La psychanalyse médusée

Nicolas Lévesque

Nicolas Lévesque est psychologue, essayiste et éditeur. Il a été membre du comité de rédaction du magazine culturel Spirale et des Cahiers littéraires Contre-jour avant de se joindre, tout récemment, au comité de direction des éditions Nota bene, où il a publié Le deuil impossible nécessaire, Les rêveries de la Plaza St-Hubert, Le Québec vers l’âge adulte et Ce que dit l’écorce, écrit avec Catherine Mavrikakis (à paraître, janvier-février 2014).

 


 

À J.-B. Pontalis (1924 – 2013)

 

La fixité du Trauma – rupture, effraction violente, subite et subie – interdit le déploiement du Traum – ce tissu d’images – pour céder toute la place à quelque tête de Méduse…

extrait tiré de La force d’attraction 

 

Si Méduse venait me voir, pour entreprendre une psychanalyse, je crois que je lui suggérerais de le faire en face-à-face. Pour qu’à chaque nouvelle séance elle me voie revenir vivant, survivant à la mort en elle. Elle ne serait donc pas qu’une mangeuse d’hommes. Il serait donc possible de bâtir. Un lien. Une vie. De s’attacher sans avoir peur de détruire ceux qu’elle aime.

Il me faudrait regarder la mort en face, dans le blanc des yeux, dans le miroir brisé de son âme. Je serais prêt aujourd’hui à recevoir Méduse. Je regarde ma mort en face. Je n’ai plus peur de mourir. Ou presque.

Le pouvoir de Méduse se nourrit de notre peur de la mort qui revient sur nous, nous transformer en pierre. Femme fatale, femme glaciale, notre cœur ne pourra y résister s’il cache en lui un chagrin en congélation. Le regard hypnotique de Méduse vient ouvrir en nous la porte à ce grand froid qui détruit toute vie sur notre terre psychique, la réduit en pierre, en poussière, comme la surface d’une planète trop éloignée du Soleil.

J’écrirais des notes dans un cahier. Notes sur Méduse. Je me laisserais associer librement, je tenterais de me consoler, de soigner mes pertes, pour ne pas céder à ce paradis perdu – qui est l’enfer, le piège ultime, le chant des sirènes. Je ne pourrais résister en moi à la machine théorique, aux interprétations à l’emporte-pièce, je les alignerais sur la page, comme de petits soldats, mon armée rationnelle, pathétique, comme pour me rassurer, me donner le sentiment que je maîtrise la situation, que ce n’est pas elle qui m’hypnotise, mais moi qui la regarde depuis mon œil de psy, moi le psychanalyste Cyclope.

Notes sur Méduse

14 janvier Créature de rêve. Figure mixte, hybride, comme dans les rêves. Il n’y a plus de logique binaire, de non-contradiction, elle mélange tout, tout devient possible. Elle est divine et humaine, animale et humaine, femme et homme, vie et mort, beauté et horreur. Est-ce un monstre ou une déesse ? (Elle n’a pas les moyens de venir me voir plus d’une fois par semaine. Je ne le sens pas comme une résistance. C’est elle que je soigne, pas la psychanalyse.)

21 janvier On dirait qu’elle n’avait jamais connu la proximité. De là son retard aujourd’hui ? Sa pudeur au début de la séance ? Idéalisée ou honnie, Méduse n’a été que surface de projection pour les autres. Son plus vieux souvenir : elle est sage comme une image. Sous la figure mythique de Méduse se cache une Muse, la petite fille sur laquelle tout le monde projette l’insupportable, ce que chacun ne peut porter en soi. Dépôt de l’indeuillable, dépotoir des douleurs, lieu de refoulement, d’enfouissement, pour ses proches, une communauté, un discours. (Et moi ? Comment est-ce que je la vois ? Devant quel miroir épouvantable me mettra-t-elle, face à moi-même, ma part abandonnée, mes lieux de honte ?)

