonciateurs de la fin du couple. Lors des premiers mois de leur rencontre, leurs sentiments venant à s’alourdir, Walter remarque :

Ce fut à cette époque que les traductions (ou les annotations) en luciférien devinrent une espèce de névrose : « il ne ressemble à aucun autre, notre amour » (annotation luciférienne : « peut-être parce que ce n’est pas de l’amour ? ») ; « finalement je t’ai déniché » (réplique luciférienne : « pour toi je suis une truffe, j’en ai la forme et parfois même l’odeur »).24

On aurait tort cependant de penser que le narrateur se complait à cette tâche. À d’autres moments, il cherche en effet à faire taire en lui la voix de la malice et à se couler dans le bonheur partagé du moment :

— Nous sommes un couple, pas vrai ? tu es mon tout petit ratou, rien qu’à moi ? L’instinct luciférien est sur le point de me suggérer une traduction mais je regarde les coupes de raisins, le soin qu’il a mis à les confectionner – je suis fier de cette conjugalité qui ne doute pas d’elle, cette floraison de gemmes. Laissez-moi mourir ainsi, le printemps sur les yeux.25

Un répit occasionnellement se présente : Walter et Mimmo s’aiment en sursis. Le narrateur ne se laisse pourtant pas duper trop longtemps et ses vieux démons le reprennent. Comme Jouhandeau, réputé pour son orgueil luciférien, Walter troque la veste du professeur d’université pour se faire Méphistophélès moqueur et sévère. Or, à sa langue irradiant d’un intraitable éclat (n’oublions pas que Lucifer, de par son étymologie latine, signifie « Porteur de lumière ») s’ajoute un autre mécanisme redoutable afin de régler son compte à la passion. Au cours de la réécriture, Walter fait appel à une nouvelle typographie pour souligner la reprise de son texte. Ce jeu de police, d’incrustation et de tissage mine toujours plus le terrain du sentimental, tandis que le grotesque et le pathétique ressortent triomphants. Déroutante lecture, où le regard est happé et égaré par un ensemble de crochets, de parenthèses, d’italiques et de polices protéiformes, où l’écrit tout entier semble concourir à la mise à mort de la vie conjugale : système machiavélique et sophistiqué d’un écrivain obsédé par la lettre. Néanmoins, le lyrisme décadent et les tournures techniques prises par sa langue enivrent le lecteur plutôt qu’ils ne l’étouffent. Il faut rendre grâce ici aux talents de la traductrice, Martine Segonds-Bauer, soutenue dans son travail par Martin Rueff. Elle a surmonté de manière remarquable la difficulté de retranscrire le complexe système scriptural et linguistique de l’écrivain. Ajoutons que, dans ce défi d’écriture que se lance Siti, les nombreux recours aux dialectes italiens et les poèmes, magnifiques, de la banalité de l’instant sont rendus au lecteur francophone avec une saisissante clarté.

Au seuil du livre, le narrateur dévoile l’image de la Syringe qui a présidé à ses ébats avec Mimmo. La Syringe donc, majuscule de figure sacrée à l’appui, est « une espèce de pistolet automatique qui tire une aiguille très fine dans les corps caverneux du pénis pour y injecter un liquide qui favorise l’érection. Les moments les plus beaux que nous avons vécus ensemble, nous les lui devons26 ». Ultime note : l’amour déclare forfait alors que son dernier masque tombe. Le désir, premier peut-être parmi tous les baromètres de l’attachement porté à l’amant, n’a tenu qu’en raison des injections régulières dans le sexe de Walter. Le corps du Don Juan vieillissant n’a pas pu témoigner de lui-même de ses sentiments. Tout aurait donc été feint, pastiché. L’appartement de Rome : un théâtre de marionnettes animées par l’impératif social de s’aimer dans la durée et de forniquer dans le lit à intervalles réguliers. En vertu des preuves (trop ?) accablantes, le lecteur en vient à se demander si ce monstre d’égoïsme qu’est Walter n’est pas plutôt un être piégé par sa propre terreur d’aimer et de voir vaciller le monde fortifié qu’il a patiemment élaboré par son érudition et sa fine intelligence. Se peut-il que les mots et les troubles consignés par l’écrivain, Mimmo les ait aussi, et à sa manière, pensés ? Walter est-il l’architecte de la ruine de son couple ou bien n’a-t-il fait que rapporter les différents stades du cancer de l’amour ? Une fois la rédaction achevée, tout compte ainsi fait et chaque illusion abattue, une certitude atteint le narrateur :

On peut démontrer scientifiquement qu’il est impossible pour deux mâles de s’aimer longtemps. Pour un homosexuel, les mâles sont une illusion d’optique : vouloir mener une vie commune, en revendiquant toutes les prérogatives d’un amour fertile et sincère, c’est faire comme le singe qui croit trouver un autre singe derrière le miroir.27

