Séduite

Léonore Brassard
Université de Montréal

Léonore Brassard est étudiante en littérature française à l’Université de Montréal. Elle entamera en septembre 2014 une maîtrise en recherche-création, sous la direction de Catherine Mavrikakis. Ses recherches porteront sur le thème de la prostitution dans la littérature. Elle participe de façon parascolaire à la revue littéraire Le pied, où elle se charge de l’édition web. De plus, elle y publie sporadiquement.


Tu as vu beaucoup d’hommes ce soir, et tu as : un peu trop de billets humides collés entre la peau jalonnée de tes seins industriels et le bonnet rose de ton soutien-gorge. C’est vrai, tu ne sais plus combien ; c’est vrai, tu as perdu le compte et de-puis longtemps : tu as perdu le compte ; souvent tu te dis que c’est quand on perd le compte que, c’est quand on perd le compte – comme les billets de cent dollars que tu retrouves au hasard dans les chaussettes de ton tiroir – c’est quand on perd le compte que – et comme l’argent dans tes bas. Tu as vu beaucoup d’hommes qui t’ont séduite à tour de rôle, chacun dans le leur et toi dans le tien qu’ils te donnent pour le plaisir du théâtre, et tu es : théâtrale, dans tes jeux de noms changeants, et tu a su : baisser les yeux pour l’humilité voulue, tu as su : sourire encore – et le pli de tes lèvres jusqu’aux paupières tiennes pour faire briller ton regard –, tu sais : crier aphone dans l’oreille grande de leur corps grand jusqu’à leur sexe grand – et le réflexe des contractions volontaires d’un sexe sec comme ton corps sur leur sexe dans ton sexe. C’est vrai, tu les as séduits à tour de rôle, à tour de bras, à tour de force ; tu te dis : je ne sais plus combien, mais si je divise l’argent entassé dans mes seins par cent, si je divise, j’en ai eu plus ou moins, si je divise par cent vingt, ça fait plus ou moins sept, au-jourd’hui ; et si tu multiplies par trois fois par semaine, par quatre semaines par mois, par douze mois dans les deux ans que tu es là, et tu te dis que c’est vrai, j’ai vu beaucoup d’hommes et j’ai peut-être souvent été séduite – et ton talent pour baisser les yeux, et la routine des contrac-tions de ton sexe ; et les cris discrets pour les oreilles sourdes de leur corps lourd sur ta peau ruée ; et les réflexes conditionnés comme un sourire en disant bonjour.

Elle te dit de : penser à tous les parasites de l’argent sale mains en mains – tu te dis comme moi – sur la peau de tes seins. Elle te dit : ne mets pas ton argent sous le coton rose du soutien-gorge, les parasites vont entrer, ils vont : briser la frontière de ton corps, comme des cancers sur le parchemin de tes seins. Tu te dis que tu seras parasitée par les résidus des hommes séduits qui t’ont séduite par les tumeurs déposées sur ton corps. Tu te dis – et tu rêves d’être dure, d’avoir le corps et l’âme durs, cuirassés, comme les sexes bandés en arme dans ton sexe faible. Tu laves tes mains, essuies ton corps sué, tu te dis qu’il y a du danger dans tout ce qui entre dans le creux de mes seins – tout ce qui entre – tu te dis : les billets parasitaires ; et ce qu’était ta peau blanche parchemin vierge est maintenant diaphane, strié de chemins violets, ta peau est jalonnée ; hier elle t’a dit : tu fais bien ça, tu te disais je suis bien ici, et tu es bien, là : avec les cigarettes que tu fumes, que tu : avales, comme des sexes indifférenciés. Tu es bien, là : dans ta séduction industrielle. Elle te dit : tu es bien, là, dans le charme en travail à la chaîne, parfois, tu te dis : je suis bien ici ; au moins tu te dis : ça me fait bien, ça me fait du bien, – par chance je suis là, je suis bien là. Tu sors en bourrasque dans les soirs d’été, tu t’allumes une cigarette qui décroît, brûlante comme toi déchue, tu as un pied posé à plat sur le mur de briques, tes jambes perpétuelles affichées, pancartes lumineuses jusqu’à ta jupe courte, sous la robe de chambre.

Tu leur dis qu’ils te séduisent, tu leur dis que, que je, que je : j’aime ça ; dans leurs oreilles grandes et leur corps sourd. Ils te disent que tu : aimes ça, ils te disent que tu : es séduite pour leur corps lourd sur ton corps sué des corps lourds sur le tien. Tu les accueilles, tu leur dis : bonsoir Don Juan, ils te disent que rien ne résiste aux billets qu’ils glissent, tu te dis dans mes seins à côté des billets de banque glissés dans mes seins des autres qui ont glissé des billets de banque dans mes seins à eux. Tu te dis que c’est vrai, je suis bien là, et tu leur dis à tour de rôle, à tour de force, elle te dit que tu es : à eux, toute à eux, et rien : qu’à eux.