28 janvier Cheveux. Phallus. Venimeux. Qui lui sortent par la tête. Elle dit ne jamais avoir été abusée. Mais se sentir comme si. Son père n’avait rien de celui qui passe à l’acte, tout, au contraire, il avait tout de celui qui se retient, vit dans sa tête, ne révèle pas ses idées, laisse imaginer le pire à sa fille. Qu’y avait-il dans ce regard ? (Que) me voulais-tu ? Il n’y avait rien dans ce regard, ou plutôt un regard blanc, cette phobie de l’inceste, cette peur d’être un homme en présence de sa fille, ce qui produit étrangement un sentiment incestuel, comme si l’inceste, à force de n’être nulle part, prend tout la place dans le climat, l’atmosphère familiale. Elle était contente que ce soit enfin reconnu : elle n’a jamais été abusée selon la loi, mais l’espace de l’analyse offre une reconnaissance possible de ces gestes invisibles qui laissent des marques. 

4 février Elle m’apparaît comme une petite fille effrayée, assaillie de terreurs nocturnes, une petite fille sans consolation, qui n’a pas eu le choix de se débrouiller psychiquement seule, de s’endurcir. Aujourd’hui, elle fait peur, mais c’est elle qui a peur, qui tente de nous transmettre sa frayeur par ses yeux exorbités, ses yeux de mort. Elle nous fait vivre l’absence de l’adulte, le désarroi. Mais elle n’est pas prête encore à en parler, elle évite toute intervention en ce sens, elle est encore sous anesthésie, elle ne sent pas sa douleur. Il me faut laisser les séances la réchauffer, être patient, l’accompagner dans le dégel. (Elle ne rêve pas, ne fait que des cauchemars sans images précises, sans récits, percées d’angoisse qui font éclater la bulle du sommeil et la réveillent, plusieurs fois par nuit. L’interprétation des rêves est un si grand livre, ce qui ne l’empêche pas de nier au passage que les rêves, comme les jeux d’enfant, sont des façons d’« organiser l’effrayant », selon l’expression de Winnicott, des tentatives de lier ce qui, à la base, n’est pas que désir ou plaisir, mais quelque chose comme du sexuel au sens fort, inquiétant, déroutant, de l’effraction de l’inconnu, de l’immaîtrisable.)

11 février Je ne crois pas à sa laideur. C’est un masque. Elle cache, maquille sa beauté sous une couche d’interdit. C’est une femme voilée. Je ne crois pas à ses poils, à ses yeux d’épouvante, à ses serpents dans les cheveux. C’est ce que Freud appelait une « formation réactionnelle », un procédé qui vise à transformer les affects en leur contraire, pour permettre à la fois l’expression d’un désir, tout en le transformant pour qu’il passe incognito sous l’œil de la censure. Voilà donc Méduse, la déguisée, la femme de rêves dissimulée sous la sorcière, l’hystérique faite sorcière. Elle doit incarner l’antiséduction, l’interdit de séduire les hommes, la culpabilité de la charmeuse de serpents. Il ne faudrait surtout pas la regarder ! Car le désir tue… aimerait-on nous faire croire. Femme fatale ? Non, femme tuée par la morale. Elle est le mythe du danger du mythe. Il ne faudrait pas se laisser charmer… plutôt se fier à la raison, au discours, à prétendue « réalité ». Danger de la fiction-poison, de sa chevelure-venin. Elle ne donne pas le lait et le miel, elle mord, elle donne la mort, le venin… On a tout simplement transformé cette femme en son contraire : elle était trop attrayante, on l’a faite répulsion, elle était coup de foudre, elle est terreur… Si les gens la voyaient comme elle est, ce n’est pas en roche qu’ils seraient réduits, mais traversés par le désir, le sang, fous de vie ! Est-ce sa mère Athéna qui était jalouse de sa propre fille ? La culpabilité de Méduse à l’endroit de ses sœurs ? Le père qui ne pouvait tolérer la beauté de sa fille, sa vivacité ? Avait-il peur de son propre désir ? Les dieux ne sont pas toujours forts – en psychologie…

Entre les séances, je tenterais d’écrire le dernier chapitre de ma thèse de doctorat, pourtant terminée depuis dix ans, ce chapitre que je n’ai jamais été capable d’écrire, seulement de couper, de crier, de remettre à plus tard. De peur de ne pas être entendu par la communauté psychanalytique. De peur de mourir seul. Si je ne parvenais pas à mener ce deuil de ma Lettre sans fin à la psychanalyse à bon port, Méduse le verrait dans mes yeux, dans mon âme et je serais cuit. Et elle aussi, orpheline à nouveau, ayant encore une fois pétrifié un autre psy, un autre homme, un autre adulte.