Face à cette assertion, on songe évidemment aux propos de Freud sur la formation du sujet homosexuel masculin. Selon lui, ce sujet aime les autres garçons à la mesure de l’amour que sa mère lui a porté dans sa tendre enfance, comme à travers un miroir28. Pour Walter, le mimétisme de l’amour homosexuel équivaut à une monnaie de singe où l’envers de la pièce, polie comme du verre, ne divulgue qu’un reflet vide de substance. Sans appel et tranchante est sa logique, aussi aiguisée peut-être que les pointes d’une herse qu’on lève pour ne pas affronter le réel. La vérité qu’il tente d’exhumer n’est-elle pas suspendue à son propre imaginaire où l’amour n’a jamais eu droit de cité, par crainte que le moi ne soit mis en danger ? Contrairement à ce que sa place nous laisse penser, cette déclaration, posée en conclusion du récit, est la base de son régime amatrimonial. De la sorte, le constat serait vicié depuis les commencements et Mimmo n’aurait jamais eu aucune chance. Le livre et la vie n’auraient été que la démonstration d’une conviction inébranlable : l’homosexuel est insoluble dans la solution conjugale. Dernière justification, opportune mais éculée. En filigrane, Siti fait incontestablement écho au Don Juan de Jouhandeau, lorsque ce dernier annonce que « ma légende m’intéresse à la fin plus que moi-même29 ». Légende d’un Don Juan affaibli, jouissant plus des mots et des fantasmes que des corps effeuillés, mais Don Juan de légende réinvesti dans sa souveraineté au sein de l’aire barricadée de son monde subjectif, où l’amour est toujours resté à l’état de théorie fumeuse.

Si toute passion est vouée à l’échec et à la frustration, notre narrateur n’a plus qu’à se cloîtrer dans le caveau de son imaginaire. Au sein de cette intériorité protégée, il redécouvre la statue du Commandeur, qui se dévoile dans une nouvelle mais toujours redoutable forme : la Syringe. La statue n’a rien ici de ce « vieillard infatué30 » décrié dans l’opéra de Mozart. Elle retrouve plutôt la dureté de la pierre ou d’un sexe turgescent mais glacial. Maurice Blanchot ne l’avait-il pas décrit lui-même dans des termes analogues, annonçant que « le Commandeur, c’est la rencontre de la passion devenue la froideur et l’impersonnalité de la nuit31 » ? Le héros donjuanesque d’Une douleur normale n’affronte pas ultimement la figure surnaturelle de la justice céleste. Il semble plutôt faire le constat résigné que toutes les lois du monde courbent l’échine devant la seule instance qu’il reconnaît, celle du Sexe dressé artificiellement, manifestant la mort de toute passion. Le narrateur quelquefois espère en l’amour ; pourtant, au bout de ce chemin accidenté, il sait que son singulier Commandeur l’attend depuis toujours. Le rêve fini, la vérité rattrape le dormeur qui s’est cru capable de s’essayer à la naïveté, et ainsi de se soustraire à l’emprise du Convive ou « phallus de pierre32 ». Toucher la terrible effigie, c’est s’embraser du feu de la vérité implacable du réel33 : minéralité du sexe pour amertume du monde frustrant de la chair, royaume de Lucifer. Toutefois, la littérature n’est-elle pas pour le héros sitien le lieu par excellence de l’imaginaire, là où la jouissance reste possible et où les fantasmes ne cessent de s’agiter ? S’il place en elle sa croyance, en ce cas l’idole de la Syringe se verra coiffée de la couronne des lettres. L’écriture garante de la jouissance se manifeste dès lors comme l’autre versant de la vérité de Walter. Elle le sauve in extrémis en lui détournant les yeux du spectacle toujours décevant d’un réel qu’il ne peut méconnaître, mais dont la vision totale signerait sa perte. La langue sitienne est donc bicéphale, double et paradoxale car elle dévoile au sujet de l’écriture un univers affligeant de médiocrité, dont elle le protège en perpétuant la machinerie chimérique du désir condamné à la virtualité. Le « je » est ainsi bien gardé. Des invariants du mythe de Don Juan dégagés dans l’étude de Rousset, à savoir le Mort, les femmes et le héros, séducteur et acteur, le texte ne conserve que ce dernier. N’est-ce pas là, inconsciemment, le souhait (ou la vérité profonde) du sujet écrivant ? Seul et à jamais seul. À l’image de Jouhandeau, Walter se sait assigné à sa personne et ne peut échapper à l’irréductible empire de son moi, parce qu’« on ne peut choisir le lieu de sa propre vérité34 ». Sa vérité transite des corps huilés des jeunes culturistes italiens jusqu’aux formes déficientes de Domenico, sans jamais trouver où s’établir. Car, d’une âme dont on s’est fait le maître, « il n’y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter, tout le beau de la passion est fini35 », comme le déclare le Don Juan de Molière dans sa célèbre tirade à Sganarelle.

Sous les pieds de Walter, le sol ne se dérobe pas pour révéler les flammes dévorantes de l’enfer. Mimmo, par contre, bascule dans le vide de la fiction. Celui dont les mots n’ont jamais réussi à le défendre efficacement est réduit au silence éternel. La punition de l’écrivain : les événements se réalisent tels qu’il les avait envisagés. Le livre est réussi, publié même ; Domenico, parti. Restent les mots antinomiques de la lucidité et de la jouissance, et une douleur somme toute normale.


Pour citer cette page

Martin Hervé, « En finir avec le beau de la passion : le Don Juan résigné de Walter Siti » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_2/martin_herve/> (Page consultée le 23 août 2017).


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