Elle te dit que tu es : menteuse, dans ton travail acharné d’actrice ; tu ris, te dis que tu es, que tu es menteuse, sans doute ; et avec les autres comme toi dans vos fonds de soirées, peut-être tu profites de la chair lucrative qui déborde de ton corps comme les leurs. Elle te dit que tu iras droit en enfer ; tu ouvres la porte, tu leur dis : bonsoir Don Juan, et tu te dis que sans doute, c’est vrai, peut-être tu t’en vas, tu vas droit en enfer quand tu ouvres la porte ; la vie va se venger jusque dans ton corps sec comme tes yeux séchés par tes poings fermés, tu te dis que tes paupières sont sèches comme l’aigreur de ton sexe faible. Tu leur dis : bonsoir Don Juan, tu leur dis qu’ils te séduisent de chaque liasse, que vous êtes chacune séduite, qu’ils peuvent choisir maintenant, que vous êtes séduites, toutes à eux, et tu te dis que tu vas te venger, peut-être, comme la vie sur toi. Tu fournis ta haine au plus offrant en regards humbles et cris aphones ; et tu entasses les plaisirs en bouclier sur tes seins entre ton corps et les vêtements qui tombent. Tu te dis qu’elle te dit que : tu iras droit en enfer ; tu sais que ta peau est vieillie, parcourue, striée des avenues mauves de tes veines, pavée d’intentions.

Et tu t’amuses à compter, pour le plaisir de la perte, tu comptes, ça fait maintenant vingt-trois mois, ça fait vingt mois, ça fait : à travailler peut-être en moyenne, tu comptes : trois fois par semaine, ça fait trois fois quatre, douze, fois vingt, deux cent quarante, et ça fait, tu comptes : fois sept, quelque part entre mille cinq cents et deux mille, tu as été séduite peut-être mille sept cents fois – alors que reste-t-il de ce temps de te dire, à vingt ans, que tu avais vu quatorze hommes ; et tu te souviens de celui qui a ouvert ton sexe dans tes dix-huit ans, et te souviens à eux de leurs noms, et de leur visage, et de l’ordre, et elle trouvait que : quatorze, quand même, c’est beaucoup à vingt ans.

Souvent tu rentres chez toi, tu te bordes, et dans les silences froids de ton lit en mousse-mémoire tu te revois en rafale dans ce qui t’échappait, alors tu tends le bras et tu l’appelles ; tu lui dis que j’en avais oublié un ; tu lui dis que tu sais, celui qui n’avait pas enlevé ses bottes ; tu sais, celui qui m’avait apporté du vin ; tu sais, l’ami du patron ; tu lui dis que le quatre mains, le drogué, le régulier, l’ivrogne, le puant, le Français, le boxeur, le barbu, le juif, l’entraîneur, le timide, le nouveau, le vierge, l’adolescent, l’arabe, le régulier, le circoncis, le Chinois, le riche, l’avocat, le vierge, le Noir, le jasant, le nou-veau, le vieux, le manteau rouge, le régulier, tu lui dis que Don Juan ; tu sais, le dernier Don Juan, celui qui était un peu saoul. Tu lui dis que tu en avais oublié un, que tu lui dois peut-être alors la cote de cinq dollars pour lui que tu n’as pas versée. Tu n’es pas sûre, mais tu penses : j’en ai, j’en ai, oublié un, et sans doute tu te fais un devoir d’oublier dès qu’ils mettent l’argent dans tes seins.

Elle te dit que tu es : menteuse, actrice, et elle te dit que tu es bien, là : là dans les mensonges lucratifs, et que tu iras : droit en enfer ; que tu y es belle et : bien, là. Tu te dis que tu pensais que tu compterais toujours, que ça ne deviendrait jamais insignifiant comme ça l’est, que ça ne deviendrait jamais insignifiant, tu te dis : mais c’est quand on perd le compte que – un sexe dans la gorge, dans le poing, dans le corps – c’est quand on perd le compte, et jusqu’à l’argent collé à ta peau sale comme ton corps parasite. Maintenant à vingt-et-un ans, c’est vrai, tu tiens le compte maladif d’arrache-pied de ton jeu de pion d’actrice à tour de rôle ; tu as été séduite en industrie – bonsoir, Don Juan –, et tu te dis que tu en es quelque part entre quatorze et mille sept cents, que tu en es peut-être là alors à mille sept cent quatorze ; et tu te dis que c’est vrai, tu te dis que : j’ai vingt-et-un ans, mais j’en suis peut-être là où j’ai vingt-et-un ans et je suis : morte.


Pour citer cette page

Léonore Brassard, « Séduite » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_2/leonore_brassard/> (Page consultée le 21 octobre 2017).


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