LE DERNIER CHAPITRE

LA MÉDUSE HYSTÉRIE –. Traumatisé par ce qui n’était pas contenu par son savoir, Freud s’est laissé être sidéré par l’inattendu, le scandale de l’hystérie, et plus encore : il s’est laissé être littéralement scié, coupé en deux. Il y aura en lui un avant et un après, la nécessité d’une mort et d’une naissance, l’invention de la psychanalyse. Il aurait pu ajouter quelques nuances aux disciplines déjà constituées. Littéralement déchiré, il sera traversé par l’exigence de renaître, de déchirer l’enveloppe qui le contenait, de fonder du nouveau, d’accoucher d’une nouvelle discipline. Et la psychanalyse déchirera à son tour les pages des volumes de neurologie, de psychiatrie et de morale de l’époque. Les textes de Freud témoignent de cette fascination jamais démentie pour la dimension traumatique que l’on ne peut approcher que dans la rupture, une expérience qui coupe le souffle. De là son intérêt pour le deuil, le rire et la sexualité, notamment. Son œuvre révèle également sa résistance à cette fascination, comme si Freud avait eu peur, ne sentait pas qu’il pouvait descendre dans ce puits de tous les mystères et en remonter vivant à chaque fois. Son surmoi scientifique a toujours lutté, jusqu’à la fin, contre cette lésion, cette plaie ouverte sur l’insensé.

LA MÉDUSE LACAN –. Comme le soleil et la mort, la vérité est une tête de Méduse, cette vision impossible qui est pourtant source du désir de l’homme – ce qu’il ne saurait voir, sinon dans un éclair, un trop de lumière, une brûlure de la cornée. Il y a en l’homme une fascination pour cette scène primitive aveuglante, qui crève les yeux d’Œdipe, le force à l’exil, en marge des murs de la Cité. Œdipe qui voulait tout voir, pouvoir et savoir. Freud a été déstabilisé par cette tendance humaine qui pousse à lever les voiles, les limites, les interdits, à déchirer tous les tissus de la morale, les rideaux de la scène, les drapeaux du politique. La répétition incessante du désir humain vers cet état d’aveuglement et de sidération est un plaisir au-delà du principe de plaisir. Un étrange plaisir, un plaisir tout autre, qui n’est pas ressenti subjectivement comme plaisir. Plaisir sans sujet qui ne participe à aucune économie des sensations et des émotions, ce que Lacan a tenté d’appeler « jouissance » – mais ce n’est pas encore assez fort. Mieux vaudrait dire : déchirure. C’est par Lacan que s’ouvre plus radicalement dans le tissu psychanalytique la plaie vive du désir et de la mort, exposée à ce qu’il nommera le réel, c’est-à-dire ce qui résiste à la symbolisation, ce qui se distingue comme absent, étranger. Son retour à Freud est aussi un détour, puisqu’il fait dérailler la psychanalyse de nouveau sur la voie du traumatisme, en son sens le plus fondamental : « N’est-il pas remarquable que, à l’origine de l’expérience analytique, le réel se soit présenté sous la forme de ce qu’il y a en lui d’inassimilable – sous la forme du trauma, déterminant toute sa suite, et lui imposant une origine en apparence accidentelle ?1 »

Ami de Bataille, Lacan se laissera influencer et marquer par la pensée de celui-ci, sa critique du système hégélien, cette économie métaphysique que Bataille traumatisera par son érotisme déconstructeur, proposant plutôt une économie générale qui s’ouvre sur la dimension d’un sacré qui est le sacrifié de toute théorie, de toute communauté, l’impossible qu’il faut exclure pour commencer à penser (ensemble). Si dans le Séminaire XI Lacan peut dire que le réel se distingue « par le fait que son économie admet quelque chose de nouveau, qui est justement l’impossible », c’est aussi parce que la psychanalyse admet quelque chose de nouveau, par le biais de cette amitié entre Bataille et Lacan, amitié qui est le passage qui permet à la mort de la métaphysique de s’injecter dans le corps de la psychanalyse, habité désormais par le sort de la philosophie, de la littérature et de l’art. Voilà le pas que Freud n’avait franchi qu’à moitié, en comparant son texte « Au-delà du principe de plaisir » à une « rêverie profonde » qui aurait des « résonances mystiques ». Avec Lacan, le Trauma passe d’une théorie restreinte, pathologique, à une théorie générale, originaire. À travers le phénomène du transfert massif sur la figure mythologique de Lacan, combien ont compris que l’articulation des deux dimensions (métapsychologique et traumatique) était la réelle chance de renaissance de la psychanalyse ?

LA MÉDUSE BLANCHOT –. La publication en 1980 de L’écriture du désastre représente un après-coup fascinant, comme si Blanchot avait tenté à son tour de mettre la psychanalyse en garde contre une conception réductrice de l’événement (du trauma) ; cet événement ne serait pas uniquement historique, arrivé une fois dans un passé, il serait aussi « imminent et immémorial », débordant toute mémoire, car toujours déjà passé et projeté dans l’avenir : il reviendra, ce coup, je serai prêt la prochaine fois, je l’attends. Nous construirions donc notre vie depuis cette mort première, cette « transgression sans interdit », comme pour la rendre possible, l’attendre, nous l’approprier, la faire entrer dans une expérience vécue, sensible, dont nous pourrions ensuite nous souvenir.

« La responsabilité serait la culpabilité innocente, le coup depuis toujours reçu qui me rend d’autant plus sensible à tous les coups2 », écrit Blanchot. Selon Virginia Woolf, l’écrivain est précisément la personne qui développe cette sensibilité, cette capacité à recevoir des coups. Et qui tente d’en témoigner par la suite par les mots, les frappes sur le clavier. Double exigence : d’une part, se laisser être déchiré, traumatisé et d’autre part, ne pas se laisser détruire complètement par le trauma, pour pouvoir en témoigner, composer un tissu de langage. Blanchot cite l’aporie de Schlegel : « Avoir un système, voilà qui est mortel pour l’esprit : n’en avoir pas, voilà aussi qui est mortel. D’où la nécessité de soutenir, en les perdant, les deux exigences.3 » La responsabilité de toute écriture serait liée à la responsabilité de maintenir cet alliage, cette amitié du dedans et du dehors, de la philosophie et de la poésie, de la théorie et de la fiction, comme pour ne jamais croire se fermer, se refermer, en mémoire de ce flanc désarmé de l’homme, son espace à vif, sa plaie depuis laquelle le dehors lui donne la vie, la mort.

Si Méduse venait me voir, elle ferait peut-être un jour ce rêve : « Un grand Chubaka tient dans la paume de sa main une petite fille enfermée dans un cube de glace. Qui fond tranquillement. »

18 février Je lui demande pourquoi elle a besoin d’un Autre sans chagrin, sans deuil avorté, caché, crypté. D’un Autre à l’inconscient parfait, sans tache aveugle. D’un roc. Croit-elle que seul un psychanalyste à l’inconscient béton pourrait survivre à la projection de sa douleur invivable, immense, démesurée, inhumaine ?

25 février Elle ne vient pas, n’appelle pas. Elle n’attaque pas le cadre, l’analyse, comme on serait porté à le croire trop rapidement. Au contraire, elle se permet enfin de l’utiliser, de s’en approcher.

LA MÉDUSE DERRIDA –. Ce n’est pas sans raison que Jacques Derrida s’est surtout intéressé aux premiers et aux derniers textes de Freud, comme s’il avait suivi le fil rouge du traumatique. Traversé par l’irruption de l’hystérie, Freud a ensuite construit une métapsychologie géniale, mais qui représente aussi le bout de la raison, les limites de la maîtrise et de l’économie du sens.

Derrida incarne un dehors pour la psychanalyse, un étranger potentiellement traumatisant et il n’est pas surprenant de voir la psychanalyse s’inventer un Derrida exotique, un ami de la psychanalyse qui ne demeure un ami que si on le garde bien cerné dans sa différence, son exotisme. Mais que l’étranger fasse effraction dans le corps même de la théorie et la clinique analytiques et voilà que les systèmes de défense se mettent en action et trouvent les raisons d’expulser l’intrus et de le remettre à « sa » place. Cette attitude symptomatique se révèle notamment dans l’isolation que l’on a réussi à faire dans la lecture du texte « Freud et la scène de l’écriture », inclus dans L’écriture et la différence. On parle rarement du fait que cet article est inséré entre des textes sur Artaud et Bataille. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi ces auteurs peuvent faire peur aux fidèles de Freud ; Derrida, en renard et en loup qu’il était, le savait bien. Car c’est à l’économisme de la psychanalyse que Derrida s’en prend en faisant appel à la dépense pure, sans répétition, que vise Artaud, ou à l’hégélianisme sans réserve de Bataille – ce qui revient à dire que Freud, malgré ses intuitions des premiers textes, demeure trop métaphysique.

À l’image d’un inconscient freudien qui se protège de la mort par la trace, la répétition, l’économie, le fantasme d’être prêt pour la prochaine fois, d’avoir accumulé une réserve suffisante, Derrida confronte celle de l’art d’Artaud, du danger qui n’est plus ce dont il faut toujours se prémunir, mais ce qui incarne le devenir même. À l’inconscient freudien, tout occupé à préparer et réparer son tissu psychique et défensif, résiste le déchirement que recherche Bataille, qui vise à émerger, sortir du tissu, de la forme voilante du savoir absolu. Derrida souligne ici une négativité qui n’est le négatif d’aucun système, plus radical que le travail du négatif hégélien qui demeure toujours au sein d’une économie du sens, du travail, de la production, de la réserve : « c’est au contraire déchirer convulsivement la face du négatif, ce qui fait de lui l’autre surface rassurante du positif […]. Sans doute, au “discours significatif”, Bataille oppose-t-il parfois la parole poétique, extatique, sacrée […], mais cette parole de souveraineté n’est pas un autre discours.4 »

Voilà qui peut venir répondre aux arguments nihilistes qui ne voient partout que différents discours qui se valent, qui seraient équivalents ; il est plutôt question ici du poétique ou du sacré comme ce qui, dans tout discours, peut porter le coup, faire advenir la déchirure et ouvrir l’expérience humaine au dehors, qui est simultanément la source de son désir et de sa peur.

4 mars (Notes en l’absence de Méduse) Les livres me permettent de vivre avec les séances manquées. Je retrouve par exemple aujourd’hui chez Leiris ce penchant pour « les œuvres où la corne est présente », la littérature s’incarnant dans la mise en scène d’un danger, d’un risque, d’une expérience de la mort. Tel qu’il est dit dans Œdipe à Colone, l’homme devient homme lorsqu’il n’est « plus rien » et dans L’âge d’homme, Leiris sent qu’il pourrait (re)naître à la rencontre de la Femme Méduse : « j’en viens à m’apercevoir qu’il n’y aurait pour me sauver qu’une certaine ferveur, mais, décidément, ce monde manque d’une chose POUR QUOI JE SERAIS CAPABLE DE MOURIR. »

11 mars (Notes en l’absence de Méduse) Je souligne ce souvenir de Henry Bauchau : « Ma psychanalyse a duré trois ans, à raison au début de trois séances par semaine, deux ensuite. L’image de Mme Reverchon-Jouve changeait peu à peu en moi. La femme âgée qui m’écoutait se changeait peu à peu en une Sybille qui détenait les paroles de la terre. Sa chevelure ébouriffée ressemblait parfois à des serpents qui se tordaient sur sa tête, sans aucune méchanceté, mais avec une majesté terrible. » Méduse, c’est moi. Renversement. 

18 mars (Notes en l’absence de Méduse) Pontalis a raison : devant les grandes œuvres, nous devenons les analysés. Le regard des psychanalystes spécialistes me dérange, la psychanalyse appliquée me gêne. Mieux vaut toujours garder la possibilité du renversement au sein même du regard : Muse-Méduse, Méduse-Muse, nous sommes toujours la personne regardée, sculptée, qui sert à l’autre de modèle, et simultanément celle qui sculpte, pétrifie, produit une forme, un signe. La trace et le vivant, tresse indénouable. Les interprétations psychanalytiques des œuvres littéraires, philosophiques et artistiques représentent un malaise dans ma culture. J’ai toujours résisté à la violence abusive de cette réduction, comme si le langage psychanalytique s’autorisait en tant que maître langage qui retraduit tout en ses mots, selon sa propre logique, d’une manière si impériale, coloniale. Je ne veux pas répéter cela avec Méduse. Ses symptômes singuliers débordent du cadre individuel, ils sont aussi le trauma de la théorie elle-même, de tout le discours théorique occidental dans lequel la psychanalyse est inscrite, même si elle ne veut pas le savoir. Heureusement, il existe des textes qui en témoignent, comme ceux de Didi-Huberman (devrais-je lui en parler ? peut-on conseiller des lectures, comme psy ? je ne crois pas que c’est une bonne idée, mais je vais y penser), Didi-Huberman pour qui l’image n’est pas un voile ou une toile où peut se projeter n’importe quelle grille d’un discours savant, lui pour qui l’image est déchirure. Image-souffrir. Image-Méduse. Non pas décoration, mais éruption. Invité par des psychanalystes, en 2011, à penser avec eux la sublimation, il a dit ceci : « Il n’y a pas de concepts “purs” dans le domaine des humanités, et les concepts de la psychanalyse, fussent-ils hautement “métapsychologiques”, n’échappent sans doute pas à cette règle.5 » J’aurais aimé voir dans la salle la stupéfaction (ou l’indifférence).

Si Méduse venait me voir, nous pourrions déjouer ensemble l’oracle de Hall & Oates :

Oh-oh here she comes Watch out boy, she’ll chew you up Oh-oh here she comes She’s a maneater

25 mars (Notes en l’absence de Méduse) Je me couche par écrit, sur l’écrit, dans l’écrit. C’est mon divan à moi, relais de mon analyse. Le lecteur est aussi silencieux que l’était mon analyste… Dans cette aire de jeu, de réparation, qui n’est ni tout à fait en moi, ni tout à fait hors de moi, je me dépose. C’est l’endroit où tout sentiment est permis. Ni dans la vie ni en dehors de la vie. Lieu de fiction, peut-être, où l’on s’entraîne à vivre. 

26 mars (Notes en présence de moi) J’ai fait un rêve. Je suis en face de la mer. Et j’ai compris quelque chose. C’est tout. Étrangement, je me suis réveillé en étant persuadé que je savais ce qui avait été compris, comme une révélation : le deuil du roman. Oui, j’avais tué en moi cette nuit-là un monstre mythique, ce fantasme-écran d’écrire un roman qui cachait le besoin un peu honteux d’une reconnaissance extérieure – et j’avais besoin de quelqu’un d’autre, d’un transfert (sur Méduse ?), pour en porter le deuil. J’avais déjà (presque) tué le théoricien académique, il me restait à déboulonner l’idole de la « création » pour libérer mon écriture, mon écriture à moi, qui n’est, je le sens maintenant, nulle part sur les cartes ou, à tout le moins, quelque part entre ce monde-ci et un autre monde, dans les eaux limitrophes de l’essai – l’essai en tant que non-genre ou polygenre. Qui sait s’il ne s’agit pas d’un autre type de roman, celui où l’on s’invente soi-même comme personnage ? L’écriture de carnets, de pensées me rassure sur le fait que je ne suis pas disparu, en témoignant de mon existence. Le roman vient peut-être d’un doute, d’une inquiétude à l’égard de la présence de l’autre, alors que l’essai littéraire trahit le doute à propos de sa propre présence. Bien entendu, de telles catégories n’existent pas, mais, dans tous les cas, il s’agit dans l’écriture d’un rapport aux absents. Et il m’arrive de me perdre de vue, de m’ennuyer de moi.

28 mars J’ai toujours eu un esprit logique trop fort, assommant, une facilité désolante en mathématiques, physique, philosophie, notamment, et le jeu théorique ne m’impressionne pas, ne m’intimide pas, je sais comment cela fonctionne, et j’ai eu la chance de ne pas être seul aux limites du langage, mon père était là avant moi, et tous ces auteurs extrêmes qu’il aimait, qui ont fait le tour du jardin métaphysique, herméneutique, avant d’aller s’asseoir devant l’océan – la mer, la limite, comme le titre d’un beau texte de Thierry Hentsch. À l’école, j’étais ce gosse surdoué qui comprenait trop rapidement, s’ennuyait vite et ferme ; de la maternelle au doctorat, j’ai cherché ailleurs l’étincelle. Ce n’était pas reposant, cette condition de surdoué, une réelle douleur, une malédiction, on n’a pas idée… d’autant plus qu’il est mal vu d’en parler ou de s’en plaindre. Comme une immense honte. Un ennui magistral. Il n’y avait que la pratique avec des humains qui pouvait satisfaire cette soif d’infini et de complexité (tout en soulageant ma culpabilité). J’ai également trouvé dans l’écriture le droit de jouer, comme un gamin, un chaton fou, un poisson dans l’eau, ce qui me permet de protéger mes proches, mes patients aussi, de ma curiosité, de mes yeux exorbités. 

LA MÉDUSE CLINIQUE –. Derrida a souligné sa résistance (et celle d’Artaud) à l’endroit de la cure psychanalytique, en affirmant que « la régression vers l’inconscient échoue si elle ne réveille pas le sacré ». Il prend soin de préciser que ce rapport à l’impossible, au sacré, ne doit pas déboucher sur une théologie négative qui ne serait que l’envers d’une métaphysique positive de la présence. L’homme a besoin du langage non pas seulement pour parler, mais aussi pour mettre le discours en rapport avec le non-discours. C’est bien là la condition humaine que Derrida lit dans ces mots de Bataille : « Ces jugements devraient conduire au silence et j’écris. Ce n’est nullement paradoxal » ; « l’inadéquation de toute parole doit être dite ». Derrida évoque alors une nécessité de l’impossible : « il faut trouver une parole qui garde le silence ».

Non pas une parole opposée au silence olympien de l’analyste, un silence séparé de la parole, mais un silence gardé par la parole comme un secret (non positif). Voilà une onde de choc pour la conception de l’analyse et du silence en analyse. Serait psychanalytique une parole (du patient, de l’analyste) qui garderait le silence, l’inclurait en elle comme un enfant à naître, à venir. L’hospitalité n’est pas donc réduite à cette mise en scène d’un analyste silencieux qui inviterait l’analysant à tout dire. Elle s’effectuerait encore davantage dans l’acte d’une parole qui porterait et transporterait la responsabilité du dehors.

La psychanalyse a eu tendance, dans la foulée de toute la tradition métaphysique, à positiver le négatif, à en faire un élément intégré à une économie du positif, comme dans le cas de la pulsion de mort, qui demeure chez Freud intégrée à un dualisme pulsionnel, une économie libidinale qui tente désespérément de tout ramener sur le même plan, alors que la pulsion de mort est à comprendre comme l’ombre portée de toute pulsion, ce qui en elle « s’anarchive », dirait Derrida, c’est-à-dire résiste à tout dedans, toute intériorisation, toute introjection. La pulsion de mort est ce qui empêche le cercle de se refermer sur lui-même, le psychisme de se surprotéger du dehors. L’essentiel, en analyse, ne serait donc pas de se souvenir, de s’approprier, de rendre mémorable, formulable, de transformer l’absence en présence, le négatif en positif. Le récit en séance serait non pas la tentative de récupérer ce qui s’est perdu, de déterrer ce qui était enfoui, de maîtriser ce qui avait échappé, de mettre en ordre le désordonné, de faire du sens avec du non-sens, du Moi avec du Ça. Non, le récit porte secours, donne ses soins à qui s’en sert pour envelopper du non-récit, comme un drap qui invite le retour des fantômes, une couverture qui entoure l’exclu, le sans-abri, le refoulé, le forclos, le réfugié politique, comme une doudou sur le nouveau-né.

Rompre avec la métaphysique de la présence qui sous-tend les conceptions psychanalytiques pousse à inclure la dimension de l’irréparable au cœur du travail clinique. L’analyse ne pourrait alors faire l’économie d’un travail de construction qui, à partir d’un Ground Zero, élabore de nouvelles fondations, ce qui diffère de l’image classique du travail analytique qui cherchait comme l’archéologue à déterrer du déjà-là. Il faudrait donc aussi créer, bâtir dans l’espace. À l’irréparable ne peuvent répondre que de nouvelles bases, une invention, une fiction, une architecture inédite, à la fois reconnaissance du trauma et structure d’avenir.

FIN

Si Méduse venait me voir, je pourrais me soigner, me rapprocher de ce qui est encore gelé en moi, me faire fondre.

1 avril Méduse m’appelle pour un rendez-vous d’urgence. Elle se présente à la séance bouleversée. Par un film pour enfants. Pourquoi a-t-elle éclaté ainsi en sanglots en écoutant Kirikou et la sorcière ? Elle s’est reconnue dans cette sorcière libérée par le petit Kirikou qui parvient à lui enlever sa douleur, l’épine qui était plantée dans son dos, sa moelle épinière ; la sorcière se métamorphose en femme, elle peut aussi devenir mère et faire à nouveau partie de la communauté humaine, elle qui, aveuglée par son mal invivable, possédait ce regard du totem qui transformait tout être qui passait dans son champ de vision en soldat de bois, à son service. (Signe que l’analyse fait une première Persée. Dans son cœur de pierre.) 

2 avril Elle me demande un autre rendez-vous dès le lendemain matin. J’ai pu la voir aujourd’hui, un autre patient avait annulé sa séance. Elle aime visiblement casser la routine. Dois-je chaque fois répondre à son urgence ? Est-ce que je n’entretiendrais pas ainsi un régime du besoin, du manque, de la dépendance, une sorte de toxicomanie analytique ? Oui, peut-être, mais ce que les analystes trop rigides ne comprennent pas, c’est que l’attachement ne se tisse que dans la souplesse. C’est à moi d’entrer d’abord dans son monde, son univers, mille lieues sous les mers. De toute évidence, elle cherche à savoir si je peux m’adapter, me laisser altérer par elle, garder en moi la mémoire de sa présence – sans en être pétrifié. Le cadre doit s’installer, se fabriquer à deux, il n’est pas donné à l’avance, bien que d’autres patients, différents de Méduse, s’y soumettent d’emblée – ce qui devrait d’ailleurs inquiéter davantage les analystes, souvent trop préoccupés par leur peur des terribles borderline, ces créatures de l’Enfer qui ne respectent pas d’emblée leur savoir, leur rituel et leur autorité… 

3 avril (Notes pour moi, pour mieux l’aider) Elle a eu une mère qui a trop joué son rôle de mère et un père qui aurait dû rester à l’intérieur de ce rôle. Je dois inventer cette double posture avec elle : être une mère capable de sortir de son rôle, plus naturelle, moins rigide, coincée sous sa carapace, tout en étant aussi, par ailleurs, ce père qui ne cède pas à la transgression, se montre capable d’assumer son rôle, tenir son rôle de père. Lui permettre une marge d’exploration en dehors de la psychanalyse classique, mais sans abolir la limite. Assouplir le cadre, ne pas le détruire. Être à la fois Ferenczi et Freud.

8 avril (Notes en l’absence de Méduse) Elle ne se présente pas, mais m’écrit un long (et beau) courriel plus tard dans la journée ; elle m’explique qu’elle est passée tout droit ce matin, qu’elle a trop bu d’alcool hier soir. Elle me sent trop présent en elle, comme un excès d’intensité, qui devient envahissant, affolant. Elle croit que c’est peut-être ce qui explique qu’elle ait eu ce besoin de se geler, de ne plus se sentir, me sentir, ce besoin de ne pas venir à la séance. Appel d’air. Désir de reprendre possession d’elle-même, de me remettre à la bonne distance en elle. L’intimité des séances régulières n’est pas confortable, elle ne connaît pas ce sentiment de l’attachement qui grandit en elle. C’est trop pour l’instant. Comme un immense plat de spaghettis qu’on offre à un enfant affamé du tiers-monde (c’est sa métaphore dans le courriel). Le cœur, comme l’estomac, ne peut grandir que par petites portions. Avec le temps. Inutile de brusquer son rythme, sinon c’est la nausée, la douleur, les vomissements.

15 avril Elle a vingt minutes de retard. Comme si elle voulait une séance écourtée, une demi-portion de moi aujourd’hui. Cela semble lui enlever sa méfiance. Elle n’a pas peur de moi, de mes cheveux de serpents, de mes yeux de Méduse. Elle me parle librement de ses relations, de ses projets. Les mythologies ont repris leur place derrière le rideau du quotidien. C’est une femme qui vient voir son psy, tout simplement. 


Pour citer cette page

Nicolas Lévesque, « La psychanalyse médusée » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_1/levesque/> (Page consultée le 13 décembre 2017).


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Manifeste du regard oblique

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